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Santé

Lutte de classe pour la santé

« L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne ». Écrite par Voltaire dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, cette phrase sur les puissants, les gens d’argent, les castes et les clans est toujours d’actualité. Les riches s’enrichissent pendant la crise du Covid-19 alors qu’un grand nombre de gens des classes moyenne et pauvre meurent ou s’appauvrissent.

[…] Ce qui est vrai sur l’ensemble du pays se décline à l’hôpital. Malgré l’épidémie, la concurrence n’a pas marqué de pause. Pire, elle s’est intensifiée. Les gros établissements hospitaliers ont avalé les petits. Les fermetures de lits se poursuivent, comme prévu, au mépris de la prise en charge des malades. À l’hôpital, c’est la lutte des classes à tous les étages entre médecins et personnels. Ce virus est social, économique culturel et sociétal, il tape et tue d’abord les plus faibles.
Prenons les Antilles et la Guyane. Le coronavirus et son variant Delta ont fondu sur les Caraïbes déjà en souffrance du fait de l’obésité, du diabète, de l’hypertension artérielle et de la pauvreté.

[…] L’hôpital de Guadeloupe, le centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre, détruit par un incendie au mois de novembre 2017, n’est toujours pas reconstruit. Manque de moyens. Pire, la demande des élus pour bénéficier de médecins et d’un système de santé digne de ce nom n’a jamais abouti.

[…] Ce virus a montré que les pays d’extrême droite laissent mourir leur population, comme le Brésil de Bolsonaro et les États-Unis de Donald Trump. Quant aux vaccins, qui auraient dû être patrimoine de l’humanité, ils sont devenus objets de commerce et font exploser les actions des entreprises pharmaceutiques. Les riches s’enrichissent.
Les pays pauvres, et notamment ceux d’Afrique du Nord, voient s’effondrer leur population dans le silence des médias français et sans que les groupes pharmaceutiques donnent les vaccins. L’Italie s’est fendue d’un don de milliers de doses à la Tunisie, mais c’est bien dérisoire.
Vous croyez que c’est terminé ? Pas du tout… Les variants menacent. Le Delta remet en question une partie de l’efficacité du vaccin. C’est très inquiétant car si les vaccins se montrent inefficaces contre un prochain variant, il faudra en trouver d’autres et de nouveau vacciner tout le monde. Mais pendant ce temps, un petit nombre de patrons des industries pharmaceutiques se goinfrent de pognon en regardant les démocraties tomber vers l’extrême droite et les plus pauvres mourir. Plus que jamais, la lutte de classes est d’actualité.

Extraits d’un article de Patrick Pelloux dans Siné mensuel de septembre 2021.

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Société

Religion et fascisme

La lâcheté se porte bien par les temps qui courent. On a beaucoup parlé de l’affaire Mila. L’ado a été passée aux rayons X, tout le monde la ramène sur son aspect, son âge, ce qu’elle a dit, ce qu’elle n’a pas dit, ce qu’elle aurait dû dire. Et comment elle fait le jeu de l’extrême droite. Ben voyons. On parle laïcité, blasphème, vilenie des réseaux sociaux. Mais on ne mentionne qu’au passage, sans creuser, les 50 000 menaces de mort et les tombereaux d’insultes machistes, lesbophobes aussi variées qu’ignobles qu’elle a reçus. Un raz-de-marée de merde. Pourtant le problème est là. Pas ailleurs. Foutredieu de cornecul de la mer molle !

Mais voilà, on a la trouille. Il y a de quoi : on pense, entre autres, aux centaines de victimes, à Samuel Paty décapité, comme ça, pour rien. Ça horrifie, oui. Alors quoi ? Mieux vaut ne pas faire de vagues ? La fermer ? Dire à Mila qu’elle aussi aurait dû la fermer ? C’est plus prudent ? Plus raisonnable ? Faudrait pas insulter la religion ? Autrement, on se fait couper la tête ? Sérieux ? Faut s’écraser collectivement ? Ne pas froisser les abrutis qui risqueraient de passer à l’acte ? Où est la limite, j’aimerais qu’on m’explique.
On le sait, pourtant, que quand on veut éviter la guerre en acceptant le déshonneur, on récolte les deux.

