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Médias

Le contre-pouvoir qui défend les libertés

Où est donc cette presse qui n’a de cesse de se présenter comme le dernier rempart de la Liberté ? Au contraire, ce qui a marqué le discours des mass media depuis un an, c’est bien la surenchère permanente pour le confinement.
L’industrie médiatique s’est découvert une véritable passion d’auxiliaire de police dans cette crise. La stratégie de la peur ne cesse d’être alimentée par le combustible des mots terrifiants : « angoisse », « alarmant », « inquiétant », […]

Nous subissons le fonctionnement actuel des grands médias fondé sur le clivage entre les « gentils », promouvant le modèle libéral-libertaire globalisé, face aux « méchants » de tous bords (C’est le propre de la société du spectacle que d’écraser la différence entre le message et celui qui l’émet. Dans ce cas de figure, 100 % de ce que dit M. Obama est « bien » tandis que 100 % des propos de M. Trump est nécessairement « mal »).
Cette stratégie aura été portée au pinacle pendant la crise. Les pays qui confinent le plus sont les « gentils ». Un seul exemple avec la Nouvelle-Zélande. Le quotidien « de référence » de MM. Pigasse, Niel et Krétinsky titre le 14 octobre 2020 : « En campagne pour sa réélection, jacinda Ardern s’appuie sur sa bonne gestion de la crise sanitaire. » En fait, une des plus délirantes et tyranniques du monde, conduisant cette icône progressiste à transformer son pays en dictature policière (Comment le virus a percé la Forteresse Nouvelle-Zélande). La conséquence est de coincer la population dans une logique de confinements perpétuels. Cela n’a pas empêché Mme Ardern d’être célébrée et érigée en modèle par les grands médias.
[…]

La question centrale est : pourquoi ce parti pris des mass media pour le toujours plus de confinement ? Et pourquoi ces héros de la liberté ne remplissent-ils pas leur devoir en s’inquiétant au contraire, et en s’interrogeant en permanence sur l’anéantissement de libertés publiques ? Leurs titres sont éloquents. Un seul pour exemple ; « Il [Emmanuel Macron] attend quoi [pour reconfiner] », s’indigne Libération en une, le 30 mars 2021. « Monsieur le Président, quand allez-vous enfin réincarcérer ces Français irresponsables ?! », hurle d’une seule voix le chœur des journalistes.
Le dimanche 21 mars, à Annecy, la manifestation contre l’état d’urgence passe de quelques centaines à deux milliers de personnes. Il n’en faut pas plus pour faire débarquer la police de la pensée.
Deux jours plus tard, un article de l’hebdomadaire Marianne titre : « À Annecy, un parfum rouge-brun à la manifestation contre les règles sanitaires ». La démonstration du rédacteur, Thierry Vincent, est imparable : « le nom du collectif organisateur; “le grand rassemblement“, peut faire penser au « grand remplacement », la thèse popularisée par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus. » D’ailleurs Jacques Roura, du collectif organisateur « Gardons le sourire », a deux yeux, comme Hitler. […]

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de mai 2021.

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Consommation Société

Publicité écolo selon Séguéla

« Nous ne pouvons nous développer qu’en société de surconsommation. Ce superflu est le nécessaire du système. Sans surchauffe la machine se grippe », n’a cessé de répéter Jacques Seguéla tout au long de sa carrière (L’argent n’a pas d’idées, seules les idées font de l’argent). La publicité, « notre drogue quotidienne » selon ses propres termes, est un « moteur de l’économie », un « soldat » de la croissance : celle-ci ne peut se perpétuer que par « le culte de l’envie », par l’entretien d’une frustration permanente.

La consommation insatiable, indispensable à l’écoulement des marchandises produites en masse, exige « un grand lessivage de la conscience collective ». La pub, cette « industrie à fabriquer de l’imaginaire à la chaînes », est là pour ça. Elle nous traque de la rue jusqu’à l’intimité du foyer, de la naissance à la mort, pour faire des firmes « les nouveaux missionnaires » et imposer partout des styles de vie standardisés, des besoins industrialisés. Elle agresse en permanence pour arriver à ses fins : une affiche a pour but « de laisser des traces. Elle n’a pas le temps de séduire, elle doit violer », fanfaronne Jacques Seguéla. Elle « doit être un coup de poing visuel », abonde Marcel Bleustein-Blanchet, fondateur de Publicis, tout comme un spot radiophonique est « un coup de poing auditif » : c’est ainsi que les slogans s’impriment dans les mémoires, que les marques s’arriment définitivement à nos esprits (La rage de convaincre).

