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Économie Société

Quel travail est essentiel ?

Au fond, quel travail est essentiel ?
Ce fut la surprise du premier confinement. Le monde, éberlué, découvrait que l’essentiel n’était pas de travailler pour produire des gadgets à renouveler tous les six mois. Les soignant-es – notamment les infirmières, sages-femmes et aides-soignantes – battaient le pavé depuis des années pour réclamer des postes, des moyens et de la reconnaissance, et cela dans la quasi-indifférence générale, surtout celles des gouvernants, et, d’un coup, ils étaient applaudis aux fenêtres.

 

Ainsi, pour faire société, c’est-à-dire pour aller vers « la civilisation des mœurs », comme disait le sociologue Norbert Élias, la priorité est de délibérer démocratiquement sur les finalités assignées au travail humain. La surprise du confinement est donc simultanément sa première leçon : éduquer, soigner, protéger, tels sont les enjeux mis au jour. Enjeux du présent et de l’avenir. En effet, donner enfin du sens au travail est le seul moyen de concilier les préoccupations sociale et écologique.

 

Avec le travail, c’est le fonds qui manque le moins Ésope et La Fontaine l’avaient compris, avant même Marx, « le travail est un trésor ». En l’occurrence, le travail accompli dans tous les services non marchands, qui échappent donc au règne du profit, est productif des choses essentielles, mais, de surcroît, est productif de valeur économique qui n’est pas soustraite à celle des marchandises mais qui s’y ajoute. On pouvait s’en douter, et quelques rares économistes iconoclastes le criaient dans le désert depuis longtemps, mais la sentence bourgeoise était la plus forte : tout ce qui n’est pas marchandise est parasitaire et argent gaspillé. Mais l’idéologie ne gagne pas à tous les coups car, un rappel à un peu de raison vient d’être adressé par l’Insee lui-même : les fonctionnaires sont productifs. Que ceux ou celles qui voudraient encore supprimer des postes par dizaines sinon centaines de milliers se le disent !

 

Mais le meilleur reste à voir : comment ce travail essentiel est-il productif ? S’agit-il d’un tour de magie ? La magie n’est pas dans l’argent, elle est dans la démocratie : la collectivité a un jour décidé qu’on devait apprendre et écrire à tous les enfants, soigner
tous les malades, et satisfaire aussi de nombreux autres besoins collectifs. Elle a donc validé par avance le travail de ceux et celles qui seraient affectés à ces tâches, hors de toute nécessité de passer par la case marché-profit-accumulation. Rien qu’en procédant à cette validation sociale par une décision politique démocratique, dont la seule condition est que celle-ci soit suivie d’une seconde décision : accepter démocratiquement qu’un impôt aussi juste que possible en vienne effectuer le paiement. « Travaillons, prenons de la peine » à définir ainsi le travail.

Extrait d’un article de Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’avril 2022.

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Politique

LVMH, Bernard Arnault et la justice

En 2019, le journal Fakir et François Ruffin s’étaient portés parties civiles contre le groupe LVMH pour avoir infiltré la rédaction du journal, et mis son ancien directeur sous surveillance. Grâce à une négociation discrètement menée, LVMH ressort sans dommage de cette sombre histoire.

Mi-décembre, LVMH signait une Convention judiciaire d’intérét public (CJIP) avec le procureur de Paris, lui permettant d’éviter tout procès et toute reconnaissance de culpabilité, en échange d’une amende de 10 millions d’euros. Selon François Ruffin, la juge ayant avalisé cette convention a motivé sa décision par le fait que cette convention « représente une solution rapide et efficace faisant rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat ».

Ces propos illustrent d’abord le manque de moyens de la justice française, qui en est réduite à accepter des marchandages d’apothicaires, plutôt que d’instruire sérieusement ses dossiers. Ils montrent également que la justice devient de plus en plus inéquitable, en fonction des accusés, en permettant à quelques privilégiés de s’absoudre ainsi de culpabilité. Bien que des personnes physiques restent mises en examen dans cette affaire, le groupe LVMH ne pourra plus être poursuivi en échange d’une somme, qui à son échelle, semble dérisoire.