Ici en Europe, quand les cathos menaient la danse, on coupait des langues, on fouettait, on pendait les blasphémateurs. Aujourd’hui, dans de riants pays à intégrisme musulman, on fouette, on bastonne, on vitriole. Pour… des mots ! Y en a qui voudraient faire pareil ici. Jeter aux orties les décennies de lutte qu’il fallut à nos aïeux pour empêcher les fous de Dieu de nuire.

Tel le singe qui regarde le doigt quand on lui montre la Lune, on dissèque Mila pour que çà se voie moins qu’on se laisse intimider par les fascistes. Car les intégristes dits religieux sont juste des fascistes. Ils ont choisi la religion comme vecteur, mais leur seule valeur est la haine. Admettre qu’il faudrait ne pas blasphémer, c’est entrer dans le jeu des assassins.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2021.

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Environnement

L’écologie depuis un siècle

Dans une passionnante analyse, le juriste Gabriel Ullmann dresse le nombre (impressionnant) d’alertes et d’actions sans lendemain qui visaient à empêcher le déraillement définitif de notre chère espèce sur les cendres d’une planète fumante.

Dès le début du XX* siècle, et les premiers graves dégâts commis par la révolution industrielle, les scientifiques alertent sur le danger de l’épuisement des ressources et le coût engendré par la pollution – y compris le réchauffement planétaire. Dès 1920, l’économiste anglais Arthur
Pigou suggère d’intégrer le coût de cette pollution dans la production des biens : la fiscalité verte n’en est même pas là cent ans plus tard.

Les premières batailles sociales environnementales éclatent dès ces années-là, comme les premières révoltes contre la dégradation des paysages par des usines dégueulasses ou des mines ultra-polluantes.
Dès les années 1940, l’analyse du réchauffement planétaire est documentée, le danger de la pollution aussi. De l’Europe à l’Amérique en passant par l’Afrique, les États créent des réserves pour protéger leur environnement.
En 1948, les atteintes déjà visibles à la biodiversité provoquent la création de l’Union internationale de la conservation de la nature (UICN), organisme à l’origine de l’élaboration de listes d’espèces en danger. Mais la destruction s’accélère.
Les années 1950 sont celles de l’industrialisation de l’agriculture, une des premières sources de gaz à effet de serre. Le recours massif aux pesticides est en grande partie responsable du déclin des insectes, des oiseaux, et de la pollution des rivières et du littoral (ah, que serait le littoral breton sans ses chères algues vertes!).

Par un retour de balancier, les années 1960 sonnent l’heure des grandes résolutions pour les États. L’écologie entre dans le champ du politique. On l’a oublié mais la loi sur la protection de la nature et la loi littoral ont été votées par le Parlement en 1976, sous Giscard, par des élus de droite comme de gauche… Le choc pétrolier accélère une prise de conscience étatique de la limite des ressources. La société civile s’empare du sujet, l’heure est aux grands combats écolos (le Larzac), René Dumont fait naître l’écologie politique. Lois et décrets engendrent notre
actuel droit de l’environnement.

La suite, vous la connaissez : frénésie de la société de consommation, dérégulation, le tout assorti d’authentiques avancées législatives (loi sur l’eau, de protection des espèces…) impulsées par la très libérale Union européenne. Et la contradiction tend aujourdhui au sublime. Emmanuel Macron proclame: « Make the planet great again » tout en déchiquetant le droit de l’environnement pour le grand plaisir des promoteurs. Les élus locaux renchérissent sur le développement durable et expliquent ensuite à leurs administrés que telle zone industrielle « créera de l’emploi » même si, au passage, elle détruira des terres agricoles (et les emplois existants avec).

Extrait d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de mai 2021.

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Politique Société

Islamo-gauchisme

Une des choses que m’a enseignées Mme Mandouze est le double rôle du trait d’union. Parfois, il vient exclure un tiers : dans « civilisation judéo-chrétienne », le trait d’union exclut l’autre, le musulman. La deuxième fonction du trait d’union est de lier une entité qu’on veut délégitimer avec une autre, d’emblée illégitime, les deux illégitimes se renforçant mutuellement : « judéo-bolchévisme », « hitléro-trotskisme » en sont deux échantillons.

