Catégories
L'énergie en France

OMS, AIEA : le nucléaire n’est pas dangereux

Le premier directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 1948), Brock Chisholm – général de l’armée canadienne, psychiatre de formation, apologiste de la politique de la terreur atomique et fervent défenseur du développement de l’industrie nucléaire -, va engager l’organisation dans le déni des effets des rayons, dans une stratégie d’acceptation mondiale du nucléaire. Son premier grand rapport sur la question résume l’acceptation du nucléaire à un problème de « santé mentale » de la population et fournit une aide « scientifique » aux dirigeants pour gouverner l’ère atomique. Dans cette approche « psychiatrique » de la radioactivité, l’OMS négligera d’examiner les conséquences physiques des radiations (que ce soit à Hiroshima-Nagasaki, dans les retombées des essais atomiques ou dans ses usages médicaux).

 

En 1950, dénuée de moyens suffisants pour traiter la question, l’OMS se décharge de sa responsabilité scientifique et décide de sous-traiter la radioprotection à la CIPR. Elle signe par ailleurs en 1959 un accord de coopération avec le plus grand lobby mondial du nucléaire : l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) dont la feuille de route est d’ « encourager et faciliter, dans le monde entier, le développement et l’utilisation pratique de l’énergie atomique à des fins pacifiques ». L’OMS s’engage alors à ne publier aucun rapport en matière de conséquences sanitaires du nucléaire sans l’accord de l’AIEA.

Quant au Comité scientifique des Nations unies sur les effets des rayonnements ionisants (UNS-CEAR, 1955), il est lui aussi inextricablement lié à la CIPR. Les principaux acteurs de ces deux institutions cumulent en effet les fonctions de délégation à l’UNSCEAR et d’appartenance à la CIPR. La confusion hiérarchique est à son comble : le premier « dit la science », trie les publications scientifiques et a le pouvoir de dire ce qu’il y a à savoir ; le second calibre ses recommandations et leur principe d’application sur cette « science ». Ceux-ci sont ensuite retranscrits pieusement par les États dans leurs législations. L’utilisation arbitraire de seuils de toxicité par les industriels permet ainsi d’imposer des normes et de construire une image « positive » montrant qu’il est possible de vivre en territoire contaminé […]

 

[…] l’explosion des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki fut l’événement fondateur pour construire le modèle de référence – toujours d’actualité bien que produit avant la découverte de l’ADN en 1953 ! – de l`étude des radiations par la CIPR. C’est bien en septembre 1945, après l’explosion des deux bombes, que trois équipes américaines « étudièrent » les survivants aux bombardements pour identifier le nombre de cancers radio-induits, en fonction des niveaux d’exposition subis. Ne prenant en considération que les cancers issus d’irradiation externe, ces travaux sont parfaits pour imposer le concept de « dose tolérable ». Car la radioactivité émise par une bombe atomique – et ses effets sanitaires – n’a rien a voir avec celle d’une centrale nucléaire ou d’une catastrophe industrielle comme Tchernobyl.
Une bombe produit principalement des manifestations immédiates, en lien avec une irradiation externe intense mais limitée, les radioéléments produits se désintégrant rapidement. À l’inverse, les retombées radioactives consécutives a un accident nucléaire contaminent durablement les populations et les territoires du fait de l’absorption de radioéléments à vie longue. Cette contamination interne produit des effets diffus et pour beaucoup différés dans le temps, rendant difficile leur reconnaissance comme conséquence de l’irradiation.

 

Pas étonnant dès lors que le bilan « officiel » de l’ONU sur les conséquences sanitaires de la catastrophe de Tchernobyl dissimule la majeure partie du désastre. Ce bilan « définitif », établi par une commission sous la houlette de l’AIEA, de l’OMS, de l’UNSCEAR et de la CIPR dans le but de « tourner la page de la catastrophe » à l’occasion du vingtième anniversaire, retient : deux morts dans l’explosion, vingt-huit peu après du fait du syndrome d’irradiation aiguë, et dix-neuf entre 1986 et 2004. Soit, en tout et pour tout, 49 décès. Un calcul, issu des élucubrations théoriques du modèle Hiroshima-Nagasaki : celui de 4 O00 décès au maximum à long terme. Une arrogance hallucinante enfin : le rapport – position officielle de ces institutions – soutient que la séquelle sanitaire la plus lourde de la catastrophe est liée à la « peur des radiations » et ses conséquences psychosomatiques… alors même que les conséquences sanitaires touchent principalement des enfants en bas âge !