Or, LVMH, propriété du milliardaire Bernard Arnault, est régulièrement pointée du doigt pour ses pratiques fiscales douteuses, qui limitent les ressources de l’État, et donc des services judiciaires. Ainsi, 305 filiales de LVMH se situent dans des paradis fiscaux (soit 27 %, le plus fort taux du CAC 40) dont 24 au Luxembourg. La Cour des comptes a montré comment Bernard Arnault et LVMH utilisent la fondation Louis Vuitton comme un outil d’optimisation fiscale leur ayant permis d’économiser 518 millions d’euros d’impôts.
Enfin, en 2021, le scandale OpenLux a révélé que Bernard Arnault possède 31 sociétés au Luxembourg (en plus des 24 filiales de LVMH). Sur les 31 holdings identifiées par Le Monde, à peine trois ont une activité identifiable. Quelque 634 millions d’euros de participations ne sont pas traçables à partir des comptes de ses sociétés.

Pour faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État, il semblerait donc pertinent de s’intéresser sérieusement à LVMH, champion français de cette compétition qui mine nos services publics et les fondements de notre démocratie.

Article de Pierre Grimaud dans Lignes d’attac de janvier 2022.

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Politique Société

Menace fasciste

Dans leur ouvrage Face à la menace fasciste, Ludivine Bantigny et Ugo Palheta décryptent les conséquences des politiques macronistes sur l’état politique de la France, alertant sur les signes d’un processus fascisant en cours.

[…] Ugo Palheta et moi sommes très clairs : il faut souligner très fermement qu’il n’y a pas de fascisme. Le régime n’est pas fasciste, la politique menée n’est pas fasciste à proprement parler, mais, outre le fait qu’il y a des groupes fascistes organisés, il y a aussi dans le monde médiatique des éditorialistes qui le sont de plus en plus et qui tiennent un discours extrêmement racialiste.
Ils prônent ce qui pourrait correspondre à la définition du fascisme : une aspiration à un pouvoir autoritaire, qui déciderait d’éliminer systématiquement ses opposants pour imposer une communauté fondée sur la nation et homogène du point de vue à la fois social et ethno-racial, du point de vue du genre, des mœurs, etc.
On peut parler de menace fasciste, plus précisément de traits de fascisation, qui s’inscrivent plus généralement dans une sorte d’extrême droitisation du débat public et de la politique menée au sommet de l’État.

On observe un pouvoir exercé de manière de plus en plus autoritaire. Il nous semble intéressant de rappeler ce que disait Antonio Gramsci sur la crise d’hégémonie. La tendance à la fascisation prend place dans une crise d’hégémonie, quand le pouvoir en place peut de moins en moins obtenir le consentement de la population et doit s’exercer de plus en plus sous une forme répressive.
Les menées factieuses de certains corps de police sont très révélatrices, quand les agents viennent intimider le Parlement et la justice en manifestant devant l’Assemblée par exemple. Il y a des traits de fascisation dans les traques contre les migrant-es ou quand des petits groupes fascistes s’en prennent à des librairies antifascistes.
On voit croître une violence d’État qui non seulement n’hésite pas à réprimer les manifestations, les mobilisations sociales, mais en outre légifère d’un point de vue sécuritaire et autoritaire, avec par exemple la loi « séparatisme » et la loi « sécurité globale ». Cette perspective de plus en plus liberticide s’accompagne d’un racisme de plus en plus structurel qui prend notamment les traits de l’islamophobie. Qu’une association comme le CCIF puisse être dissoute de manière parfaitement arbitraire sans que cela suscite une levée de boucliers, c’est très inquiétant.

Le pouvoir macroniste, pour qui ce n’était pas un programme au départ, a adopté cette dimension islamophobe, cette politique du bouc-émissaire, en cherchant à aller sans cesse sur le terrain du Rassemblement national.