L’exemple à la mode en France, dans les médias mais aussi dans le discours officiel, vient de l’extrême droite mais s’étend à la vitesse d’une épidémie dans toute la société française : « islamo-gauchisme », un mot inventé il y a une vingtaine d’années. Il s’agirait là de deux maux qui non seulement s’assemblent mais s’unissent dans une entreprise de destruction de ladite République française. L’Islam et l’extrême gauche – et dans ce concept, on inclut aujourd’hui, en plus des militants, tous les intellectuels critiques – se sont unis pour remettre en question l’identité française, avec son béret, sa baguette et son saucisson pur porc.

En identifiant les musulmans comme la menace existentielle de cette identité, on reprend, souvent mot à mot, les attaques contre les Juifs français avant la chute du régime de Vichy. On rêve d’utiliser les méthodes d’exclusion de cette époque funeste et on espère faire oublier la complicité française massive avec ces mesures d’exclusion et de discrimination qui – ne l’oublions pas – ont mené jusqu’aux chambres à gaz d’Auschwitz. Gagner le soutien des Juifs de France à cette campagne contre le complot islamo-gauchiste est un des défis de la droite au pouvoir en France et de certains intellectuels dits de gauche.

Je vis à 3000 kilomètres de la métropole et je suis peu impliqué dans la vie politique française. Mais là, je me sens doublement concerné : d’abord comme Juif, j’ai la mémoire de l’antisémitisme français vissée dans mon être le plus profond. Et je me sens dans l’obligation de rappeler aux Juifs de France, dont la mémoire est très courte, que ce qui se dit contre les musulmans de France a été dit contre les juifs et peut facilement l’être à nouveau. Un raciste est un raciste, et ce ne sont que les victimes qui alternent.

Ensuite, comme collaborateur de Siné Mensuel et ami de sa formidable rédactrice en chef, je suis étiqueté comme gauchiste. Comme militant en Israël de la cause palestinienne, je suis, par glissement sémantique (comme le disait un certain Finkielkraut), un islamiste, donc forcément un antisémite. Alors, ministres de la République et publicistes des misérables chaînes de télé françaises d’info continue et de radios racoleuses, redonnez-moi – grand amateur de jarret de porc, qui n’est ni Casher ni halal – mon vieux titre de judéo-bolchévique. Je l’assume beaucoup mieux qu’islamo-gauchiste.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel d’avril 2021.

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Politique Société

Communisme

C’est probablement là l’un des paradoxes les plus extravagants de l’histoire : on n’a pas cessé de faire le procès d’une chose – le « communisme » – qui n’a jamais existé, en tout cas dans aucune des expériences historiques à propos desquelles ces procès se sont tenus. Certes, il y a eu et il y a encore des partis formellement « communistes » (en URSS, en Chine, etc.), mais d’abord, aux dires mêmes des dirigeants de ces pays dès l’origine, il ne s’agit pas de « communisme » mais d’une supposée étape de transition à laquelle on donne le nom de « socialisme » (URSS : Union des républiques socialistes soviétiques). Ensuite, la nature même de la formation « socialiste » est très indécise – il existe d’assez bons arguments pour considérer qu’avec l’URSS on avait affaire à une variante de « capitalisme d’État ». Et surtout, « communisme » est resté depuis Marx un signifiant dont les contenus sont pour l’essentiel manquants. Qu’est-ce que c’est, le « communisme » ? Comment ça se définit ? […]

Donc voilà la situation : on fait le procès de quelque chose qui n’a jamais eu lieu et dont on sait à peine ce que c’est. Et quoiqu’on ne le sache pas exactement, nous n’en sommes pas moins certains que ce qui a eu lieu sous le nom usurpé de « communisme » est une chose dont personne ne veut refaire l’expérience.