La cible – le consommateur – ne doit pas échapper à ce matraquage. « L’objectif est de transformer un individu en automate, un citoyen en consommateur jamais complétement gavé : il faut toujours lui donner l’envie d’un nouveau produit à avaler », décrit un ancien patron de Havas (Le marketing de l’apocalypse).
Ce totalitarisme marchand, le mégalo Seguéla le revendique et s’en félicite : « La publicité en un demi-siècle a tout envahi, nos télés et nos journaux, nos rues et nos routes, nos stades et nos théâtres. Désormais pas un pas sans pub. Maître d’école de nos enfants, ils passent huit
cents heures face à leur professeur et mille devant leur petit écran, fascinés par nos spots, elle est aussi maître à vivre.
Comme il est des maîtres à penser. Elle influence nos comportements […], elle crée les modes de vie avec une telle force de persuasion qu’elle nous modèle sans le vouloir, sans le savoir. Désormais, on peut la craindre ou la mépriser, qu’importe, elle s’est imposée, clef du système
de consommation, indispensable à toute survie économique » (Pub story : l’histoire mondiale de la publicité).

En ces temps d’angoisse collective où des gouvernements décrètent l’état d’urgence écologique à travers le monde, les publicitaires n’ont aucunement l’intention de renoncer à leur pouvoir. Ils se veulent au contraire « en première ligne » pour reformater les styles de vie et « accompagner l’évolution naissante des mentalités et des comportements », comme l’enseigne une prof en marketing d’une école de commerce . L’époque est à l’écologie ? Leur « grand lessivage de la conscience collective » lavera les cerveaux encore plus vert.

Concluons avec une invitation d’un auteur clairvoyant faite en… 1935 : « Dès maintenant, cependant, une révolution est au pouvoir de chacun : la prise de conscience de l’oppression publicitaire et la résistance active à ses suggestions. » (Bernard Charbonneau, La publicité)

Extrait d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’avril 2021.

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Société

Bobos décroissants

« Bourgeois bohèmes », « nantis », « repus », « contemplatifs »… Les quolibets renvoyant les objecteurs de croissance à leur prétendue origine sociologique ne manquent pas. Les enquêtes sérieuses sur le sujet, elles, ne sont pas légion.
Parfaitement démagogique et superficielle, cette approche culpabilisante parvient, hélas, à exclure, à diviser et, pire, à faire taire les partisans de la décroissance qui, comme dans tous les mouvements de pensée, sont évidemment très différents les uns des autres.
C’est du moins ce que l’on peut constater quand, sur quelques années riches de rencontres, l’on se frotte réellement aux adeptes du « vivre mieux avec moins ».

Il suffit de lire le livre Vivre la simplicité volontaire pour constater que les parcours racontés sont tout sauf monolithiques. Il suffit d’aller aux différents rendez-vous militants pour constater que nous ne naviguons pas franchement en eaux privilégiées. Comme partout, il y a un peu de tout, et c’est tant mieux.
[…] Le seul point commun de ces témoignages, non, ce n’était pas l’origine des personnes, mais plutôt l’expression d’un refus.
Refus de contribuer à un système croissanciste jugé complètement fou.
Refus de s’adapter au progrès qui innove.
Refus de participer au jeu d’une carrière aveugle et mortifère.
Refus d’embrasser bêtement la modernité.
Refus de parvenir, quand cela aurait été possible.
Refus d’encourager le gaspillage général.
Refus de consommer sans raison.
Refus de vivre au détriment des autres…
Alors évidemment, cela peut faire rire les plumes parisiennes, du haut de leur piédestal, de voir un jeune Berrichon pédaler pour faire tourner sa machine à laver. Cela peut faire rire un Luc Ferry, de voir un couple vivre douze ans en caravane avant de pouvoir arracher aux propriétaires terriens un petit bout de forêt landaise pour y vivre sobrement. Cela peut faire rire un Laurent Joffrin, de voir un ingénieur préférer devenir maraîcher.
« Eh oh, tous ces bourgeois, là, qui ne vivent pas comme nous ! » « Tous ces nantis qui préfèrent vivre avec 600 euros par mois plutôt que les 4 000 que je gagne en faisant quelques apparitions éditorialisantes dans les grands médias ! » « Mais faites-les taire, ces parvenus qui ont quitté une vie bien confortable ! » « Ne vous y trompez pas, ce sont des bourgeois ! »
Mais de qui se moquent-ils, finalement, tous ces penseurs du dimanche en attaquant les objecteurs de croissance sur le front de la prétendue opulence matérielle ?
Pourquoi utilisent-ils, de manière tout à fait indécente, l’arme du « pauvre qui ne choisit rien, lui » ? Parce qu’en réalité, leur discours est désespérément creux. Inconséquent. Parce qu’en réalité, voir des êtres humains suivre d’autres chemins que le leur les insupporte, les renvoie à leur propre indécence. L’attaque et l’insulte sont leurs seules armes face à la réalité crue d’un système qui s’effondre. Un système dont ils ont profité et dont ils profiteront jusqu’au bout. Un système qui continue à les abreuver en assoiffant tout le reste de la planète. Un système qui a réellement contribué à briser des modes de vie qui permettaient aux plus pauvres de s’en sortir dignement. Un système dont ils devront, un jour, rêvons-le, assumer les conséquences…

