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Médias

La médiacratie en génuflexion

Quand la Terre cesse de tourner, et qu’il n’y a plus d’autre recours pour échapper à la valse des spécialistes que de couper le son et l’image. Pendant cinq jours, les médias audiovisuels se sont comportés en dévots. Un grand moment pour Stéphane Bern.
Nous avions connu ça chez nous avec Johnny Hallyday. Pardon pour la comparaison! Mais ce n”est pas tant cette inondation médiatique qui nous a choqués que le contenu du discours qui a accompagné chaque étape de ce long parcours de deuil, depuis Balmoral jusqu’à Westminster, où il n’a été question que de foules éplorées et recueillies, jusqu’à ce moment d’extase quand les deux couples princiers ont semblé se réconcilier aux abords de Buckingham. Nous étions invités à être les dupes de ce qui ressemblait pourtant à une mise en scène.
Le journal de 20 heures était devenu une sorte de tabloïd britannique. La directrice de Point de vue, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, était omniprésente sur les écrans de télévision.
Juste retour des choses, puisque cette héritière d’une grande famille de nobles est la descendante d’un certain Stanislas de Clermont-Tonnerre, qui défendit Louis XVI et la royauté jusqu’à la dernière extrémité. Ce qui donnait à nos « talk-shows » un petit côté « Ancien Régime » qui est peut-être plus d’actualité qu’on ne croit.
Enfin, tout ça manquait furieusement du plus élémentaire des pluralismes. Qu’étaient devenus tous les Britanniques qui ne se sentaient pas affligés par le deuil ? Qu’étaient devenus les républicains ? On dit qu’ils sont près de 20 % en Angleterre même, et plus parmi les jeunes.
Sans parler de l’Écosse et de l`Irlande, où des iconoclastes ont chanté « Lizzy’s in a box » à Dublin, et organisé un concert de klaxons à Londonderry, qui n’a pas oublié le massacre des républicains par l’armée en 1972. Sans aller jusqu’à ces marques cruelles d’irrévérence, on aurait pu aller voir du côté des Jamaïcains de Brixton ou des déshérités de Birmingham ou de Liverpool… On aurait pu s’interroger sur cette vague de grèves dans ce pays si merveilleux que l’on nous donnait à admirer ? Où étaient passés Ken Loach et Michael Leigh? Les pauvres ne manquent pourtant pas en Grande-Bretagne, qui a le pénible privilège d’être sans doute le pays le plus inégalitaire d’Europe. Où était la contestation grandissante des frais colossaux d’entretien de la famille, de ses terres, de ses
châteaux et de ses écuries ?
Un mot est revenu sans cesse dans les commentaires : stabilité. Que la monarchie britannique soit gage de stabilité ne fait évidemment aucun doute. Ce n’est pas le constat qui peut choquer, mais l’absence de distance avec des valeurs érigées en vertus cardinales. La continuité et le statu quo ne font pas forcément les affaires de ceux qui veulent changer la société dans le sens d’une plus grande justice sociale.
À son insu, la reine était un pieux mensonge. Elle incarnait une tempérance et une bienveillance en trompe-l’œil dans une société qui est impitoyable et violente. À cet égard, que le dernier geste d’Elizabeth ait été d’adouber Liz Truss, qui se présente comme l’héritière de Thatcher, a quelque chose de symbolique.

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 15 septembre 2022.