[…] La restauration de l’idée de communisme suppose de défaire la muraille des images désastreuses sur lesquelles le mot est systématiquement rabattu avant tout examen. On ne défait jamais si bien des images distordues qu’en proposant des images droites à la place. Au reste, on règle par là deux problèmes d’un coup : celui de l’adversité imaginaire et celui de l’introuvable « définition » du communisme. […]

L’idée que le communisme pourrait advenir par le jeu des institutions politiques présentes et sous la forme d’un « président de la (Ve) République » élu en 2022 est simplement lunaire – et ce n’est pas de la date que je parle. L’avènement du communisme est le renversement d’un ordre de domination, et c’est le genre de chose que les dominants ne regardent pas sans réagir. C’est l’un des points sur lesquels j’insiste particulièrement dans le livre : ce qu’on appelle avec complaisance la « démocratie » n’a rien à voir avec la démocratie dans son concept, c’est-à-dire un système où la discussion collective s’autorise à délibérer de tout. Notre « démocratie » est la démocratie bourgeoise, elle veut bien discuter de tout sauf des bases de l’ordre social bourgeois (capitaliste) : la propriété privée des moyens de production, la liberté de contracter
– ça, pas touche! À partir du moment où un mouvement politique s’avisera d’y mettre la main, la bourgeoisie se considérera en état de guerre et tous les moyens lui seront bons. Ce sont des choses qu’il faut avoir à l’esprit pour se défaire des visions légèrement niaiseuses de la « démocratie » (que le monde entier nous envie) et surtout les cruelles déceptions qui suivraient en cas de confrontation réelle dont, d’ailleurs, la répression sauvage des Gilets jaunes nous a donné un parfait avant-goût.

[…] L’idée directrice du communisme est d’en finir avec la précarisation de l’existence – précarisation à géométrie variable : quasi inexistante pour certains, ravageuse d’angoisse pour les autres. Pour tous ceux-là, les plus nombreux, le capitalisme est un système dans lequel la survie matérielle des individus est abandonnée à ces maîtres fous que sont le marché et l’emploi. La situation présente l’illustre à la perfection : selon la loterie qui fait que vous travaillez dans la restauration ou dans le matériel informatique, votre destin sera tel ou tel. Comment peut-on accepter de livrer les existences à un aléa pareil ?
Et, quand ce n’est pas l’aléa du marché, c’est celui du patron à qui les démolitions successives du Code du travail permettent de faire à peu près ce qu’il veut des salariés. La finalité première du communisme, c’est de destituer ce double arbitraire du marché et de l’employeur (donc de la forme même « emploi »), et d’installer les existences dans la tranquillité matérielle, de les délivrer de l’incertitude chronique et de l’angoisse. Telle est la visée de la « garantie économique générale », dont j’emprunte le principe au « salaire à vie » de Bernard Friot. On ne doit plus avoir la hantise du lendemain.

[…] Sortir du capitalisme, c’est perdre le niveau actuel de désir matériel et de consommation. Le perdre jusqu’à quel point de renoncement ? Jusqu’à un point qui trouve l’équilibre entre ce que nous devons urgemment cesser de consommer sauf à rendre la planète inhabitable et ce qui continue de constituer une proposition matérielle admissible pour une majorité – trop peu de personnes peuvent se porter à l’exigence de renoncement d’une forme de vie de type ZAD par exemple. La question du niveau des forces productives et de la division du travail reste donc crucialement posée. Le logement et ses commodités, l’alimentation, la santé sont des domaines où il ne peut pas y avoir de régression. C’est ailleurs qu’il faudra « en lâcher ».
Mais d’abord selon des abandons collectivement délibérés, ce qui ne va pas sans poser de redoutables problèmes – mais des problèmes, la proposition communiste en est pleine ! Il ne s’agit certainement pas de la donner pour un paradis immédiatement accessible, le livre s’attache d’ailleurs à ne rien cacher des difficultés et, sinon à les résoudre, du moins à commencer de les cartographier. Maintenant il s’agirait de ne pas oublier non plus tout ce qu’il y a en face de ces problèmes et de ces renoncements : toutes les récupérations et tous les gains qui les justifient et leur font contrepartie : de la tranquillité matérielle, l’égalité politique dans les rapports de production, du temps – la vie.