Qu’y a-t-il de commun entre notre cher Serge, aujourd’hui disparu, qui a trimé toute sa vie de typographe, choisi de faire pousser ses légumes et de se déplacer à vélo, et Leonardo DiCaprio qui se fait toujours plus de fric en faisant des pubs pour une bagnole électrique ?
Ces attaques sur l`origine sociale des objecteurs de croissance m’ont souvent suffoquée. J’ai fini par comprendre qu’elles relevaient d’une mauvaise foi affligeante. Il vaut mieux en rire qu’en pleurer car au fond, si la simplicité volontaire nous permet d’avancer dans la vie sans souffrir de dissonances cognitives au quotidien, c’est toujours ça de gagné pour la suite de la lutte à mener.

Catherine Thumann dans le journal La Décroissance de mars 2021.

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Société

La vie

De là, justement, le gigantesque impensé de cette crise : que risquons-nous, individuellement et collectivement, à ravaler l’homme à la vie et à ériger celle-ci en valeur suprême ?
Voilà ce que notre gauche enfermée dans sa logique hygiéniste ne voit plus.
Ma définition de ce qu’être un homme vivant veut dire me paraît, elle, authentiquement de gauche, au sens des Lumières, car elle consiste à rappeler une vérité élémentaire : vivre humainement ne revient pas à vivre tout court.
En d’autres termes, et contre ce nouveau culte de la « vie nue » (Walter Benjamin), la vie au sens biologique ne saurait être le souverain bien, car elle est l’alpha, pas l’oméga. Et pour sauvegarder l’oméga, il faut toujours étre prêt à engager l’alpha ! Cela s’appelle le tragique de la condition humaine.

Vu l’extraordinaire magnitude de la crise qui s’annonce et l’effarante désinvolture avec laquelle nous sommes en train de briser un monde que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir réparer, j’inviterais donc nos amis de gauche qui trouvent la transcendance ringarde à méditer la chose suivante : la vie est certes un bien infiniment précieux, mais si elle était le premier d’entre eux, nous n’aurions eu ni Appel du 18-Juin, ni résistants prêts à prendre les armes, ni dissidents sous le communisme, ni Dr Li à Wuhan pour nous alerter sur la gravité de la pandémie, ni médecins dépenaillés sous le Covid-19 pour nous sauver la vie… Ni générations entières de sacrifiés sur des barricades au nom d’une certaine idée de l’homme. Vous et moi ne serions même pas là pour en parler ! La vie est l’alpha, pas l’oméga.

Qu’on y songe encore : sous l’Occupation, il y avait d’un côté ceux qui étaient prêts à tout pour préserver ou améliorer leur vie (les masses apeurées et les collabos). De l’autre, ceux qui étaient également prêts à tout, mais pour faire valoir que la vie n’est précisément pas tout, qu’il existe des principes supérieurs au principe de survie, comme lai liberté, la dignité, le courage ou l’honneur. On les appelait des résistants.
« Un homme, ça s’empêche » disait Camus. Un homme, ça résiste à l’impérialisme dévorant du vivre et à ses diktats et ça comprend que la disponibilité au sacrifice est le prix à payer pour qu’une vie soit vraiment humaine, ni insignifiante ni bestiale. Un homme de la génération de jean-Pierre
Chevènement le comprenait encore, qui a donné à son dernier livre ce titre d’une fulgurante justesse : Seul l’homme prêt à risquer sa vie la sauvera. Si la vie est tout, elle n’est plus rien : elle sombre dans l’inconsistance et, fatalement, dans la barbarie.
Ériger la vie en souverain bien n’est pas anodin. Il faut même avoir tout oublier des leçons de l’histoire pour en arriver là et nous ferions bien d’y prendre garde car les critères qui président aujourd’hui à nos décisions feront date bien au-delà de la situation d’urgence.