Le deuxième ensemble de traits de fascisation s’observe dans la montée implacable de l’extrême-droite, en particulier en termes électoraux. Comme si désormais, il était tenu pour une évidence que Marine Le Pen soit au second tour. L’hypothèse de son élection n’est plus absolument lunaire.
Emmanuel Macron s’installe délibérément, et légifère, sur ce terrain. […] Cela l’amène à cette extrême-droitisation et à la tactique du bouc émissaire, qui passent aussi par la voix de ses ministres. Quand on voit un Jean-Michel Blanquer ou une Frédérique Vidal mobiliser le registre infâme de l’islamogauchisme, y compris au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty, on est vraiment dans une surenchère terrible, qui n’a plus de freins.
Même chose avec la manière dont des opérations policières sont complètement validées, comme si le gouvernement ne tenait plus véritablement sa police.

Extrait d’un article dans Lignes d’attac d’octobre 2021.

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Économie Environnement

Le pillage du sud

Et si le frein au dérèglement climatique et à la destruction de la biodiversité venait des pays exploités ? Les politiques des banques et des gouvernements du Nord sont destinées à favoriser la mainmise sur les ressources naturelles nécessaires à sa « croissance (verte ou pas) et à l’enrichissement de ses multinationales et de leurs actionnaires. Ce « tapis rouge » déroulé aux multinationales d’extraction et à celles rachetant les services publics est un pillage, pérennisé par le maintien au pouvoir de dirigeants complices et par la dette, qui favorise le gaspillage des ressources et donc le ravage de la planète.
L’Afrique est victime de ce pillage qui détruit ses sols et spolie ses populations.

FMI et Banque mondiale, bras financiers du gaspillage et de la dette

Les pays d’Afrique offrent l’accès à leurs matières premières quasiment sans taxes ni cotisations sociales grâce aux accords de libre-échange (ou plutôt « accords de pauvreté économique », selon les militants locaux !), aux zones franches qu’on les oblige à installer au profit des multinationales délocalisées mais aussi aux « plans d’ajustement structurel » et autres « programmes d’assistance » du Fonds monétaire international (FMI) qui adaptent les législations aux besoins des pilleurs.

Ainsi, en Guinée, l’exploitation des terres riches en bauxite a pu être démultipliée, sans « ruissellement » pour le pays, à part celui des poussières dans les rivières et les sols, rendant l’eau impropre et les terres agricoles improductives. Bauxite transformée – ailleurs bien sûr – en aluminium, dont à Gardanne, près de Marseille, où le scandale des boues rouges n’est pas encore résolu.

Ces pays, manœuvrés par la Banque mondiale, consacrent ensuite les maigres revenus de leurs ressources à des barrages ou des routes utiles aux entreprises étrangères selon un processus bien rôdé. L’État africain contracte le prêt nécessaire au projet auprès d’une banque privée via les banques «de développement » puis Eiffage ou Bouygues fait le chantier, souvent aujourd’hui en sous-traitant à des entreprises chinoises la gestion de la main d’œuvre locale pour éviter d’assumer les conditions de travail, les accidents ou les émunérations. Ensuite, Bolloré vient tirer profit du terminal de porte-conteneurs ou de la voie ferrée transportant minerais ou produits agricoles, comme l’huile de palme au Cameroun. Selon une procédure similaire, Total parvient à se faire garantir par l’État français, via une filiale de l’Agence française de développement (AFD), un prêt pour exploiter le gaz du Mozambique.

Ces pays offrent enfin leur main d’œuvre sans contrôle des conditions de travail puisque l’Êtat, sur injonction du FMI, a réduit le nombre de ses fonctionnaires et a confié ses services publics à des partenariats public-privé. Partenariats contre le public et pour le privé, qui, selon la Cour des comptes européenne, ne sont pas « une option économiquement viable pour la fourniture d’infrastructures publiques » ; mais pour l’Afrique, pas de problème ! Une fois les services publics vendus, finis les contrôles, les visites sur sites… les multinationales sont libres de polluer et d’exploiter les populations. La corruption assure le reste des passe-droits.

Extrait d’un article d’Isabelle Marcos Likouka dans Lignes d’attac de juillet 2021.

