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Environnement L'énergie en France

La dématérialisation

L’impact spatial et énergétique des data centers sur les territoires (Rapport Ademe 2019).
En 2021, on recensait 8200 data centers dans le monde. Il en existerait davantage pour répondre à l’accroissement exponentiel des données. La France, huitième au palmarès, en possède 250 dont 150 en région parisienne. Le dernier a été implanté à Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), sur les 7 hectares de l’ancien site d’Eurocopter. Il est géré par Interxion, le premier groupe européen de data centers, qui réalise un chiffre d’affaires près de quatre fois supérieur à celui d’Air France.

Enfin, l’électricité. Non seulement toutes ces machines infernales coûtent un pognon de dingue, mais elles surconsomment. Pour elles, c’est ceinture et bretelles. « Ces cocons technologiques sont deux fois raccordés au réseau pour contrôler tout risque de panne que
provoquerait la moindre modification de la température ou une coupure de courant. D’immenses salles pleines de batteries ont été installées. Ces piles géantes sont changées tous les trois ans, sans avoir été utilisées. » Un gaspillage vertigineux pour éviter l’impensable dans ce monde de l’hyper profit : que des milliards soient empêchés de circuler chaque seconde. Globalement, le numérique est énergivore dans des proportions délirantes. Quelques chiffres : la consommation en électricité d’un data center moyen est équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants ; l’ensemble des data centers de l’Île-de-France consomme l’équivalent de deux réacteurs de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube ; aujourd’hui, le secteur du numérique avale 10 % de l’électricité mondiale. En 2025, il pourrait engloutir 25 % de la production (projection du think tank français The shift Project). Une démesure que rien ne semble pouvoir freiner. Et on nous parle de cols roulés…

Extrait d’un article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de janvier 2023.

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Médias

20 heures, émouvoir et divertir

C’est du domaine de la colère intérieure, du haut-le-cœur muet devant sa télé, de la bouche bée devant un système jean-foutre. Ne pas compter sur ces gens-là pour te raconter ce qui est essentiel ici et dans le monde. Une fois passés les titres et les choix d’ouverture des journaux du soir ou du matin, une fois digérés le fait divers et la météo d’exception, bien sûr sans trop s’appesantir sur le contexte de changement climatique, voici les reportages à l’étranger.
En Israël, du spectaculaire, de l’innovant : des drones qui cueillent les pommes. Belle réalisation technologique longuement démontrée au pays où sévit l’apartheid puisque deux genres de citoyens sont clairement identifiés. Mais là – c’était sur France 2 -, pas question d’y faire référence, pas de reportage non plus sur les morts palestiniens, les destructions de maisons arabes au profit des colons et les exactions de l’armée occupante.
Non, les pommes d’abord ! Ainsi l’arrivée d’un gouvernement d’extrême-droite tout comme la répression menée par Israël contre les Palestiniens de Cisjordanie ne sont pas dignes d’intérêt ! Les pommes, vous dis-je.

Et c’est comme ça pour bien d’autres lieux étrangers. Sauf l’Ukraine, où la guerre oblige à respecter le travail des reporters. Mais en Afrique, les reportages sont des cartes postales, sur des safaris et des sites géographiques ; en Nouvelle-Calédonie – Certes c’est la France, mais c’est si loin… – on nous montre des touristes bien blancs, bien riches, en train de se pâmer devant la couleur bleu azur d’un lagon…
Désormais, le journalisme pratiqué et diffusé dès le second quart d’heure du JT est un divertissement. Dans le sens premier : divertir, c’est à dire conduire le regard vers autre chose, se tourner vers ailleurs.

Ah, heureusement, il reste quelques faits divers bien crapoteux pour assurer l’émotion et l’audience. Ainsi va la course médiatique, soucieuse de ne pas trop troubler le spectateur et d’éviter l’écart entre rumeur et réalité en se déportant vers de bien belles images tournées pour faire rêver et dignes d’alimenter les bavardages du lendemain.

Pas étonnant que la confiance dans le travail des journalistes se traîne en queue de peloton des enquêtes d’opinion. Pas surprenant que le nombre de téléspectateurs soit à la baisse. C’est inquiétant pour ce métier d’information où, chaque jour, il conviendrait de se demander ce qui est important, quelle est la hiérarchie des faits à rapporter. Mais je raisonne comme un sot nourri d’autrefois alors que la vague des jean-foutre caracole sur les réseaux télévisés à flux continu.

