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Société

Développement personnel, régressions collectives

L’art de faire les choses jusqu’au bout ; De l’obscurité à la lumière ; Mon parcours, mes leçons de vie ; Réfléchissez et devenez riche ; Le best-seller qui a mené des millions de personnes vers le succès ; Trouver ma place : 22 protocoles pour accéder au bonheur (Par l’auteur du best-seller La clé de votre énergie)…
Nombreux sont les titres racoleurs qui garnissent l’étal du rayon « développement personnel » de cette librairie marseillaise.
[…]
En France, plus de 900 ouvrages de ce type ont été publiés pour la seule année 2021 – dont certains best-sellers se vendent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. De mai 2021 à avril 2022, six millions ont trouvé preneur, représentant 71 millions d’euros de chiffre d’affaires. Une augmentation de 17,5 % par rapport à la période précédente. Quoiqu’on en pense, le succès est là et il pose question. Est-ce que, comme disait l’autre, il n’y a pas de mal à se faire du bien ? Ou ces ouvrages ne sont-ils pas la tête de gondole d’une idéologie politique plus vaste qui imprègne nos vies quotidiennes ?

Si l’on suit les préceptes du développement personnel, chaque individu est appelé à trouver « en lui » les ressources nécessaires au dépassement des épreuves de la vie quotidienne. Le « bonheur » en devient un objectif accessible à tout le monde pour peu qu’on soit optimiste, volontaire et qu’on regarde la vie du bon côté – et ceux qui ne l’atteignent pas n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes ! Un phénomène qui semble être le dernier avatar de nos sociétés capitalistes et individualistes en crise.
Pour le documentariste Jean-Christophe Ribot, le développement personnel est avant tout une idéologie politique qui, en faisant du bonheur un choix individuel, légitime les inégalités sociales et économiques. Que ce soit en étouffant les souffrances au travail, en responsabilisant les pauvres ou en vantant le mythe de la réussite individuelle (la fameuse figure du self-made-man), elle mise sur nos peurs, nos peines, nos aspirations pour mieux nous isoler et devenir un outil de docilité.

Ce courant de pensée n’épargne pas certains milieux écologistes, où l’idée du « travail sur soi » prend parfois le pas sur la lutte collective. Un défaut de pensée systémique que critique notamment la militante écologiste et féministe Aude Vidal : « Se faire des illusions sur la capacité de ces petits gestes à remettre en question la course de notre monde, c’est une fabrique de l’impuissance ».

Autre pavé dans la mare du développement personnel, le culte du bien-être s’est par le passé révélé être un terreau fertile pour des idéologies de la pureté – raciale, ethnique, etc. C’est ce qu’illustre, sous des attraits bucoliques et champêtres, le courant de la
Lebensreform dans l’Allemagne du début du XXe siècle. Depuis plusieurs décennies, ce même culte a fait du corps physique une ressource à investir en faisant du « muscle » un des marqueurs visibles de cette volonté d’accomplissement individuel.

Tout n’est cependant pas à jeter dans les outils mobilisés par le développement personnel. Nous avons aussi besoin de prendre soin de nous pour faire exister nos combats et la lutte politique ne doit pas empêcher la recherche d’un mieux-être.
Méditation, espaces de paroles, communication non violente, questionnements spirituels… Autant de pratiques qui peuvent s’envisager en vue d’une transformation radicale de la société.
Contre le « bonheur » comme outil de contrôle et l’injonction à être « heureux », préférons la joie militante, le soin collectif et la lutte. Comme le rappellent la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas : « Ce sont la justice et le savoir, et non le bonheur, qui demeurent l’objectif moral révolutionnaire de nos vies. »

Introduction d’un dossier « Développement personnel » dans le journal CQFD de janvier 2023.

