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Nucléaire et démocratie

Entre le 13 février 1960 et le 27 janvier 1996, l’État français a effectué 210 explosions nucléaires, dont 17 au Sahara algérien et 193 en Polynésie française ; 50 dans l’atmosphère et 160 dans des galeries ou des puits. Toutes ces explosions ont libéré dans l’atmosphère ou emprisonné dans des puits, des quantités énormes d’éléments radioactifs, dont pour certains la durée de vie se compte en plusieurs dizaines de milliers d’années.

Le terme d’ « essais nucléaires » peut prêter à confusion, laissant à penser qu’il s’agit d’expériences utilisant de faibles quantités de matière radioactive, or ce n’est pas le cas ! Une bombe sur deux que la France a fait exploser était d’une puissance supérieure à celle qui est tombée sur Hiroshima (pour prendre une unité de mesure « plus parlante » que les kilotonnes). La plus puissante larguée au-dessus de la Polynésie, équivalait à 173 fois « Little Boy » qui a détruit la ville japonaise !

Les populations des zones environnantes des sites d’essais non seulement n’ont pas été consultées ni informées sur les dangers des retombées radioactives, mais n’ont pas été suivies sur un plan sanitaire de manière spécifique. Le personnel affecté au programme d’essais n’était pas mieux loti. Estimé pour la France à environ 150 000 personnes, il était composé d’une grande majorité d’appelés du contingent qui, une fois terminé leurs temps de service militaire, ont été renvoyés chez eux sans aucune consigne particulière ni suivi médical spécifique. Et c’est souvent trente ou quarante ans après que les problèmes sont survenus, rendant difficile pour les victimes de faire le lien entre leur exposition à la radiation et les maladies auxquelles elles étaient confrontées.

Pendant plusieurs décennies le discours officiel sur les conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires, a reposé sur le déni affirmant que la France avait pris toutes les précautions et donc qu’ils avaient été « particulièrement propres ». Il aura fallu toute la ténacité, à partir des années 1990, de quelques organismes et lanceurs d’alerte, comme l’Observatoire des armements avec Bruno Barrillot pour que la question émerge dans l’espace public. En 2001, les premières associations de victimes se sont constituées (Moruroa e tatou en Polynésie et Association des vétérans des essais nucléaires en métropole) et neuf ans plus tard, le Parlement adopte une « loi relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français », dite « loi Morin ». Mais du principe de présomption du lien de causalité entre les maladies radio-induites et la présence sur les zones impactées par les essais contenu dans le texte, à son application au bénéfice des victimes et de leurs ayants droit, le chemin est pavé de chausse-trappes.

En dix ans d’existence de la loi, sur un total de 1 747 dossiers enregistrés par le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), seulement 485 indemnisations ont été accordées, principalement au bénéfice des anciens membres du personnel militaire ou civil. Une seule personne résidant en Algérie a été reconnue victimes et 197 résidant en Polynésie française. Certes, depuis 2018, l’application de la loi s’est améliorée suite aux actions menées par les associations, mais les recours devant les tribunaux sont encore nombreux pour obtenir droit à réparations.

En effet, la radioactivité est invisible, inodore, bref insaisissable. Cette particularité rend son identification encore plus complexe comme facteur de risque pour la santé et favorise l’éclosion de controverses scientifiques, comme, par exemple, celles concernant les effets des faibles doses de radioactivité qui ne seraient pas démontrés, ou encore sur les conséquences trans-générationnelles. Même si la météo se charge occasionnellement de faire des piqûres de rappel de la nocivité de la radioactivité disséminée par la France au Sahara.

Extrait d’un article de Patrice Bouveret dans la revue Sortir du nucléaire de juillet 2021.

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L'énergie en France

100 % d’électricité renouvelable en France, c’est possible

C’est ce que démontrent de récents travaux. Dans leur rapport, effectué à la demande du gouvernement et publié le 27 janvier l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) et le Réseau de transport d’électricité (RTE) explorent la possibilité d’un mix 100 % renouvelable à l’horizon 2050. Cette affirmation ne peut ainsi plus être caricaturée comme une simple lubie d’écologistes qui n’auraient pas compris que le soleil ne brille pas la nuit.