Article de Claude Sérillon dans Siné mensuel de décembre 2022.

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Société

Le bonheur des fonctionnaires

La glissade se fait sentir depuis des décennies. Selon les données du Snes-FSU, nos chères têtes blondes et moins blondes auront moins de profs en 2022. Dans 62% des établissements scolaires, un instit manque à l’appel depuis septembre. Idem chez les soignants où, rien qu’à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), on continue de faire tourner la machine avec 1000 postes d’infirmiers vacants. La jeunesse, cette ingrate, ne se laisse plus séduire par la sécurité de l’emploi. Entre 1997 et 2018, le nombre de candidats aux concours de la fonction publique de l’État est passé de 650000 à 228000.

[…]

Dans les tribunaux, les magistrats se lèvent, se barrent, et le font savoir. C’est le cas de… […]

 

Le fossé entre l’idéal et la réalité est encore plus large dans la protection de l’enfance. Riley, assistante éducative en milieu ouvert, l’observe depuis des années et commence à craquer : « je viens d’être arrêtée pour surmenage. D’après mon médecin, je suis à la limite du burn-out. Je suis une passionnée et aujourd’hui mes valeurs ne sont plus en accord avec la réalité de mon métier. On me demande de protéger des enfants, d’accompagner des familles, et on ne me donne pas les moyens pour le faire. Les derniers placements d’enfants ordonnés par un juge, donc par une personne qui reconnaît que ces gamins sont en danger, n’ont débouché sur rien. Faute de place en centre ou en famille d’accueil, ces enfants sont laissés au domicile de leurs parents. » Un crève-cœur pour celle qui continue à maintenir le lien avec ces jeunes battus ou maltraités le temps qu’une place se libère des semaines, voire des mois plus tard. « Personne ne se soucie de la culpabilité que ça entraînerait chez nous si un drame se produisait. De l’impuissance que l’on ressent tous déjà », ajoute-t-elle. Les pansements collés à répétition sur la jambe de bois de la protection de l’enfance, elle n’en peut plus. « Les politiques s’en foutent, de tout ça. Je suis partagée entre la culpabilité de partir et celle de me protéger et d’arrêter le social pour toujours. »

 

Ce choix cornélien, Vanessa aussi a dû le faire. Infirmière en unité de soins continus en réanimation, elle a quitté en 2021 le CHU dans lequel elle bossait depuis une dizaine d`années, pour sauver sa peau et sa santé mentale […]

Extraits d’un article de Ludovic Clerima dans Siné mensuel de novembre 2022.

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Médias

Des médias à pleurer

Quelle tristesse! Quel drame!
La reine des Britanniques a cassé sa pipe en or à 96 ans dans sa propriété de Balmoral – 20000 hectares, 50 employés à demeure, plus de chambres que tous les palaces parisiens réunis – entourée de sa famille. Quelle terrible fin. On ne la souhaite à personne. La seule bonne nouvelle dans cette horrible tragédie est venue des radios, télés et journaux qui, pendant quarante-huit heures, n’ont parlé en boucle et non-stop que du décès de la Queen.
Plus de guerre en Ukraine, plus de dérèglement climatique, plus d’économies d’énergie à faire, plus d’inflation, plus de problème de pouvoir d’achat, même plus de Macron. La reine devrait mourir plus souvent!
Les médias, dans leur ensemble, ne cessent de nous surprendre. Gorbatchev meurt quelques jours plus tôt, les voilà qui survolent le sujet entre Paul Pogba qui aurait marabouté Kylian Mbappé et une histoire de char à voile pour les déplacements du PSG.
C’est un choix éditorial entre celui qui a changé le monde et celle qui a passé sa vie à changer de demeure.
Des médias que je remercie au passage.
Les journalistes du PAF m’ont enfin ouvert les yeux : « La France est triste. » « C’est la sidération dans tout le pays. » « Les Français pleurent la reine. » « La reine avait conquis nos cœurs… » Heureusement qu’ils sont là pour nous informer. Grâce à eux, j’ai découvert, ébahi, que j’aimais la reine.
Nous avons vécu minute par minute l’agonie, le trépas, la sidération, le recueillement, le voyage du cercueil, les déplacements du remplaçant écolo en avion privé, la famille à nouveau soudée, la fabrication des nouvelles tasses à thé, l’explication du protocole. Chacun y va de son témoignage poignant, et ça dure, la machine à niaiseries est en branle, on ne peut plus l’arrêter. Dans ce magma de platitudes, une phrase a retenu mon attention, elle est revenue à de nombreuses reprises : « Tant qu’on n’a pas vu le cercueil, on ne pouvait pas y croire. » Ça paraît con comme ça, mais cette touchante banalité m’a interpellé : est-ce qu’elle est vraiment dans la boîte ? Neuf jours, c’est long, ont-ils été obligés de l’empailler ? Y a-t-il un mannequin à l’intérieur ? Ou 200 kilos de cocaïne ! Pas bête, c’est la meilleure planque qui soit : elle a traversé tout le pays et personne n’oserait vérifier.
C’est dingue, dans un monde de progrès obligatoire et de modernité à tout prix, une vieille bourgeoise ringarde conservatrice ultra-traditionnaliste est considérée comme une icône. Serions-nous si paumés, en manque de valeurs et de repères ?
De ce point de vue, effectivement, la mort de la reine en dit long sur notre époque.