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Environnement

Loi climat et résilience

En octobre 2019, 150 citoyen-nes ont été tiré-es au sort pour participer à la convention citoyenne pour le climat (CCC). Pendant 9 mois, elles et ils se sont emparé-es de savoirs complexes, les ont interrogés, discutés et passés au tamis de leurs propres expériences de vie très différentes socialement et économiquement. Ils ont proposé 149 mesures visant à réduire de 40 % les émissions de GES dans un esprit de justice sociale, conformément à leur mandat. Puis pendant des semaines et des semaines, ils ont présenté et expliqué leurs propositions à de très nombreux acteurs.

Au moment où démarre le débat parlementaire sur la loi climat, issue de ce processus, où en est-on ? De nombreux-ses membres de la convention affichent leur déception : « Notre travail a été réduit à peau de chagrin », « Le projet n’est pas du tout à la hauteur ». Une déception due au rabotage des propositions qui devaient être transmises « sans filtre » à l’Assemblée nationale.
Parmi les 149 mesures, seules 19 font l’objet d’une reprise intégrale, 25 ont été écartées et 75 sont reprises seulement partiellement, dans les domaines de la rénovation thermique, des transports, de la publicité, de l’agriculture (sansfiltre.les15O.fr). Les membres de la CCC ont rendu, fin février, un verdict très sévère sur le projet de loi climat que le gouvernement a transmis pour débat aux parlementaires.

Même amoindris, ces articles de la loi inquiètent encore de nombreux parlementaires pro-business de la majorité et les lobbyistes du privé, missionnés pour protéger leurs entreprises. Ces derniers n’ont pas compté leurs efforts pour mener un véritable travail de sape sur le projet de loi. Celui-ci est d’ailleurs parfaitement décrit par l’Observatoire des Multinationales dans le dossier « Qui veut la peau de la Convention climat ?« .

Un front commun d’associations et d’organisations s’organise pour intervenir dans cette bataille parlementaire et donner un large écho aux enjeux de la transition, dans un contexte de désastre sanitaire et économique étroitement lié à l’inaction climatique. L’occasion de mettre en lumière les mesures de justice sociale proposées par la CCC et les pistes de financement avancée. Attac y participera pour lutter contre cet avenir insoutenable que le gouvernement nous promet.

Article de Florence Lauzier dans Lignes d’attac d’avril 2021.

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Environnement Société

Avion et tourisme

Repenser le voyage pour en finir avec l’avion

Si le monde d’après doit être un monde avec un trafic aérien réduit, alors il va nous falloir repenser notre conception du voyage et des vacances. Finis les week-ends à Prague en vol low-cost ou la semaine à Bali pour décompresser. Or l’avion a pris une place de plus en plus hégémonique dans notre imaginaire : voyager, c’est partir loin et y aller vite, pour ne pas perdre de temps.
Faire se déplacer en avion et à bas coût de plus en plus de personnes constitue l’équation de la croissance du secteur touristique depuis 30 ans. L’essor de cette industrie va de pair avec celui de l’aérien: 58% des voyages internationaux ont été réalisés en avion en 2018, contre 46% en 2000, indique l’Organisation mondiale du tourisme. Qui sont ces passagers ?
En France, 30% de la population n’a jamais utilisé ce moyen de transport tandis que celles et ceux qui en ont les moyens le prennent de plus en plus souvent. C’est donc aux classes supérieures que revient la nécessité de modifier leur façon de voyager. Et si ce sont aussi ces mêmes personnes qui essayent le plus de réduire leur impact environnemental (lire l’engagement de façade des classes supérieures), les gestes du quotidien n’y suffiront pas. Pour réduire l’impact climatique du voyage, il n’y a qu’une seule solution : changer de moyen de transport et reconsidérer notre envie d’évasion.

