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Société

Violences judiciaires

Dans le titre de votre dernier ouvrage, vous utilisez l’expression « violences judiciaires ». Comment les identifiez-vous?
Une violence qui s’articule autour de deux modalités imposées par le pouvoir judiciaire : les contraintes sur les corps et l’humiliation. Les contraintes sont les mesures de garde à vue, la prison, l’interdiction de manifester, de se rendre à tel endroit, l’obligation de pointer au commissariat, etc. Elles peuvent être ressenties par les personnes qui les subissent comme de la violence.
Celle-ci peut apparaître légitime et/ou légale, mais dans certaines situations elle est contestable et contestée.
L’humiliation résulte quant à elle des propos de magistrats, de leur mépris, par exemple quand ils critiquent les choix de gilets jaunes de venir manifester à Paris ou, comme j’ai pu l’entendre lors d’une audience, quand un procureur parle d’antisémitisme alors que les
prévenus n’étaient évidemment pas poursuivis pour cela. L’humiliation se trouve aussi dans le traitement des personnes : quand, dans l’attente d’un procès, on empêche un individu de manifester, on touche à un aspect constitutif de son identité, de sa volonté de
s’engager dans l’espace public, la société, la cité.

[…]

Vous évoquez un double mouvement de dépolitisation et de criminalisation des actions politiques. Quel est-il ? Cette idée m’a été soufflée par les analyses de Vanessa Codaccioni, sociologue spécialisée dans la justice d’exception. La dépolitisation de l’action politique s’exprime d’abord dans les propos tenus en audience. Des procureurs expliquent à des manifestants qu’ils ne sont que des délinquants, faisant le choix de ne pas voir les raisons politiques de l’action. Cette volonté de dépolitisation se voit aussi dans les motifs de poursuites, par exemple le choix entre « attroupement » et « groupement ». L’un étant politique, l’autre non.
L’attroupement est un rassemblement de personnes susceptible de troubler l’ordre public. Une infraction peut alors être commise si les policiers font des sommations et que les personnes ne les respectent pas. Ce délit est considéré comme politique depuis le XIXe siècle. Dans la tradition du droit français, la justice accorde un traitement de faveur aux personnes accusées de crimes ou de délits de nature politique et, notamment, l’impossibilité d’être jugé en comparution immédiate. Par conséquent, cette infraction était très peu utilisée par les procureurs jusqu’en 2019. La loi dite « anticasseurs » a supprimé le traitement de faveur accordé au délit d’attroupement, qui peut désormais être jugé en comparution immédiate. La mécanique de dépolitisation passe donc aussi parla loi.
Mais les procureurs poursuivent beaucoup les manifestants pour « groupement formé en vue de la préparation de violences ».
Avec un collectif d’avocats, nous avons tenté de démontrer que ce délit était politique, parce qu’il venait punir des manifestants dans un contexte de répression des mouvements sociaux.
Les juges nous ont donné tort, arguant de l’existence d’une liste d’infractions politiques reconnues par la jurisprudence dont le groupement ne fait pas partie.

[…]

Qu’en est-il de lu mécanique de criminalisation ?
C’est l’autre mouvement qui agit en parallèle : l’utilisation et parfois le détournement des outils de la loi et de la procédure pénale pour réprimer des personnes qui font le choix d’agir politiquement. Dans les manifestations, c’est massif : lorsque des milliers de gens sont placés en garde à vue et qu’une faible partie est effectivement condamnée, on peut en déduire que la garde à vue ne sert plus à caractériser les éléments d’une infraction pénale mais à maintenir l’ordre en écartant des gens de la manifestation.

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf dans Politis du 12 janvier 2023.

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Économie Politique

Retraites, un choix idéologique

Tout d’abord, maintenir le système actuel n’est pas forcément un objectif souhaitable. Il pourrait y avoir de sérieuses améliorations, comme l’égalité femmes-hommes par exemple. Mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a aujourd’hui aucune obligation à avoir une mesure d’âge ou de durée de cotisations à court ou moyen terme.
Ainsi, le gouvernement fait mine de s’inquiéter d’un déficit d’environ 12 milliards d’euros à l’horizon 2027, or non seulement ce n’est pas inquiétant (on pourrait finalement s’en accommoder), mais ce déficit pourrait même être comblé assez facilement, par exemple avec une très légère augmentation des cotisations des salariés de l’ordre de 0.8 %. Cela représenterait un peu moins de 15 euros par mois pour quelqu’un qui gagne le Smic, et un peu plus de 25 euros quand on est au salaire moyen. Cela, c’est la version la plus coûteuse pour les salariés. Mais il y a bien d’autres solutions : diminuer les exonérations de cotisations employeurs ou revenir sur la baisse des impôts de production. Les marges de manœuvre existent et on les connaît. Simplement, le gouvernement les exclut.