Extraits d’un article d’Arthur Guerber dans le journal La Décroissance de décembre 2022.

Catégories
Société

McKinsey et les opioïdes

J’aurais aimé croire que le rôle que McKinsey a joué aux États-Unis dans l’affaire des opioïdes – en aidant non seulement Purdue, le fabricant de l’OxyContin, mais aussi d’autres producteurs d’opioïdes à vendre davantage de médicaments qui alimentaient une crise sanitaire majeure -, j’aurais aimé croire que cela aurait ruiné toute crédibilité de McKinsey à traiter un problème de santé publique aux États-Unis.
En même temps que ce cabinet travaillait avec les fabricants d’opioïdes pour les aider à en vendre plus et à éviter toute régulation, McKinsey officiait également pour l’agence gouvernementale américaine qui réglemente l’industrie pharmaceutique. Et il est apparu que l’entreprise a utilisé ses liens avec le gouvernement pour faire encore plus d’affaires avec les sociétés pharmaceutiques.
J’aurais aimé croire que cela aurait détruit toute crédibilité de McKinsey à travailler avec les gouvernements pour résoudre les problèmes de santé publique, mais apparemment ce n’est pas le cas. Apparemment, même en France, alors que le rôle de McKinsey aux États-Unis a été clairement établi, cela n’a pas empêché le gouvernement de travailler avec ce cabinet… Et je suis vraiment navré de faire ce constat.

[…]

Il ne s’agit pas seulement de l’OxyContin, qui n’était qu’un type d’antidouleur, il y avait aussi d’autres opiacés produits par d’autres entreprises qui étaient beaucoup trop prescrits. Cela a entraîné une épidémie d’addiction. Environ 5 % de la population des États-Unis est maintenant dépendante aux opioïdes, et beaucoup de gens devenus accros ont continué à consommer de l’héroïne ou du fentanyl (un puissant analgésique). Donc, oui, avant le Covid, le problème de santé publique le plus urgent auquel les États-Unis étaient confrontés était bien cette épidémie d’addiction causée par la prescription massive d’opioïdes. Et cela reste toujours l’un des problèmes de santé publique les plus graves. L’année dernière, plus de cent mille Américains sont morts d’une overdose d’opioïdes. Je le répète, plus de cent mille !
Cela reste donc, Ô combien, un problème de santé publique majeur. Et, permettez-moi de vous dire que la France risque de suivre nos traces. C’est l’une des raisons pour lesquelles cela m’intéressait de vous parler. De nombreux messages sont adressés aux médecins français pour les encourager à prescrire plus d’opioïdes. Des messages qui, si vous regardez attentivement, viennent de l’industrie pharmaceutique, sans avoir l’air de venir de l’industrie. Et cela fonctionne. La prescription d’opioïdes en France est en pleine croissance. Des lors, tout comme aux États-Unis, lorsque les prescriptions d’opioïdes ont augmenté, un problème de santé publique commence à se produire également chez vous. Les dommages causés à la population par les opioïdes prescrits en France sont en hausse. Et ce n’est pas seulement le cas en France, mais aussi en Suisse, en Suède, en Norvège, au Royaume- Uni, aux Pays-Bas. C’est un problème international.

Extraits d’un entretien du docteur Andrew Kolodny dans le journal La Décroissance de novembre 2022.

Catégories
Politique

L’effondrement et le capitalisme

La « crise » systémique dans laquelle la planète est durablement engagée a des effets catastrophiques de toutes sortes, depuis les dégâts environnementaux irréversibles jusqu`aux conflits armés sans autre issue que le chaos perpétuel ou l’ordre totalitaire, en passant par la dégradation ou l’aggravation des conditions d’existence des populations.
L’observation de l’état actuel des choses, dans les pays les plus « développés », comme dans les moins, n’incite guère à l’optimisme, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout porte à craindre que nous ne soyons entrés dans un processus d’effondrement, une sorte
d’implosion lente (accélérée et généralisée par effet domino) de toutes les structures objectives et subjectives qui ont permis jusqu’ici au système capitaliste-productiviste de se stabiliser et de fonctionner avec une adhésion suffisante des populations concernées.