Article de Christophe Alévêque dans Siné mensuel d’octobre 2022.

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Environnement

Les cancres en écologie

Que ce soit Élisabeth Borne (Première ministre, chargée de la planification écologique et énergétique), l’invisible Christophe Béchu (Transition écologique) ou l’inénarrable Agnès Pannier-Runacher (Transition énergétique), aucun ne s’est rendu à la formation express proposée par des scientifiques lors de la rentrée parlementaire du début de l’été. Or celle-ci était fort intéressante : ces experts prenaient le temps d’expliquer le cycle du carbone, et l’implication de celui-ci dans le réchauffement progressif de l’atmosphère. L’occasion de comprendre qu’affirmer, comme Élisabeth Borne, qu’on va réduire les émissions de carbone, et en même temps autoriser l’ouverture d’un terminal méthanier, importateur de gaz de schiste, est contre-productif. Voire idiot.

 

Prenons un postulat audacieux : Élisabeth, Christophe et Agnès ont à peu près compris l’équation de base : émissions carbone balancées dans l’atmosphère en surplus = réchauffement = incendies et emmerdes, etc. Mais leur crayon s’emmêle si on introduit le BTP. Ils sèchent quand on leur démontre que plus de béton et de routes = plus de CO2 = plus d’emmerdes, etc.

Il est temps de leur ouvrir 1’esprit et de réfléchir autrement. La pensée systémique propose d’envisager tout sujet en partant du principe qu’il fait partie d’un système. Une façon de voir conduisant à favoriser le choix d’une politique posant comme postulat que l’humain fait partie d’un écosystème qu’il s’agit de ne pas bousiller. Fini les projets « structurants » prenant uniquement en compte leur « potentiel » économique (qui se révèle souvent pur fantasme).

Désormais, transports et énergie sont vus comme des maillons d’une chaîne, impliquant la ressource alimentaire (agriculture), mais aussi l’eau, le sol, la biodiversité, la gestion du carbone. Le tout en interdépendance. […]

 

Mais former Élisabeth, Agnès et Christophe à la pensée systémique, même professée par de grands pontes de l’économie et de la philosophie politique, ne suffira pas à leur faire oublier le mythe tenace de la technologie-viendra-nous-sauver à la sauce start-up nation. Ainsi l’argent va-t-il prioritairement arroser les innovations technologiques en agriculture, là où un soutien des activités agrobiologiques, et des petites structures, nous garantirait à coût bien moindre une alimentation de qualité (et du boulot pour les gens).

Expliquer à nos trois lascars que financer l’accès à la terre est une priorité, quand les grands groupes accaparent les meilleures parcelles. Leur parler système alimentaire local en mettant en avant l’exemple de villes en transition comme Lyon. Leur faire suivre le parcours de l’eau à l’échelle d’un bassin versant, afin qu’ils comprennent que creuser des bassines ne sauvera pas l’agriculture, pas plus que recueillir de l’eau dans un seau n’a jamais réparé un toit. Leur soumettre le principe d’attribuer des subventions en fonction non du poids des groupes de pression, mais de projets de territoire impliquant tout le monde, validés par des instances scientifiques (qui existent, y a qu’à les écouter).
Interdire à la FNSEA d’entrer dans le bâtiment pendant la formation. Et éloigner les suppôts de l’agriculture hightech sans paysan fantasmée par Xavier Niel.