Extrait d’un entretien de la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine dans le journal La Décroissance de février 2021.

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Société

Pleins pouvoirs

Il faut aussi que chacun se comporte comme tout le monde, se conforme aux normes sanitaires et au récit commun, sauf à porter la responsabilité de la catastrophe.

Le pangolin de Chine fut le premier bouc émissaire, suspect idéal de la transmission du virus entre la chauve-souris et l’homme. N’importe les anomalies de cette explication pseudo scientifique et garantie « sans fausse nouvelle » par les certificateurs de faits médiatiques. Par contagion, les sceptiques menacent la santé publique et la cohésion sociale.

Une historienne « spécialiste du complotisme » accuse les discours « conspirationnistes » et « la défiance envers la parole d’autorité (dont la parole scientifique) » d’entraver l’efficacité des gouvernants. Un  ministre de la Santé déclare : « En période de crise, que ce soit une crise épidémique ou d’une autre nature, ce genre de diffusion de fausses informations, c’est presque de la haute trahison ». C’est que les traîtres n’empoisonnent pas que les esprits, mais aussi les puits, les corps, etc. Aussi, contre les réfractaires au vaccin, un technologiste Vert candidat à l’élection présidentielle en appelle déjà à la contrainte.

Virus de la contrainte

Tout en intensifiant les tendances de fond de la société industrielle – numérisation, virtualisation, remplacement des humains par la Machine -, la crise renforce les moyens et l’acceptation de la contrainte. Elle ouvre des fenêtres d’opportunité pour fortifier le perpétuel fait accompli technologique, accélérer la rationalisation et le pilotage centralisé au nom de l’efficacité. Enedis se félicite du soutien du virus, « meilleur allié de Linky », son mouchard à domicile qui permet les opérations à distance, sans contact, et qui sait aussi si vous avez enfreint le confinement pour rejoindre votre résidence secondaire.

La pandémie est l’accélérateur du techno-totalitarisme : réclusion générale à domicile ; drones de surveillance en Chine et dans la campagne picarde ; géolocalisation et contrôle vidéo à Singapour ; analyse des données et des conversations par l’intelligence artificielle en Israël ; détection des « messages néfastes » sur les réseaux sociaux ; espionnage numérique des mis en quarantaine en Corée du Sud et à Taiwan ; applis de traque des cas contacts par smartphone ; autorisations de sortie délivrées par SMS en Grèce.

Pleins pouvoirs

La « crise sanitaire » suscite la biodictature, suggérée et/ou imposée par les biocrates, mais également réclamée par une grande part du peuple. Comme dans l’ancienne Rome en cas d’extrémité : les pleins pouvoirs pour six mois au dictateur désigné par les consuls, après approbation du Sénat. D’où ce frêle appel du président de la Commission nationale des droits de l’homme : « En temps de paix, la République n’a jamais connu une telle restriction des libertés. […]
L’état d’urgence distille une forme de poison démocratique, dangereux pour ceux qui le reçoivent comme pour ceux qui le donnent. Il laisse des traces. On n’en sort jamais comme on y est entré. »

La Machine – ou plutôt ses machinistes – saisit l’occasion pour nous réduire à l’état de machins numériques. La « machinerie générale » (Marx), la Smart planet (IBM), étend ses circuits à l’échelle planétaire. Les mauvais Terriens, qui compromettent l’organisation scientifique de la survie, deviennent le nouvel ennemi. Il faut entendre ce cri de guerre du président de la technocratie saint-simonienne, devant les « acteurs de la French tech » (sic), contre les « Amish », opposants à la 5G. C’est-à-dire rétifs à l’essor de la Machine à gouverner. À la contrainte automatisée.