On peut prévoir – avec d’autant plus d’assurance que les prodromes de cette évolution sont de plus en plus observables un peu partout – qu’un tel effondrement aboutira à l’installation de régimes de droite plus ou moins ouvertement dictatoriaux, fascisants et xénophobes, chargés de maintenir de façon autoritaire l’ordre dont le système capitaliste a besoin pour continuer à préserver les intérêts et les privilèges des classes dominantes-possédantes, sous couvert de mesures de sauvetage (anti-crise, anti-terrorisme, anti-gaspillage, austérité, etc.).
Ni le chaos, ni le crime n’ont jamais fait renoncer le grand Capital, sa bourgeoisie milliardaire, ses multinationales et ses banques, à ce qui est leur seul objectif : maintenir au plus haut le rendement des fabuleux capitaux investis. Le Capital en effet ne lâche rien qu’il n’y soit contraint, et en l’absence de forces organisées capables de lui opposer une résistance sérieuse, il prendra prétexte des désordres que son exploitation insensée du genre humain et de la planète aura elle-même engendrés, pour balayer le semblant de démocratie existant ici ou là et intensifier encore l’exploitation des ressources matérielles et humaines, car c’est là le seul moyen et la seule fin du système capitaliste.
Il ne peut en changer sans perdre sa raison d’être.
Pendant toute son histoire, le capitalisme a obéi à cette logique fondamentale de reproduction élargie. D’où une fuite en avant qui a duré quelques siècles au nom du « progrès », le temps de permettre aux puissances occidentales de s’emparer de la planète entière en exportant toujours un peu plus loin leur mode de fonctionnement, leurs produits manufacturés et leurs mœurs politiques, frauduleusement qualifiées de « démocratiques ». La capacité d’innovation inhérente au développement industriel a longtemps fasciné – et fascine encore – les populations de la Terre, en faisant malheureusement sous-estimer, voire ignorer, le coût monstrueux de ce « progrès » qui n’a jamais profité à tout le monde, contrairement aux allégations des libéraux, loin s’en faut, mais seulement à des minorités dominatrices, impérialistes et privilégiées.
Du fait de sa nature irrémédiablement déséquilibrée et de l’indépassable contradiction capital vs. travail, le capitalisme n’a cessé d’aller de crise en crise. L’une des plus graves a été celle des années 1930 qui a débouché sur le nationalisme fasciste et la
Deuxième Guerre mondiale. La victoire des Alliés, en mettant le « monde libre » à la remorque des États-Unis d’Amérique et en l’engageant sans délai dans la guerre froide, a épargné au capitalisme mondial tout examen de conscience sincère et toute remise en question.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2022.

Catégories
Environnement

La sobriété, c’est nouveau ?

Cette incantation à la sobriété est-elle un « tournant » ? Ce serait croire que nos aïeux n’auraient jamais connu de difficultés d’approvisionnement énergétique. En vérité, contrairement à ce qu’affirme un livre d’universitaires qui fait figure de référence pour « gouverner la fin de l’abondance énergétique », la notion de sobriété n’émerge pas « péniblement dans le discours public depuis le milieu des années 20005 », mais est vieille d’au moins un demi-siècle.
Il suffit de lire les rapports des planificateurs de l’époque pour le constater : la « sobriété » y est omniprésente. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont servi de leçon.
Désormais, promis-juré, la croissance devra être « sobre en énergie », « mieux adaptée aux nouvelles conditions de notre approvisionnement énergétique », comme le stipule le commissariat général au Plan.

