Catégories
Société

Résilience, résilience…

La notion de résilience est effectivement très prisée par le président Macron et ses équipes, mais en réalité elle est sur toutes les lèvres et dans tous les esprits. C’est d’ailleurs pourquoi il est difficile de la critiquer, car cela revient pour certains à questionner l’idée de Dieu, ou pour d’autres à remiser toute forme d’espoir. Or, les raisons pour lesquelles je propose de mener une analyse critique de la résilience n’ont rien à voir avec une quelconque volonté de prêcher le malheur. Il s’agit au contraire de montrer en quoi nous devons nous défaire de la résilience, qu’elle soit individuelle ou collective, parce qu’elle est, dans les faits, l’art de faire du malheur un mérite.
Il nous faut sortir de la logique du sacrifice à laquelle elle nous invite à souscrire.
Dès les années 1940, la notion de résilience est sortie de son champ d’application originel – la physique des matériaux – pour devenir le couteau suisse thérapeutique de la société industrielle. Il n’existe désormais plus aucune catastrophe dont les promoteurs de la résilience ne se saisissent en exhortant chacun à faire de sa destruction une source de reconstruction, et de son malheur une source de bonheur.
Selon les artisans de l’accommodation, être résilient signifie non seulement être capable de vivre malgré l’adversité et la souffrance, mais surtout être capable de vivre grâce à elles, de grandir et de s’adapter par la perturbation et la rupture, et de faire acte de foi envers elles. En réalité, cette idée est inapplicable dans beaucoup de situations d’exposition toxique, pathogène ou radioactive. L’analyse critique de ces politiques de résilience appliquées à ce type de désastres montre comment elles construisent autour de cette notion une sorte de nouvelle religion d’État. Elle peut néanmoins être aussi utilisée pour détourner l’attention des causes des désastres vers leurs effets, car la résilience est une arme d’adaptation massive aux effets des catastrophes, à défaut de rechercher l’abolition de leurs causes.

Extrait d’un entretien de Thierry Ribault dans l’âge de faire de novembre 2022.

Catégories
Société

La résilience

Les politiques publiques prétendant répondre aux désastres du techno-capitalisme – de la loi « Climat et résilience » aux politiques anti-Covid19 – s’inscrivent dans cette nouvelle religion d’État qu’est la résilience, métaphysique étatique du malheur qui justifie le désastre comme le pendant inéluctable du progrès, au point d’en faire sa source.

On peut comprendre un tel engouement résiliomaniaque étant donné que nous sommes de plus en plus confrontés à des catastrophes impossibles à maîtriser. La résilience apparaît alors comme une formule magique prétendant clore cette impossibilité pour en faire une source de rebond vers un soi-disant « monde d’après ». En fait, plus on connaît les causes des désastres, plus les réponses fournies sont concentrées sur leurs conséquences, et sur la manière d’en tirer parti, rendant ainsi les causes de plus en plus désastreuses.

C’est un principe de base de la résilience, cet art de s’adapter au pire, notamment technologiquement, sans jamais élucider les raisons de ce pire. Car la résilience interdit de s’interroger sur le fait que les catastrophes industrielles sont les produits de notre mode de production économique capitaliste, qu’elles résultent d’une société technologique se voulant sans limite. Ainsi s’agit-il de combattre le cancer, le dérèglement climatique, le Covid-19, sans combattre le monde qui les fait émerger.

À Fukushima, mais c’est aussi vrai ailleurs, la résilience est promue au rang de technique thérapeutique – de fait, une technologie du consentement – pour faire face à un désastre individualisé où les gens sont amenés à faire fi de leur impuissance face aux dégâts pour, au contraire, nourrir l’illusion d’être puissants et agissants.

Chacun est exhorté à « rebondir », à « vivre avec » et à cogérer la catastrophe, en participant à la « décontamination » ou en surveillant la radioactivité ambiante au prétexte que ce serait bon pour sa santé psychique. L’objectif des apôtres de la résilience (autorités publiques, associations locales, experts internationaux) est d’amener chacun à cesser de s’inquiéter « inutilement » d’avoir fatalement à vivre avec la contamination, qui est en réalité une situation de survie.

Les gens doivent apprendre à se contenter d’un bonheur palliatif, où règne le « trop peu », considéré comme éternel et indiscutable : un « trop peu » de santé, de liberté, de peur, de refus, de vie.
L’idée de base des partisans de l’accommodation, selon qui être résilient signifie non seulement être capable de vivre malgré l’adversité et la souffrance, mais surtout de vivre grâce à elles et de grandir et s’adapter par la perturbation et la rupture, est en réalité inapplicable dans le monde de la radioactivité, comme dans nombre de situations d’exposition toxique ou de contamination. Mais qu’à cela ne tienne : le culte de l’adaptation soutient sans relâche que la catastrophe n’est pas ce qui survient, mais l’impréparation individuelle et collective à ce qui survient, et déploie sans fléchir son algorithme de la résurrection permanente, ne manquant jamais de culpabiliser ceux, et à Fukushima ce sont particulièrement « celles », qui le contestent.

Début d’un article de Thierry Ribault dans L’Écologiste de février – avril 2022.