« Même si elles doivent encore faire l’objet d’une démonstration à grande échelle, il existe un consensus scientifique sur l’existence de solutions technologiques permettant de maintenir la stabilité du système électrique sans production conventionnelle », indique RTE, qui précise que la sécurité d’alimentation pourra être garantie en permanence. Le rapport de l’AIE-RTE sera complété en octobre prochain par huit scénarii plus précis étudiant les implications d’une part de renouvelables variant entre 50 °/0 et 100 % d’ici 2050.

Ce rapport vient s’ajouter à l’étude menée par le Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED) et publiée récemment dans The Energy Journal, montrant qu’en 2050, les renouvelables pourraient couvrir l’ensemble de la consommation électrique française pour un coût proche du mix actuel.

Les chercheurs du CIRED ont ainsi exploré 315 scénarios de coûts des énergies renouvelables en 2050 et leur modèle identifie le mix électrique optimal. Ces scenarii satisfont la demande pour chaque heure de l’année (18 années de données météorologiques ont été étudiées), sans importations ou exportations et sans flexibilité de la demande. Si le mix électrique optimal dépend des coûts des différentes technologies en 2050, le coût total du système électrique reste stable à 52 euros par mégawattheure, très proche de l’actuel. Le parc ainsi optimisé est constitué à 46 % d’éolien terrestre, 31 % de photovoltaïque, 11 % d’éolien offshore, 6% d’hydraulique de rivière, 3 % de biogaz et 3 % d’hydraulique de lac.

Selon Philippe Quirion, chercheur au CIRED et co-auteur de l’étude, « ces technologies sont largement substituables. Si par exemple le photovoltaïque s’avère être plus cher que ce que l’on pensait, on peut faire plus d’éolien et vice-versa. » Choisir un système électrique sur la base d’une anticipation erronée des coûts n’entraînerait un surcoût éventuel que de l’ordre de 4 %, ce qui en fait un choix sans regret. Par ailleurs, le stockage n’impacte pas tant le coût du système électrique. « On entend beaucoup de messages qui disent que si l’on met que des énergies renouvelables variables, le coût de gestion va exploser mais ce n’est pas ce que l’on observe : le coût du stockage reste entre 15 % et 23 % suivant les scénarii », rappelle Quentin Perrier, chercheur à l’Institut de l’Économie pour le Climat (I4CE) et co-auteur de l’étude.

Ces scénarii supposent certes des évolutions importantes. Mais le maintien du nucléaire, lui, exigerait des investissements colossaux pour prolonger la durée de fonctionnement des réacteurs existants et surtout en construire de nouveaux…
Pour maintenir ne serait-ce que 20 – 25 % de nucléaire dans le mix en 2050, il faudrait qu’à partir de 2035, une paire d’EPR sorte de terre tous les 5 ans – et ce sans compter sur d’éventuels retards. Un choix de société s’impose donc entre d’un côté, un système énergétique sobre, renouvelable, décentralisé et résilient et, de l’autre, le maintien d’une technologie chère, dangereuse, productrice de déchets ingérables et vulnérable aux aléas climatiques.

Article d’Anne-Lise Devaux et Charlotte Mijeon dans la revue Sortir du nucléaire d’avril 2021.

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Vive l’électricité nucléaire !

Le secteur du bâtiment émet beaucoup, notamment à cause du chauffage. Il y a donc deux moyens pour faire baisser ces émissions : mieux isoler ou… opter pour un chauffage « décarboné ». Et comme les Français se chauffent majoritairement au gaz, qui émet plus que le nucléaire, le plus simple est de les pousser à acheter des convecteurs électriques ! Un tel raisonnement, séduisant au premier abord, omet cependant plusieurs points : l’énergie nucléaire n’est pas sans conséquence sur l’environnement, tant s’en faut ; une telle approche ne va pas faire diminuer la facture des ménages.
« Électrifier à tout-va, c’est une catastrophe, accuse Olivier Sidler de négaWatt. Il faut d’abord améliorer l’enveloppe, donc isoler, et ensuite réfléchir au chauffage. »
Cette stratégie gouvernementale peut être résumée en quelques mots : le retour en force des « grille-pains », les chauffages électriques. Plusieurs réformes sont ainsi dans les gaines, qui vont fortement favoriser l’électrification au détriment de la rénovation. Et comme souvent, le diable se cache dans les détails, ou plutôt dans les données de la RE 2020, la nouvelle réglementation qui régira les performances environnementales des bâtiments.