C’est vraiment un choix idéologique : le projet de l’exécutif est de diminuer les prélèvements obligatoires et de baisser les dépenses publiques. Son problème n’est pas d’équilibrer le système de retraite, c’est de parvenir à s’en servir pour faire des économies sur les dépenses publiques. Sans revenir sur les baisses d’impôts aux entreprises ! Et ce n’est pas une extrapolation ou une interprétation de ma part.
Cela apparaît à la page 9 du projet de loi de finances, ou a la page 3 du programme de stabilité transmis à la Commission européenne, où il est expliqué que le gouvernement français s’est engagé dans des baisses d’impôts (comme avec la fameuse TVAE ou la taxe d’habitation), et que, pour que cela ne creuse pas les déficits, il promeut des « réformes structurelles », par exemple « la réforme des retraites ». Je cite de mémoire, mais ce sont quasiment les mots employés. La réforme n’a pas pour cause principale un supposé problème
important de déficit. Le gouvernement a deux objectifs : mettre davantage de personnes sur le marché du travail, mais surtout une stratégie générale de baisse d’impôts, plutôt sur les entreprises, compensée par une baisse des dépenses publiques via sa réforme du système de retraite.
Celle-ci ne repose pas sur un diagnostic sérieux. C’est ce qui la lui rend difficile à justifier. Elle ne répond à aucun des enjeux réels de la période : l’emploi des seniors, les inégalités femmes-hommes, la question du vieillissement, l’aménagement du travail, etc.

Extrait d’un entretien de l’économiste Michaël Zemmour dans Politis du 05 janvier 2023.

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Environnement L'énergie en France

MaPrimeRénov, de la com, aucune efficacité

« Pouvez-vous citer une action réelle, forte, déterminante, qui ne soit pas juste de la com’, que vous menez pour l’écologie ? »
À cette question posée par un internaute, Emmanuel Macron répond fièrement dans une vidéo postée sur YouTube : « On a rénové plus d’un million de logements d’un point de vue thermique grâce à MaPrimeRénov. » Le chiffre n’est pas faux. Mais cette affirmation présidentielle résonne pourtant comme de la com’.
La suite des propos tenus parle président de la République est autrement plus intéressante : « Il y a des rénovations complètes et intégrales, elles sont beaucoup moins nombreuses. » Le diable se cache dans les détails. Parce que le million de rénovations annoncé se réduit comme peau de chagrin quand on s’intéresse aux rénovations dites « complètes et performantes ». MaPrimeRénov soutient essentiellement des rénovations « mono-gestes » : de janvier 2020 à juin 2021, 86 % des demandes de primes accordées sont constituées de mono-gestes, seulement 72 % correspondent à deux types de travaux simultanés, et 3 % à trois types de travaux simultanés ou plus », souligne un rapport de France Stratégie.
Ces gestes uniques ne sont que très peu efficaces. Une enquête sur la rénovation des maisons individuelles menée par l’Observatoire national de la rénovation énergétique l’illustre. Les travaux touchant à cinq gestes ou plus sont six fois plus efficaces que les mono-gestes. Mais ce n’est pas le seul défaut de cette politique du chiffre. « Les gens ne font pas des travaux de rénovation au compte-gouttes. Une fois qu’ils en ont fait, ils n’en font plus pendant plusieurs années. Donc les petites rénovations de MaPrimeRénov bloquent
la mise en place de travaux plus structurels parla suite. Et ça, c’est embêtant », souligne Michel Colombier, membre du Haut Conseil pour le climat (HCC).

Une réalité d’autant plus gênante que la France reste loin de ses objectifs sur la rénovation des logements. Une note de l’Institut du développement durable et des relations internationales (lddri), datée du printemps 2022, souligne ainsi que, « en dépit du fait que le secteur des bâtiments est celui pour lequel la stratégie nationale bas carbone prévoit la réduction des émissions la plus rapide à moyen terme, les politiques peinent à atteindre leurs objectifs.
Le secteur présente le plus grand écart par rapport à la trajectoire du premier budget carbone (+ 74,5 % par rapport à la trajectoire cible sur 2015 et 2018). Et de conclure : « L’ambition consensuelle d’accroître le nombre de rénovations énergétiques ne se traduit pas en résultats probants. »
Au 1er janvier 2022, 5,2 millions de résidences principales (soit 17 % du parc) étaient encore des passoires thermiques. À peine quelques milliers – 2 500 selon la Cour des comptes – sortent annuellement de ce statut grâce à MaPrimeRénov.
Pour atteindre ses objectifs, tous les acteurs le disent, la France doit « changer d’échelle » en axant les politiques publiques vers des rénovations performantes. Il faut ainsi passer « d’environ 70 000 rénovations globales effectuées » par an (la moyenne sur la période 2012-2018) « à 370 000 par an après 2022 et 700 000 par an à partir de 2030 », note France Stratégie.