Extraits d’un entretien avec Frédéric Lordon dans Siné mensuel de mars 2021.

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Société

L’empire colonial français

L’empire colonial français était en deuxième place derrière l’empire colonial britannique, avec à peu près 21 fois la superficie actuelle de l’Hexagone. En 1945, il y avait entre 105 et 110 millions d’habitants dans les colonies, qui produisaient de 55 à 40% de l’économie française. L’empire colonial permettait à la marine, à l’armée et à la diplomatie françaises d’être présentes aux quatre coins du monde. Tous les régimes – de la Révolution française à la IIIe République, de droite comme de gauche, démocratiques ou pas – ont contribué
à cette histoire qui fait partie du récit français.

C’est l’industrie sucrière qui a financé les guerres du XVIIIe siècle. La IVe République va se construire sur la puissance qu’apportent l’empire colonial et ses conquêtes. L’appel à ces territoires permet à la France de gagner la Première Guerre mondiale. Brazzaville puis Alger
ont été les deux capitales de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale.

[…] jusqu’en 1947-1948, toute la classe politique française soutient l’empire colonial. Pour de Gaulle, il constitue un élément essentiel de la puissance française. Quand il parle de « réformes » à Brazzaville début 1944, c’est à sa sauvegarde qu’il pense et aussi à la répression là où les revendications politiques sont les plus vives (comme au Maroc). Il faut se rappeler l’enchaînement des événements : la répression au Sénégal, les massacres de Madagascar ou du Constantinois, les bombardement en Syrie, la guerre en Indochine… La perte des mandats de Syrie et du
Liban en 1945, qui a traumatisé de Gaulle, est la matrice de ce processus qui repose sur deux piliers : réforme (pour se conformer à la pression de l’URSS et des États-Unis et à l’ONU) et répression partout, et notamment au nom de la guerre froide. Le tournant est mai 1945, avec le bombardement de Damas, qui fait 5 000 morts et, le 8 mai, le massacre de Sétif, en Algérie, qui en fait entre 12 000 et 25 000. […]

Qu’est-ce qui arrive aux tirailleurs sénégalais qui demandent à être payés lors de leur retour à Dakar ? On les massacre. L’armée coloniale ne peut pas imaginer ni accepter qu’un homme noir, un homme maghrébin, un homme indochinois, un homme malgache, un homme antillais puissent s’opposer au pouvoir colonial dans l’espace colonial. Ils sont toujours considérés comme des « indigènes » qui n’ont aucun droit en dépit du fait qu’ils se sont battus pour la France. Leurs revendications sont structurellement perçues comme une remise en question de l’autorité coloniale.
Nous ne sommes pas dans l’après-guerre mais en décembre 1944. Dans l’empire colonial, tous ceux qui s’opposeront par la suite à l’autorité de la France connaîtront la répression. […]

Très vite, le gouvernement français négocie avec le Maroc et la Tunisie, mais pas avec l’Algérie. Pourquoi ?
La guerre d’Indochine a essoré l’armée française et ses budgets. En 1954, la France a perdu ses colonies asiatiques, y compris les comptoirs des Indes. Elle tranche : la pépite de notre Maghreb, c’est l’Algérie. On doit la garder. Toutes les élites françaises le pensent, y compris le PCF. Un million d’Européens y vivent, et c’est un poids électoral majeur ! C’est aussi un endroit stratégique riche en hydrocarbures et avec un fort potentiel d’expérimentation de l’indépendance nucléaire française, donc militaire, et des tirs de fusée.
Dès lors, « lâcher » le Maroc et la Tunisie (en 1955-1956), c’est concentrer les forces militaires françaises en Algérie (et au Cameroun).
La guerre d’Algérie, d’une violence inouïe, va trahir les valeurs de la République (dès 1955) et faire des dizaines de milliers de morts civils. On a commencé à apprendre ce qui s’était passé avec La Question (1958), le livre d’Henri Alleg, puis par Avoir vingt ans dans les Aurès (1972), le film de René Vautier, interdit des années, ainsi que par les témoignages des déserteurs et les prises de position d’intellectuels.
En 1959, un rapport de Michel Rocard fait pourtant grand bruit : sur 9 millions d’habitants, la République laisse mourir de faim plus de 2 millions de personnes dans des camps de regroupement. Mais le scandale s’efface devant un conflit qui a épuisé les consciences en France. C’est aussi une guerre secrète, avec les attentats de la Main rouge, une guerre totale. C’était aussi une guerre d’appelés. Ces jeunes découvraient la violence et la haine, la haine de l’Arabe. […]