Extraits d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de septembre 2022.

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Politique

Pacte républicain

« Il y a toujours de la sueur de pauvre dans l’argent des riches » Eugène Cloutier
« La dernière ressource de la bourgeoisie est le fascisme » Léon Trotski

 

Darmanin n’est pas qu’un as de la fellation immobilière, il est aussi un faux cul de première.

Au soir du second tour des législatives, il commente : « … le RN a fait un très bon score. Entre Mélenchon et Mme Le Pen c’est malheureusement, je crois, on le constate, Mme Le Pen qui a plus… » blablabla. Le mot important dans cette phrase est « malheureusement », genre ça le consterne, la percée du Rassemblement national.
Évidemment, non seulement ça ne le consterne en rien, mais ça a tout pour le réjouir. Car c’était exactement le but des macronistes : faire le lit du RN.
Entre le premier et le second mandat, le nombre de députés fachos a été multiplié par dix. Leurs moues larmoyantes n’y changeront rien : ils ont refusé le pacte républicain auquel ils venaient de faire appel, quelques semaines auparavant, pour que Macron soit réélu contre Le Pen.
Au deuxième tour des législatives, on a 61 duels RN-Nupes. Dans 56 d’entre eux, les macronistes ont refusé d’appeler au barrage républicain. C’est un fait. Et c’est un fait que nous devons graver dans nos mémoires.
Nous, à gauche, avons joué le jeu du pacte républicain sans faillir. La gauche a voté Chirac en 2002. Macron en 2017. Macron en 2022. Pour barrer la route à l’extrême droite. On s’est fait violence, on y est allés à reculons, mais on l’a fait.
Macron favorise le RN, sa roue de secours. Parce qu’il défend sans faillir le grand capital, qui l’a financé. Quoi qu’il dise, quoi qu’il baratine sur le « ni droite ni gauche », il est du côté des ultrariches. S’il y a une chose que les possédants savent faire, c’est ne voter qu’en fonction de leurs intérêts. Avec le RN, leurs privilèges ne craignent rien. Comme ils n’ont rien eu à craindre pendant le nazisme, ni pendant le franquisme.
Et les pauvres qui persistent à voter contre leur camp sont encore assez nombreux pour laisser les riches les piller sans vergogne, leur pourrir la vie.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2022.

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Politique

Les cabinets de conseil dans l’État

Connaissez-vous Éric Labaye ? […] Nommé à la tête de l’École polytechnique en septembre 2018, ce sexagénaire […] incarne l’interpénétration croissante de l’État et du privé mise en lumière par la commission d’enquête sénatoriale, à l’initiative de la sénatrice communiste Éliane Assassi consacrée à l’influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques.

Car, avant d’atterrir à la tête de la prestigieuse École polytechnique sur décision du Conseil des ministres, Éric Labaye était directeur général de McKinsey France, […] En 2007, en tant que directeur de McKinsey France, il siège à la commission Attali, dont un certain Emmanuel Macron est le rapporteur général adjoint. Ensemble, ils œuvrent à « la libération de la croissance française », objectif officiel de cette commission voulue par Nicolas Sarkozy, alors président. Dans la foulée, Labaye a même été le premier Français à entrer au comité de direction mondial du cabinet McKinsey en 2010.

On peine à comprendre comment cette carrière dans le conseil, aussi brillante soit-elle, a pu justifier son arrivée à la présidence de Polytechnique, fondée en 1794 pour pallier la pénurie d’ingénieurs dans la France d’après la Révolution. […]

Or les liaisons troubles entre la prestigieuse école et le secteur du conseil ne datent pas de l’arrivée de Labaye en 2018. De petits indices pas si discrets permettent de s’en apercevoir : ainsi, Lajaune et la Rouge, le journal des anciens de Polytechnique, consacre
chaque année un numéro spécial au secteur du conseil. […]