Pour amorcer ce basculement, peut-être faut-il s’interroger sur ce qui motive ce désir ? « Notre relation au tourisme et la nécessité vitale de « partir » interrogent la qualité de notre vie quotidienne », note le sociologue Rodolphe Christin dans son Manuel de l’antitourisme. Serrer les dents toute l’année dans un quotidien désenchanté pour s’offrir trois semaines au soleil, est-ce là un horizon enthousiasmant ? Pour sortir de cette impasse, il distingue tourisme et voyage, afin de redonner du sens au second. D’un côté, le tourisme, plus proche du divertissement, tend vers une consommation du monde et n’exprime nullement le désir de rencontre de l’autre, tandis que le voyage conserve une dimension plus philosophique d’exploration de soi et de l’altérité. il livre quelques pistes : partir moins souvent mais plus longtemps afin d’éviter le syndrome de l’explorateur blasé, retrouver un rapport direct à la nature, privilégier la lenteur des déplacements…

Le slow tourisme devient une tendance, tandis que le flygskam (la honte de prendre l’avion) se répand, notamment parmi les jeunes. Cet été, la situation sanitaire a poussé de nombreux Français-es à repenser leurs escapades : au lieu de sauter dans un avion, beaucoup ont préféré les régions hexagonales plus proches. En ont-ils passé de mauvaises vacances pour autant ? Remettre en cause ses habitudes de déplacements, de logement, d’activités, peut-être est-ce déjà une manière de se mettre sur le chemin du voyage.

Article paru dans Lignes d’attac de janvier 2021.

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Économie

Le virus du libre-échange

Au début de la pandémie de Covid-19, il ne manquait aucun dirigeant politique pour promettre qu’à la mondialisation incontrôlée succéderait un processus de relocalisation des « activités stratégiques ». Quelques semaines plus tard, c’est à se demander si la « relocalisation » n’est déjà plus qu’une promesse enterrée.

Fin avril, la Commission européenne annonçait un nouvel accord de commerce et d’investissement avec le Mexique visant à faciliter l’importation de produits agricoles et d’énergies fossiles. En mai et juin, ses équipes négociaient avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie pour importer toujours plus de viande. Début juillet, la Commission annonçait avoir « terminé le nettoyage juridique » de l’accord avec le Mercosur afin que la ratification puisse débuter à l’automne. En août, c’est l’accord avec le Vietnam qui entrait en application.

Du côté de l’Élysée, Emmanuel Macron, alors qu’il avait promis de reprendre « sans filtre » les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, a écarté sans ménagement sa proposition de ne pas ratifier le CETA et de renégocier son contenu. Après avoir essayé de faire voter cet accord en procédure accélérée, et en catimini en plein été 2019, voilà qu’il fait tout ce qu’il peut pour éviter que le sujet ne revienne à l’ordre du jour ; il prolonge ainsi cette situation complètement extravagante où le CETA s’applique de façon provisoire depuis trois ans alors que le processus de ratification n’a toujours pas été mené à son terme, ni en France ni au sein de l’UE.

Et sur le Mercosur ? Devant la Convention citoyenne pour le climat, E. Macron a prétendu avoir « stoppé net » les négociations ; il n’en est pourtant rien. Paris n’a toujours pris aucune initiative pour bloquer cet accord. Le collectif Stop CETA-Mercosur vient ainsi d’appeler E. Macron « à faire à Bruxelles ce qu’il dit publiquement à Paris », à savoir « stopper net cet accord en construisant une minorité de blocage au sein du Conseil de l’UE ».

Alors que la pandémie de coronavirus révèle au grand jour les fragilités économiques, sociales et sanitaires engendrées par la mondialisation néolibérale et productiviste, à Bruxelles et Paris, on veut en sauver le principe, en insérant toujours plus d’entreprises, d’activités et d’emplois dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Il est temps de les arrêter.

Article de Maxime Combes dans Lignes d’attac d’octobre 2020.

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Économie Environnement

Relocalisation

Nos gouvernants ont dû se résoudre à stopper la croissance, suspendre les transports aériens et le commerce mondial, trouver des milliards par milliers, bouleverser temporairement les modes de vie. Dans les affaires humaines, quand on veut, on peut : cette leçon est apprise, nous ne l’oublierons pas. Le choc de la pandémie est un signal d’alarme qui indique à des millions d’habitant-e-s de la Terre la fin d’un monde, ce prétendu « nouveau monde » qui n’était que destruction sans limite de la planète pour assouvir une croissance infinie de la production, de la consommation et des profits.