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Politique Société

Services publics et noblesse managériale publique-privée

Pour se débarrasser d’un service public dont on ne veut plus, il faut le sous-financer. Une fois empêché de remplir sa mission, il pourra être mis en pièces et confié à de grandes sociétés privées, qui trouveront les moyens de faire du profit là où auparavant, il était surtout question d’intérêt général. Et tant pis pour la casse : d’une part, les conditions de travail impossibles et l’épuisement des agents d’autre part, l’abandon des usagers les plus pauvres et les plus fragiles.
Dans La Valeur du service public (La Découverte, 2021), la politiste Julie Gervais, l’historienne Claire Lemercier et le sociologue Willy Pelletier décortiquent le lent détricotage néolibéral des services publics.
Privatisations, fermetures de services, séparation des activités rentables et non rentables, renforcement des hiérarchies, affaiblissement du statut des fonctionnaires qui leur garantissait une sécurité permettant de résister à des injonctions injustes…
Les mécanismes sont divers. Mais à chaque fois, pointent l’auteur et les deux autrices du livre, on retrouve aux manettes une catégorie sociale bien particulière : la « noblesse managériale publique-privée ».
Formés à l’impératif gestionnaire issu du privé dans de grandes écoles pourtant publiques, ces enfants des classes privilégiées n’ont jamais à connaître le tort que leurs réformes déconnectées de la réalité causent au commun des mortels.

[…]

Et puis cet effondrement des services publics produit du « chacun seul ». Dans les territoires ruraux pauvres, ses effets ont un nom : le vote Le Pen. Là où j’habite, dans l’Aisne, il y a des villages où l’extrême droite a atteint près de 80 % des voix au second tour de la présidentielle.

[…]

Ce règne de la déshumanisation où chacun et chacune devient des dossiers, conjugué au règne des algorithmes (qui désorganisent tout, comme on l’a vu avec Parcoursup), fait que dans ces territoires où les gens sont de plus en plus isolés les uns des autres, il ne reste plus rien. Sauf le fantasme que les autres auraient un peu plus que soi, et une insécurité générale. Une insécurité à comprendre non pas dans son acception policière, mais au sens d’une insécurité sociale diffuse. Et tout cela produit un sauve-qui-peut général dont la « générale » se nomme Le Pen. Aujourd’hui, une course contre la montre est engagée entre la civilisation des services publics et une civilisation du « chacun seul ».

[…]

Mais au sein de cette noblesse managériale publique-privée, il y a aussi des gens issus du privé qui, à un moment donné, sont de passage dans l’État. Prenez Éric Woerth : il n’est pas haut fonctionnaire. Il a fait sciences Po puis HEC avant de travailler comme gestionnaire de fortune chez Arthur Andersen, où il gérait les patrimoines de gens comme Elton John. Gérer ce genre de clients, ça veut dire faire de l’optimisation fiscale, trouver des niches qui permettent de payer moins d’impôts. Eh bien quelques années plus tard, Éric Woerth est devenu ministre du Budget de Nicolas Sarkozy… Et il a ramené avec lui des banquiers au sein de son cabinet, tout en plaçant ses relations parmi les consultants au sein de la Direction générale de la modernisation de l’État. […]

Si on veut devenir directeur général ou sous-directrice d’un ministère, on doit être nommé par son supérieur hiérarchique et validé par le cabinet du ministre. il faut donc toujours plaire à son chef et à l’autorité politique.
En fait, c’est l’obéissance qui est récompensée. Alors, plus on réforme dans le sens modernisateur des réformes néolibérales, plus on monte dans la hiérarchie, plus on monte et plus on est docile, plus on est docile et moins on voit les gens que ces réformes affectent…
[…] À l’aune managériale, l’intérêt général consiste à couper dans les budgets. C’est ça qui est valorisé. Un ancien du ministère des Finances racontait récemment qu’il devait procéder à des coupes franches dans le budget du ministère de la Justice. Dans ce cadre-là, il fallait éviter tout état d’âme et donc mettre à distance les gens concernés par ces coupes budgétaires.
Une fois, il avait été invité par un directeur de prison à visiter l’établissement, pour se rendre compte de l’état du bâtiment : les murs qui suintent, la vétusté, les conditions déplorables de détention. Et là… mise en garde absolue de ses collègues : « Tu vas te faire stockholmiser. » Une référence au syndrome de Stockholm, qui désigne la propension de certains otages à sympathiser avec leurs geôliers et à prendre leur parti.
Au ministère des Finances, il s’agit vraiment de cela : ne jamais être dans l’empathie.
C’est d’ailleurs aussi pour ça que la noblesse managériale publique-privée change de poste tous les trois ans : au bout d’un moment, ses membres commenceraient peut-être à s’identifier, à s’intéresser aux effets de leurs réformes. À être un petit peu humains, finalement.

Extrait d’un article dans le journal CQFD de décembre 2022.