[…]

« La société française sera plus sobre, plus économe », garantit le gouvernement. Dans un contexte international où « le marché pétrolier demeurera tendu », se défaire de la dépendance au pétrole est vu comme « un impératif de la survie de nos économies ». « Les pays industrialisés qui ont, pendant près de trente ans, fondé leur croissance sur une énergie et des matières premières abondantes et bon marché, ne connaîtront plus jamais pareille situation. […] Désormais l’énergie doit être considérée comme un bien rare, et comme tout bien rare, elle sera onéreuse. »

[…]

Les politiques de « maîtrise de l’énergie » se mettent en place des 1974 […] Le mode de vie, la course au confort et à la consommation ne sont pas remis en cause, ni les finalités de notre société : la croissance doit se poursuivre, tout comme la prolifération des voitures, l’équipement en électroménager, l’étalement des villes… La sobriété énergétique est promue comme un moyen de gagner en compétitivité et de développer des techniques innovantes, tout en rejetant la perspective de la décroissance. Il en va de même aujourd’hui, quand l’État fixe pour objectif « 10 % d’économies d’énergie en deux ans », et quand la sobriété est inscrite depuis des années dans notre loi, vue comme un moyen essentiel d’atteindre le Graal, la « croissance Verte ».
Cette politique est avant tout conjoncturelle, liée à la cherté de l’énergie : avec le contre-choc pétrolier et la baisse du prix du baril, les appels à la « sobriété » se font moins pressants, comme le constatent Jean Syrota lui-même (premier président de l’Agence pour les économies d’énergie, créée en 1974) ou encore Bernard Laponche (ancien directeur général de l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie). « Les effets du contre-choc pétrolier du milieu des armées 1980 durent encore. Il a eu pour conséquence la diminution des politiques de maîtrise de l’énergie à peu prés partout, dans les pays européens en particulier », déplore ce dernier.
Même si l’objectif d’une « croissance sobre » reste régulièrement réaffirmé, comme dans ce rapport du Plan de 1998 plaidant « pour une relance de la politique de maîtrise de l’énergie » : « la recherche d’une plus grande sobriété énergétique – en France, en Europe et dans le monde – doit être inscrite comme une priorité et faire l’objet d’efforts concertés ». […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de septembre 2022.

Catégories
Politique Société

La démocratie représentative

Dans un contexte de crises récurrentes de toute nature, tel que l’époque où nous sommes, la réorchestration de l’inusable idéologie du « consensus républicain » sur le thème du « rassemblement des Français » ne saurait masquer totalement l’imposture qui est au cœur même de la société de classes, où tout l’art de légiférer et de gouverner se résume à trouver des moyens acceptables de plumer la volaille populaire sans la faire s’égosiller au point qu’on doive l’assommer pour qu’elle se taise.
C’est vrai de tous les régimes prétendument démocratiques qui organisent, en France comme ailleurs, la domination de la bourgeoisie possédante et exploiteuse sur l’ensemble de la société.
Pour assurer le bon accomplissement de cette mise en scène égalitariste, il faut du monde, avec des compétences ad hoc. D’où la sur-représentation statistique, parmi nos député-e-s, des « cadres et professions intellectuelles supérieures », catégorie socioprofessionnelle dont on rappelait opportunément ces jours-ci qu’elle fournit la moitié des candidat-e-s aux législatives alors qu’elle ne constitue que 19 % de la population globale.
Que les classes populaires et tout particulièrement les ouvriers et les employés soient massivement exclus des enceintes du pouvoir, et que cet éloignement soit le produit de divers mécanismes de sélection, de formation et de cooptation, en même temps que la manifestation d’une forme d’autocensure induite par les rapports mêmes de domination (« non, je ne m’en sens pas capable »), voilà une donnée bien attestée et depuis longtemps, ne serait-ce que depuis le temps où la bourgeoisie instruite des offices et le bas clergé des paroisses de l’Ancien Régime se chargeaient de rédiger les cahiers de doléances pour les laboureurs et autres illettrés du Tiers-État. L’exclusion, c’est là un des défauts de la délégation politique, mécanisme qui semble aller de soi dans notre pratique de la démocratie et qui contribue à accréditer la fiction que dans nos sociétés, c’est « le peuple » qui est le souverain à travers ses représentants élus, alors que ces élus ne sont qu’une petite fraction de la classe moyenne dûment façonnée par le jeu d’institutions aussi puissantes que l’École, l’Université, la Presse, les Partis, les Associations, etc. La tâche de ces institutions est de distinguer et d’endoctriner des « capacités », ou « cadres », c’est-à-dire des auxiliaires pour s’assurer que la vie sociale est le théâtre d’une concurrence incessante imposant à chacun, en tous domaines, d’entrer dans des compétitions, des classements et des hiérarchies où ce sont, paraît-il, « les meilleur-e-s qui gagnent ».
Pour durer, la démocratie doit se déguiser en « méritocratie » individualiste et enflée de vanité.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2022.