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Médias

Le quotidien de référence et la censure

Le Monde aime à se présenter comme « le quotidien de référence ». Ainsi, tout organe de presse pourra désormais se prévaloir du précédent accompli par le journal du soir quand il s’excusera auprès du chef de l’État pour un article qui aura déplu à celui-ci. En effet, après avoir dépublié (ou, en l’occurrence, censuré, selon le dictionnaire des synonymes) sur son site, le 1er septembre, la tribune du chercheur en science politique Paul Max Morin portant sur les propos tenus le 26 août par Emmanuel Macron lors de son voyage en Algérie, Le Monde s’est expliqué dans un premier et bref texte s’achevant en ces termes : « Le Monde présente ses excuses à ses lectrices et lecteurs, ainsi qu’au président de la République. »
On peut être à la fois poli et donner un signal inquiétant en faveur du recul de la liberté de la presse en France.
Intitulée « Réduire la colonisation en Algérie à une « histoire d’amour » parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle », cette tribune a pourtant été commandée, puis réceptionnée, lue, validée par la rédaction et publiée dans l’édition papier (datée du
2 septembre), mais tout cela… « trop rapidement » (sic), comme l’a affirmé le quotidien dans un second texte d’explication.
Dans cette autojustification sinueuse, on peut aussi relever ceci : « Les pages Débats du Monde ont vocation à accueillir des analyses et des points de vue, y compris très polémiques. Nous ne pouvons nous permettre d’y accueillir des textes comportant des erreurs factuelles. »
Écrivant dans sa tribune : « En cinq ans, la colonisation sera passée dans le verbe présidentiel d’un « crime contre l’humanité » (2017) à « une histoire d’amour qui a sa part de tragique » », Paul Max Morin aurait été fort malcomprenant. La parole présidentielle,
en réponse à un journaliste, avait été celle-ci : « Non mais, vous savez, c’est une histoire d’amour qui a sa part de tragique. Il faut pouvoir se fâcher pour se réconcilier. J’essaie, depuis que je suis président de la République et même avant, de regarder notre passé
en face, je le fais sans complaisance. »
« Regarder notre passé en face… » : le chef de l’État ne faisait en effet aucunement allusion aux 130 années de colonisation que la France a imposées au peuple algérien…
Depuis son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron développe une dangereuse conception de son rapport à la presse, confondant aisément journalisme et communication. Raison de plus pour ne pas céder un pouce de son indépendance quand on se prétend « le quotidien de référence ».

Article de Christophe Kantcheff dans Politis du 08 septembre 2022.

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Économie

Diktat néolibéral : la leçon grecque

En 2015, les gouvernements européens, essentiellement l’allemand et le français, imposaient, sous la férule de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI (la « troïka »), un diktat financier effroyable, un véritable coup d’État pour mettre fin à une expérience démocratique hors des normes néolibérales. Après des années de gestion calamiteuse par les conservateurs et les socialistes, les Grecs avaient élu un gouvernement dirigé par Alexis Tsipras (du parti Syriza), s’engageant à rompre avec les anciennes pratiques.
Mal leur en prit. Afin de sauver les banques françaises et allemandes, l’UE obtint la capitulation de Syriza et l’abandon de toutes les mesures progressistes pour mettre en place un énième plan de restructuration. Après « sept années de vaches maigres » s’ajoutant aux
précédentes, le résultat est catastrophique. De 2008 à 2021, le PIB a reculé de près de 40 %. Le salaire moyen a baissé de moitié et les retraites de près d’un tiers. Les privatisations ont un peu plus gangrené la société, placée sous contrôle du capital international, à l’instar du port du Pirée, désormais contrôlé par une multinationale chinoise.
Et qu’apprend-on cette semaine ? Que la Grèce a fini de rembourser le FMI et que son économie est « enfin libérée » de la tutelle européenne (Les Échos du 22 août). Cet adverbe et ce verbe donnent à voir le cynisme des dominants.
La Commission se félicite que « la Grèce ait rempli l’essentiel de ses engagements » grâce à une « résilience […] améliorée » lui permettant de sortir du « cadre de surveillance » auquel elle était soumise.
Autrement dit, c’est un peuple mis à genoux par une politique néolibérale extrême qui a mis, avec d’autres, ses pompiers et ses équipements de lutte contre le feu au service de la France cet été. La France, qui n’en finit pas de rabougrir ses services publics, de les soumettre à des règles de rentabilité, de maltraiter ses travailleurs premiers de corvée, se trouva fort dépourvue quand le feu fut venu, en suivant ici la sécheresse ou là les inondations.
En Gironde comme ailleurs, ce sont les responsables locaux des services d’incendie eux-mêmes qui ont révélé l’ampleur de la disette à laquelle ils étaient contraints.
Sur les 251900 pompiers français, 17 % seulement sont professionnels, 5 % sont militaires et 78 % sont volontaires.
Le pompier volontaire de base étant payé 8 euros de l’heure, le professionnel moins de 2 000 euros net par mois en moyenne.
Le réchauffement du climat et la dégradation écologique dans son ensemble sont le fruit d’un mode de développement capitaliste insoutenable, tout comme la dégradation sociale est le résultat de politiques n’ayant comme boussole que celle qui enrichit les plus riches. Le fameux ruissellement macronien, qui devait abreuver les pauvres, s’est transformé en son inverse : ce sont les pauvres de Grèce qui ont envoyé leurs pompiers arroser notre lande dévastée.
Et quand on voyait au-dessus du bassin d’Arcachon les nuages de fumée noircir le ciel, on ne pouvait s’empêcher de les relier à la dévastation occasionnée par une fuite en avant antisociale et antiéconomique.

