Catégories
Politique Société

Dénoncer l’occupation coloniale


Le propre du fascisme est de terroriser, et en ce sens le nouveau fascisme israëlien est en train de réussir au-delà de tout ce à quoi on s’attendait.
Ne voulant pas se démarquer de l’union sacrée contre « le danger islamiste » ou simplement terrorisés par l’ambiance fasciste, les intellectuels se taisent : rares sont ceux qui osent exprimer ne serait-ce que de l’empathie pour les victimes de Gaza. Prochainement, nous prévoyons d’organiser un hommage public à Gideon Levy, éditorialiste au quotidien Haaretz qui dénonce systématiquement les méfaits de l’occupation coloniale israëlienne, car ce grand journaliste est bien isolé dans les médias dans sa dénonciation des crimes de guerre commis par l’armée israëlienne. Tout se passe comme si l’idéologie du Choc des civilisations que l’on croyait enterrée avec le régime Bush retrouvait un nouveau souffle à Tel-Aviv.
Cette trahison des intellectuels israëliens se répercute en Europe : pour pouvoir s’exprimer sur la politique israëlienne sans être trop taxés d’antisémitisme, les intellectuels européens, et plus particulièrement en France, ont besoin de s’appuyer sur une parole israëlienne. Le silence d’ici provoque le silence de chez vous. Cela ne disculpe en aucun cas la lâcheté de ces intellectuels dont l’éthique est, plus que jamais, à géométrie variable, et dont l’arrière-fond idéologique – le choc des civilisations – est l’expression moderne de la vieille arrogance coloniale.

Un article de Michel Warschawski dans le journal Siné mensuel de septembre 2014.

Catégories
Médias Politique

Paresse et lâcheté des médias

L’expédition punitive de l’armée israélienne à Gaza a réactivé l’une des aspirations les plus spontanées du journalisme moderne : le droit à la paresse. En termes plus professionnels, on appelle cela l’ « équilibre ». (…)
Dans le cas du conflit au proche-Orient, où les torts ne sont pas également partagés, l' »équilibre » revient à oublier qui est la puissance occupante. Mais, pour la plupart des journalistes occidentaux, c’est aussi un moyen de se protéger du fanatisme des destinataires d’une information dérangeante en faisant de celle-ci un point de vue aussitôt contesté. Outre qu’on observe pas ce même biais dans d’autres crises internationales (…) le véritable équilibre souffre pour deux raisons. D’abord parce que, entre les images d’un carnage prolongé à Gaza et celles d’une alerte au tir de roquette sur une plage de Tel-Aviv, une bonne balance devrait pencher un peu… Ensuite, parce que certains protagonistes, israéliens dans le cas d’espèce, disposent de communicants professionnels, tandis que d’autres n’ont à offrir aux médias occidentaux que le calvaire de leurs civils.
Or inspirer la pitié ne constitue pas une arme politique efficace ; mieux vaut contrôler le récit des événements. Depuis des décennies, on nous explique donc qu’Israël « riposte » ou « réplique ». Ce petit État pacifique, mal protégé, sans allié puissant, parvient pourtant toujours à l’emporter, parfois sans une égratignure… Pour qu’un tel miracle s’accomplisse, chaque affrontement doit débuter au moment précis où Israël s’affiche en victime stupéfaite de la méchanceté qui l’accable (un enlèvement, un attentat, une agression, un assassinat). C’est sur ce terrain bien balisé que se déploie ensuite la doctrine de l' »équilibre ». L’un s’indignera de l’envoi de roquettes contre des populations civiles ; l’autre lui objectera que la « riposte » israélienne fut beaucoup plus meurtrière. Un crime de guerre partout, balle au centre, en somme.
Et ainsi on oublie le reste, c’est à dire l’essentiel : l’occupation militaire de la Cisjordanie, le blocus économique de Gaza, la colonisation croissante des terres. Car l’information continue ne semble avoir jamais assez de temps pour creuser ce genre de détails. Combien de ses plus gros consommateurs savent-ils, par exemple, qu’entre la guerre des six jours et celle d’Irak, soit entre 1967 et 2003, plus du tiers des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies ont été transgressées par un seul État, Israël, et que souvent elles concernaient… la colonisation de territoires palestiniens ? Autant dire qu’un simple cessez-le-feu à Gaza reviendrait à perpétuer une violation reconnue du droit international.
On ne peut pas compter sur Paris pour le rappeler. Depuis qu’il a déclaré, le 9 juillet dernier, sans un mot pour les dizaines de victimes civiles palestinienne, qu’il appartenait au gouvernement de Tel-Aviv de « prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces », M. François Hollande ne se soucie plus d’équilibre. Il est devenu le petit télégraphiste de la droite israélienne.

Un article de Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique d’août 2014.