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Environnement

Planification écologique

Mesure pivot du programme de La France insoumise (LFI), la planification écologique a été reprise in extremis par le candidat Emmanuel Macron, dont le programme est pourtant aux antipodes de celui de Jean-Luc Mélenchon.

Cherchez l’erreur… Certes, on peut constater la similarité apparente des propositions concernant la responsabilité politique de la planification écologique, attribuée au Premier ministre dans les deux cas. Ce qui revient à reconnaître qu’a minima l’une des fonctions de la planification est d’assurer la cohérence de l’ensemble des politiques publiques face à l’objectif écologique.
Mais là s’arrêtent les analogies. Car, sauf à renier sa vision du monde, Emmanuel Macron mettra en œuvre une planification favorable à la croissance et au capitalisme néolibéral et mondialisé. La sortie du système productiviste et extractiviste dominant ne sera donc pas un objectif assigné à la planification écologique. Encore moins celui de sobriété, ni la « règle verte » proposée par LFI, qui consiste à « ne pas prélever sur la nature plus de ressources que ce qu’elle peut reconstituer ».

Il en va de même de la transformation de la répartition des richesses, nécessaire pour réduire les inégalités face au changement climatique. Car cette politique imposerait une fiscalité renforcée sur le capital et les revenus des grandes entreprises et des ménages les plus riches, principaux pollueurs, à rebours des politiques appliquées pendant le premier quinquennat.

Un autre enjeu majeur porte sur la démocratie. Pour paraphraser le Président dans son discours « écologique » de Marseille du 16 avril : la planification écologique sera démocratique ou ne sera pas. Car il est essentiel que l’ensemble des acteurs soient associés aux décisions et à leur mise en œuvre, à toutes les échelles territoriales.
Ce qui est incompatible avec la conception autoritaire et technocratique du pouvoir d’Emmanuel Macron.
Au soir de son élection, acquise grâce au vote d’une minorité d’électeurs inscrits, celui-ci a indiqué qu’il gouvernerait la France autrement. Mais le fâcheux précédent la Convention citoyenne pour le climat montre que la démocratie participative et citoyenne a peu de poids face aux lobbys de la FNSEA et du Medef, principaux alliés du Président.
Instaurer une planification démocratique nécessite des réformes institutionnelles ambitieuses et contraignantes.
Par exemple, comme le propose LFI, la création d’un Conseil de planification écologique, rassemblant les syndicats, les représentants des branches patronales et des citoyens tirés au sort. De son côté, Emmanuel Macron n’a pas tenu sa promesse de réformer la constitution alors que deux modifications importantes étaient prévues : introduire dans l’article 1 le fait que « la République garantit la préservation de l’environnement et de la diversité biologique » et créer une « chambre du futur », siégeant au Parlement, en remplacement du Conseil économique, social et environnemental. Autant de réformes avortées qui auraient contribué à conforter la planification écologique.

Article de Dominique Plihon dans Politis du 05 mai 2022.

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Politique

Néolibéralisme et répression

À l’origine, le néolibéralisme était une réaction aux insuffisances de la politique libérale classique. L’objectif de ses défenseurs était de repenser un rôle « positif » pour l’État, qui n’interviendrait pas dans l’économie mais favoriserait la centralité du marché concurrentiel. L’État peut très bien avoir un rôle important dans la surveillance et la répression lorsque précisément, surgissent des formes de contestation. Un État fort pour établir et préserver le marché, c’est quelque chose de caractéristique de la pensée néolibérale.
Emmanuel Macron a éliminé la résistance politique en 2017 puisqu’il avait tous les leviers de pouvoir que lui offre la Ve République. Le seul moyen pour contester sa politique se trouvait donc dans les mouvements sociaux. Or, pour contrer ces oppositions, surtout si on veut aller vite – ce qui était son désir -, l’État s’adonne à la répression. D’autant plus quand ces mouvements sont désorganisés, comme l’étaient les gilets jaunes.
[…]

Il s’agit d’utiliser des moyens répressifs, policiers et judiciaires, pour briser les résistances politiques à l’établissement du marché concurrentiel. Dans la pratique, ce sont toutes les tentatives de lutte contre le capital, la domination des classes dirigeantes, bref : cet ordre social qui continue de favoriser les gens les plus aisés, les plus diplômés. […]

Les politologues proclament souvent qu’il existe un centre gauche qui se veut, certes, libéral économiquement, mais aussi ouvert et tolérant. C’est un mythe. Tous les aspects répressifs et liberticides des politiques de Hollande et de Macron n’ont jamais empêché le soutien de ces figures de centre gauche. Ce discours appartient à un certain groupe bourgeois et éduqué qui souhaite diffuser une représentation positive de lui-même.