Dégât collatéral de cet engouement pour le secteur privé : en 2020, l’administration a recensé 21 cas de pantouflage chez les anciens élèves de Polytechnique. Autrement dit, ces X ont filé directement vers des entreprises au lieu de servir l’État pendant dix ans, comme la loi les y oblige. En conséquence, ils sont tenus de rembourser des frais de scolarité pouvant s’élever jusqu’à 31 000 euros. Une paille en regard des salaires auxquels leur formation leur permet de prétendre, notamment dans les cabinets de conseil et pas seulement, bien sûr, chez McKinsey.
Selon le rapport du Sénat, « l’École polytechnique dispose d’un réseau de partenariats étendu : on dénombre quinze accords avec des cabinets de conseil, pour un montant annuel évalué à près de 2 millions d ‘euros. Ses principaux partenaires sont Accenture (1,1 million d ‘euros par an) et Capgemini (831 000 euros) ».
Dès lors, on retrouve en politique des personnages qui sont le pur produit de cette proximité entre Polytechnique et les cabinets de conseil. On frôle même la caricature avec Paul Midy, directeur général de La République en marche et candidat aux législatives face à Cédric Villani dans l’Essonne. Cet ancien polytechnicien de 59 ans, passé par l’UMP, a travaillé de 2007 à 2014 chez McKinsey avant de devenir brièvement directeur général de Frichti, start-up de livraison de repas. Guère étonnant de croiser désormais ce type de profil quand on sait que McKinsey, parmi d’autres cabinets de conseil, a fourni des prestations bénévoles à la première campagne d’En marche.

Quant à Éric Labaye, souligne Marianne, c’est lui qui aurait imaginé dès 2012, dans une publication consacrée au marché de l’emploi en France, l’une des réformes libérales les plus dévastatrices pour le salariat de ces dernières années : le plafonnement des indemnités aux prud’hommes.
En réalité, dès l’ouverture du premier bureau de McKinsey à Paris en 1964, le cabinet a commencé à cibler les polytechniciens « très influents dans l’industrie » et obtenu rapidement des missions lucratives dans de grandes entreprises françaises comme Air France, Renault, Rhône-Poulenc, etc. Cette omniprésence, discrète à l’origine, s’étale désormais au grand jour. Et Polytechnique s’impose comme la voie royale pour atteindre le cœur de l’État.

Extraits d’un article de David Lord dans Siné mensuel de juin 2022.

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Consommation Économie Santé

Sécurité sociale alimentaire

A plus de 75 ans, la toujours fringante Sécurité sociale doit poursuivre son déploiement. Après la dépendance, certains prônent l’alimentation en sixième branche.
Et si le temps était venu pour une sécurité sociale de l’alimentation ?
Voyons comment ça marche. D’abord, il s’agit d’augmenter le Smic et les bas salaires par le versement sur une carte de « monnaie marquée », c’est à dire réservée à des organismes professionnels conventionnés (comme l’est la carte de Sécu avec les médecins ou les pharmaciens). Les producteurs, vendeurs ou restaurateurs sont sélectionnés par des caisses locales d’alimentation selon des critères de progrès humain. Les conventionnés sont ceux qui produisent bio, respectent le droit du travail, ne font pas appel au marché des capitaux – on en passe et des bien mûres.
Ensuite, un salaire à vie est versé à tous les travailleurs de la filière, comme dans la fonction publique.
« Il s’agit de sortir de la marge tous ceux qui aujourd’hui, de manière alternative, produisent et distribuent une nourriture de qualité libérée de la logique capitaliste », explique Bernard Friot, économiste et historien de la Sécurité sociale. Sa plaidoirie pour une extension au secteur alimentaire du régime général des soins mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par le ministre communiste du Travail Ambroise Croizat circule comme jamais.
Le Réseau Salariat, association d’éducation populaire, en propose la version aboutie en concertation avec des mouvements citoyens, par exemple Alternatiba (les décrocheurs de portraits de Macron), et des militants comme Laura Peterseil et Kévin Certenais, auteurs de Régime général. Pour une sécurité sociale de l’alimentation (Riot éditions).
Il y a aussi avec eux des ingénieurs agronomes effrayés que leurs aînés aient pu laisser le champ libre pendant quarante ans à Monsanto – aujourd’hui contrôlé par Bayer – et autres cinglés du productivisme, responsables de l’épidémie de suicides de paysans pauvres et dépossédés de leur savoir-faire, responsables aussi de la condition effroyable des animaux dits de boucherie.
Le marché de la nourriture représente 250 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Si on met 100 euros par personne et par mois sur la carte Alimentation (bien entendu inutilisable dans les grandes surfaces), c’est 80 milliards, soit un tiers du chiffre d’affaires de l’agrobusiness et de la fakefood ultra-transformée, qui n’iront plus aux multinationales et à leurs actionnaires.