Début d’un article de Pierre Jequier-Zalc dans Politis du 15 décembre 2022.

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Société

Antifa, le jeu, censuré

Depuis des années, la droite et l’extrême droite, épaulées par leurs journalistes d’accompagnement (JD’A), se posent en victimes de la « censure » : on ne compte plus les couvertures de Valeurs actuelles (et d’autres) trompetant qu’ « on ne peut plus rien dire ».
Bien évidemment, c’est un mensonge. Et même un double mensonge. Car, d’une : dans la vraie vie, ces droites peuvent, hélas, très librement dire les pires vilenies et ne s’en privent assurément pas, comme chacun pourra en témoigner s’il s’égare sur les chaînes dites « d’info » ou « de divertissement » du groupe Bolloré. De deux : dans la vraie vie, ce sont ces droites et leurs JD’A qui encouragent et tolèrent la censure, comme l’actualité vient, très opportunément, et encore une fois, de nous le rappeler.
La Fnac vendait, jusqu’au 26 novembre, un jeu de société antifasciste, conçu par le très recommandable site La Horde et publié par les éditions Libertalia sous ce sobre titre : « Antifa, le jeu ».
Cette commercialisation d’un jeu formant à la résistance contre la haine d’extrême droite a, sans surprise, très fortement déplu à plusieurs élus réactionnaires et à leurs JD’A, qui s’en sont bruyamment offusqués. Elle a scandalisé aussi le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), qui a confectionné, le 26 novembre, pour la dénoncer, ce tweet rageur; « Ce « jeu » est en vente à la Fnac. @Fnac un commentaire pour ainsi mettre en avant les antifas, qui cassent, incendient et agressent dans les manifestations ? »
Quelques heures plus tard, la Fnac, cédant vitement sous cette double pression droitière et policière, a très gentiment répondu, en reprenant les guillemets qui, dans le tweet du SCPN, suggéraient faussement que ce jeu antifasciste n’en était pas vraiment un : « Nous comprenons que la commercialisation de ce « jeu » ait pu heurter certains de nos publics. Nous faisons le nécessaire pour qu’il ne soit plus disponible dans les prochaines heures. »
Cette réponse a, elle, beaucoup plu à ces commissaires fâchés, qui se sont fendus d’un grand « merci ». Et qui ont donc remercié la Fnac d’avoir censuré un jeu antifasciste dont ils venaient de dénoncer la commercialisation.
Est-ce que les droites et leurs JD’A se sont alarmé-es de cette censure ? Non pas. Le directeur de Valeurs actuelles a plutôt demandé, sur une chaîne du groupe Bolloré : « Imagine-t-on la réaction médiatique et politique si « Militant patriote, le jeu », l’inverse du « jeu » antifa, existait ?
Pour ce journaliste engagé, « l’inverse » d’un-e antifasciste est donc un « militant patriote »: cet aveu, d’importance, dit au fond tout ce qu’il y a à savoir de ces droites qui aiment tant les censures qu’elles prétendent dénoncer.

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 08 décembre 2022.

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Politique

Républicanisme de pure forme

Nous, républicains – car, malgré les dérives de droite et néolibérales de l’idée républicaine, nous ne pouvons qu’être républicains -, sommes fatigués. Fatigués du dévoiement de cette idée, « réduite à un universalisme de façade et à une laïcité entièrement falsifiée, [et qui] n’est plus utilisée que pour dissimuler la réalité des fractures et tenter de combler le déficit croissant de légitimité auquel se heurte une république sociale qui laisse proliférer l’inégalité et précarise les existences ».
Partant de ce triste constat, Jean-Fabien Spitz, professeur émérite de philosophie politique à l’université Paris-l, n’hésite pas, à juste titre, à qualifier de véritable « intégrisme politique », devenu même un « mantra du discours politique en France », ce républicanisme de pure forme, contraire même à l’idée républicaine et transformé en alibi chargé de défendre in fine notre ordre social profondément inégalitaire.
Et l’auteur d’affirmer sans détour que cet « intégrisme républicain » n’est aujourd’hui que le « faux nez du libéralisme autoritaire ».