Extraits d’un entretien de Bruno Amable dans Politis du 05 mai 2022.

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Société

Extrêmes droites et fascisme

[…] nous imaginons souvent que nos pays en auraient fini avec les formes de barbarie des siècles précédents, alors même que celles-ci ont eu principalement l’Europe pour épicentre. Que ce soit l’esclavage, le colonialisme, le fascisme, les guerres mondiales et bien sûr le génocide des juifs d’Europe et des Roms commis par les nazis ; cela sans nier les atrocités commises ailleurs par des pouvoirs tyranniques. Disons que, dans l’imaginaire dominant des pays d’Europe, on réserve la barbarie, la dictature ou les politiques d’épuration ethnique à des pays lointains, d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie. Or ce nationalisme radical de purification qu’est le fascisme est bien né sur le Vieux Continent et n’a pas disparu dans les décombres du bunker d’Hitler en 1945, comme le rappelait souvent l’historien du fascisme Zeev Sternhell.

Après l’éclipse de l’après-guerre, dans une Europe traumatisée par le second conflit mondial, le fascisme a été contraint de muter pour renaître et reprendre sa marche en avant. À partir des années 1970, chaque crise lui a permis de progresser, à des rythmes différents selon les pays. En centrant son activité sur la scène électorale et médiatique, il a adopté la guerre de position comme stratégie politico-culturelle, au sens de Gramsci. Même si des petits groupes violents se développent dans son sillage en cherchant à tenir la rue et, pour cela, en commettant des agressions contre les minorités (ethno-raciales, de genre, sexuelles) et les militant-es féministes, antiracistes, antifascistes et de gauche. Jusqu’à commettre des attentats, pour certains militants fascistes isolés.

[…] le déni a longtemps été plus fort en France qu’ailleurs, parce qu’on s’imagine bien souvent que notre pays serait une sorte de phare de l’humanité : la « patrie des droits de l’homme ». Certains historiens ont même prétendu que la France avait été « allergique » au fascisme au XXe siècle : du fait notamment de la profondeur de l’ancrage des idées républicaines et de l’existence d’autres traditions à droite, le fascisme n’aurait pas pu trouver de terrain favorable et donc se développer.
Or c’est oublier qu’il y eut des mouvements de masse authentiquement et indéniablement fascistes dans les années 1930 (par exemple le Parti populaire français de Jacques Doriot), que d’autres mouvements de masse (comme les Croix-de-Feu) avaient plus qu’un air de famille avec le fascisme, et que le régime de Vichy fut une dictature qui emprunta nombre de ses traits au fascisme (en particulier à sa variété portugaise que fut le salazarisme).
C’est aussi oublier à quel point l’un des principaux axes de propagande des fascismes européens, à savoir l’antisémitisme, fut central et endémique dans la politique française dès la fin du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle. C’est oublier enfin combien la République fut compatible avec l’entreprise coloniale, et tout ce que celle-ci comportait de politiques de déshumanisation, de hiérarchisation raciale, d’accaparement de biens, etc. Des traits qui sont bien communs avec le projet fasciste. Rien d’étonnant, donc, à ce que, parmi les fondateurs du FN, se soient mêlés des collaborationnistes (pétainistes) et des nostalgiques de l’Algérie française dont certains se vantaient même d’avoir torturé pendant la guerre coloniale.

Extraits d’un entretien d’Hugo Palheta dans Politis du 14 avril 2022.