Catégories
Politique Société

J’ai très envie de les emmerder

« J’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire jusqu’au bout. C’est ça la stratégie. » Cette adresse inédite d’un président de la République à des millions de ses administrés peut très légitimement être comprise comme une menace de mort : le « jusqu’au bout » veut-il dire autre chose ? C’est du moins leur bannissement de la communauté nationale, si ce n’est leur mort sociale, qu’il a déclaré ce jour-là. Comment comprendre qu’après une déclaration aussi scandaleuse un tel personnage ait pu être réélu ?

 

Tout d’abord, le système électoral est ainsi fait qu’aujourd’hui, ce sont 18,7 millions de votes qui se sont exprimés pour ce président au second tour. Ce ne sont pas des votes d’adhésion, mais des votes pour « faire barrage à l’extrême droite », pour la moitié d’entre eux, car Emmanuel Macron avait comptabilisé 9,7 millions de voix au premier tour. Il y a 48,7 millions d’électeurs inscrits, et 67,4 millions de Français recensés : on constate donc que cela ne concerne vraiment pas toute la population française.

 

Ensuite, si l’on se demande ce qui crée l’adhésion à ce personnage, je pense que la réponse pour bon nombre d’individus est à chercher dans le syndrome de Stockholm : la victime d’une agression prend fait et cause pour son agresseur, par mécanisme de survie. Il s’agit surtout de « se mettre à la place » de son agresseur, pour anticiper ses faits et gestes, et se plier à ses quatre volontés, dans l’espoir de le calmer dans ses exigences. Cela entraîne de facto une communication très perméable entre la souffrance de l’agresseur et
celle la victime, jusqu`à ce que cette dernière finisse par exclusivement compatir avec son agresseur.

 

L’un des signes de la perversion est l’idéalisation dudit profil pervers. La victime, de peur de se confronter à l’horreur de la realité qu’elle a vécue, crée un portrait idéal de son agresseur, pour survivre dans un récit selon lequel elle n`aurait pas été maltraitée. Ou encore, si elle reconnaît avoir été maltraitée, c’était paradoxalement « pour son bien », et elle était « consentante ». Il existe enfin une fascination répandue pour la perversion, car elle se permet toutes les transgressions possibles, de façon très « décomplexée ».

 

Sur le plan politique, nos sociétés nous abreuvent d’éloges sur la « démocratie », en omettant qu’une démocratie signifie le pouvoir du peuple, et que le peuple n’est pas la masse. En philosophie politique, depuis Platon, Aristote et Polybe de Megalopolis, il est question de l’anacyclose, c’est-à-dire des cycles politiques ou d’un éternel retour des dégénérescences des régimes politiques. La démocratie dégénère en ochlocratie, c’est-à-dire en gouvernement, non plus du peuple, mais de la foule. Une foule ou une masse est une somme d’individus qui se laissent séduire par le pouvoir et les médias du pouvoir sans jamais être capables de recouvrer leur esprit critique singulier.
Je crois que quiconque est un peu sensé sait que suivre la foule n’est jamais un gage de vérité. Le philosophe Alain, dans ses Propos impertinents, rappelle ce qu’est la démocratie « pure » : « Les hommes, inégaux en fait, sont égaux en droit ; voilà le principe. La loi et les pouvoirs publics doivent lutter perpétuellement contre l’inégalité, qui, par l’effet des lois naturelles, renaît sans cesse, et sous mille formes. »