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Médias

BFM et la liberté d’expression

Chez Télérama, Samuel Gontier a des collègues payés à « regarder des séries ». Son travail à lui est plus éprouvant. Chroniqueur télé, il s’inflige le pire du petit écran, du 20 heures de TF1 aux bavardages fascisants des plateaux de CNews. Reportages biaisés, déférence envers le pouvoir, propagande néolibérale, hostilité obsessionnelle aux grévistes, aux chômeurs, à l’islam et à l’immigration : dans la France de l’ère Macron, la désinformation télévisuelle bat son plein. Avec un style plein d’humour et d’ironie piquante, Samuel Gontier en rend compte dans ses articles, publiés depuis une quinzaine d’années par Télérama (et, occasionnellement, par CQFD).

Mais ce qui l’amène à comparaître ce 17 octobre devant la chambre des délits de presse du tribunal de Paris, c’est un simple tweet « Depuis l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa tête, la ligne éditoriale de BFM TV s’affermit : racisme, xénophobie et islamophobie à tous les étages. Et libre antenne à Luc Besson, accusé de viol. » Ni la chaîne ni l’animateur n’ont apprécié. Ils ont porté plainte en diffamation.

Le 9 octobre 2019, quand Samuel Gontier poste ce message sur le réseau social Twitter, c’est pour faire la réclame d’un de ses articles, tout juste mis en ligne sur le site de Télérama. Intitulé « Robert Ménard, Marine Le Pen et Jean-Pierre Chevènement en majesté sur BFMTV », le texte relate une journée ordinaire chez BFM, trois mois après l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa direction, en juillet 2019.
L’invité du matin ? Le politicien d’extrême droite Robert Ménard. Simplement présenté comme « maire sans étiquette de Béziers et fondateur de Reporters sans frontières », ledit Ménard est invité à parler… d’immigration.
Plus tard dans la journée, voici un débat entre éditorialistes. « La question n’est pas celle de l’immigration en général, elle est celle d’une immigration en particulier, qui a à voir avec la sphère arabo-musulmane et qui a à voir avec l’histoire de France », affirme Jean-Sébastien Ferjou, du site conservateur Atlantico. […]

Les chaînes d’infos en continu jouent un rôle primordial dans l’agenda et le cadrage médiatiques. Elles disent à quoi penser et comment y penser. […]

[…] le comptage du CSA n’a rien de fiable : si, comme Robert Ménard, ils ne sont pas clairement affiliés à un parti, les invités ne sont pas pris en compte. L’éditorialiste d’Atlantico qui prétend qu’il y a un problème avec l’immigration arabo-musulmane « n’est pas comptabilisé non plus ». Et puis, ce qui fait la ligne éditoriale d’une chaîne, c’est aussi le choix des sujets. « Passer des heures et des heures sur un fait divers impliquant un exilé afghan, c’est un choix, lance le journaliste […]

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le journal CQFD de novembre 2022.