Pourtant les projets des dirigeants sont clairs : par la stratégie du choc, il s’agit d’accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limites…

Les mouvements sociaux et l’altermondialisme travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les imposer par une mobilisation déterminée, des insurrections citoyennes et un nouveau rapport de forces. Une perspective pourrait les inspirer : la relocalisation solidaire et écologique. Tout le monde ou presque se dit maintenant favorable à une relocalisation de l’économie.

Mais la droite extrême veut un repli xénophobe derrière des frontières étanches. C’est oublier que les problèmes majeurs de notre époque – réchauffement climatique, inégalités, pandémies – nécessitent une coopération mondiale renforcée. Les néolibéraux, eux, disent vouloir relocaliser certains secteurs essentiels comme les masques ou les médicaments : mais ils en resteront à des mesures homéopathiques qui préserveront leur système mondialisé de domination.

Ni identitaire ni homéopathique, notre projet de relocalisation veut engager une transformation des rapports entre les humains et avec la nature pour passer d’une civilisation de la domination à une civilisation du soin. Il s’agit de répondre à la question cruciale de la période : comment couper le moteur de la machine infernale qui détruit la planète ?
Quelles activités voulons-nous délaisser, redémarrer, transformer ou inventer ? Quelles ressources pouvons-nous trouver pour que cette relocalisation soit la source d’un mieux-vivre pour toutes et tous ? Comment réorganiser nos activités productives et nos rapports politiques à l’échelle locale, nationale et internationale, pour faire prévaloir la solidarité et la vie ?

Extrait d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2020.

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Économie Politique

BlackRock et nos retraites

Dans un système de retraite par capitalisation, les salarié-e-s comptent sur l’argent qu’il-elle-s auront pu mettre individuellement de côté au cours de leur vie professionnelle – et dont la capacité à générer des revenus va dépendre uniquement de l’évolution des marchés boursiers. Cet argent est collecté par des acteurs (assurances, banques, fonds de pension…) qui les confient à des gestionnaires d’actifs qui eux s’occupent de les investir. On voit donc assez vite l’intérêt des gestionnaires d’actifs dans la réforme des retraites proposée par le gouvernement : les salarié-e-s qui pourront se le permettre vont se tourner vers des produits de retraite par capitalisation, qui sont in fine gérés par ces gestionnaires d’actifs.
BlackRock est l’un d’eux, il gère 7000 milliards de dollars (soit deux fois et demi le PIB de la France), dont les deux tiers proviennent des fonds de pension. Le groupe est représenté dans les conseils d’administration de plus de 1000 sociétés dans le monde, et il détient 2,3 % du CAC 40 dont il a empoché 1,65 milliard de dollars en dividendes en 2018.

Bien que BlackRock ne soit pas très implanté en France, où le fonds ne gère qu’un peu plus de 27 milliards d’euros, loin des 1 500 milliards d’Amundi, le premier gestionnaire d’actifs au monde a un rôle particulier dans cette réforme. BlackRock propose en effet ses conseils aux gouvernements sur leurs politiques économiques et financières, et est très écouté. Le groupe sait pour cela recruter parmi les personnes les plus influentes: Georges Osborne (ancien ministre des finances britannique) ou Friederich Merz (ancien candidat à la tête de la CDU en Allemagne) travaillent actuellement pour BlackRock.
En France, c’est Jean-Francois Cirelli, ancien conseiller économique de Jacques Chirac, qui dirige l’entreprise. Il a su remarquablement faire jouer ses réseaux puisque Larry Fink, PDG de BlackRock, a été reçu personnellement à l’Elysée en juin 2017 et en juillet 2019. Beaucoup plus que les autres gestionnaires d’actifs, BlackRock mène une politique de lobbying intense pour faire évoluer les législations dans des directions qui lui sont favorables.