Article de Jean-Marie Harribey dans Politis du 01 septembre 2022.

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Société

Oser bifurquer

À l`epoque, c’est déjà un buzz. Nous sommes le 30 novembre 2018. Futurs diplômés, parents, familles, anciens élèves, professeurs, institutionnels et industriels sont réunis pour la cérémonie de remise des diplômes de l’École centrale de Nantes. Parmi les tout juste diplômés, Clément Choisne, 24 ans. Lunettes rondes, nœud papillon et moustache chevron, le jeune ingénieur fait face à l’auditoire. « Comme bon nombre de mes camarades, alors que la situation climatique et les inégalités de notre société ne cessent de s’aggraver, que le Giec pleure et que les êtres se meurent, je suis perdu. Incapable de me reconnaître dans la promesse d’une vie de cadre supérieur en rouage essentiel d’un système capitaliste de surconsommation. »

[…]

Depuis, les discours de jeunes diplômés de grandes écoles appelant à un sursaut écologique face à l’urgence climatique se sont multipliés. À Polytechnique, cette fois dans l’Essonne, durant la cérémonie des 24 et 25 juin derniers, plusieurs diplômés ont invité étudiants et anciens à « amorcer un virage radical », à « sortir des sentiers battus » et à « construire un avenir différent de celui qui semble tout tracé aujourd’hui ». « Il est urgent de sortir des rails sur lesquels nous installent insidieusement notre diplôme et notre réseau […].

Car tenter de résoudre à la marge des problèmes sans jamais remettre en cause les postulats mêmes du système dans lequel nous vivons ne suffira pas. »

[…]

Coup d’accélérateur de ces prises de position en 2022 : le discours de huit étudiants d’AgroParisTech, le 30 avril, qui appellent à « déserter » des emplois « destructeurs » lors de leur cérémonie de remise de diplômes. « Nous refusons de servir ce système et nous avons décidé de chercher d’autres voies ».

[…]

Un contexte marqué par des catastrophes climatiques de plus en plus nombreuses, une crise sanitaire qui a pu remuer les consciences et une inaction gouvernementale criante.
« La jeunesse, en particulier la jeunesse diplômée, est porteuse d’une demande de radicalité, constate Monique Dagnaud. Ce qui se traduit par exemple dans la volonté de marquer son désaccord, sa révolte par rapport à l’enseignement reçu dans sa formation. »

[…]

Face à l’idée que le changement peut provenir de l’intérieur, qu’il faudrait travailler au sein même des entreprises qui contribuent le plus au dérèglement climatique pour les transformer en profondeur, de jeunes diplômés disent « non ». Non, ce n’est pas efficace ; non, rien ne change.

Extraits d’un article dans Politis du 21 juillet 2022.