Où commence donc la République ? Et surtout, où l’intervention de la République, en tant que pouvoir, doit-elle s’arrêter, pour rester fidèle à ses valeurs et principes, et ne pas les trahir ? Ce sont les questions que pose Jean-Fabien Spitz, dans un essai qui dénonce les dérives et l’instrumentalisation des valeurs de la République trop souvent mises en avant ces dernières années dans le débat public hexagonal.

Une instrumentalisation qui va de pair avec celle d’une laïcité dévoyée elle aussi, alors qu’elle fut pourtant une autre des valeurs fondamentales de la République française depuis 1905. « Aux antipodes de l’inspiration libérale qui animait la loi de 1905 », l’interprétation « moniste » de la laïcité, trop en vogue de nos jours, est la conséquence d’une véritable « falsification entre les mains des intégristes républicains et des gouvernants qui en reprennent les conceptions ».
S’appuyant ici sur les analyses du politiste Philippe Portier, Jean-Fabien Spitz souligne combien la laïcité s’est « transformée d’un système de préservation des libertés en un système d’unification des conduites », tandis que « les partisans de cette transformation n’hésitent plus à contraindre les appartenances religieuses à devenir invisibles dans l’espace public pour promouvoir ce dernier en un « commun » parfaitement imaginaire dont la fonction est de cacher la réalité des inégalités et des discriminations ». Vient évidemment à l’esprit, sur ce point, la loi de 2004 interdisant auxjeunes filles le port du voile à l’école.
C’est là, pour l’auteur, l’exemple paroxystique de cet intégrisme qui va à l’encontre de l’idée républicaine héritée des Lumières.
Dans un entretien sur France Inter, il résumait ainsi son propos : « Quelles que soient les raisons du port du foulard (en dehors d’une contrainte délictuelle), l’État n’a pas à les examiner. C’est une atteinte à la liberté de conscience et à la liberté des individus que d’interdire aux gens de s’habiller comme ils l’entendent, y compris à l’école. » Or cette « conception travestie » de la République se montre par ailleurs beaucoup moins sévère avec les inégalités et les discriminations qui, pourtant, piétinent bien plus les principes républicains.
Et de pointer un certain « centrisme mou » (suivez son regard vers la Macronie) aux tendances non moins autoritaires, qui promeut fièrement le néolibéralisme, avec une défense de la propriété pour faire accepter (ou absoudre) un système profondément inégalitaire.
C’est sans doute ici l’un des points stimulants de ce livre, puisqu’il critique vertement le néolibéralisme en s’appuyant sur l’un des penseurs les plus prestigieux du libéralisme politique, John Locke (1632-1704).

Grand spécialiste du philosophe, Jean-Fabien Spitz – pour qui l’idée républicaine « est une réflexion sur la manière de réaliser une société d’individus libres et indépendants, et de faire correspondre la réalité des indépendances à celle des droits » – résume justement la pensée du libéral Locke : « Pour lui, si vous vous appropriez des choses dans des conditions telles que cela met d’autres personnes dans l’impossibilité de subsister, cette appropriation n’est pas légitime. » L’égalité, autre fondement de l’idée républicaine, suppose donc, pour être réelle, dans une société où la propriété du capital est très inégalement répartie, « des droits sociaux et une propriété sociale – des services publics – qui permettent aux exclus de la propriété de disposer des moyens de demeurer indépendants.

Extrait d’un article d’Olivier Doubre dans Politis du 01 décembre 2022.
La République ? Quelle valeurs ?
La bataille de la sécu