La Crise et ses multiples avatars intensifient la lutte idéologique entre le parti technologiste et le parti écologiste (rien à voir avec EELV). Les technologistes représentent l’alliance de l’avoir, du savoir et du pouvoir : la technocratie. Ce qu’ils disqualifient sous les termes de « complotistes », de « populistes », c’est d’une part le raz-de-marée d’enquêtes et d’analyses « dissidentes », et tout d’abord « écologistes », et d’autre part, le peuple en mouvement en ce moment de crise (jugement, examen, décision, suivant le grec krisis) et de vérité.
Après des décennies de ravages industriels, d’effets pervers, d’externalités négatives, de balance coûts-bénéfices, d’accidents technologiques et de maladies de civilisation, ce peuple s’affranchit idéologiquement (via les « réseaux sociaux », hélas) et menace la technocratie de sécession.

Extrait d’un article de piecesetmaindoeuvre.com/ dans le journal La Décroissance de décembre 2020.

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Politique Société

Un régime de plus en plus autoritaire

Nous basculons vers un régime de plus en plus autoritaire. Quand chacun de nous s’adapte à des contraintes aussi lourdes que celles qui nous sont imposées aujourd’hui au nom de la santé, nous nous habituons progressivement à ce que nos libertés se dissolvent. C’est un mouvement qui me semble très dangereux, contre lequel toute personne attachée à la défense des libertés doit s’interroger sinon résister.
[…]
il y a un prétexte, qui est tout à fait incontestable – personne ne peut nier qu’il y a eu des actes de terrorisme, personne ne contestera qu’il y a depuis mars 2020 une situation sanitaire particulièrement préoccupante sinon dégradée sur le territoire français. Mais cela ne justifie pas nécessairement d’y répondre par des mesures coercitives. Or, depuis trente ans, les pouvoirs publics nationaux répondent à toute difficulté sociétale par un empilement de mesures sécuritaires.
Quand on ne sait pas quoi faire, on choisit la réponse la plus facile, de court terme, et… on adopte une loi, dans l’urgence : on prend une loi contre le terrorisme – comme si les terroristes allaient être terrorisés par la volonté du législateur ! -, une loi contre l’épidémie, ce qui est une folie pure : ce n’est pas par une « stratégie » de ligne Maginot et par des amendes qu’on va utilement combattre un virus.

Adopter une loi, ça permet de donner l’impression d’être actif. […] En réalité, toutes ces mesures n’ont ni permis de lutter efficacement contre le terrorisme, ni de limiter la propagation du virus de manière équilibrée par rapport aux atteintes aux libertés fondamentales.
[…] tout le monde a accepté d’être confiné pendant 55 jours au printemps 2020, sans même se poser la question de savoir si ce confinement n’était pas disproportionné par rapport aux enjeux de santé publique, avec quand même cette donnée problématique en période de pandémie qui est qu’un pays de 67 millions d’habitants dispose de 6 000 lits de réanimation…

Aujourd’hui, la situation perdure. On a des ministres qui nous disent quels sont les produits « essentiels » ou non à notre vie courante et qui décident, au nom de la santé publique, comment la vie quotidienne de tout un peuple doit être organisée. Sans que jamais l’efficacité de ces mesures ne soit évaluée, sans qu’aucun bilan ne soit tiré. Sans que l’on prenne en compte les conséquences du confinement sur nos libertés, sur les commerçants, sur notre droit à une vie familiale normale, sur notre psychisme même.

Je suis un spécialiste de l’état d’urgence sécuritaire, de la loi du 3 avril 1955, et je peux vous garantir qu’aucune des mesures qui ont été prises à ce titre n’a permis la prévention d’un seul acte terroriste. Aucune. Et malgré cela la loi de 1955 a servi de modèle à la loi du 23 mars 2020 qui a permis le confinement de toute la population, c’est-à-dire 67 millions d’assignations à domicile 23h/24. La sécurité renforcée mine nos libertés individuelles sans nous apporter ce au nom de quoi elle a été instituée.

[…] La cause n’est pas traitée. On essaie de colmater des fuites, avec des sparadraps qui ne tiennent pas. Bien sûr, il y a eu un effet de surprise en mars 2020. L’hôpital public ne pouvait pas être prêt, il a été débordé, du fait même des politiques publiques qui sont menées au niveau national. Le mantra depuis des décennies, c’est de supprimer des lits pour faire des économies.
L’hôpital a été envisagé comme une entreprise, et le patient comme un client. Évidemment, on fait des économies à l’instant « t » en supprimant des lits, mais en temps de pandémie, on manque de places et on se rend compte que ces politiques néolibérales coûtent infiniment plus cher à long terme. Après la première vague de coronavirus, plutôt que de multiplier les lois d’urgence sanitaire, l’exécutif aurait dû, toutes affaires cessantes, améliorer la situation de l’hôpital public.