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Économie Politique

Uber files

Le Monde a donc enquêté sur les liens entre le ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron, et la société américaine.
Conclusion du quotidien vespéral : un « deal secret » s’est noué entre Bercy et Uber, scellé via des réunions dans le bureau du ministre, des appels, des SMS extrêmement nombreux. Un des éléments centraux de ce « deal » étant la suggestion, de la part du cabinet du
ministre à Uber, de présenter des amendements « clés en main » à des députés, qui favorisaient évidemment l’implantation d’Uber en France, avec à l’époque une certaine forme de monopole. La loi « Macron 2 » serait celle qui a le plus favorisé la multinationale, avec
la suppression des 250 heures de formation obligatoires à l’époque pour devenir chauffeur, remplacées par une simple journée.

Les enquêtes des journalistes du Consortium international des journalistes d’investigation, publiées de manière concomitante, entre autres dans The Washington Post ou par la BBC, mettent au jour des pratiques de lobbying agressives, parfois à la limite de la légalité. France Info met en exergue un « kill switch » présent sur les ordinateurs de l’entreprise entre 2014 et 2015. Ce « bouton d’urgence » opérait un blocage des données en cas de perquisition, alors qu’Uber faisait l’objet de plusieurs enquêtes. Les données protégées regroupaient par exemple les listes de chauffeurs VTC de l’entreprise, qui auraient permis des suivis fiscaux, et prud’homaux.

Au moment de l’implantation d’Uber en France, un mouvement social s’amorce parmi les chauffeurs de taxi. Des messages envoyés par Travis Kalanick, patron de l’entreprise à l’époque, montre que celui-ci encourageait ses chauffeurs à se rendre aux manifestations des taxis, malgré les risques pour les conducteurs, que certains cadres craignaient. Réponse ? « La violence [contre les VTC, NDLR] garantit le succès. » Son but avoué était d’obtenir une forte couverture médiatique, négative pour les taxis, qui servirait de levier pour obtenir des concessions des autorités, et des dispositions légales plus favorables. Les révélations du Guardian prouvent la mise en place de tactiques similaires dans d’autres pays européens (Belgique, Pays-Bas, ltalie, Espagne…). L’agitation sociale étant apparemment acceptable pour l’entreprise lorsqu’elle cherchait à devenir un acteur dominant. Désormais leader du marché, Uber n’apprécie plus autant ce type de manifestations, particulièrement quand elles viennent de livreurs de sa filiale Uber Eats qui dénoncent une exploitation, et réclament une reconnaissance de leur dépendance à l’entreprise.

Extrait d’un article de Daphné Deschamps dans Politis du 14 juillet 2022.

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Environnement

Urbanisation et végétalisation

Les politiques et l’aménagement urbains ne sont pas à la hauteur des enjeux climatiques. Aujourd’hui, ils répondent encore à des logiques croissancistes et développementalistes.
Au réchauffement climatique et aux épisodes de canicule, les pouvoirs publics opposent des réponses souvent assez cosmétiques, gestionnaires et techniques. Les modèles d’architecture bioclimatique proposés par les chercheurs sont pourtant très clairs : il faut libérer les espaces aux sols, construire en biosourcé, stopper les concentrations et ainsi désurbaniser massivement pour freiner un tant soit peu la dévastation écologique en cours.

[…]

Les médias et la classe politique parlent davantage des pics de chaleur que connaissent les grandes métropoles. Mais, en ce qui concerne les solutions, on tourne en rond. Les raisons de cette stagnation sont simples : politiquement, il n’est pas très vendeur d`appeler à la désurbanisation et à la déminéralisation, y compris à gauche. De la même manière, un responsable politique qui souhaiterait imposer une limitation du peuplement des métropoles urbaines serait perçu comme usant d’une autorité dramatique au regard des enjeux économiques et marchands liés à la densification.

[…]

Les îlots de fraîcheur, ce n’est absolument pas suffisant. Il n’y a ni assez d’emplacement ni assez d’espace au sol pour inverser la courbe des températures et plus largement la dégradation de la qualité environnementale des cadres de vie urbains. Les grandes villes sont devenues des lieux de rente immobilière, de rendement du capital. Si l’on veut libérer de l’espace au sol, il faut les sortir des mécanismes du marché. Mais cela semble très compliqué puisque, a priori, un arbre génère un peu moins de profit qu’un investissement de Nexity ou de Bouygues.