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Politique

L’extrême droite au parlement

À l’Assemblée Nationale, Marine Le Pen est une grande muette. Élue députée en 2017, après treize ans passés sur les bancs d’un Parlement européen qui l’accuse d’avoir personnellement détourné près de 140 O00 euros d’argent public, elle n’a guère cherché la lumière.
Isolée, tout en haut à droite de l’hémicycle, avec six élus de son parti, elle a accompli son mandat sans éclat. Par prudence autant que par désintérêt pour l’institution parlementaire, elle a peu pris la parole en séance plénière, encore moins en commission, évitant de trop se dévoiler. Mais ses absences sont aussi parlantes que ses votes : elle a ainsi voté la prorogation de l’état d’urgence antiterroriste (6 juillet 2017), la proposition de loi Sécurité globale (24 novembre 2020), ratifié l’ordonnance réformant le code de la justice pénale des mineurs (16 février 2021).
Ces derniers mois, elle n’intervenait plus que pour dénoncer les outils de gestion de la crise sanitaire, dont les passes sanitaire et vaccinal attentatoires aux libertés, selon elle. En septembre, elle avait toutefois accepté sans ciller de proroger l’état d’urgence
sanitaire… dans les outre-mer.

 

Durant toute la législature, Marine Le Pen aura participé à moins de 10% des 4 419 scrutins publics organisés dans l’Hémicycle. Un chiffre qui, à lui seul, résume sa très faible activité au Palais-Bourbon. Alors que les députés ont eu à voter sur 43O projets de loi, propositions de loi ou résolutions lors de ces scrutins, elle ne s’est prononcée que sur 101 d’entre eux.

[…]

À trois reprises en 2021, les eurodéputés RN se sont opposés à la levée des brevets sur les vaccins. Ils ont aussi refusé (16 mars 2021) que la responsabilité des multinationales puisse être mise en cause en cas de violations des droits humains ou de dommages environnementaux. ils se sont abstenus le 15 septembre 2021 sur une résolution promouvant la présomption de salariat des travailleurs ubérisés.

 

Pour la réautorisation des pesticides « tueurs d’abeilles » dans la culture des betteraves sucrières (6 octobre 2020).
Dans le projet de loi contre le dérèglement climatique (avril 2021), le RN s’est opposé à la réduction de la publicité pour les produits polluants dans les médias, à l’interdiction de la publicité aérienne, à la taxation des engrais azotés minéraux, destinée a réduire leur usage, et a demandé de reporter au 1er janvier 2025 l’interdiction des terrasses chauffées des restaurants.

 

Le RN a voté contre la mise en place de meilleurs critères environnementaux et climatiques lors de l’élaboration de la nouvelle PAC (Politique agricole commune), en octobre 2020.
Dans le rapport sur un marché unique plus durable, il a rejeté un amendement qui proposait de durcir la formulation sur l’obsolescence (3 novembre 2020).

 

Vote contre une résolution condamnant l’interdiction de fait du droit à l’avortement en Pologne (26 novembre 2020).
Vote contre une résolution sur l’écart de salaire entre hommes et femmes (30janvier 2020). En 2016, Marine Le Pen et ses élu-es avaient voté contre la convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre les violences faites aux femmes.

Extraits d’un article dans Politis du 21 avril 2022.

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Économie Environnement Politique Société

Démocratie et énergies fossiles

« L’argent qui finance cette agression est directement lié au changement climatique, puisque cet argent vient des énergies fossiles, pétrole et gaz. Si nous ne dépendions pas de ces énergies, la Russie n’aurait pas les moyens pour entreprendre cette guerre », déclarait Svitlana Krakovska, la représentante ukrainienne au Giec.
Dans Carbon Democracy, Timothy Mitchell a théorisé le fait que la dimension démocratique d’un pays est inversement proportionnelle à ses ressources fossiles. Avec la guerre en Ukraine, nous avons passé un nouveau cap : c’est une arme. Cette guerre est biface. D’un côté, l’Occident prétend faire le blocus économique le plus sévère depuis 1945 et, de l’autre, tous les jours, plus de 650 millions d’euros sont versés en achat de pétrole, de gaz et de charbon. Toutes les banques russes sont exclues du système interbancaire Swift, sauf les deux plus importantes, qui gèrent les revenus issus de ressources fossiles. Nous sommes loin de la confrontation entre deux blocs ! Le capitalisme a la capacité de lier les blocs démocrates et autoritaires.