Sous l’impulsion de l’État, elle prévoit que le coefficient d’énergie primaire de l’électricité soit abaissé de 2,58 à 2,30. « Pour produire 1 kWh d’électricité, il faut produire environ 2,7 kWh en énergie primaire nucléaire, car il y a des pertes d’énergie en cours de production, explique M. Charbit. Le gouvernement a donc décidé de baisser artificiellement ce coefficient pour faire paraître l’électricité plus « performante ».
De la même manière, la RE 2020 projette que l’effet climatique du chauffage électrique soit réduit de 180 à 79 g CO2/kWh, par simple changement des règles. Ces modifications d’apparence techniques vont pourtant avoir des effets très concrets :
« Chauffer un logement va toujours nécessiter autant d’énergie, car ses performances ne seront pas améliorées, mais les habitants seront incités à mettre de l’électricité, au détriment d’autres sources d’énergie et de l’isolation », dit Étienne Charbit, car l’électricité émettra, de
façon uniquement réglementaire, moins de CO2/kWh !
Autre tripatouillage comptable, l’étiquette énergie des bâtiments. Aussi appelée diagnostic de performance énergétique (DPE), elle est représentée par des classes de A à G, chaque classe correspondant à une consommation d’énergie. Schématiquement, les logements étiquetés F et G sont des passoires thermiques tandis que les A sont à basse consommation.
Le gouvernement a décidé que cette étiquette ne serait plus calculée en énergie primaire mais en énergie finale, ce qui revient là encore à ne pas prendre en compte les pertes liées à la production d’électricité. En d’autres termes, les logements chauffés à l’électricité jusqu’ici en classe C vont pratiquement tous se retrouver en classe B, donc être « de bien meilleure qualité » sans n’avoir pourtant rien fait. « Devant la difficulté à faire tous les travaux nécessaires, il a semblé préférable au gouvernement de surclasser des logements », dénonce négaWatt.

Article de Lorène Lavocat, pour Reporterre, publié dans la revue Sortir du nucléaire de février 2021.

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Nucléaire et gaz à effet de serre

Quand on nous parle de réchauffement climatique, on nous parle gaz à effet de serre et C02. Or il existe d’autres gaz à effet de serre, dont le pouvoir réchauffant est bien plus important. Et ces gaz sont couramment utilisés dans l’industrie. Par exemple, en huit mois, la centrale nucléaire de Flamanville (50) a dépassé le maximum autorisé pour toute l’année de fuites de SF6 (Hexafluorure de soufre, utilisé comme isolant), un des plus puissants gaz à effet de serre.

Un kilo de ce gaz équivaut à 22 800 Kg de C02 en termes de pouvoir réchauffant. Pour se faire une idée des niveaux d’émissions individuelles, si vous partez de Paris pour aller voir des amis à Bruxelles, votre trajet (312 km) émettra 2,6 Kg de CO2 si vous le faites en train, 40 Kg de CO2 en voiture. Le site nucléaire de Flamanville a l’autorisation de laisser fuiter 100 Kg de SF6 par an. Ce qui revient à rejeter chaque année plus de 2,2 millions de Kg de C02. Multiplié par le nombre de centrales nucléaires, ce sont plus de 41 millions de Kg de CO2 rejetés chaque année dans l’air en France, rien que par les fuites de ce gaz.

Malgré son impact avéré sur l’environnement, jusqu’en 2018 EDF ne déclarait pas ces fuites de SF6 . Et même s’il est dorénavant tenu de le faire, ses explications sont pour le moins laconiques : l’exploitant ne précise ni les causes, ni pourquoi la limite annuelle réglementaire a été dépassée en seulement huit mois.

En plus de produire des déchets dangereux pour des centaines d’années, les sites nucléaires ont donc non seulement le droit de rejeter des radionucléides dans l’air et dans l’eau en fonctionnement normal, mais aussi le droit de rejeter dans l’atmosphère des substances qui contribuent très largement au réchauffement climatique. Même lorsque EDF respecte les limites, ces rejets polluent notre environnement. Un droit à polluer offert par les pouvoirs publics, sans qu’il ne soit remis en question malgré l’urgence climatique. Alors, qui a dit que le nucléaire ne rejetait pas de gaz à effet de serre ? Les faits le prouvent : le nucléaire ne sauvera pas le climat.