Au niveau européen, BlackRock a œuvré pour la mise en place d’un plan d’épargne paneuropéen, et a obtenu gain de cause en 2019. En France, Jean-François Cirelli, qui avait déjà conseillé François Fillon lors de la réforme des retraites de 2013, fait actuellement partie du « Comité action publique 2022 » dont l’objectif est de réduire les dépenses publiques via des « transferts au secteur privé ». Il cherche notamment pour cela à « renforcer l’idée auprès des autorités publiques qu’il faut investir pour la retraite dans les marchés de capitaux ». BlackRock a également publié une note
« Loi Pacte: le bon plan Retraite » avec des recommandations visant à généraliser les plans d’épargne retraite.

Parmi les solutions proposées, on retrouve les incitations fiscales à investir dans des plans d’épargne retraite. Pour BlackRock, l’enjeu est double. D’abord, continuer à gagner en influence par son poids dans l’économie, et aussi réorienter un flux massif de capitaux (le budget des retraites en France représente plus de 300 milliards d’euros par an) vers la finance de marchés, et ainsi contribuer à alimenter la demande de titres boursiers, et la valeur qui va avec.

Article de Pierre Grimaud dans Lignes d’attac d’avril 2020.

Il faut également savoir que cette réforme va renforcer le séparatisme des hauts revenus :

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Politique

Bluewashing 3.0

Le Forum économique mondial de Davos capture l’ONU, et personne ne  s’en aperçoit. L’été dernier, l’Organisation des Nations unies (ONU) a conclu discrètement un vaste partenariat avec la plus grande organisation de lobbying au monde : le Forum économique mondial (WEF pour World Economic Forum). La société civile monte désormais au créneau contre cet accord qui entérine la primauté de l’économie sur la politique et dépouille l’0NU de son rôle de garante internationale du respect des droits humains.

Pour le 50ème anniversaire du WEF, Klaus Schwabi a offert à son bébé le plus beau cadeau qui soit. Un rêve de longue date devient réalité pour le fondateur du WEF : le 13 juin dernier, le WEF et l’ONU ont signé un « cadre de partenariat stratégique », qui vient miner encore la légitimité et l’autorité de l’instance internationale, déjà mise à mal par MM. Trump et consorts, et offre aux multinationales une influence
directe sur de nombreuses commissions et programmes.

Fait presque aussi scandaleux que ce putsch du secteur privé contre le multilatéralisme étatique, celui-ci a été orchestré à l’écart des regards
du public : aucun grand média n’a encore analysé le contenu et les conséquences de ce document qui, fait révélateur, n’est disponible que sur le site web du WEF… Les quatre pages du « protocole d’accord » semblent susciter un tel inconfort que le service de presse de l’ONU s’est contenté de publier une photo de la cérémonie de signature à New York.

En route vers une ONU de type « public-privé »…
Le quatrième pouvoir a ignoré ici un moment historique de la « corporate capture », entendez l’intrusion systématique d’acteurs économiques dans les institutions politiques, et ses conséquences toujours plus grotesques. Dans cette dangereuse redistribution des pouvoirs, le club de Davos joue depuis longtemps un rôle moteur. Avec sa « Global Redesign initiative », le WEF a déjà posé, il y a dix ans, la pierre angulaire de l’accord récemment signé.

Ce document de 600 (!) pages présentait un nouveau modèle de gouvernance basé sur des processus dits multipartites, ne se souciant guère d’une quelconque légitimation démocratique et garantissant aux entreprises un rôle déterminant, voire prépondérant. Le spectre d’une ONU de type «public-privé» semble désormais se matérialiser, pas à pas, par cet accord de coopération qui couvre l’ensemble des questions sociopolitiques actuelles, du changement climatique à la numérisation,
en passant par la santé et l’égalité hommes-femmes.

Public Eye critiquait déjà le « blanchiment d’image » des multinationales à travers les institutions internationales après l’annonce à Davos, évidemment- par l’ancien secrétaire général de l’0NU du « Pacte mondial ». Ce tigre de papier sert encore aujourd’hui de voile de pudeur pour les multinationales et a grandement entaché la crédibilité de l’ONU.

Extrait d’un article de Lignes d’attac de janvier 2020.