Dans ce cadre, re-végétaliser sans intervenir sur le régime de propriété foncière et immobilière ne pourra se faire que sur des micro-parcelles, là où les municipalités ont encore quelques moyens d’intervention. Les pouvoirs publics ne sauraient être à la hauteur, car nous sommes soumis à une économie globalisée, qui s’appelle le capitalisme, dans son temps néolibéral, avec attractivité et compétition urbaines.

[…]

La ville est toujours considérée comme la solution, y compris dans les derniers écrits du Giec, alors même que c’est d’abord le problème.

Extraits d’un entretien de Guillaume Faburel dans Politis du 23 juin 2022.

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Environnement

Les milliards de la finance verte

Depuis, nombreux sont les sociétés de gestion d’actifs, banques et assureurs qui ont pris des engagements en faveur du climat et de l’environnement. La France se présente comme un leader en matière de finance durable, avec plus de 160 milliards d’euros d’obligations et de prêts répondant à des critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance (ESG) en 2021 selon l`Association for Financial Markets in Europe.

Tous les acteurs financiers français se sont fixé comme objectif d’aligner leurs portefeuilles avec des trajectoires visant la neutralité carbone d’ici à 2050, dans le but de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, conformément à l’accord de Paris. Investir dans
des actifs verts, diminuer les financements alloués à des industries à forte intensité carbone (charbon, pétrole, gaz de schiste, pétrole issu de sables bitumineux, projets d’extraction en Arctique), mettre fin aux transactions financières destinées à de nouveaux projets d’exploration et de production d’hydrocarbures… Les promesses sont là, avec des ambitions plus ou moins fortes en fonction des acteurs. Sept ans plus tard, le bilan est famélique.

Fin mars 2022, le rapport « Banking on Climate Chaos », publié par sept ONG et associations, révèle que les banques françaises ont alloué plus de 350 milliards de dollars aux énergies fossiles entre 2016 et 2021. Dont 130 milliards aux cent entreprises qui développent le
plus de nouveaux projets. La place de Paris constitue ainsi le premier soutien de l’Union européenne à cette industrie, le troisième à l’échelle mondiale, derrière les États-Unis et la Chine. Trois banques concentrent 87 % des capitaux versés : BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole.
Derrière cet échec se cache, selon Dominique Plihon, membre des Économistes atterrés, qui a notamment travaillé sur les systèmes monétaires et financiers, une incompatibilité fondamentale entre les objectifs des acteurs financiers et les impératifs de la transition écologique. Parce qu’ils poursuivent une rentabilité a court terme, ces acteurs sont incapables de se tourner vers des investissements de très long terme et d’intégrer des éléments de rendement qui dépasseraient la seule rentabilité financière. « Diminuer les émissions de gaz à effet de serre ne fournit pas de rendement directement mesurable et marchandisable. Les acteurs sont donc incapables de prendre en compte cet impératif à moins que la réglementation ne les y contraigne », tranche l’économiste.
Aucun cadre véritablement contraignant n’existe pour imposer aux investisseurs de se conformer aux objectifs de l’accord de Paris.
Les engagements pris demeurent purement volontaires, ils manquent de précision et d’ambition, et leur mise en œuvre n’est nullement contrôlée, comme le souligne Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste et conseillère scientifique pour l’Institut Veblen, qui promeut les idées économiques et les politiques publiques en faveur de la transition écologique.

Extrait d’un article de Pauline Gensel dans Politis du 02 juin 2022.

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Économie

Qui définit le bien commun ?