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Politique

Extrême droite France Israël

On peut toujours gloser sur la droitisation de la société israélienne, mais que peut-il advenir d’autre quand les partis de gauche se sabordent ? Cet inexorable processus de fascisation devrait enfin interpeller la France.
Car le soutien de Paris à la droite israélienne n’est pas fait que de mots. Aujourd’hui, la France est le seul pays qui criminalise les appels au boycott d’Israël. Le seul qui retourne contre les militants anti-apartheid l’accusation de discrimination.
M. Dupond-Moretti, avec sa circulaire d’octobre 2020, dans le sillage de la circulaire Alliot-Marie, dix ans plus tôt, invite les tribunaux à intensifier la répression de ce qu’il nomme « les appels discriminatoires au boycott des produits israéliens ».
La France est la pièce maîtresse dans un système international qui assure l’impunité à Israël. M. Dupond-Moretti va-t-il continuer d’ordonner aux tribunaux de condamner les militants qui dénoncent le fasciste Itamar Ben Gvir ? Va-t-il légitimer la répression de ces lanceurs d’alerte que sont les militants du mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) en affirmant que le caractère antisémite de l’appel au boycott peut se « déduire du contexte » Pour arriver à ses fins, l’avocat Dupond-Moretti se hasarde dans le maquis
obscur de l”arbitraire.
Quel est donc ce contexte qui devrait nous interdire de dénoncer et de combattre le racisme du gouvernement israélien à l’encontre des Palestiniens ? Et justifier que l’on ignore la condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme qui a reconnu, en juin 2020,
que les appels au boycott relèvent de la liberté d’expression ? Mais Dupond-Moretti a inventé un raffinement supplémentaire. Il menace de condamner les militants à des « stages » – le mot, déjà, est d’une totale impudeur – au Mémorial de la Shoah.
Nous sommes là au comble de l’ignominie. C’est faire des militants contre l’apartheid des antisémites. Et c’est donc faire du fasciste Itamar Ben Gvir, homophobe, antidémocrate, habité par la haine des Arabes, la figure légitime de la communauté juive.
N’est-ce pas au contraire en protégeant par nos lois les fascistes israéliens, en donnant cette fausse image du judaïsme, que l’on produit de l’antisémitisme ?
Si M. Dupond-Moretti effectuait un stage au Mémorial de la Shoah, et s’il comprenait de quoi il parle, il aurait peut-être une chance de devenir lui-même un militant BDS… Il comprendrait que le vrai devoir de mémoire, c’est de lutter contre toutes les discriminations.
Au moment où, après Amnesty International et Human Rights Watch, cinq anciens ministres européens des Affaires étrangères dénoncent officiellement le régime d’apartheid israélien (27 octobre dans le journal « Le Monde »), il est grand temps que le gouvernement français se mette au diapason, et qu’il abroge les circulaires qui incitent à la répression de BDS. Là où beaucoup de pays européens sont simplement passifs, la France montre une complicité zélée.
Elle est même incapable d’obtenir la libération de l’un de ses ressortissants, Salah Hamouri, toujours détenu arbitrairement. À moins que la libération de cet avocat franco-palestinien, la France de MM. Macron, Darmanin et Dupond-Moretti ne la veuille tout simplement pas…

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 10 novembre 2022.

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Société

L’État construit la défiance massive de la jeunesse

Très régulièrement, le débat revient comme un boomerang. À l’occasion d’un vêtement jugé religieux porté dans l’enceinte de l’école, d’une bavure policière dans les quartiers populaires, de l’agressivité des jeunes envers les institutions : les adolescents, principalement issus de l’immigration, sont pointés du doigt. Ils ne feraient pas convenablement état de leur appartenance à la nation française. En n’aimant pas suffisamment la République, sa laïcité, son école et sa police, ils ne joueraient pas le jeu national et provoqueraient une scission dans la nation.

Sebastian Roché a dirigé plusieurs enquêtes auprès de la jeunesse française : Polis, en 2012, porte sur 14 000 collégiens et lycéens, et UPYC, en 2015, recueille la parole de 10 000 collégiens. Ses résultats, parus en 2020 dans La Nation inachevée (éd. Grasset), donnent à voir une tout autre réalité. Ils mettent à mal cette vision accusatrice pour renvoyer la balle à l’envoyeur : par l’irrespect du triptyque de la République et des valeurs qu’elle proclame, l`État construit la défiance massive de la jeunesse. […]

La police, de son côté, ne fait pas historiquement partie de l’imaginaire du régime politique français. Mais, depuis quelques années, les chefs d’État et les ministres érigent la police en pilier de la République, devenue une sorte de religion. Se développe un culte de la police. Aujourd’hui, on peut être accusé d’ « anti-police », comme si c’était un crime de penser quelque chose de négatif de la police. Elle devient quelque chose de sacré. […]

La majorité des jeunes déclarent être français et autre chose. C’est très visible dans nos résultats et très mal compris dans le débat politique actuel. Il y a deux identifications: l’une culturelle et l’autre de destin. La nation, c’est à la fois la communauté d’où l’on vient et la communauté politique vers laquelle on va.
Les enfants de milieux modestes issus de l’immigration sont attachés à leur pays d’origine par leurs parents. Il n’existe pas de mystique d’un pays : on connaît un pays à travers les rencontres qu’on fait. Ces jeunes connaissent donc la France par le rapport qu’ils ont à l’administration, à la police et à l’école. Ils ont une forte aspiration à devenir français, très souvent freinée par l`échec scolaire et la discrimination policière. Cette réalité touche tous les habitants des quartiers populaires, même lorsqu’ils sont blancs.
Les enfants des classes supérieures sont attachés à une identité extérieure par leurs projections d’avenir. Ils se projettent dans des Erasmus, ou comme cadres dans l’Union européenne, etc.
Il y a donc une convergence non organisée entre le bas de l’échelle sociale, qui tire de ses origines son appartenance plurielle, et le haut de l’échelle sociale, qui, par sa destination professionnelle, se sent aussi pluriel.

