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Pluralisme des médias

[…] Un tel aveuglement face au déficit réel de pluralisme, aux effets délétères des leçons de pédagogie matraquées par des éditorialistes persuadés d’être des éclaireurs du peuple, et aux erreurs répétées des grands médias en quête de scoops et de « buzz », en dit malheureusement long… Les tauliers du débat public ont en réalité une lourde part de responsabilité dans les phénomènes qu’ils prétendent dénoncer, voire même combattre.
À fortiori lorsqu’ils entendent réduire le débat public à une confrontation entre les « idéologues » (ceux qui prétendent que les choses pourraient être autrement) et les « réalistes » (eux-mêmes, qui savent ce qu’est le monde et donc ce qu’il ne peut pas être).
Pour citer à nouveau Frédéric Lordon et son article « Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? »; « Trump a menti, nous avons vérifié, nous sommes irréprochables. Malheureusement non. C’est qu’un Trump puisse débouler dans le paysage dont vous êtes coupables. Vous êtes coupables de ce qu’un Trump n’advient que lorsque les organes de la post-politique ont cru pouvoir tenir trop longtemps le couvercle sur la marmite politique. »

Certes, les médias ne sont pas toujours les principaux responsables des phénomènes qu’ils prétendent combattre. Mais comment pourraient-ils s’y opposer lorsque les causes de leur développement leur échappent ? La récente séance d’auto-critique médiatique dissimule mal une volonté de défendre coûte que coûte les « grands médias » traditionnels et de neutraliser, sous couvert d’une tolérance vis-à-vis de la critique, toute critique radicale du paysage médiatique et de son fonctionnement. Les quelques « réformes » envisagées, qu’il s’agisse d’un moindre appétit pour les sondages, d’une meilleure prise en compte du « terrain » ou de la fin de la focalisation sur la politique politicienne pour mieux écouter la « colère » des « vraies gens », quand bien même elles ne seraient pas que des vœux pieux, ne changeront pas grand-chose à la donne médiatique et au rejet de plus en plus marqué du petit monde des grands médias par le peuple qu’ils prétendent rencontrer et éduquer. D’autant que l’on est en droit de douter qu’ils tiennent vraiment leurs maigres engagements.

Loin de nous, évidemment, l’idée de donner raison à Donald Trump ou à certaines critiques, souvent venues de la droite la plus conservatrice et de rejeter en bloc, pour des raisons étroitement politiques, « les » médias et « les » journalistes. Mais force est de constater que les critiques, radicales, venues d’Acrimed et du pôle auquel nous appartenons ne sont pas prises en compte, quand elles ne sont pas tournées en dérision. Pourtant, ces critiques, souvent polémiques, mais toujours aussi rigoureuses que possible, ne cessent d’aborder et de prendre à la racine… – les problèmes que certains semblent redécouvrir à chaque accident de l’industrie médiatique : l’overdose de sondages et de sondologie, la prime au journalisme de commentaire au détriment du journalisme d’enquête, l’absence flagrante de pluralisme avec une éditocratie qui se partage l’essentiel des émissions ou pages de « débat », les logiques de concurrence et d’audimat qui favorisent la production d’une information low-cost et sa « circulation circulaire », etc.

Non, « les » médias et « les » journalistes ne sont pas à eux seuls responsables de phénomènes politiques et sociaux d’ampleur. Mais il est pour le moins regrettable – et c’est un euphémisme – de constater que ceux qui prétendent accepter, quand ils ne peuvent pas faire autrement, de se remettre en cause, entendent garder le monopole de la critique en choisissant eux-mêmes les questions autorisées. Les mêmes excluent du débat public les propositions de transformation des médias qui ne se résignent pas à un statu quo timidement aménagé.
Ces prétentions et ces exclusives sont d’autant moins acceptables qu’elles font souvent fi de critiques venues de l’intérieur même de la profession : les critiques de journalistes de plus en plus précarisés et de moins en moins en capacité d’exercer sérieusement leur travail. Ces critiques émanent de journalistes qui ne manquent pas, comme cela a été le cas au cours des derniers mois, de tenter de rappeler à l’ordre leur hiérarchie, voire leurs actionnaires, car ils n’ont pas, contrairement à ces derniers, fait le deuil de la vocation première du journalisme : informer.

Derniers paragraphes d’un dossier de Médiacritique(s) de janvier 2017, magazine trimestriel d’Acrimed.