Les énergies fossiles ont été essentielles à l’accélération du capitalisme aux XIXe et XXe siècles. L’accès à des énergies à bas coût a permis d’accélérer la productivité, et donc la croissance. Mais ces énergies sont émettrices de gaz à effet de serre. Elles sont la première raison des changements climatiques qui ont fait entrer l’humanité dans l’ère de l’anthropocène.
La realpolitik des pays occidentaux a amplifié notre dépendance au gaz et au pétrole russes, mais aussi à toutes les matières premières, dont l’uranium, provenant de régimes autoritaires. Notons cette corrélation entre économie fondée sur la rente géologique et régime
autoritaire, que l’Équatorien Alberto Acosta avait décrite dans son livre La Malédiction de l’abondance.
Les pays occidentaux ont laissé prospérer des régimes autoritaires pour avoir un accès aux énergies fossiles à un prix faible. Dans les pays producteurs, une minorité a récupéré la rente au détriment de la population.

Début d’un article de Jérôme Gleizes dans Politis du 31 mars 2022.

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Politique

Vente d’armes

La France d’Emmanuel Macron, après celle de François Hollande, a tranquillement continué, comme d’autres pays d’Europe, à livrer des armes jusqu’en 2020 à la Russie de Vladimir Poutine – dans le moment précis, donc, où ses armées ravageaient Alep après Grozny, et avant Marioupoi.
Interviewé la semaine dernière par Le Parisien, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères de M. Macron, après avoir été celui de la Défense sous M. Hollande, a crânement déclamé qu’il refusait de « parler » de ce « sujet ». Mais il a tout de même tenu à « insister spécifiquement » sur le fait qu’il avait, en 2015, lorsqu’il était donc ministre de la Défense du président « socialiste », « mis en œuvre la décision de François Hollande de renoncer à la vente» de deux porte-hélicoptères Mistral au Kremlin, qui venait d’annexer la Crimée. Puis de fanfaronner: « C’était un acte politique et financier lourd. Nous avons pris, à ce moment-là, toutes nos responsabilités. »

C’est très beau. Mais, dans la vraie vie, les choses se sont passées un peu différemment. François Hollande, loin de vouloir « prendre toutes [ses] responsabilités » après l’annexion de la Crimée, assurait encore en juillet 2014 qu’il était hors de question pour lui de
renoncer à la livraison des bâtiments achetés (et payés) par la Russie.
Et c’est uniquement parce qu’il a été soumis à une gigantesque pression internationale – des États-Unis, en particulier – qu’il s’est finalement résolu, deux mois plus tard, à ne pas livrer ces navires à Moscou, qui les avait déjà payés.

Dans la vraie vie, Le Drian lui-même, qui se targue donc de l’avoir mise en œuvre et la présente aujourd’hui comme un pur moment d’éthique, n`était pas du tout favorable à l’annulation de cette vente. Il a même expliqué – sans rire – qu’il s’agissait de « bateaux » qui n’étaient « pas armés », et qui par conséquent ne pouvaient pas être véritablement considérés comme des navires « de guerre » avant leur arrivée en Russie. (Cette kalachnikov n’est pas du tout un fusil d’assaut, voyons : elle n’est pas chargée.)

Mais la suite – que le ministre, probablement sous l’effet d’un accès de pudeur, n’évoque pas dans l’entretien publié par Le Parisien – est encore plus intéressante. Et édifiante – ô combien. Car l’annulation de cette livraison coûtait cher à la France : il fallait rembourser aux Russes le petit milliard d’euros qu’ils avaient déboursé pour l’achat des deux porte-hélicoptères.
Alors François Hollande, toujours flanqué de son fidèle Jean-Yves, a cherché une bonne âme susceptible de les racheter. Et, par chance, il l’a trouvée. En la personne du principal client de l’industrie française de l’armement : le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Le fameux démocrate qui, selon Amnesty International, foule quotidiennement aux pieds les droits humains. Et qui a finalement acquis en septembre 2015, pour 950 millions d’euros, les deux navires de guerre dont la livraison à la Russie avait été annulée.

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 24 mars 2022.