Extraits d’un entretien avec Paul Cassia dans le journal La Décroissance de décembre 2020.

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Société

Numérisation-atomisation de la société

On entend depuis une quinzaine d’années ce grand mantra de la « transformation digitale » des entreprises, selon lequel il faudrait tendre de plus en plus vers une numérisation de tous les secteurs du travail, comme si c’était de l’ordre de l’évidence, d`une doxa qui s’impose sans contradiction. Tous les investissements qui ont été faits dans la transformation numérique avaient pour but l’hyper-rationalisation de la production. Le modèle, c’est celui d’une hyper-optimisation des modes de travail comme à Amazon, où tout est numérisé, où certains employés sont réduits à des robots de chair et de sang, tracés, qui reçoivent des signaux pour aller à tel endroit à des cadences infernales.

Mais il y aura un avant et un après le confinement : la numérisation de tous les postes de travail s’est brutalement accélérée, et vu la crise économique que nous connaissons déjà et que nous allons connaître au cours de la décennie, il faut s’attendre à une réduction croissante des coûts, notamment par le télétravail, par la suppression de postes et de locaux, la pression croissante sur les employés qui devront être de plus en plus réactifs, multitâches.

Le travail est déjà vécu comme une souffrance physique et psychique par beaucoup de gens. Ce mouvement ne va faire qu’accélérer les logiques néolibérales qui sont à l’œuvre depuis une quarantaine d`années, qui ont entraîné une compétition accrue entre les êtres et l’ultra-responsabilisation individuelle, le fait de s’en remettre de plus en plus à soi-même sans pouvoir compter sur des dispositifs de solidarité. On risque d’aller vers un isolement collectif croissant.

C’est pourquoi face à cette accélération, face à la sidération que produit ce choc du numérique, ce franchissement de seuil, d’immenses questions se posent : il nous faut réinventer les modes de vie, les modalités du travail, les rapports collectifs, sortir de ce modèle hyper-productiviste où chacun est dépossédé de lui-même et de plus en plus rivé à un écran. C’est un enjeu de reprise en main de nos existences qui nous regarde tous.

En dehors de la dimension professionnelle, dans la sphère personnelle, il y a aussi eu une accélération de l’emprise numérique. Chacun est pris dans un flux croissant d’information, l’addiction s’est développée, nous avons de plus en plus affaire exclusivement aux écrans pour une quantité de choses et même dans nos contacts avec les autres.
Cela se caractérise notamment par l’explosion des réseaux sociaux, ces plateformes d’exposition de soi, où ça ne fait que parler et commenter, en étant dans la grande illusion qu’on fait office de politique en exprimant toute la journée des discours qui ne produisent rien hormis une vaine satisfaction de soi. Comme si la politisation de nos existences, c’était d’être dans l’énonciation continue…

Extrait d’un entretien avec Éric Sadin dans le journal La Décroissance de novembre 2020.

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Politique Société

Séparatisme

Or il y a belle lurette que le capitalisme a perdu toute capacité de contrôler sa pente démesurée à l’accumulation du profit. Il lui faut sans cesse trouver de nouveaux marchés pour de nouveaux produits pour de nouveaux consommateurs, pour de nouveaux investissements générateurs de nouveaux profits, sans règle et sans limite, et les politiques mises en œuvre, du moins dans les démocraties parlementaires, ont de plus en plus de mal à masquer, derrière l’écran du débat rituel entre « représentants du peuple », la dictature toujours plus pesante des intérêts de la Finance, du Commerce et de l’Industrie, à la fois opposés et conjugués dans le culte monothéiste de l’Argent-Dieu.

Dans ces conditions, les velléités de secouer le joug du Capital se font partout plus vives et plus violentes et les gouvernements des pays « démocratiques » essaient de contenir ces sursauts toujours dangereux, par tous les moyens.
D’abord par la répression brutale et meurtrière, au nom de la loi et de l’ordre républicains. Ensuite par la propagande visant à discréditer toute opposition, en la qualifiant de « séparatiste ». Le procédé est vieux comme la lutte des classes, avec des variantes selon les époques : après les journées de juin 1848 ou la Commune de Paris en 1870, la bourgeoisie française se félicitait de pouvoir expédier aux colonies, par bateaux entiers, les révoltés de la misère, leurs familles et tous les mal-pensants qui avaient le mauvais goût de s’insurger contre la tyrannie de l’argent.