Il faut comprendre qu’à l’époque, en France, on n’a jamais pensé que le combat des Algériens était légitime, qu’ils luttaient pour leur liberté, méritaient le respect et avaient les mêmes droits que les Français. C’était le fruit de cent vingt-cinq ans de colonisation, de propagande et de manipulation. Jusqu’au milieu des années 1950, il y avait l’Agence économique des colonies (puis de la France d’Outre-mer), dont la mission était de fabriquer une image d’Épinal de l’Union française. Si on avait informé l’opinion publique, jamais elle n’aurait soutenu ses élites politiques […]

Extrait d’un entretien de Pascal Blanchard dans Siné mensuel de février 2021.

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L'énergie en France

Nucléaire et (dés)information

Depuis huit ans, Christine Fassert travaillait à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Cette socio-anthropologue et spécialiste des risques a coordonné le projet Shinrai, qui s’intéresse aux conséquences éthiques, sociales et politiques de l’accident
nucléaire de Fukushima.
Mais, en juin, le couperet est tombé. Christine Fassert est renvoyée pour « insubordination récurrente avec défiance vis-à-vis de [sa] hiérarchie » et pour « un comportement inadapté ». La raison ? Deux articles de la chercheuse ont été refusés par l’institut à quelques mois d’intervalle, dont un qu’elle avait rédigé pour la revue scientifique Les Annales des Mines.
L’IRSN a indiqué que cet article mettait « en défaut l’expertise institutionnelle par rapport à la contre-expertise ». Que s’est-il passé ?
Christine Fassert a montré que la vision très rassurante des autorités japonaises sur la dangerosité des faibles doses avait été remise en question par de nombreux scientifiques. Inacceptable pour l’IRSN.
En 2019, la sociologue rapportait au quotidien Libération : « À Tchernobyl, le nombre d’enfants « pratiquement sains » a diminué de 80% en 1985 à 20% en 2000″; « ces données « locales » ne furent pas reprises en compte par les rapports que nous avons appelés « institutionnels », comme ceux
de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Mais, las, l’IRSN l’a congédiée, provoquant immédiatement la démission d’un autre scientifique de renom, David Boilley, qui siégeait au sein du Comité d’orientation des recherches.
Sur le site du comité, on peut encore lire sa lettre de démission, qui commence ainsi : « Si l’IRSN n’est pas capable d’accepter des voix singulières en interne, il ne peut pas s’ouvrir à la société. » Ambiance.

Pourtant, à Fukushima, depuis 2011, rien ne va plus. Les informations sont floues, les habitants ne savent plus comment réagir et les chiffres sont difficilement audibles. « Fukushima ? Au début, c’est officiellement deux morts noyés », soupire Christine Fassert. Et pour cause : le secret est de mise au pays du Soleil-Levant. « On est dans un schéma similaire à celui de Tchernobyl, où une chape de plomb [sic] s’est abattue sur le pays. » Au Japon comme ailleurs, les cancers de la thyroïde chez les enfants sont très rares. Mais depuis l’accident, et d’après les autorités japonaises, le nombre de cas est plus important chez les 0-18 ans.
Pour les autorités, c’est l’effet « screening » qui est en cause. Traduction : à force de détecter les cancers à un stade très précoce, on fait monter les statistiques. Exemple cinglant de la situation sur place, le docteur Hisako Sakiyama, directrice de recherche à l’Institut national des sciences radiologiques du Japon, a demandé aux autorités que le seuil de contamination au césium 137 des aliments vendus sur les étals des marchés soit abaissé à 20 Bq/kg au lieu de 100 Bq/kg. En vain.
Par ailleurs, la norme de rayonnement de 1 mSv (millisievert) au-delà de laquelle on procède à une évacuation de la population a été relevée à 20 mSv. « La raison est simple : avec un seuil à 1 mSv, il y aurait eu trop de monde à évacuer et ça coûte cher », explique Christine Fassert. Ce qui n’a pas empêché les autorités japonaises d’inciter les habitants à revenir à Fukushima à travers le programme « Reconquête du territoire ». En attendant la reconquête de l’IRSN ?