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Politique

Le Crif plutôt que les Palestiniens

Emmanuel Macron a sans doute pensé que les temps troublés que nous vivons sont propices à un coup tordu contre les Palestiniens. Voilà en tout cas que la France reconnaît désormais Jérusalem comme « capitale éternelle du peuple juif ». C’est Jean Castex, s’exprimant au nom du Président, qui l’a annoncé le 24 février à l’occasion du dîner annuel du Crif.
En d’autres temps, cela aurait donné lieu à un séisme diplomatique. Rappelons que l’ambassaole de France, comme celles de la plupart des pays de l’Union européenne, est toujours à Tel-Aviv, et que l’ONU ne reconnaît pas l’annexion de Jérusalem par Israël. Ainsi, sans le moindre débat, la France imite Donald Trump et s’aligne progressivement sur Israël.
Un pas de plus dans l’abandon de la solution à deux États. Scandalisé, l’homme d’affaires palestinien Mounib Al-Masri, grand artisan du rapprochement culturel entre la Palestine et la France, a immédiatement fait savoir qu’il rendait sa légion d’honneur. Mais un mauvais coup ne venant jamais seul, le ministre de l’intérieur, Gerald Darmanin, avait annoncé, quelques heures plutôt, qu’il allait, au nom du président de la République, demander la dissolution du Collectif Palestine vaincra. Cette organisation, connue pour son intransigeance dans la lutte contre tous les racismes, est une nouvelle victime de l’amalgame entretenu par Emmanuel Macron entre critique de la politique israélienne de colonisation et antisémitisme. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour plaire au Crif en période électorale!

Article publié dans Politis du 10 mars 2022.

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Société

La maltraitance en système

Victor Castanet, dans son livre Les Fossoyeurs, précise dans une note de l’auteur : « Journaliste et citoyen, je n’ai aucune difficulté avec le fait que de grands groupes privés gagnent de l’argent dans un secteur comme celui de la prise en charge de la dépendance… » Des actionnaires qui se font de l’argent sur le dos des personnes âgées et des aides-soignantes, cela ne le dérange pas ? Ah bon. […]
On ne vit que par le jeu hypercomplexe d’interactions. Les individus font l’Ehpad et l’Ehpad fait… les individus.
Et les vieux dans tout ça ? Eh bien, dans notre société, une personne non productive et qui devient dépendante, comme le dit Laurent Garcia dans votre n° 1691, « ça n’intéresse pas grand monde ».
Et la maltraitance – ou la non-bienveillance, la limite est floue – est une conséquence d’un système politique, social, économique, humain… qui justement laisse de grands groupes privés s’occuper de gens fragiles, sous-payer des soignant-es, sans fournir les moyens suffisants pour les former, les conscientiser, les soutenir, les reconnaître. Et une certaine maltraitance est aussi présente entre les soignant-es.

J’interviens moi-même dans un Ehpad en tant que kinésithérapeute libérale, et tous les matins ou presque je suis témoin d’actes maltraitants, qui vont du monsieur 100 % dépendant qu’on laisse au soleil derrière des baies vitrées, ou qui n’a pas de protection pour boire son café chaud, qu’on pose dans son fauteuil roulant comme un paquet, ici où là, sans dire un mot, qu’on laisse avec des ongles longs et sales, qu’on ne couvre pas assez alors qu’il ne bouge pas, qu’on laisse manger seul alors qu’il en est incapable, etc., à la dame qu’on laisse hurler sur les toilettes car « ça la brûle » à cause de son infection urinaire chronique (et là je m’empresse de chercher une infirmière, disponible, trois fois, avant qu’elle ne se déplace) et aucun protocole hydrique n’est mis en place malgré mes demandes
répétées […].
Et quand je dénonce, évidemment je gêne.
Certes, certain-es soignant-es, malgré les conditions, qui sont difficiles, restent bienveillant-es et professionnel-les, et certaines maisons de retraite sont de vrais établissements alternatifs, comme à Kersalic, en Bretagne, ou les maisons autogérées, telles les Babayagas de Thérèse Clerc. Mais il existe par ailleurs, globalement et individuellement, un vrai manque de volonté – aussi de conscience ? de professionnalisme ? d’humanité ? d’éducation ? – de la part d’encadrant-es, de soignant-es, de directeur-trices d’Ehpad.

Ce qui se passe dans certains Ehpad n’est qu’un reflet de ce qu’il advient dans notre monde ultralibéral, individualiste et capitaliste. Où les gens fragiles ne sont pas respectés. […]

Nathalie Goineau dans le courrier des lecteurs de Politis du 17 février 2022.

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Politique

Jean-Michel Blanquer

[…] Jean-Michel Blanquer pourrait sans problème défendre sa vision de l’école sous l’égide de Valérie Pécresse, de Marine le Pen, voire d’Éric Zemmour. Et pour cause, sa méthode, ses obsessions et ses réseaux sont parfaitement compatibles. « Les discours de M. Blanquer sont pour nous une victoire idéologique mais aussi politique », se félicitait déjà Marine Le Pen, le 8 décembre 2017, constatant que le ministre « reprenait à son compte les idées du FN sur l’école ». Tout au long du quinquennat, Jean-Michel Blanquer a creusé sans relâche ce sillon.

