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L’héritocratie française

La France n’est pas seulement, comme l’a dit un jour Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU, « un vieux pays d’un vieux continent », fruit d’une longue histoire. Revers de la médaille, c’est aussi un pays d’héritiers. On les retrouve en nombre aux postes de pouvoir et parmi les « premiers de cordée » encensés par Emmanuel Macron. Passant au crible le classement Forbes 2021, le Financial Times constatait il y a quelques mois que près de 80 % des 42 milliardaires hexagonaux de ce hit-parade mondial étaient des héritiers. Un pourcentage sans équivalent et bien au-dessus de la moyenne mondiale d’environ 40%, qui fait de notre pays un paradis sans rival pour les progénitures des grandes fortunes, les Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, Martin Bouygues… Les citer tous serait fastidieux.

Et puis les héritiers ne sont pas seulement nombreux aux postes de commande des entreprises ou parmi les rentiers de ces dernières – songeons à Françoise Bettencourt Meyers, héritière de L’Oréal et femme la plus riche du monde, ou Élisabeth Badinter, fille du fondateur de Publicis -, on en trouve également en politique à la tête de communes ou de circonscriptions conquises par leur parenté, et même à la tête du parti qui passe pour être « antisystème » : le lepénisme est un héritage. Également parmi les avocats, artistes, journalistes… Comment croire encore au mythe de l’égalité des chances et du mérite quand ceux-là n’ont eu que la difficulté de naître et de se faire un prénom ?

Entendre à longueur d’année vanter la mobilité dont nous devrions faire preuve dans une société ouverte, alors que des dynasties se perpétuent et sont portées au pinacle comme une nouvelle noblesse, n’est pas un simple paradoxe. C’est aussi un des symboles d’une société bloquée dans son ascenseur social. S’y attaquer devrait être un des enjeux de la présidentielle. Il y faudrait de l’ambition et du volontarisme, tant pour réformer un système scolaire qu’un système fiscal conçus pour favoriser la reproduction sociale. Qui osera ?

Article de Michel Soudais dans Politis du 26 août 2021.

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Loi séparatisme à géométrie variable

Le climat de chasse aux sorcières orchestré par le gouvernement évitera-t-il un drame ? Depuis le vote par le conseil municipal de Strasbourg, le 22 mars, en application du concordat, d’une subvention de 2,5 millions d’euros pour l’extension de la mosquée Eyyub Sultan, soutenue par une association pro-turque, Millï Görüs, pas un jour ne se passe sans que la municipalité écolo de la capitale alsacienne ne soit la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux et dans les médias. Avec ce résultat que sa maire, Jeanne Barseghian, a reçu des menaces de mort.

À l’origine de cette « mise en danger » dénoncée par Julien Bayou, le secrétaire national d’Europe écologie-Les Verts, on trouve les duettistes de la place Beauvau. Quelques heures à peine après le vote, Gérald Darmanin lançait lui-même l’hallali.
Prétextant la lol séparatisme, ni promulguée ni adoptée, il accusait dans un tweet « la mairie verte de Strasbourg » de financer « une mosquée soutenue par une fédération qui a refusé de signer la charte des principes de l’islam de France et qui défend un islam politique ».
Le troll de l’Intérieur annonçait une heure plus tard dans un second tweet que « devant la gravité des décisions prises par [cette] municipalité », il avait demandé à la préfète « de déférer la délibération […] devant le juge administratif ». Dans la foulée, sa ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, rivalisait d’outrance. Sur LCI, elle y voyait « la démonstration » qu’EELV « flirte dangereusement avec les thèses de l’islamisme radical ». Évoquait sur CNews l’existence d’ « une complicité avec l’islam politique ».

Pourtant, comme l’ont noté plusieurs de nos confrères, l’association Millï Görüs dont le projet de mosquée a été validé par les précédents maires UMP et PS, passés depuis à LREM, a reçu en 2019 du ministère de l’Intérieur une subvention de 22 400 euros au titre de la « prévention de la délinquance ». La même année, la préfecture du Bas-Rhin a autorisé l’association Vision, une de ses composantes, à ouvrir une école élémentaire privée hors contrat.
Même Darmanin, via la préfecture, lui a versé 2 500 euros au titre de la « politique de la ville ». Ni ces rappels ni les selfies retrouvés du président de Millï Görüs, avec Valls, Castaner, Philippe ou Macron, n’ont mis un bémol aux attaques de Darmanin et Schiappa.

Deux semaines après, ils persistaient à accrocher une cible au dos de la maire EELV. Un acharnement qui pourrait tomber sous le coup de l’article 18 de leur future loi séparatisme qui réprime sévèrement le fait d’exposer le « titulaire d’un mandat public électif […] à un risque direct d’atteinte à [sa] personne […] que l’auteur ne pouvait ignorer ». Mais sans doute pensent-ils être au-dessus de leur loi.

Article de Michel Soudais dans Politis du 8 avril 2021.

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Violences policières

Notre pays se flatte, à juste raison, d’avoir aboli la peine de mort. Pourtant, des hommes meurent encore entre les mains de policiers ou de gendarmes. Sans même un procès. D’autres sont victimes de traitements inhumains ou dégradants de la part de forces de police qui ont la charge de les protéger.
Ni les difficultés auxquelles les forces de l’ordre peuvent être confrontées, sans y avoir toujours été bien formées, ni l’hostilité violente à laquelle il leur arrive de se heurter – le lynchage sauvage de Champigny nous le rappelle – ne sauraient les placer au-dessus des lois.

On ne dira jamais assez qu’il n’est pas normal que des violences soient commises dans les commissariats ; pas normal que des policiers tirent dans le dos de fuyards, fussent- ils délinquants ; pas normal qu’un traitement plus musclé soit réservé à une personne en raison de sa couleur ou de son origine ; pas normal que des manifestations soient réprimées au risque de provoquer des blessures graves ; pas normal encore – et le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe le dénonçait déjà en 2008 – que les personnes qui se plaignent de violences policières fassent l’objet de pressions et de menaces.

En laissant par leur silence, voire leur soutien, s’installer une forme d’impunité, les responsables de la nation, à quelque majorité qu’ils appartiennent, ont développé une défiance à l’égard de nos institutions qui menace la paix civile et dont les policiers sont parfois les victimes. Pour que nul dépositaire de l’autorité « ne puisse abuser du pouvoir », il serait temps que « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir », comme le préconisait Montesquieu il y a deux cent-soixante-dix ans.

Article de Michel Soudais dans l’hebdomadaire Politis du 11 janvier 2018.
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