Article de Maxime Carsel dans Siné mensuel de janvier 2021.

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Environnement

La technique

Il ne suffit pas d’avoir des outils à sa disposition, encore faut-il savoir s’en servir. Prenez le cas des panneaux photovoltaïques sur les toits (habitations, bâtiments industriels) ou au sol (terres impropres à l’agriculture) permettant de produire de l’électricité non carbonée et prenant tout leur sens dans une stratégie d’autonomie énergétique.
Bref, le solaire photovoltaïque, ça se pense. Ce n’est apparemment pas le cas avec la décision de la Chambre d’agriculture de la Nièvre de couvrir de panneaux solaires 4000 hectares de terres agricoles pour financer. . . la construction de 500 retenues d’eau grâce à la vente de l’électricité !

L’affaire a vu le jour dans le cerveau de Didier Ramet, président (FDSEA) de la Chambre d’agriculture. Le 24 septembre, il a fait voter une motion adoptant la mobilisation des terres pour ce projet sur chaque communauté de communes. L’investissement tourne autour du milliard d’euros. Pas un mot sur le volume et l’utilisation de l’électricité produite, pas un mot sur les investisseurs, mais la fascination de soustraire 200 millions de mètres cubes d’eau à leur cycle naturel. De l’eau pour faire quoi ?

Quand on se penche sur la géographie de la Nièvre, on est frappé par l’harmonie du chevelu de 5000 kilomètres des 80 cours d’eau qui l’irriguent – dont la Loire, l’Allier, l’Yonne, la Nièvre. L’agriculture nivernaise est dominée par l’élevage bovin (viande et lait) qui, quand il est normalement pratiqué (sur des prairies), n’a pas besoin d’irrigation. Néanmoins, ces dernières années, la Nièvre connaît des sécheresses estivales. La faute au changement climatique, où l’agriculture a sa part de responsabilité (autour de 20 % des émissions de gaz à effet de serre).

Or la Chambre ne parle pas de lutter contre le changement climatique avec une stratégie qui prendrait sa place dans une politique territoriale cohérente sur le sujet. Elle parle de s’adapter grâce à l’innovation. Son président ignore-t-il que la meilleure façon de fixer de l’eau dans le sol est de planter des arbres et des haies sur des parcelles de taille raisonnable ?

Inventer l’inutile
Pourquoi ce silence de la Chambre devant les arrachages de haies, les comblements de mares, les retournements de prairies pendant le premier confinement ? Sylvain Ratheau, porte-parole départemental de la Confédération paysanne, nous confie : « En tournant le dos aux fondamentaux du cycle de l’eau, ce projet ajoute de la sécheresse à la sécheresse et tend à transformer les paysans en énergiculteurs. »

Un modèle d’économie circulaire inutile : détruire des prairies pour produire de l’électricité afin de stocker de l’eau pour arroser des cultures qui alimenteront les animaux qui ne pourront plus brouter les-dites prairies, et installer des méthaniseurs qui, à leur tour, produiront de l’énergie. Digne d’un sketch.

Un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de décembre 2020.

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Société

Peste brune

« Toi et tes amis, des gros pédés et sales youpins comme toi, vous détestez Trump et les citoyens. Le Covid est un canular. La seule cause de la mort des Américains, c’est vous. Je prie pour que toi et ta famille soyez retrouvés dans un sac mortuaire et jetés à la mer. Je souhaite ta mort et celle de toute ta famille ».
Des e-mails comme celui-ci. Bob Z. en reçoit plusieurs par jour. Ces injures antisémites et ces menaces de mort ont commencé il y a quelques années, soit après l’élection de Trump, et n’ont cessé d’aller crescendo.