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Politique Société

Droit de manifester en démocratie française

« Je sais qu’ils n’avaient pas le droit de rentrer mais bon, c’est comme ça, sous Macron. »
Une petite phrase désabusée qui de prime abord n’a l’air de rien. Prononcée par une dame ayant vu six pandores débarquer chez elle pour avoir eu l’audace d’afficher deux petites pancartes à sa fenêtre lors du déplacement du président à Pau (Pyrénées-Atlantiques) le 30 septembre, elle a pourtant un effet glaçant, notamment dans son constat posé comme une évidence, presque blasé. C ‘est comme ça, sous Macron. Tu brandis un innocent « Je veux partir en retraite avant l’effondrement climatique (et c’est pas gagné) » ? La maréchaussée débarque armée d’un bélier et reste dans ton appart pour vous surveiller toi et ton compagnon le temps du passage du roi. Et cela rappelle bien des précédents.
Tu interpelles, plutôt courtoisement, le même président d’un « Vous mettez à la tête de l’État des hommes qui sont accusés de viol et de violences sur des femmes, pourquoi ? », ainsi que le fit une lycéenne de 18 ans à Gaillac (Tarn) le 9 juin dernier ? Les gendarmes viennent te chercher dans ton bahut le lendemain pour te soumettre à un interrogatoire. C’est comme ça.
Tu affiches une pancarte « Macronavirus, à quand la fin ? » devant ton portail, comme l’a fait une Toulousaine en avril 2020 ? Bim, quatre heures de garde à vue pour outrage. Comme ça, pour rien.
Au-delà de l’outrage à Maeron, roi tellement nu qu’il ne peut plus se déplacer sans qu’une garde prétorienne ne fasse le vide sur son passage ; chaque espace de contestation se voit de plus en plus rogné, menacé.
Tu vas manifester contre le régime assassin des mollahs devant l’ambassade d’Iran à Paris ? On te lacrymo-gaze dans les grandes largeurs.
D’ailleurs, à ce sujet, on peut raccourcir : tu vas manifester (tout court) ? Fortes chances que d’une manière ou d’une autre on t’en fasse passer le goût, bien violemment de préférence. C’est comme ça, sous Macron.
Le hic avec la Macronie, régime plusieurs fois mis en garde par Amnesty International pour ses glissades liberticides, notamment en matière de droit de manifester, c’est que la répression prend de telles proportions qu’on ne parvient plus à en isoler un exemple
pour le hisser en symbole à combattre. Sans doute pour ça qu’on ne réagit plus vraiment, hormis quelques tweets offusqués, quand une nouvelle « affaire » éclate. Après les Gilets jaunes éborgnés, les teufeurs défoncés, les banlieusards tués, les supporters du Stade de France molestés sous l’œil des caméras du monde entier, la police qui défouraille au moindre refus d’obtempérer, les tribunaux aux ordres, les rafales de lois sécuritaires ou les états d’urgence, on ne calcule plus vraiment le sort pas dramatique, mais tellement signifiant, du couple aux pancartes de Pau.
Le tournis, camarade, tellement puissant que la gerbe n’est pas loin. Et alors que les lendemains s’annoncent passablement sombres, avec serrage de ceinture possiblement explosif et pouvoir pas loin d’être aux abois, il faudra bien un jour renverser ce grand empilement qui menace d’écraser toute expression de contestation. Sous peine de n’avoir plus qu’un exutoire, murmurer d’une voix faible et hors de portée des caméras le message inscrit sur la deuxième pancarte du couple de Pau : « Tout va bien dans Le Meilleur des mondes (ou 1984, je ne sais plus). »

Édito du journal CQFD d’octobre 2022.

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Politique

Fin de l’abondance ? Pas pour tout le monde.

Macron, il ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Mercredi 24 août, le taulier de l’Élysée, la mine grave, annonçait la « fin de l’abondance » et de « l’insouciance ». Forcément, en l’entendant, on était un peu tendus, prêts à sortir les fourches. Car à la seule question qui vaille – c’est pour qui, la soupe à la grimace ? – la réponse est saumâtre.
Pour qui, donc?
Pas pour les actionnaires : le même jour, Les Échos nous apprenaient que « les dividendes versés par les grandes entreprises ont atteint un niveau record de 44 milliards d’euros au deuxième trimestre en France ». Pas non plus pour les utilisateurs de jets privés : alors que le ministre délégué aux Transports Clément Beaune avait timidement émis l’idée d’une régulation de ces engins aussi inutiles que polluants, son n+1, le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu, lui a opposé une fin de non recevoir. Les amateurs de golf échappent également à la chasse au gaspillage : en pleine pénurie d’eau, les terrains ont gardé le droit d’arroser leurs greens.

L’abondance de la faim et la souciance des fins de mois, il y a en revanche belle lurette que des millions de pauvres les connaissent bien. Ceux à qui l’on menace de retirer le RSA avec lequel ils survivent péniblement. Ceux à qui l’on coupe l’allocation chômage pour un retard d’actualisation. Ceux qui sont contraints de s’écraser devant le patron qui les traite comme des merdes parce qu’il faut bien remplir le frigo… À tous ceux-là, Macron promet une aggravation de tout.

Tout l’été, on nous a bassinés avec la pénurie de saisonniers dans l’hôtellerie-restauration. Dans les médias mainstream, les patrons se lamentaient : salauds d’employés qui réclament des jours de congé et des rémunérations décentes. « Je ne vais pas non plus payer une femme de chambre 2 000 euros net! » s’emportait sur France 2 la responsable des ressources humaines d’un 4-étoiles de Fréjus (Var). On l’avoue sans mal, ces râles nous ont fait plaisir. Pour une fois, la loi de l’offre et de la demande semblait jouer du bon côté, et le reflux du chômage rééquilibrer un peu le rapport de force en faveur des salariés. Super, ça.