L’homme hume l’air du temps, qui souffle vers la droite, tendance extrême. Qu’à cela ne tienne, le ministre a plus d’un tour radical dans la manche. Car l’extrême droite, il est tombé dedans quand il était petit. Il est le fils d’un couple de rapatriés d’Algérie, et son père, Roland Blanquer, très impliqué dans le monde associatif pied-noir avant de décéder en 2010, avait 1’Algérie française, ses réseaux et son idéologie chevillés au corps. « Il fut l’un des avocats des généraux de l’OAS », se souvient une amie de longue date
qui connut un Jean-Michel catholique pratiquant, plutôt proche d’une droite classique républicaine. […]

On lui doit ainsi une baisse radicale du fonds social lycéen – bourse d’aide aux plus modestes – passant de 73 à 32 millions d’euros en dix ans ; des réformes de la formation des enseignants aux objectifs purement budgétaires et aux bilans catastrophiques : le nombre de candidats au concours passe de 92 039 en 2004 à 27 923 en 2011.
C’est finalement Brigitte Macron qui le remet en selle en poussant son mari à le nommer à la tête du ministère de l’Éducation nationale. Avec elle, il partage une forte culture du privé -Jean-Michel a suivi sa scolarité à l’établissement privé catholique Stanislas – et
une vision conservatrice de l’enseignement.
Tous deux apprécient les modèles d’excellence prônant une instruction rigide, verticale et orientée vers l’utilitarisme – produire des employés plutôt que des esprits libres. Est-ce pour la remercier qu’il accepte de faire une vidéo de soutien à Thibaut Guilluy, candidat aux législatives au Touquet et dont la suppléante n’est autre que Tiphaine Auzière, fille de Brigitte ? En 2020, celle-ci tente de monter un lycée privé hors contrat – à 9 500 euros l’année – qui suscite une vive polémique quand Le Canard enchaîné dévoile
la présence dans l’équipe de Pascal Gauchon, militant néofasciste rédacteur en chef de Défense de l’Occident. Une sacrée erreur de casting qui n`est pas sans rappeler l’affaire Mario Sandoval, ancien tortionnaire de la dictature argentine embauché en 1999 par…
Jean-Michel Blanquer, alors directeur de l’Institut de l’Amérique latine.

Extraits d’un article de Nadia Sweeny dans Politis du 10 février 2022.

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Environnement

Greenwashing de la commission européenne

Les groupes de défense de l’environnement au Club de Rome en passant par la puissante coalition d’investisseurs IIGCC, qui pèse 50 000 milliards de dollars d’actifs et réunit plus de 370 institutions, les critiques ne cessent de pleuvoir. Tous accusent la Commission européenne d’avoir dévoyé un outil qui devait être la pièce maîtresse de la stratégie finance durable de l’Union européenne (UE) pour en faire un nouveau standard du greenwashing.

La Chine et la Russie, deuxième producteur de gaz au monde, ont exclu le gaz de leur taxonomie. La Corée du Sud en a écarté le nucléaire, et la norme ISO a décidé de bannir les deux. Mais l’UE soi-disant leader de la finance durable et de la lutte contre le dérèglement climatique, décide de les inclure. Ce qui, au passage, ruine la crédibilité de l’outil et risque de saper ses chances d’atteindre ses propres objectifs en matière climatique, trompant ainsi les investisseurs sur la direction à donner d’urgence à leurs capitaux.

D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la neutralité carbone à l’horizon 2050 suivant une « trajectoire 1,5 °C » implique de multiplier par six la production d’électricité à partir du solaire et de l’éolien d’ici à 2030, et de décarboner totalement la production d’électricité européenne d’ici à 2035.
La Commission ne piétine pas seulement le travail et les recommandations des membres de la plateforme finance durable de l’UE et, précédemment, du groupe technique d’experts sur le financement durable (TEG). Elle va aussi à l’encontre des standards qui existent
déjà au niveau européen en matière de finance durable (il est à relever que le nucléaire et le gaz sont également exclus du label français Greenfin) et rend de facto la taxonomie inutile […]

Début de l’article de Lucie Pinson dans Politis du 27 janvier 2022.