[…]

Le sentiment d’appartenance à la collectivité politique est la somme d’expériences positives et négatives, d’émotions cumulées. La manière dont la police agit a un effet direct sur la croyance dans la démocratie et sur le sentiment national.
Par exemple, à l’école, des policiers font de la prévention, expliquent les risques de la conduite d’un deux-roues ou des produits psychotropes. On voit dans nos études que les enfants qui ont ce contact positif avec la police se sentent davantage français, croient plus dans la démocratie et dans l’utilité du vote. Ce contact renforce leur attachement.
Au contraire, des qu’ils sont confrontés à des contrôles de police fréquents, tous les bénéfices de cette socialisation en classe sont perdus. Les jeunes bousculés, humiliés, méprisés à l’occasion de contrôles de police répétitifs ne peuvent plus recevoir de manière bénéfique le discours policier.
Les policiers pensent que de bonnes interactions dans des lieux privilégiés comme les écoles ou Raid aventure effacent les émotions négatives. C’est faux. Ces émotions dominent et affectent fortement la croyance des jeunes dans leur possibilité d’influencer le système politique par le vote. La mauvaise police a un effet corrosif sur la démocratie.

Extraits d’un entretien de Sébastien Roché réalisé par Nadia Sweeny dans Politis du 03 novembre 2022.

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Société

Assistanat et valeur travail

François Ruffin : Face au racisme, il faut combattre frontalement, par la boxe. Mais face au discours sur l’assistanat, il faut utiliser le judo. Faire basculer le regard vers le haut et questionner : quelle est l’injustice majeure ? Est-ce le voisin qui « ne se lève pas le matin », qui a telle marque de bagnole, tel nouveau téléphone ? Il faut aider les gens à relever le nez et leur montrer ce qui n’est plus dans leur champ de vision : les ultrariches. Cela a une vertu politique. En trois secondes, jeff Bezos a gagné autant que ma suppléante, AESH, en une année. Sur le terrain de la pollution, c’est la même chose : un mois de navigation du yacht de Bernard Arnault équivaut à 625 ans de pollution d’un citoyen. Ensuite, il ne faut plus donner prise aux « injustices de proximité », en défendant l’universalisation des prestations sociales. Pour qu’aucune famille de travailleurs ne puisse plus tomber dans la petite jalousie et dire : « Je travaille, donc j’ai le droit à rien ».
[…]
Politis : Un vif débat oppose Fabien Roussel, qui défend la « valeur travail », à Sandrine Rousseau, qui prône le droit à la paresse. Où vous situez-vous ?

 

François Ruffin : C’est un faux débat. Dans cette union de la gauche, les leaders politiques ont le choix : s’adresser uniquement à leur segment électoral, donc produire de la division, ou chercher le chemin du dépassement des contradictions. Dans ce débat valeur travail / droit à la paresse, ce dépassement me paraît évident.
L’histoire du mouvement ouvrier, c’est la fierté au travail, son revenu et sa valeur émancipatrice, mais aussi la conquête du droit au repos, du dimanche chômé, des congés payés et, surtout, de la retraite.

 

Politis : De nombreuses entreprises ne trouvent pas de main-d’œuvre alors qu’un grand nombre de personnes sont toujours au chômage. Comment analysez-vous ce qui peut apparaître comme une contradiction ?

 

François Ruffin : L’option macroniste considère le travail comme une marchandise. Sa solution : flexibiliser pour que le cariste de Maubeuge devienne serveur sur la Côte d”Azur pendant l’été. J’ai un autre regard. Je considère que le marché du travail produit du chaos et engendre ses propres pénuries en ne construisant pas un statut et un revenu décents pour les salariés.
Cette situation produit un découragement et ne construit pas les métiers dont nous avons besoin. Pourquoi avons-nous une pénurie chez les soignants, par exemple ? Parce qu’ils ont été maltraités pendant quarante ans. Il faut sortir des secteurs entiers de la logique du marché.

 

Politis : Lesquels par exemple ?