L’ostracisme et la condamnation à la mort sociale, dont vous parlez, voire pire, puisque certains soignants se retrouvent sans moyens de subsistance, et dans des situations très critiques, pour avoir refusé de céder à un chantage impliquant une transgression sur leur corps, sont une manifestation criante de résurgence de cette inégalité. Comment y remédier ? Alain parlait d’organiser « le gouvernement du peuple par lui-même. […] Un peuple instruit, qui délibère et discute ; un peuple éclairé par des spécialistes, éclairé par ses représentants, mais non pas gouverné par eux ; non, gouverné par lui-même : tel est l’idéal. […] Toutes les puissances, noblesse, religion, richesse, compétence, presque toujours unies, travaillent à tromper l’électeur, à tromper l’élu. »
Nous avons failli à « surveiller les pouvoirs publics, et les rappeler à l’obéissance », par un excès de naïveté et un défaut de vigilance. Alors, ce pouvoir, désormais sans limites ni contre-pouvoirs efficaces, déploie ses procédés totalitaires, et nous a réduits à des corps privés de nos droits fondamentaux, à des « cas » positifs ou négatifs, séquestrés à domicile, et tracés : « Des hommes réduits à leur pure existence biologique ne sont plus des hommes », nous dit Agamben dans Quand la maison brûle. Survivre n’est pas vivre.

Extrait d’un entretien d’Ariane Bilheran dans le journal La Décroissance de juin 2022.

Catégories
Économie Environnement Santé

Marché mondial et libéral alimentaire

Plus généralement, la fin des énergies fossiles abondantes et bon marché représente une menace très sérieuse pour le modèle agro-industriel. Celui-ci en dépend a tous les niveaux. Les tensions actuelles sur l’approvisionnement en engrais azotés de synthèse suite à l’envolée du prix du gaz fossile illustrent bien cette vulnérabilité. Le principal risque pour notre sécurité alimentaire future serait de ne pas tenir compte des limites physiques auxquelles fait face le modèle dominant et d’essayer de le maintenir en place coûte que coûte sous couvert de garantir la sécurité alimentaire de régions moins productives.
Or, l`insécurité alimentaire est avant tout un problème de précarité et non de production agricole insuffisante. C’est le cas en France – où un quart de la population se restreint dans ses achats alimentaires pour des raisons financières – comme ailleurs. L’Inde par
exemple est à la fois le premier exportateur de riz et le pays avec le plus grand nombre de personnes sous-alimentées.

D’après la FAO, la disponibilité alimentaire actuelle à l’échelle mondiale permettrait de nourrir 9,8 milliards d’humains. On pourrait nourrir encore bien plus de personnes si on utilisait directement pour l’alimentation humaine les surfaces en céréales et autres cultures actuellement destinées aux animaux d’élevage.

Le commerce de matières agricoles est généralement présenté comme un élément clé de la sécurité alimentaire.
C’est vrai dans le sens ou il permet de subvenir aux besoins d’une région en cas de crise climatique, sociale ou politique, ou de combler les manques de territoires nettement déficitaires. Mais à l’échelle mondiale, la libéralisation des échanges a pour principale conséquence de mettre en concurrence les petits producteurs des pays dits du Sud avec les agriculteurs subventionnés des pays industrialisés, dont la productivité est 100 à 1 O00 fois supérieure. Il s’agit d’une cause majeure d’appauvrissement de la paysannerie et d’insécurité alimentaire chronique. Cela conduit à terme à affaiblir les capacités de production des pays importateurs et rend leur population très vulnérable à une hausse des cours mondiaux.

S’il est nécessaire d’apporter des réponses d’urgence aux situations de crise, elles ne doivent pas masquer les problèmes structurels qui contribuent à l’insécurité alimentaire. La priorité est de créer les conditions pour que les différentes régions du monde se nourrissent elles-mêmes : accès équitable au foncier, développement des systèmes de production agroécologiques diversifiés et économes en intrants, protection des producteurs face à la concurrence déloyale. Lorsque la production agricole est localement insuffisante, les surplus des autres régions viennent alors compléter les besoins, à condition qu’ils ne soient pas détournés vers l’alimentation animale.

Extrait d’un article des Greniers d’abondance dans le journal La Décroissance de mai 2022.