Le temple français de l’économie orthodoxe, la Toulouse School of Economics (TSE), organisait en mai un « sommet du bien commun ». Jean Tirole, récipiendaire du pseudo-prix Nobel d’économie et auteur d’une Économie du bien commun, voulait montrer que toute la TSE concourt à celui-ci. Lors de la session d’ouverture, Christian Gollier, directeur de l’établissement, affichait ce vœu : mettre la « science » économique au service du bien commun et offrir toute sa place à la science.
À la TSE, on écoute tout le monde, on veut le consensus, et le meilleur moyen de l’obtenir est de convaincre qu’on est économiquement neutre et rationnel.
Lors de ce sommet, Christian Gollier, Jean Tirole et Philippe Aghion ont défini la feuille de route : augmenter l’âge de la retraite, imposer une taxation carbone à tous (les populations qui y sont hostiles auraient un problème de « perception »), développer le nucléaire et financer l’innovation technologique.
Qui définit le bien commun ? Les « principaux acteurs » de la société civile, répondent ces économistes. Et qui sont-ils ? Les intervenants qui se sont succédé pendant deux jours à la tribune du sommet sont exclusivement des dirigeants de multinationales : ExxonMobil, Orange, Amazon, Transdev, BNP Paribas, Invivo, Axa, Pierre Fabre… Ah bien sûr! Eux seuls peuvent définir le bien commun puisque ce sont eux qui fabriquent le monde.
Ce sommet a-t-il été l’occasion de débattre réellement avec ces « principaux acteurs » ?
Pas du tout ! Le colloque n’a jamais été organisé de manière à donner une place au débat, ni avec les économistes ni avec la salle. Derrière un écran plat de la taille d’un studio d’étudiant où se projettent les visages souriants des « acteurs » et leurs titres professionnels rappelant leur position dominante dans la chaîne de production mondiale, ces dirigeants des grandes entreprises nous expliquent, la main sur le cœur, leur contribution à la transition écologique. Le tout sans aucun contradicteur. On a ainsi appris qu’ExxonMobil était neutre en carbone ou encore qu’Amazon réduit l’empreinte carbone de tout commerce. Cette communication a été colorée par des interventions d’économistes hors sol dont les résultats sont soit triviaux soit complètement spéculatifs.

Extrait d’un article de Mireille Bruyère dans Politis du 02 juin 2022.

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Économie Politique

Le programme économique de la Nupes

L’autre grief favori des détracteurs du programme de la Nupes, c’est son financement. L’Institut Montaigne, groupe de réflexion néolibéral, estime à 331 milliards d’euros les dépenses publiques non financées et agite un risque pour la « souveraineté » de la France si le déficit devait exploser. Ce grand classique de l’argumentaire néolibéral, non moins idéologique que la politique qu’il combat, a été affaibli par les vastes plans de sauvetage et de relance de l’économie lancés durant la pandémie et financés par l’emprunt. Les économistes hétérodoxes entendent également s’affranchir du carcan de la dette publique, qui fixe un horizon court-termiste aux finances publiques. La question du financement interroge néanmoins certains économistes de gauche : « Les mesures alignées sont très coûteuses et risquent de nous mettre dans une situation délicate » s’inquiète ainsi Henri Sterdyniak.

Un effort particulier a pourtant été effectué par une kyrielle d’économistes et de sociologues rédacteurs du programme de l’Union populaire pour exposer son chiffrage. Côté dépenses, celle-ci avance 250 milliards d’euros supplémentaires par an, ce qui représente un budget de l’État en hausse de 18 %. À mi-chemin, selon leurs chiffres, entre ce qu’a réalisé Nicolas Sarkozy (+ 15 %) et ce que prévoit Joe Biden en 2022 (+ 27 %).

Programme économique de la Nupes, les recettes

Côté recettes, plusieurs leviers sont activés, comme la lutte contre l’évasion fiscale et une « révolution fiscale » qui rendrait l’impôt plus progressif, sur le revenu, sur le patrimoine et pour les entreprises. En plus du rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et de la suppression de la « flat tax », seules mesures fiscales figurant à l’accord fondateur de la Nupes. Thomas Piketty, défenseur invétéré d’une réforme fiscale, valide : « Le programme fiscal de La France insoumise me semble très sérieux. C’est une excellente chose de transformer la taxe foncière en un impôt progressif sur le patrimoine net, en lien avec la réintroduction de l’ISF. Cela permettra d’alléger la taxe foncière pour des millions de Français des classes populaires et moyennes. »

C’est aussi l’argument des rédacteurs du programme contre le prétendu « matraquage fiscal », abonde Éric Bert, car cette réforme ne toucherait que 8 à 10 % des Français les plus riches.