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Pluralisme des médias

[…] Un tel aveuglement face au déficit réel de pluralisme, aux effets délétères des leçons de pédagogie matraquées par des éditorialistes persuadés d’être des éclaireurs du peuple, et aux erreurs répétées des grands médias en quête de scoops et de « buzz », en dit malheureusement long… Les tauliers du débat public ont en réalité une lourde part de responsabilité dans les phénomènes qu’ils prétendent dénoncer, voire même combattre. A fortiori lorsqu’ils entendent réduire le débat public à une confrontation entre les « idéologues » (ceux qui prétendent que les choses pourraient être autrement) et les « réalistes » (eux-mêmes, qui savent ce qu’est le monde et donc ce qu’il ne peut pas être).
Pour citer à nouveau Frédéric Lordon et son article « Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? »; « Trump a menti, nous avons vérifié, nous sommes irréprochables. Malheureusement non. C’est qu’un Trump puisse débouler dans le paysage dont vous êtes coupables. Vous êtes coupables de ce qu’un Trump n’advient que lorsque les organes de la post-politique ont cru pouvoir tenir trop longtemps le couvercle sur la marmite politique. »

Certes, les médias ne sont pas toujours les principaux responsables des phénomènes qu’ils prétendent combattre. Mais comment pourraient-ils s’y opposer lorsque les causes de leur développement leur échappent ? La récente séance d’auto-critique médiatique dissimule mal une volonté de défendre coûte que coûte les « grands médias » traditionnels et de neutraliser, sous couvert d’une tolérance vis-à-vis de la critique, toute critique radicale du paysage médiatique et de son fonctionnement. Les quelques « réformes » envisagées, qu’il s’agisse d’un moindre appétit pour les sondages, d’une meilleure prise en compte du « terrain » ou de la fin de la focalisation sur la politique politicienne pour mieux écouter la « colère » des « vraies gens », quand bien même elles ne seraient pas que des vœux pieux, ne changeront pas grand-chose à la donne médiatique et au rejet de plus en plus marqué du petit monde des grands médias par le peuple qu’ils prétendent rencontrer et éduquer. D’autant que l’on est en droit de douter qu’ils tiennent vraiment leurs maigres engagements.

Loin de nous, évidemment, l’idée de donner raison à Donald Trump ou à certaines critiques, souvent venues de la droite la plus conservatrice et de rejeter en bloc, pour des raisons étroitement politiques, « les » médias et « les » journalistes. Mais force est de constater que les critiques, radicales, venues d’Acrimed et du pôle auquel nous appartenons ne sont pas prises en compte, quand elles ne sont pas tournées en dérision. Pourtant, ces critiques, souvent polémiques, mais toujours aussi rigoureuses que possible, ne cessent d’aborder et de prendre à la racine… – les problèmes que certains semblent redécouvrir à chaque accident de l’industrie médiatique : l’overdose de sondages et de sondologie, la prime au journalisme de commentaire au détriment du journalisme d’enquête, l’absence flagrante de pluralisme avec une éditocratie qui se partage l’essentiel des émissions ou pages de « débat », les logiques de concurrence et d’audimat qui favorisent la production d’une information low-cost et sa « circulation circulaire », etc.

Non, « les » médias et « les » journalistes ne sont pas à eux seuls responsables de phénomènes politiques et sociaux d’ampleur. Mais il est pour le moins regrettable – et c’est un euphémisme – de constater que ceux qui prétendent accepter, quand ils ne peuvent pas faire autrement, de se remettre en cause, entendent garder le monopole de la critique en choisissant eux-mêmes les questions autorisées. Les mêmes excluent du débat public les propositions de transformation des médias qui ne se résignent pas à un statu quo timidement aménagé.
Ces prétentions et ces exclusives sont d’autant moins acceptables qu’elles font souvent fi de critiques venues de l’intérieur même de la profession : les critiques de journalistes de plus en plus précarisés et de moins en moins en capacité d’exercer sérieusement leur travail. Ces critiques émanent de journalistes qui ne manquent pas, comme cela a été le cas au cours des derniers mois, de tenter de rappeler à l’ordre leur hiérarchie, voire leurs actionnaires, car ils n’ont pas, contrairement à ces derniers, fait le deuil de la vocation première du journalisme : informer.

Derniers paragraphes d’un dossier de Médiacritique(s) de janvier 2017, magazine trimestriel d’Acrimed

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Du pluralisme et de l’indépendance de la presse

Au contraire, à force de parler du même point de vue, celui du consumérisme triomphant imposé par son modèle économique, la presse-prospectus a rendu sa liberté trop souvent formelle.