Catégories
Médias

Eugénie Bastié et les média

Eugénie Bastie est désormais une personnalité du théâtre de marionnettes qu’est la télévision. Nous l’avons vu apparaître en 2015 lors de la création de la revue Limite par des jeunes « cathos-décroissants ». Elle y était rédactrice en chef associée. Répugnant plus que tout aux cabales qui sont la marque de fonctionnement des mass media – ici, ânonner que cette revue est encore aujourd’hui un nid d’ultra-archi-méga-réactionnaires, ce qui est faux -, nous ne nous attarderons pas sur le sujet. Disons simplement que Limite est une revue d’opinion qui défend ses convictions chrétiennes, ce qui est son droit le plus strict, et qui ose s’afficher comme partisane de la décroissance, ce qui est déjà remarquable dans le paysage médiatique actuel, notamment face à ses calomniateurs complétement à la botte.
« je suis jeune, je suis une fille, je sais que je suis ‘bankable’ « , avait reconnu à ses débuts Eugénie Bastié. Ça avait le mérite de la lucidité et de la franchise. Ce type de profil ne pouvait en effet qu’intéresser nos oligarques à la recherche d’agents pour leurs médias.
Eugénie Bastié s’est écartée progressivement de Limite pour privilégier sa carrière au Figaro puis à CNEWS. Le piège de la vanité s’est alors refermé sur elle. Nous la retrouvons aujourd’hui présentatrice d’une émission, Place aux idées, sur la chaîne de M. Bolloré. Mais accéder à la notoriété a un prix avec ce type de grands prédateurs. Et c’est là que l’on va se marrer, car c’est aussi l’objet de cette rubrique. La voici donc désormais animatrice télé comme les autres, jeune femme obligée de tenir le crachoir et d’assurer la promotion des nouveaux chefs-d’œuvre des vieux mâles blancs réacs qui font la joie des médias droitards.
[…]
Revenons au propos d’introduction d’Eugénie Bastié sur les mass media. L’idée selon laquelle ceux-ci ne déterminent pas les élections est évidemment une blague. Seuls les gogos la gobent encore, mais ils sont hélas nombreux. D’autant plus que ce mensonge fait bien entendu partie intégrante de la propagande médiatique. Il faut habiter une autre planète pour ne pas les voir battre campagne actuellement pour leur candidat et celui qu’ils ont désigné pour être son faire-valoir.
Inutile de nous lancer ici dans une énième démonstration que « l’opinion, ça se travaille », elle a été faite à de multiples reprises. Ce canular est bien sûr répété à l’envi par tous ceux qui « veulent en être », comme Eugénie Bastié.
Les pires insultes à la Ferry/Bruckner & Cie ne sont d’ailleurs jamais loin contre ceux qui décrivent simplement la réalité de la structuration économique des grands médias. La présentatrice de CNews voudrait de surcroît nous faire avaler que ce discours critique est spécifiquement « de gauche », et qu’il prendrait les citoyens pour des neuneus (Séguéla ne dit pas autre chose contre les réfractaires à la pub). Les 10 milliardaires et l’État qui possèdent tous les mass media y martèlent la promotion d’une idéologie capitaliste libérale à laquelle s’est soumise la plus large partie de la gauche, quand celle-ci n’en n’a pas été fer de lance. […]

Car la soumission à cette « médiacratie » – titre d’un vieux livre de feu le journaliste-vedette François-Henri de Virieu – est la condition d’accès à la parole publique, donc au pouvoir. Refusez-la et vous vous retrouverez à contribuer à nos Samizdat contemporains, c’est-à-dire l’équivalent des revues dissidentes qui étaient distribuée sous le manteau en URSS. Donc à lire La Décroissance !

Extraits d’un article de Vincent cheynet dans le journal La Décroissance d’avril 2022.