 

François Ruffin : Dans le bâtiment – un secteur clé -, on devrait mettre des dizaines de milliards dans la rénovation des passoires thermiques. C’est gagnant pour tout le monde : les factures des habitants, la planète, l’emploi et l’indépendance du pays. Ça fait cinq ans que je le répète à la commission des affaires économiques, à l’Assemblée, qui n’en avait rien à faire. Maintenant, avec la guerre en Ukraine, nous sommes pris à la gorge avec le gaz et le pétrole. L’an dernier, il y a eu 2 500 passoires thermiques en moins. Mais la France en compte 5 millions. À ce rythme, ça nous prendra deux mille ans !
« On n’a pas la main-d’œuvre », nous dit-on. Mais si on la veut vraiment, on fait des publicités à la télé, comme pour l’armée. Au lieu de dire : « Allez au bout du monde pour aider votre pays et vivre la grande aventure », on dit : « Sauvez la planète et aidez votre pays : engagez-vous comme couvreur, zingueur, plaquiste, on a besoin de vous ! »
La valeur travail doit d’ailleurs s’accompagner de la valeur du travail : on ne paye pas moins de 2 000 euros, on donne une semaine de congé supplémentaire parce que le travail est dur, et à 50 ans, parce qu’il y a des problèmes de genoux, de dos, on garantit, comme
aux militaires, la possibilité d’une deuxième carrière. Si on continue comme aujourd’hui, on n’aura jamais les travailleurs dont on a besoin. Ou alors, on aura ceux, détachés, qui viendront de Roumanie et de Pologne.

Extraits d’un entretien de François Ruffin dans Politis du 27 octobre 2022.

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Santé Société

Opioïdes, capitalisme et philanthropie

La « crise des opioïdes », qui perdure aujourd’hui, a provoqué des centaines de milliers de morts par overdose depuis la mise sur le marché de l’OxyContin, puissant opiacé antidouleur qui a rendu dépendants des millions de patients aux États-Unis. Journaliste au prestigieux New Yorker, déjà auteur d’une longue enquête sur le conflit en Irlande du Nord entre les communautés catholiques et protestantes-unionistes depuis la fin des années 1960, Patrick Radden Keefe a travaillé des années durant sur l’ascension sociale fulgurante de la très riche et très discrète famille Sackler, propriétaire du laboratoire Purdue, qui a commercialisé l’OxyContin au mitan des années 1990. Il reconstitue la success story de ce clan qui, présent dans la liste du magazine Forbes des vingt familles les plus riches des États-Unis – avec une fortune estimée à quelque 14 milliards de dollars -, n’apparaît jamais comme partie prenante de l’industrie du « Big Pharma ». Ses membres se présentent plutôt comme de simples mécènes de laboratoires de recherche biomédicale, de
prestigieuses universités et d’hôpitaux, et surtout de centres d’art, qui mettent leur prospérité au service des plus grands musées du monde…

Ces « philanthropes », aujourd’hui poursuivis en justice par des milliers de victimes, se sont enrichis avec ce médicament en dissimulant son caractère addictif, le présentant comme un véritable miracle contre la douleur. Les Sackler ont une attitude typique de tant d’ultra-riches aujourd’hui : dissimuler une activité hyper rémunératrice (et ses conséquences néfastes pour l’humanité) par des fondations, des dons, des financements dans des domaines comme l’art contemporain ou la recherche médicale.
[…]

On estime entre 50 000 et 75 000 par an, durant les années 1990, 2000 et 2010 aux États-Unis, les morts par surdose d’opioïdes de personnes devenues dépendantes après des prescriptions régulières.
La difficulté juridique qu’affrontent les défenseurs des victimes est qu’aujourd’hui la plupart de celles-ci ne décèdent pas ou plus par overdose d’OxyContin, mais d’autres opiacés, légaux ou non – notamment le Fentanyl. Elles sont pourtant devenues dépendantes avec l’OxyContin, un opiacé de synthèse que le laboratoire Purdue a commercialisé en dissimulant qu’il provoquait une dépendance. Il est prescrit à des patients souffrant de douleurs chroniques, comme des tendinites ou des maux de dos. Devenus dépendants, ceux-ci augmentent alors les doses et, souvent, passent à des substances comme l’héroïne, la codéine et surtout le Fentanyl. Cet autre opiacé de synthèse, très puissant et très addictif, est parfois prescrit, mais il fait surtout l’objet aux États-Unis d’un important trafic depuis le Mexique ou l’Asie.

Extraits d’un article d’Olivier Doubre dans Politis du 13 octobre 2022.

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Politique

Chômeurs assistés

Cette réforme ravive un vieux fantasme qui sert de prétexte aux « réformes » sociales : celui des « assistés ». Si le taux de personnes sans emploi ne baisse pas, c’est que les indemnités seraient trop généreuses et décourageraient un retour sur le marché du travail. Pourtant, les chiffres fournis par l’Unédic et Pôle emploi permettent de douter de l’existence d’une masse importante de « chômeurs profiteurs ».