Bob Z. est un militant de 57 ans qui vit et travaille dans une grande ville du nord-ouest des États-Unis. Depuis trente ans, il s’occupe des droits des ouvriers, des immigrés, des pauvres, leur apporte des outils juridiques pour s’organiser, réclamer une augmentation, peser dans les
débats, amener de l’équité dans les lieux de travail, porter plainte et monter un syndicat.

Pas de quoi nous surprendre en France, où nous avons Code du travail, comités d’entreprise, statut de salarié protégé et contrats de travail. Mais aux États-Unis, c’est une autre paire de manches. Déjà en temps normal, mais sous Trump, c*est encore pire. Être de ce côté-là des salariés,
militer pour l’augmentation du salaire horaire minimum, lutter pour les droits civiques, afficher son soutien à Bernie Sanders, c’est trop.

À lire les e-mails malfaisants et racistes de ces Républicains obtus, ça mérite même la peine de mort. Effrayant ! À tel point que Bob Z., père de trois adolescentes, pense s’exiler au Canada. Pour respirer un peu. Et quel que soit le résultat de la prochaine élection présidentielle.
Pour lui, comme pour ses proches, ses collègues et d’autres militants de base qui sont également inondés d’e-mails nauséabonds partout dans le pays, la situation politique et sociale ne risque pas de s’arranger. Même si Biden est élu.

Pour Bob, les dégâts de Trump sont plus graves qu’on ne l’imagine vu de France. Il a détruit la démocratie, changé la législation, amené le fascisme. « L’extrême droite est déjà dans la rue, je la vois. Les milices s’organisent », explique-t-il. Trump a fait sortir la peste brune de sa
boîte. Elle n’est pas près d’y rentrer.

Article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de novembre 2020

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Santé

Dépakine, Sanofi et l’agence du médicament

Dans les années 1960, des chercheurs découvrent une propriété anticonvulsivante à un banal acide. Un formidable médicament contre l’épilepsie est né. Mais quand Sanofi rachète la molécule, les graves conséquences pour les femmes enceintes sont passées sous silence.

Éclipsée par le feuilleton de la ruée des firmes sur le marché mondial du Covid, une décision de santé publique importante est passée inaperçue ou presque. Un tribunal de Montreuil a reconnu en juillet la faute de l’État dans l’affaire de la Dépakine, un médicament précieux dans le traitement de l’épilepsie, sauf pour les femmes enceintes, pourtant prescrit pendant quarante ans en dépit du bon sens.
Trois familles sont indemnisées. […]

L’État est condamné et Sanofi court toujours. Sanofi, orgueil de l’industrie française, […]
À ce jour, c’est avec l’argent public qu’on indemnise. « La guerre est totale, dit Charles Joseph-Oudin, avocat de 1 400 plaignants. Sanofi s’enlise dans son négationnisme. » […]

Dans The Lancet, une première étude pose dès 1968 l’hypothèse de malformations fœtales. Elle reste confidentielle mais, pourtant, dans les années 1970, le monde médical est au courant du risque. Annette Beaumanoir, ancienne résistante à la tête du département d’épileptologie de l’hôpital de Genève à partir de 1964, se souvient qu’ « on prévenait les femmes en âge d’être enceintes ». La décennie suivante, un effet secondaire est bien identifié : le spina-bifida, terme désignant le développement inachevé de la colonne vertébrale du nourrisson. Le bébé vient au monde avec une cavité au bas du dos.

Aujourd’hui, les familles veulent comprendre dans quel trou noir sont tombées toutes ces informations […]

Personne n’aura donné l’alerte, même dans les années 2000, quand une avalanche d’études européennes montraient que ces bébés risquaient aussi d’avoir un QI diminué avec, par la suite, une « vie scolaire abracadabrantesque », selon le mot d’un médecin désolé.
À tout ceci, Sanofi répond en substance que si les autorités de santé n’ont pas fait leur boulot, ça n’est pas leur affaire. […]

Extraits d’un article d’Anne Crignon dans Siné mensuel d’octobre 2020.