Catégories
Environnement L'énergie en France Politique Société

Guerres et énergies

Cette guerre de la ressource, nous nous en rapprochons avec le retour du conflit à la lisière de l’Europe. La Russie, redevenue une grande puissance énergétique, tient à le faire savoir avec son arsenal mis à jour grâce aux revenus du pétrole et du gaz. Mais qui donc a bien pu financer de tels investissements militaires ? C’est nous, principalement !
Avec le concours des autres pays « développés » qui, c’est bien connu, ont des idées puisqu’ils n’ont pas de pétrole ! La première (et seule idée) ayant été d’en acheter à des pétromonarchies, des dictatures ou des pays pour le moins totalitaires, ici ou là. Et qui pour nous « défendre » ?
Les États-Unis ? Ceux-ci étant redevenus un des principaux producteurs de charbon, de gaz ou de pétrole « non conventionnel », pour nous en vendre au mépris des destructions que cela entraîne sur leur propre sol et pour le climat en général.
Nous avons ainsi financé, pour faire rouler nos tonnes de ferraille afin d’être « libres », la militarisation de tous les producteurs. « Vous oubliez l’énergie électrique, propre, décarbonée, solidaire, etc., etc. » Il n’y a pas encore et il n’y aura pas de mines d’électricité, les chimères sont de faibles recours face à la situation actuelle.

Extrait d’un article de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance de mars 2022.

Catégories
Économie Environnement

Matières premières

Aujourd’hui, le secteur des métaux consomme plus de 12 % de la consommation mondiale d’énergie et chacune des étapes de la chaîne de valeur de l’industrie métallique (extraction, raffinage, etc.) consomme une quantité importante d’eau. Nous avons réalisé des travaux de modélisation de consommation de nombreux métaux dans des scénarios climatiques contraints à l’horizon 2050 et les résultats sont particulièrement instructifs. En effet, l’urgence climatique impose la décarbonation des secteurs électriques ou du
transport et la substitution des technologies traditionnelles (centrales à charbon, véhicules thermiques, etc.) par des technologies plus « soutenables » (éolien, solaire, véhicule électrique). Or, ces technologies contiennent plus de matériaux (rapportés au MW installé) que les technologies traditionnelles. Dans nos scénarios climatiques contraints à 2 °C de réchauffement, nous allons consommer près de 90 % des ressources existantes en cuivre, 87 % de celles de bauxite, 83 % du cobalt, 60 % du nickel et 30 % du lithium dans les trois prochaines décennies.

Ainsi, ce ne sont pas seulement les métaux dits technologiques ou stratégiques (lithium, cobalt et terres rares) qui seront affectés mais bien l’ensemble des métaux. Le XXIème siècle sera un nouvel âge d’or pour les métaux ! Une voiture électrique consomme en moyenne 80 kg de cuivre, contre seulement 20 kg pour un véhicule thermique. Le cuivre pourrait être le métal le plus contraint dans les décennies à venir car il est consommé dans de nombreux secteurs (construction, infrastructures, biens de consommation) et la transition énergétique ajoutera ainsi une couche supplémentaire sur la demande de cuivre. Si nous ne devrions pas observer de contraintes géologiques sur les terres rares, ce sont des problématiques environnementales qui pourraient à terme en limiter la production. Sur l’ensemble des marchés, des contraintes environnementales (pollution des sols, gestions des déchets), géopolitiques (concentration des réserves ou de la production) ou économiques (présence de monopoles ou d’oligopoles) rendent les perspectives incertaines.

[…]

Cet enfermement vient de l’image que véhicule l’automobile dans nos sociétés et des valeurs qui lui sont attachées : liberté et individualisation notamment. En outre, il vient d’une incompréhension globale du cycle de vie d’un véhicule électrique. Les émissions de gaz à effet de serre se concentrent beaucoup plus sur la phase de production de la batterie et du véhicule que sur son usage. En outre les batteries ou les véhicules sont composés de matériaux (lithium, cobalt, cuivre, etc.) dont la disponibilité risque d’être critique dans les décennies à venir. La fabrication de « tanks électriques » ne permettra absolument pas de faire face à l’urgence climatique. Ce type de véhicule donne l’impression de faire un geste pour l’environnement, alors que les questions climatiques requièrent à l’opposé de prendre en compte la sobriété dans nos comportements de consommation. La sobriété constituerait une réponse collective permettant de modérer la consommation d’énergie et de matériaux de la société : sobriété d’usage (utilisation optimale des équipements, modération de la vitesse des véhicules, etc.), sobriété conviviale (mutualisation, comme l’autopartage), sobriété dimensionnelle (adaptation des équipements aux usages) ou sobriété structurelle (organisation des espaces de vie et de travail pour réduire les distances parcourues).

Extraits d’un entretien d’Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), dans le journal La Décroissance de décembre 2021.