Aujourd’hui, on n’a plus de colonies pour y déporter les gens. Ça complique un peu les choses. Seuls les milliardaires trouvent des paradis fiscaux pour les accueillir. S’installer à l’étranger, quand on est riche, cela ne s’appelle pas « séparatisme », mais « optimisation fiscale » ! Les pauvres, personne n’en veut nulle part, même pas à Lesbos ou à Lampedusa ! C’est comme pour la quadrature du cercle, on ne voit pas l’ombre d’un commencement de solution… ou plutôt si, on commence à en entrevoir une, par le biais inattendu de la révolution écologique, la vraie, pas celle, risible, des petits-bourgeois d’EELV.

La vraie révolution sera(it) que tous les « séparatistes » cessent de faire république commune au bénéfice du Capital, parce qu’il n’y a plus aucun moyen de se faire rendre justice ni de faire entendre raison, dans un débat parlementaire totalement perverti, à ceux que le capitalisme a attachés à son service et qui tiennent l’État. Mais il faut qu’il soit bien clair alors, que les « séparatistes » sont ceux qui ont confisqué la République et en ont fait leur jardin privé, et non pas ceux qui en ont été exclus et dont ils aimeraient se débarrasser.

Dernière partie d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2020.

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Société

Égalité versus verticalité

À certains égards on pourrait dire que oui, c’est vrai, il n’y a plus ni droite ni gauche sur l’axe transversal du positionnement politique. Cet axe était un témoin, apparemment périmé, des luttes du passé. Il faisait partie d’un patrimoine que nous avaient légué le siècle des Lumières et plus particulièrement la Révolution de 1789. Il était le vestige d’une époque où l’idéal républicain se caractérisait – entre autres valeurs – par l’aspiration à l’égalité de tous devant la Loi.

Et assurément, c’était bien la un concept révolutionnaire, éminemment subversif, de penser qu’un portefaix ou un palefrenier pouvait avoir politiquement la même taille qu’un grand bourgeois ou un aristocrate. Mais justement, cette égalité-là n’intéresse plus nos classes moyennes, surtout pas les petits-bourgeois.
L’intégration de ces derniers au fonctionnement de la machinerie capitaliste mondiale a eu pour effet de redresser l’axe de la distinction sociale qui d’horizontal, est redevenu vertical, comme sous l’Ancien Régime, comme dans toutes les sociétés inégalitaires qui ont précédé ou suivi l’invention de la démocratie moderne et ou les individus et les groupes se distinguent en supérieurs et en inférieurs selon la quantité de capitaux qu’ils peuvent s’approprier.

Être à gauche ou à droite d’un autre, ça n’a plus grand sens. Ce qui importe, c’est d’être au-dessus ou au-dessous, dominant ou dominé. Même si ces différences verticales doivent elles-mêmes être relativisées (on est toujours le dominé d’un plus dominant et inversement), elles sont toujours opératoires et décisives, tandis que les différences positionnelles latérales (un peu plus à droite, un peu plus à gauche) sont devenues équivoques et dépourvues d’utilité (sauf s’il s’agit de brouiller les cartes).

C’est là qu’est la clé principale de la compréhension des péripéties politiques de notre époque. Lorsqu’on essaie d’analyser les événements de l’actualité en leur appliquant la grille de lecture traditionnelle, comme font souvent les médias à l’affût des signes de « droitisation » et de « gauchisation », on ne peut que tomber dans une forme paresseuse et mensongère de discours qui occulte derrière son verbiage sur le « consensus », le « rassemblement » et « le partage », le sentiment que le mot « égalité » n’est plus de mise au fronton de nos mairies, parce que l’égalité a cessé d’être une valeur cardinale pour la majorité des citoyens et qu’ils lui préfèrent la hiérarchisation.

La moyennisation des sociétés capitalistes a stratifié l’espace social, par le biais du salariat, de l’éducation, du crédit, etc., et l’a peuplé de légions de gens qui ne rêvent que d’accéder à des positions supérieures à celles qu’ils occupent en empêchant ceux du dessous de les rejoindre. La sociologie de la domination et de la distinction a abondamment décrit tout cela, on ne peut qu’y renvoyer.