Le point nodal, en matière de financement, se situe néanmoins dans l’évaluation de l’effet d’entraînement que les dépenses produiraient. Il est admis que l’investissement public, en boostant la consommation et l’emploi, crée de la croissance et génère donc des recettes fiscales. Grâce à ce cercle vertueux et à ses nouveaux impôts, l’Union populaire compte sur 267 milliards d’euros de recettes supplémentaires, pour 250 milliards de dépenses nouvelles. Le compte est bon ! Quel crédit apporter à ces projections macroéconomiques ? Les rédacteurs du programme ont utilisé des modèles de la Banque de France, qui permettent d’évaluer l’impact d’une politique en y ajoutant des aléas…

Extrait d’un article d’Erwan Manac’h dans Politis du 12 mai 2022.

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Environnement

Planification écologique

Mesure pivot du programme de La France insoumise (LFI), la planification écologique a été reprise in extremis par le candidat Emmanuel Macron, dont le programme est pourtant aux antipodes de celui de Jean-Luc Mélenchon.

Cherchez l’erreur… Certes, on peut constater la similarité apparente des propositions concernant la responsabilité politique de la planification écologique, attribuée au Premier ministre dans les deux cas. Ce qui revient à reconnaître qu’a minima l’une des fonctions de la planification est d’assurer la cohérence de l’ensemble des politiques publiques face à l’objectif écologique.
Mais là s’arrêtent les analogies. Car, sauf à renier sa vision du monde, Emmanuel Macron mettra en œuvre une planification favorable à la croissance et au capitalisme néolibéral et mondialisé. La sortie du système productiviste et extractiviste dominant ne sera donc pas un objectif assigné à la planification écologique. Encore moins celui de sobriété, ni la « règle verte » proposée par LFI, qui consiste à « ne pas prélever sur la nature plus de ressources que ce qu’elle peut reconstituer ».

Il en va de même de la transformation de la répartition des richesses, nécessaire pour réduire les inégalités face au changement climatique. Car cette politique imposerait une fiscalité renforcée sur le capital et les revenus des grandes entreprises et des ménages les plus riches, principaux pollueurs, à rebours des politiques appliquées pendant le premier quinquennat.

Un autre enjeu majeur porte sur la démocratie. Pour paraphraser le Président dans son discours « écologique » de Marseille du 16 avril : la planification écologique sera démocratique ou ne sera pas. Car il est essentiel que l’ensemble des acteurs soient associés aux décisions et à leur mise en œuvre, à toutes les échelles territoriales.
Ce qui est incompatible avec la conception autoritaire et technocratique du pouvoir d’Emmanuel Macron.
Au soir de son élection, acquise grâce au vote d’une minorité d’électeurs inscrits, celui-ci a indiqué qu’il gouvernerait la France autrement. Mais le fâcheux précédent la Convention citoyenne pour le climat montre que la démocratie participative et citoyenne a peu de poids face aux lobbys de la FNSEA et du Medef, principaux alliés du Président.
Instaurer une planification démocratique nécessite des réformes institutionnelles ambitieuses et contraignantes.
Par exemple, comme le propose LFI, la création d’un Conseil de planification écologique, rassemblant les syndicats, les représentants des branches patronales et des citoyens tirés au sort. De son côté, Emmanuel Macron n’a pas tenu sa promesse de réformer la constitution alors que deux modifications importantes étaient prévues : introduire dans l’article 1 le fait que « la République garantit la préservation de l’environnement et de la diversité biologique » et créer une « chambre du futur », siégeant au Parlement, en remplacement du Conseil économique, social et environnemental. Autant de réformes avortées qui auraient contribué à conforter la planification écologique.

Article de Dominique Plihon dans Politis du 05 mai 2022.