Article de Laure Barthélemy dans la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2020.

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Environnement L'énergie en France Santé Société

Nucléaire omerta

J’ai développé un cancer de la thyroïde pendant que j’exerçais mon activité professionnelle (Patrice Girardier était technicien de maintenance nucléaire pour une filiale d’0rano, ex-Aréva).
La médecine du travail et la sécurité sociale ont considéré que ce cancer était probablement d’origine génétique. Puisque 95% des cancers de la thyroïde sont d’origine accidentelle, industrielle et professionnelle, la lecture statistique qu’en fait le corps médical est pour le moins surprenante, pour ne pas dire abusive.

À l’issue de ce cancer, j’ai été déclaré invalide, et comme mon employeur n’avait pas d’autre poste à me proposer, j’ai été licencié. Fin de l’histoire pour l’employeur et la sécurité sociale, mais pas pour moi, car je conteste cette décision.

Grâce au site de l’association Ma zone contrôlée et au soutien du Réseau Sortir du nucléaire, je suis contacté par une personne qui est interpelée par mon cas. Il lui apparaît un certain nombre d’incohérences. Elle se demande comment l’entreprise peut se dédouaner de toute forme de responsabilité sur mon exposition et sur quelles bases médicales la médecine du travail et la sécurité sociale, peuvent exclure tous risques professionnels.

Afin de corréler ce premier constat, elle me demande de récupérer mon dossier médical auprès du Laboratoire de biologie médicale de Saint-Denis. Ce que je tente de faire en leur adressant un courrier avec accusé de réception, avec justiftcatif d’identité tout en demandant une liste détaillée des informations avec justification de traçabilité et rapports techniques de mesures.

La directrice bottera en touche, tout en m’invitant à prendre contact avec mon médecin du travail. Cette réponse est pour le moins étrange. En effet, tout patient a un droit d’accès à son dossier médical s’il en fait la demande explicite, celui-ci n’étant pas la propriété, ni du laboratoire, ni du médecin.
[…]
La directrice, en conditionnant un passage obligé par la médecine du travail, qui elle-même refuse de me recevoir, me prive des données qui sont la base de ma contestation. À en croire l’étrange attitude de la médecine du travail, il semble apparaître que « le téléphone ait bien fonctionné ». Comment fait-on alors pour accéder aux éléments médicaux en pareille situation ?

J’adresse un second courrier : aucune réponse. Puis un troisième courrier avec copie auprès des autorités de contrôles, dont l’Autorité de sûreté nucléaire.
À ce jour, je n’ai toujours reçu aucune réponse.
[…] vous vous rendrez vite compte que vous êtes bien seul et démuni devant un monstre qui use et abuse de moyens totalement illégaux pour faire barrage, au plus basique des principes, celui de pouvoir se défendre sur la base de documents officiels qui vous sont normalement accessibles. […]

Quand les autorités de contrôle et le Laboratoire font barrage en se distinguant par leur silence, cela soulève des questions qui rendent légitimes les suspicions.
[…]
Toute personne susceptible d’avoir été exposée est en droit de contester un refus de reconnaissance en maladie professionnelle et doit pouvoir accéder à
son dossier médical pour faire valoir ses droits.
Quand les moyens légaux sont verrouillés, il existe d`autres moyens, notamment celui de la mobilisation pour faire pression.
C’est pourquoi je vous demande de relayer ce message massivement, pour que ce genre d’entrave ne soit plus la règle et qu’un maximum de personnes soient au courant de ce genre de pratique totale-
ment illégale mais cautionnée par les autorités.

Extraits d’un article de Patrice Girardier dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2017.

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armes nucléaires

Quel est pour vous le fondement des armes nucléaires ?

Francis Lenne : La bombe atomique n’est pas une arme au sens militaire du terme. Elle n’est pas utilisable pour se défendre, mais pour s’immoler. Il n’y a pas de passage à l’acte possible. Aucun discours raisonné, aussi bien argumenté soit-il, ne pourra jamais parvenir à résoudre la question nucléaire et à éloigner de l’humanité le risque majeur de sa propre autodestruction. C’est pour- quoi il ne faut pas oublier Hiroshima, mais en faire le deuil.
Citons Edgar Morin : en réalité, la véritable raison de la dissuasion nucléaire n’est pas d’assurer la défense de la population, mais de conférer à l’État un simulacre de puissance, celle-ci n’étant qu’une puissance de destruction et d’anéantissement.