Certes, tout n’est pas à rejeter, il y a beaucoup de journalistes intègres et de bons articles. Bernard Maris disposait, sur France Inter, de quelques minutes d’antenne par semaine pour exprimer une vision un peu différente de l’économie. Mais pour le faire, il devait accepter de se voir couper la parole en permanence par un idéologue qui a le droit d’éditorialiser tous les jours, sans aucun contradicteur pour vanter les mérites de la sacro-sainte concurrence libre et non faussée qui est à l’économie ce que l’obscurantisme est à la religion, c’est à dire une pure violence imposée aux êtres humains.
France Inter n’est pas un exemple anodin. C’est l’un des organe de presse de grande audience le plus pluraliste. C’est dire, pour reprendre les mots de Arendt (que l’on peut lire comme une réflexion sur le crime contre l’humanité comme crime contre la pluralité), à quel point l’espace de l’information est devenu un « désert » dans lequel les défenseurs du capitalisme sont livrés à leur solitude, totalement coupé de l’altérité que constitue la pensée critique.

Le combat de Charlie contre la publicitéc’est le combat pour la laïcité, c’est à dire un combat pour l’indépendance, garante de la pluralité nécessaire à la démocratie. Le mot d’ordre « ni Dieu, ni maître », cher à nos joyeux anarchistes dit aussi que l’on ne doit pas accepter d’avoir un maître. Comme Libé l’a appris à ses dépends lorsqu’il a perdu un contrat suite à un article déplaisant pour son annonceur, la publicité tue aussi le droit à l’information.
Il y a ce matin une réelle émotion à France Inter, je suggère une façon de rendre hommage à l’équipe de Charlie : arrêter le pluralisme factice consistant à donner 1 % du temps de parole à la pensée critique et inviter chaque jour un véritable économiste – Jean-Marie Harribey, Jacques Généreux, Frédéric Lordon, Christian Chavanieux, Serge Latouche pour ne citer qu’eux – puis inviter Dominique Seux le vendredi pour débattre avec lui. Lorsque la pensée critique aura rattrapé son retard de temps de parole, alors il sera temps de nous infliger à nouveau Dominique Seux tous les matins.

Extrait d’un article de Laurent Paillard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de février 2015.

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Liberté et soutien à la presse

Je n’ai pas participé à la manifestation d’unité nationale convoquée dimanche 11 janvier, bien que terriblement choqué et peiné des meurtres commis à Charlie Hebdo.
(…)
Jusqu’ici, Charlie Hebdo survivait par ses seules ventes, sans pub, et sans l’aide de l’état, si ce n’est une aide minorée à l’affranchissement, chichement accordée, tout comme Siné Mensuel, Le Monde diplomatique ou encore la presse syndicale.
Les Échos, propriété de Bernard Arnault, première fortune de France, s’est vu doté de 4 millions d’euros, Serge Dassault, cinquième fortune de France, reçoit lui aussi une aide conséquente, 16 millions d’euros, pour Le Figaro, qui peine à vivre. Le journal L’Opinion, appartenant à Nicolas Beytout et relayant le point de vue du Medef est aussi aidé par l’État, pour informer, cultiver, sans doute.
Selon le ministère de la Culture, les aides publiques à la presse concourent à la modernisation et la diffusion partout dans le pays d’une presse pluraliste et diverse. Cela explique sans doute que le Journal de Mickey, Gala, Closer ou Prions en église bénéficient d’aides publiques lorsque Charlie Hebdo et d’autres journaux d’information en sont privés.
(…)
L’autre choix serait d’aider la presse d’information et de la préserver des appétits financiers, pour garantir son indépendance. Pour cela, il serait nécessaire d’affronter les empires financiers, Bouygues, Dassault, Matra Hachette, entre autres, qui vivent des commandes de l’État et siphonnent au passage les aides publiques.
(…)
Aujourd’hui, les despotes sont repartis museler la presse dans leur pays et bafouer les droits de l’homme sans que votre gouvernement ou le Parti socialiste ne bronchent d’un poil. C’est normal, on ne fâche pas les clients qui font leur shopping chez les marchands d’armes français (5e rang mondial), comme Dassault, également détenteur de médias.

Extraits d’un article de Michel Ancé dans le journal Siné mensuel de février 2015.