 

Parmi les plus de 5 millions de personnes inscrites à Pôle emploi, seulement 40 % sont réellement indemnisées et près de la moitié de ces dernières travaillent déjà en touchant, en complément, une allocation. Ainsi, comme le rappelle Christine Erhel, qui s’appuie sur une étude de Pôle emploi exploitant les données de contrôles des allocataires, « seulement 8 % des indemnisés ne cherchent pas activement un emploi ». Enfin, le montant moyen de cette indemnisation est de 960 euros par mois, soit bien moins que le Smic, et encore moins que le Smic accompagné de la prime d’activité. « Dans la réalité, cette figure du chômeur profiteur est tout simplement inexistante ou très marginale », conclut la sociologue du travail Claire Vives.

La Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), un organisme public qui produit des données sur le marché du travail, s’est par ailleurs penchée sur ces tensions de recrutement. Et les éléments apportés dans cette note sont éclairants. Les auteurs estiment que ces tensions sont liées, dans un tiers des cas, à « l’absence de main-d’œuvre formée », particulièrement dans des « métiers pointus de l’industríe et du bâtiment, et la quasi-totalité des métiers d’ingénieurs dans l’industrie, le bâtiment ou l’informatique ». Dans un quart des cas, elles « proviennent plutôt de conditions de travail révélant un problème d’attractivité », comme pour « les aides à domicile, les conducteurs routiers, les ouvriers non qualifiés de l’industrie ainsi que les serveurs ».

 

Ces deux critères, problème de formation et manque d’attractivité, se cumulent dans un cas sur cinq, notamment pour « la plupart des métiers de bouche mais également les aides-soignantes ». Pour le reste, « l’origine des tensions est plus diverse », assurent les auteurs, citant par exemple « l’inadéquation géographique » pour les assistantes maternelles.
Face à ces constats, les auteurs de l’enquête tirent une conclusion qui détonne clairement dans le discours ambiant. « Il semblerait que la forte poussée des tensions et l’apparition d’un désalignement inhabituel entre difficultés de recrutement et chômage en France sur ces cinq ans résultent moins d’un problème de formation, déjà existant, que d’un problème d’attractivité dans une trentaine de métiers. Si les actions d’amélioration de la formation (initiale comme continue) sont nécessaires pour résoudre les problèmes structurels de compétences, l’apaisement des difficultés de recrutement (et la baisse du chômage) pourrait donc aussi passer par l’amélioration des conditions de travail et/ou la revalorisation des salaires dans certains métiers. »

Malgré ces conclusions limpides, la hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail ne semblent pas être la direction prise par le gouvernement. En témoigne une interview du député Renaissance Marc Ferracci, rapporteur de la réforme, à Ouest France, le 21 septembre. « Tout indique que les règles de l’indemnisation ont un effet sur l’emploi et sur le retour à l’emploi. Quand vous jouez par exemple sur la durée d’indemnisation, les gens adaptent leur comportement de recherche d’emploi à la date de leur fin de droits », indique-t-il.
Économiquement parlant, cette affirmation n’est pas erronée, assure Christine Erhel : « Plusieurs travaux économiques montrent qu’empiriquement il semble exister un lien entre générosité de l’assurance-chômage et durée au chômage. » Mais l’économiste du travail nuance: « Une fois que l’on a dit ça, il faut interpréter ce résultat. Est-ce que c’est bien ou mal que l’assurance-chômage permette aux gens de prendre le temps pour trouver un emploi qui leur corresponde ? »
« Si l’assurance-chômage vous permet de refuser un emploi, c’est précisément qu’elle joue son rôle en vous permettant d’aller vers un emploi qui vous convient. Être au chômage ne vous oblige pas à prendre n’importe quel emploi », répond de son côté Claire Vivès. « En s’attaquant encore au portefeuille des allocataires, on ne modifie pas la législation en matière d’obligation faite aux chômeurs, mais on les oblige de fait à prendre des emplois qu ‘ils auraient aimé refuser. »

Pour les opposants à la réforme, baisser les indemnités et rendre plus difficile l’accès aux droits permet au gouvernement (et, en creux, au patronat) d’éviter une pression à la hausse des salaires. « En poussant les demandeurs d’emploi à accepter des emplois qu’ils auraient refusés, on maintient une pression pour ne pas augmenter les salaires malgré une situation de l’emploi qui se tend », explique la sociologue du travail, qui a notamment travaillé sur les contrats courts. Bon nombre de nos interlocuteurs citent l’exemple allemand, avec les réformes Hartz, au début des années 2000, qui, en réduisant l’accès et le montant des allocations-chômage, ont baissé le salaire médian et augmenté le niveau de pauvreté dans le pays.

Extrait d’un article de Pierre Jequier-Zalc dans Politis du 29 septembre 2022.