Article d’Anne Crignon dans Siné mensuel de mai 2022.

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Politique

Représentation et mandat

Je refuse que quiconque me représente, puisse prendre à ma place les décisions qui m’importent. OK pour mandater quelqu’un dans telle ou telle circonstance précise, pas pour lui donner un blanc-seing de plusieurs années.

Il ne s’agit pas d’entonner « Tous des pourris », la vieille antienne poujadiste. Peut-être, en effet, existe-t-il des politiciens intègres. Mais ils ne le restent guère longtemps, d’abord parce qu’ils doivent se frotter aux contingences de la realpolitik, ensuite
parce que le pouvoir corrompt inévitablement. Il est, j’en suis certain, impossible de l’exercer – ou simplement de le briguer – en restant probe. Que penser, alors, de ceux pour qui il constitue une fin en soi ? Comment accorder confiance à des bonimenteurs
interchangeables qui, tous, multiplient des promesses qu’ils savent ne pas pouvoir tenir ?
Leurs rodomontades sont grotesques, odieuses ou, au mieux, pitoyables. Et vous voudriez faire d’eux les maîtres de nos destin ?

[…]

N’allez pas, non plus, m’objecter que le choix d’un dirigeant est un mal nécessaire, un capitaine étant indispensable pour piloter le pays. Mon cul ! En France en 1871, en Russie en 1917, en Espagne en 1936, des communautés dépourvues de chefs ont fonctionné à merveille, en totale autogestion. Toutes ont été écrasées dans le sang, parce qu’elles épouvantaient les tenants de la discipline et de l’esclavage consenti.

Et puis, même si vous me faisiez avouer sous la torture que je ne crois pas davantage aux vertus de la démocratie directe qu’à celles de sa parodie républicaine, ça ne m’empêcherait pas de continuer à mépriser des institutions qui entravent ma liberté, des législations qui la musèlent, des pratiques qui la bafouent.

Extraits d’un article de Jean-Pierre Bouyxou dans Siné mensuel d’avril 2022.

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Politique

(Dé)union de la (vraie) gauche

V’là-t-y pas que je me fais engueuler par un lecteur ! Je vais être claire : j’adore que les lecteurs se manifestent. Contents, pas contents, qu’ils s’expriment ! Mais là, il charrie, l’ami Bernard, je me permets le prénom car il me tutoie d’entrée. On est entre nous, entre gauchos. D’après lui, mon soutien à Mélenchon n’est pas bien comme il faut. Je fustige l’ordre dispersé, ça le désoblige. On devrait s’aligner sans la ramener. Parmi quelques délicatesses peu bienveillantes, il me met en demeure : « Je ne me suis pas trompé, j’ai bien compris que tu rejoignais l’Union populaire et je l’espère pas pour y faire de la figuration […] il n’y a aucune honte à dire que Mélenchon est le meilleur et très largement au-dessus du lot. […] On ne peut pas soutenir un mouvement en étant un pied dedans et un pied dehors, c’est tout ou rien, on a suffisamment d’adversité comme ça ! »

On soutient un mouvement comme on veut, si tu permets. Le petit doigt sur la couture du pantalon, très peu pour moi. Voter pour le mieux placé, qui se trouve être aussi le plus brillant, le mieux préparé et le mieux entouré, donc voter Mélenchon, une évidence. Mais qu’on ne compte pas sur moi pour accabler les autres. L’ennemi, c’est la droite. Et la bête immonde est à nos portes. Tout ou rien ? C’est une blague ? Non. Certainement pas. Garder son esprit critique. Préférer gagner en n’étant pas d’accord sur tout plutôt que perdre en campant sur du chimiquement pur. Négliger les divergences. Virer la droite. Il sera temps de peser quand on aura réussi. Oublier les chapelles à la con. Tenir compte des autres, les respecter. C’est ça, être de gauche. Autrement c’est pas la peine.

Tout ou rien ? Bien ou mal ? Noir ou blanc ? Non merci. Pour moi, ça sera rouge. Multiple et flamboyant. Un arc-en-ciel à lui tout seul. Cerise, carmin, corail, écrevisse, vermillon, tomate, émotion, rage, vin, poivron, rébellion, plaisir, sang, coquelicot, cœur, drapeau… rouge !

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de mars 2022.