Mais il faut en tirer les conséquences logiques, dont la principale est celle-ci : il est vain de croire que le désir d’égalité est encore aujourd’hui un ressort pour mobiliser les masses. L’égalité peut à la rigueur engendrer une revendication intermédiaire, tactique ou provisoire, comme une étape sur la voie du dépassement, mais pas comme une fin en soi. Les gens se perçoivent (et sont incités à se percevoir) comme des concurrents irréconciliables. Ils ne veulent surtout pas être traités comme des égaux par essence. Ils ne s’en accommodent que faute de mieux, mais ils préfèrent être au-dessus, dominer, commander, être des « chef(fe)s » et des « premiers de cordée ». D’où la prolifération des classements de toutes sortes, des « tops », des « best » et des « hit-parades » dans tous les domaines, établis sur le critère de la mesure du capital spécifique (matériel et/ou symbolique) amassé dans un champ donné.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2020.

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Économie Environnement Société

Plein emploi et croissance économique

Viser le plein emploi par un surcroît de croissance économique : voilà un mythe tant usé que l’on en vient à de se demander ce qui, de la paresse intellectuelle ou de l’hypocrisie, lui permet de subsister encore. Car la croissance – et ce d’autant plus lorsqu’on la dope à l’innovation – n’est pas qu’un pur phénomène quantitatif : dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois moteurs et produits de celle-ci, une telle stratégie productiviste tend à moyen terme à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessite, pour compenser, de faire croître parallèlement les volumes de production et de consommation à des niveaux toujours plus insoutenables. Si le bilan en matière d’emploi est incertain, le désastre social et écologique est assuré.

Les solutions au problème du chômage de masse sont donc évidemment à chercher ailleurs que dans des politiques de croissance indifférenciée.
Tout d’abord, si la sortie de la crise écologique et sociale requiert une réduction globale des niveaux de production et de consommation, la transition de modèle qu’elle implique nécessite, de façon sélective, la croissance au moins temporaire de certains secteurs spécifiques.
Les énergies renouvelables (qui représentent actuellement moins de 14 % de la consommation finale d’énergie en France) et l’efficacité énergétique (notamment l’isolation des bâtiments) en sont des exemples évidents, car la sobriété, qui doit demeurer le levier d’action prioritaire, ne suffira probablement pas : même à supposer une évolution radicale des modes de vie, une fraction non négligeable de notre demande énergétique est contrainte à moyen terme par l’inertie des infrastructures, des choix technologiques et des agencements territoriaux actuels.

De même, nombre d`emplois locaux sont à créer dans la transition vers une agriculture paysanne biologique, favorisant les pratiques permacoles, davantage intensives en travail, mais beaucoup moins en ressources et capital. La relocalisation de productions essentielles, l’amélioration des filières de recyclage, le redéploiement des activités de réparation, l’amélioration qualitative de la production par le développement de normes et standards industriels imposant des critères ambitieux de soutenabilité environnementale, de durabilité et de réparabilité, ou encore la reconfiguration des espaces urbains et des infrastructures de transport afin de remplacer massivement l’automobile par l’articulation entre mobilités actives (marche, vélo…) et transports en commun, sont autant de tâches urgentes et essentielles qui nécessiteront du travail.

L’économie sociale et solidaire offre par ailleurs des pistes prometteuses, comme le montre par exemple le projet Territoires zéro chômeur de longue durée. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la production, mais aussi d’en changer la nature. Or cette vaste réorientation des activités productives requiert une certaine flexibilité économique, afin de permettre la reconversion de l’appareil productif, ainsi que de la main d’œuvre.

Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être envisagée sans garantir en premier lieu la sécurité et la sérénité économique des personnes, c’est-à-dire leur assurer inconditionnellement les ressources nécessaires et suffisantes à une vie décente. En d’autres termes, il convient de substituer à la protection de l’emploi – exigence chère aux syndicats mais qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens – celle des personnes.
Cette garantie, qui suppose une désindexation – au moins partielle – du revenu par rapport au travail, pourrait par exemple prendre la forme d`une dotation inconditionnelle d’autonomie, attribuée à chaque individu, dont une partie pourrait être versée en monnaie locale et/ou en gratuités à travers l’accès à des droits de tirage et des services (par exemple énergie, eau, logement, transport, santé, service funéraire…).

Début d’une intervention de François Briens dans le journal La Décroissance de juillet 2020.