Alors être pour ou contre la dissuasion, est un faux débat ?

Francis Lenne : Oui, car la question nucléaire, au-delà de son caractère technique au sens large trop souvent mis en avant dans les argumentations, est en effet principalement et avant tout d’ordre psychologique.
En effet, contrairement à une théorie physique qui peut faire l’objet d’une expérience pour en vérifier la validité, la dissuasion est un concept qui n’est testable ni en fait, ni en droit. Elle opère dans un champ virtuel et repose sur l’hypothèse que tous les acteurs impliqués sont rationnels et leurs comportements prévisibles. Or, rien ne peut garantir que ce soit le cas en toutes circonstances, notamment en période de fortes tensions. Sa validité est indémontrable. Elle n’est qu’un simple axiome, un pari sur la survie de l’humanité.

Quels sont alors les blocages dont souffrent les « pro-nucléaires » ?

Francis Lenne : La communauté internationale doit rechercher un nouveau paradigme de sécurité qui favorise la compréhension mutuelle, or la conception actuelle de dissuasion nucléaire est fondée sur la défiance mutuelle et la menace d’une apocalypse.
Les responsables politiques des nations ayant adopté cette dite stratégie se refusent à la remettre en question. Nous devons donc analyser les forces qui provoquent cet autisme assimilable à un trouble psychotique qui frappe les puissants de ce monde.

La stratégie de dissuasion serait donc un trouble mental ?

Francis Lenne : La dissuasion n’existe que dans l’esprit de celui qui est prétendu être le dissuadé, par conséquent dans l’esprit de celui qui prétend qu’il dissuade, donc selon des images que se font l’un et l’autre des représentations mentales de chacun. Ces images sont ici celles de la terreur absolue.
Vouloir exercer une domination par la terreur, que ce soit sur un individu ou sur un groupe humain, y compris si elle tente de se justifier par l’application des principes d’une morale sociale (guerres dites justes des « démocraties » ou des « États terroristes ») est éminemment pathologique.
Dépasser les troubles que ce déni provoque commence donc par l’acceptation de cette approche métaphysique et pathologique de la question nucléaire. Ce dépassement ne peut aboutir qu’en reconnaissant que ce qui est dit « arme nucléaire » n’est en réalité pas une arme car elle est appelée à menacer mais en aucun cas à frapper (ce serait son échec), quel que soit le discours tenu sur son emploi ou non.

Extrait d’un entretien avec le général Francis Lenne dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2017.

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Société

Halte au crime nucléaire

À Genève le 19 août 2016, le « Groupe de Travail chargé de faire avancer les négociations multilatérales sur le désarmement nucléaire », créé à cette fin par l’0NU, recommande à sa prochaine Assemblée Générale de convoquer en 2017 « une conférence ouverte à tous les États, avec la participation et la contribution d’organisations internationales et de la société civile, pour négocier un instrument juridique légalement contraignant chargé d’interdire les armes nucléaires et d’aboutir à leur élimination totale ». Du jamais vu depuis 1945 !

Encouragée par les ONG, cette position s’explique par l’exaspération des États sans armes nucléaires, face à l’immobilisme et la mauvaise foi des 5 États (États-Unis, Russie, Grande-Bretagne, Chine et France) qui ont ces armes et qui, bien qu’ayant ratifié le Traité de Non Prolifération (TNP), bafouent depuis des décennies l’article 6 leur enjoignant de les éliminer toutes.

[…]

Quand s’ouvre l’Assemblée générale a New York, mi-septembre, ils se réunissent pour dire qu’il faut leur faire confiance, s’en tenir au TNP et patienter jusqu’a sa prochaine conférence d’examen en 2020. Généreuse comme toujours, la France propose d’accueillir en 2017 une réunion du P5 (c’est leur nom). Principal objet : peaufiner un glossaire !
En fait, les Cinq jouent la montre mais ils n’ont qu’une frousse : si un traité d’interdiction voit le jour, même sans eux, ils apparaîtront tels qu’ils sont : des criminels prenant en otage l’humanité. La réplique de l’Autriche, favorable à un traité d’interdiction, ne tarde pas : elle dépose une résolution pour convoquer la Conférence voulue par le Groupe de travail de Genève.

