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La servitude volontaire de nos modes de vie

C’est un lieu commun de la rhétorique révolutionnaire depuis Marx que de dire que les dominés n’ont rien à perdre que leurs chaînes. La formule est exaltante, mais l’expérience montre qu’elle ne correspond pas vraiment à la réalité. L’esclave tient d’autant plus à ses chaînes que la servitude est volontaire. Or, dans notre société productiviste/consumériste, comme l’avait déjà bien vu en son temps Aldous Huxley dans son livre d’anticipation Le Meilleur des mondes, la servitude volontaire atteint des sommets. Cela est le résultat d’une colonisation de l’imaginaire sans précédent, grâce en particulier aux nouvelles technologies.

Il ne faut donc pas s’attendre de la part de nos concitoyens à une attitude rationnelle (et encore moins raisonnable…). La plus grande partie d’entre eux savent très bien que nous allons « droit dans le mur », sans trop savoir exactement ce que cela signifie, et en même temps ne croient pas que les choses vont changer ni que nous pouvons les changer. Ce n’est pas seulement le fait souligné par Jean-Pierre Dupuy, dans son livre Pour un catastrophisme éclairé, que « nous ne croyons pas ce que nous savons » – ce qui avait déjà frappé Günther Anders à propos du danger atomique -, mais plus profondément que cette dissonance cognitive s’accompagne d’une véritable paralysie de l’action.

Le projet de la décroissance étant tout à fait raisonnable et fondé sur une analyse rationnelle se heurte à une double barrière. Il ne séduit pas la pensée aliénée et bouscule le confort de l’inertie, ce qui explique la situation que vous déplorez comme moi. Il est tout à fait remarquable que la collapsologie qui, tout au moins en France, a plus ou moins été un sous-produit de la décroissance, surmonte ce double obstacle. Puisqu’il n’y a rien à faire, en effet, on peut continuer à vivre comme avant et, tout en sachant que tout va s’effondrer, penser en même temps que grâce à la technique, on s’en sortira !

Le cas du président Sarkozy, partisan s’il en est de la société de croissance, qui a adoré le livre de Jared Diamond Effondrement- la bible de la collapsologie -, est loin d’être une exception. Il est probable que la plupart des leaders du capitalisme mondial soient sur cette position. Gaël Giraud, le jésuite écologiste, qui a beaucoup fréquenté les banquiers, raconte que les financiers de la City à Londres interpellés sur le dérèglement climatique étaient parfaitement au courant des perspectives d’effondrement. Mais ils s’avouaient impuissants et s’y préparaient en achetant des fermes dans le Grand Nord. La collapsologie, en effet, ne pousse pas à l’action collective, mais à des tentatives individuelles d’échappement ou d’adaptation. Certains s’orientent vers l’adaptation matérielle, rejoignant le survivalisme, accumulant dans leur bunker armes et rations de survie, d’autres préfèrent la préparation spirituelle avec le développement personnel.

Extrait d’un entretien de Serge Latouche dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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Occidentalisation du monde

[…] Ce qu’après la chute du mur de Berlin on a appelé la mondialisation n’est autre que l’avènement du triomphe planétaire de la société de marché, l’omni-marchandisatíon du monde, alors que la mondialisation des marchés existe depuis 1492 au moins, quand les Amérindiens stupéfaits ont découvert un certain Christophe Colomb.
Cette « globalisation » du marché marque le moment où on passe d’une société avec marché à une société de marché. L’économie a alors totalement phagocyté le social ou presque, et donc aussi la culture. En ce sens-là, la mondialisation n’est une chance que pour les firmes multinationales et leurs valets.
L’imaginaire qui l’accompagne n’est autre que celui de la religion de l’économie (surtout ultralibérale) et de la technoscience, et non le métissage des cultures. Il s’agit bien plutôt de l’achèvement de l’occidentalisation du monde.

L’ethnocide ne touche plus alors seulement les pays du Sud comme du temps de la colonisation, de l’impérialisme et du développement, il devient planétaire.
Selon le mot du philosophe Slavoj Žižek, nous sommes tous les indigènes en devenir d’un capitalisme planétaire. Si on fait un retour en arrière, cette mondialisation est la poursuite de l’ère du développement qui elle-même prenait la suite de celle de la colonisation. Il faut bien comprendre que dans toutes les civilisations avant le contact avec l’Occident, le concept de développement était tout à fait absent.
Dans plusieurs sociétés africaines, le mot même de développement n’a aucune traduction dans la langue locale. Ainsi, en Wolof on a tenté de trouver l’équivalent du développement dans un mot qui signifie « la voix du chef ». Les Camerounais de langue eton sont plus explicites encore, ils parlent du « rêve du Blanc ». Et on pourrait multiplier les exemples.
Cette absence de mots pour le dire est un indice, mais il ne suffirait pas à lui seul à prouver l’absence de toute vision développementiste. Seulement, les valeurs sur lesquelles reposent le développement, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas du tout à des aspirations universelles profondes.
Ces valeurs sont liées à l’histoire de l’Occident, elles n’ont probablement aucun sens pour les autres sociétés.
[…]

Il n’est pas sans intérêt de noter qu’on retrouve dans ces visions africaines l’aspiration au buen vivir (bien vivre) des peuples amérindiens qui a débouché récemment sur de retentissantes revendications alternatives au développement, qui, comme l’écrit Françoise Morin, « se distinguent de la notion du « vivre mieux” occidental, synonyme d’individualisme, de désintérêt pour les autres, de recherche du profit, d’où une nécessaire exploitation des hommes et de la nature » (voir revue MAUSS n°42].
[…]
L’universalisation de l’homo œconomicus signifie la destruction des cultures et le triomphe de la lutte de tous contre tous, c’est-à-dire une forme de régression à une mythique loi de la jungle, celle dans laquelle l’homme devient un loup pour l’homme.

Extraits d’un long entretien avec Serge Latouche dans le journal La Décroissance de janvier 2018.