Le peuple français doit prendre la parole.
Il peut le faire par un référendum « d’initiative partagée » qui depuis 2008 peut avoir lieu si 1/5 du Parlement (185 députés ou sénateurs sur 925) signe une proposition de loi soutenue ensuite par 10 % des électeurs inscrits. Or en mars 2016, 12 députés ont émis une proposition de référendum sur la question : « Voulez-vous que la France négocie et ratifie avec l’ensemble des États concernés un traité d’interdiction et d’élimination complète des armes nucléaires, sous un contrôle mutuel et international strict et efficace ? ». En juin, ses signataires étaient 38; en juillet, 75. Les signatures ont repris à la rentrée parlementaire.
Et d’après le sondage IFOP/ACDN d’octobre 2015, 3 Français sur 4 se déclarent prêts à soutenir (27 % certainement, 47 % probablement) une proposition référendaire sur cette question précise. La même proportion (74%) y répondrait OUI. Il n’y a plus qu’à unir nos efforts!

Un monde sans armes nucléaires est à la fois impératif et possible, dixit le pape François. Les obstacles sont considérables, certes. Mais interdire les armes nucléaires par un traité inédit, ce sera interdire le pire des crimes tout en échappant à la propagande nucléaire du TNP et de l’Agence Internationale de l`Énergie Atomique qui, sous couvert de contrer la prolifération des armes. favorisent celle des centrales sans jamais éliminer les armes ! Ce sera donc ouvrir la voie à une dénucléarisation générale, militaire et civile, de la planète. Ce sera imposer enfin la question nucléaire dans une élection française et affirmer le droit des peuples à rejeter les armes, à fermer les centrales, bref a refuser d’être victimes de crimes contre l’humanité… et complices de leur préparation.

Article de J-M Matagne dans le magazine Sortir du nucléaire de l’automne 2016.

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Environnement

Transition énergétique aussi aux États-Unis ?

Une équipe de chercheurs de l’université de Stanford a publié récemment une étude détaillant pour chacun des 50 États fédéraux des États-Unis un scénario de transition énergétique vers un système 100 % renouvelables en 2050 (80-85 % dès 2030).
Certains partis-pris de ce scénario sont critiquable d’un point de vue écologiste et antinucléaire : électrification généralisée de la production de chaleur et de froid pour les usages domestiques et industriels, électrification généralisée des transports, sans réflexion poussée sur la sobriété énergétique, qui devrait être une priorité.
Néanmoins, ce scénario a le mérite de dessiner une trajectoire énergétique possible pour affranchir les USA – le pays qui a le plus grand parc de réacteurs nucléaire au monde – à la fois du nucléaire et des énergies fossiles, tout en réduisant la consommation finale d’énergie d’environ 39 % à l’échelle du pays.

Les projections des auteurs laissent entrevoir un impact positif considérable en terme d’emploi, la perte de quelques 3,9 millions d’emplois dans le système électrique actuel étant plus que compensée, avec un gain net de deux millions d’emplois supplémentaires.

Article dans la revue Sortir du nucléaire n°66 d’août 2015.

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Environnement L'énergie en France

Nucléaire : le rapport que l’État voulait cacher

Magnifique ratage du lobby nucléaire. La suppression subreptice, début avril, de la présentation du rapport final de l’ADEME (Agence nationale de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie) sur le thème « Vers un mix électrique 100 % renouvelable en 2050 » lors d’un colloque qui avait lieu les 14-15 avril, n’est pas passée inaperçue. Au contraire, cette tentative grossière d’enterrement en première classe d’un rapport gênant pour le lobby nucléaire a généré une couverture médiatique inattendue. Et dès le 8 avril, Médiapart rendait publique l’intégralité du rapport, que vous pouvez également retrouver sur notre site web.

Comme l’écrit Benjamin Dessus, économiste et président de l’association Global Chance, lui-même auteur d’un scénario de sortie du nucléaire en 20 ans, « à la lecture du scénario [de l’ADEME], on comprend bien pourquoi les services du ministère de l’Écologie et de l’Énergie ont tout fait pour qu’il reste le plus longtemps possible dans un tiroir.[…] si l’ADEME, appuyée d’un centre d’études du propre sérail du Corps des Mines (Armines Persée), se met à justifier en détail ce genre de scénario, la menace devient sérieuse. L’ADEME démontre en effet, chiffres à l’appui, que l’idée d’un système électrique totalement renouvelable à l’horizon 2050 est non seulement techniquement, mais aussi économiquement crédible : des coûts d’électricité de 11,5 à 12 centimes d’euro par Kwh (contre 9,1 centimes actuellement) qui risquent fort de se révéler inférieurs à ceux associés à une poursuite de la politique nucléaire actuelle. »
Selon Médiapart, l’ADEME identifie « plusieurs mix possibles 100 % renouvelable, permettant de répondre à la demande sans défaillance, c’est à dire en satisfaisant la consommation à tout moment du jour et de la nuit. Dans leur cas de référence, la production se décompose entre 63 % d’éolien, 17 % de solaire, 13 % d’hydraulique et 7 % de thermique renouvelable (incluant la géothermie). »

Les auteurs de l’Étude de l’ADEME estiment « le coût de l’énergie à 119 euros par MWh, dans un système 100 % renouvelable. Un montant à mettre en regard du coût actuel de l’électricité, à 91 €/MWh. Surtout, ils le comparent à ce qu’il serait avec moins de renouvelables, et donc plus de nucléaire. Et là, surprise : avec 40 % seulement de renouvelables en 2050 (et donc 50 % de nucléaire [ce qui est la promesse de campagne de François Hollande]), ce coût est évalué à 117 €/MWh, soit quasiment le même niveau.
Rappelons que le coût prévisionnel de l’électricité produite par les EPR de Hinkley Point en Grande-Bretagne est déjà de 112 €, et que le coût de l’EPR de Flamanville, à supposer qu’il entre un jour en fonction, va encore exploser du fait des défauts de fabrication de sa cuve récemment révélés.

Extrait du magazine Sortir du nucléaire de mai 2015 relatant un article de Médiapart.

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Économie Environnement Politique

Areva, une société philanthropique

Mi-novembre 2014, la fondation Areva s’auto-congratulait du lancement de deux nouvelles opérations humanitaires, l’une pour scolariser 900 enfants nigériens, l’autre, en partenariat avec Mécénat Chirurgie Cardiaque, pour faire opérer en France cinq enfants nigériens, atteints d’une malformation cardiaque et dans l’incapacité d’être opérés dans leur pays d’origine faute de matériel, de compétences ou de moyens financiers.

Mais cette absence de moyens financiers ne serait-elle pas en bonne partie causée par les exonérations fiscales exorbitantes dont les filiales d’Areva exploitant l’uranium nigérien ont bénéficié depuis des décennies ? Il faudrait que la Fondation Areva communique un peu plus avec sa maison mère : elle aurait pu l’inciter à être plus souple lors de la dernière négociation de son contrat avec l’État nigérien pour l’exploitation de l’uranium. Ces négociations ont duré pas moins de 18 mois, et il a fallu la pression de la société civile nigérienne et d’ONGs internationales (à commencer par Oxfam) pour que cet accord rééquilibre (un peu) les choses en faveur du Niger, à savoir pour que – au moins sur le papier – l’accord respecte… le code minier du Niger, une loi de 2006.

L’indécence atteint son comble avec cette opération en partenariat avec Mécénat Chirurgie Cardiaque. D’une part, les mines d’uranium d’Areva polluent l’environnement de dizaines de milliers de Nigériens et les contaminent, accroissant les risques pour leur santé. D’autre part, le lobby nucléaire (au sein duquel les experts d’Areva y ayant travaillé jouent un rôle éminent) a tout fait pour étouffer les travaux scientifiques du couple de médecins et chercheurs biélorusses Youri Bandajevski et Galina Bandajevskaya, qui ont démontré que l’absorption chronique à faible dose de césium 137 présent dans la nourriture et l’eau des territoires contaminés par Tchernobyl génère des pathologies cardiaques graves. Avec Tchernobyl et Fukushima (où Areva a fourni le combustible MOX), ce ne sont pas cinq, mais des dizaines de milliers d’enfants qui souffrent de pathologies cardiaques.

Ces actions sont financées grâce à l’AthleWorldTour, un défi sportif et solidaire lancé en 2010 par Areva auprès de ses 45 000 salariés. Pour un coût de 100 000 €, ces deux actions permettent à Areva de s’acheter une bonne conscience à peu de frais.

Un article du magazine Sortir du nucléaire de février 2015.