Mais c’est justement cette dynamique balbutiante que le gouvernement projette de tuer dans l’œuf. En conditionnant le RSA à des travaux forcés, en durcissant les règles de l’assurance chômage, il s’agit d’acculer le pauvre à accepter le premier emploi venu, aussi pénible soit-il, et payé à coups de lance-pierres. Ça doit être ça, la « valeur travail »…
Preuve de plus que le néolibéralisme, ce n’est clairement pas l’absence d’intervention de l’État dans l’économie; c’est la mise à disposition du capital de ses moyens réglementaires et coercitifs.

Certes, en France, des filets de sécurité sociaux existent encore. Et des efforts budgétaires ont été consentis par le gouvernement pour atténuer le choc de la hausse des prix.
C’est moins le cas au Royaume-Uni où, après des décennies d’atonie sociale, un grand mouvement de grèves salariales a éclaté en fanfare. Dockers, postiers, éboueurs, avocats, employés de l’opérateur télécom BT, manutentionnaires d’Amazon, etc. : débrayages et menaces de débrayage se succèdent gaiement. La grève générale guette.

Et chez nous ? « Ça fait des années qu’on nous annonce des conflits sociaux à chaque rentrée. Il n’y a jamais rien », plastronne une source anonyme du journal Le Monde au sein du ministère de l’Économie et des Finances. Rien, vraiment ? C’est à croire que dans les hautes sphères, on a déjà perdu le souvenir des Gilets jaunes et de ce joli slogan inter-luttes : « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Gageons qu’ils s’en souviendront bientôt.

Édito du journal CQFD de septembre 2022.

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Société

antiterrorisme et technopolice

Le 8 décembre 2020, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) interpellait neuf personnes, désignées comme membres « de la mouvance d’ultragauche », pour « association de malfaiteurs terroriste en vue de commettre des crimes d’atteinte aux personnes ». Sept d’entre elles sont mises en examen, dont cinq placées en détention provisoire. Accusées d’avoir formé un groupe clandestin pour préparer une « action violente » contre les forces de l’ordre, elles nient catégoriquement. Toutes seront libérées au fil des mois.
Libre Flot est le dernier à être sorti de prison, en avril dernier, au bout de seize mois d’isolement et trente-sept jours de grève de la faim. L’instruction est toujours en cours et les accusé-es restent soumis-es à des mesures de surveillance et à un contrôle judiciaire strict. […]

Alors que l’antiterrorisme est l’argument par excellence pour justifier toute opération militaire à l’étranger – comme si elles étaient dénuées de quelconques intérêts géopolitiques -, on ne peut que constater sur le territoire français comment l’émotion suscitée par les tragiques attentats de Paris a été utilisée pour justifier la discrimination religieuse et faire passer à une vitesse hallucinante les lois les plus liberticides sans possibilité de les contester.
Il y a comme des vases communicants entre la justice dite « d’exception” (mais pas tant) que représente l’antiterrorisme et la justice pénale « ordinaire ». […]

On a encore beaucoup de batailles à mener. Et dans le lot, effectivement, il y a la lutte contre la criminalisation de nos outils de communication. […]

Aujourd’hui encore, vu qu’ils n’ont aucun « projet d’action violente » à nous reprocher et que le dossier repose exclusivement sur cette suspicion, le juge d’instruction Jean-Marc Herbaut se sert du fait que le décryptage de nos outils informatiques n’est pas terminé pour maintenir l’enquête ouverte et refuser la levée totale des « interdictions de communiquer » entre nous. Alors que toutes nos auditions ont déjà été effectuées et que nous sommes dehors depuis de nombreux mois, utiliser cet argument pour nous interdire de nous parler n’a pas d’autre but que celui de nous isoler les uns des autres jusqu’au procès.

 

Plus largement, la question de la surveillance des moyens de communication mérite à mon sens une attention collective particulière : en posant une suspicion sur l’usage de ces outils, ils les criminalisent de fait. Alors qu’on est dans une société qui nous oblige à utiliser ces technologies de communication à plein de niveaux – même ouvrir un compte en banque sans téléphone portable est devenu compliqué – on nous enlève toute liberté de choix dans leur utilisation. Si tu utilises des outils pour protéger ta vie privée par choix éthique ou politique, tu deviens suspect. Ça fait partie de ce que La Quadrature du Net nomme la « technopolice », qui se développe actuellement en dehors du droit . Ces enjeux, qui peuvent paraître spécifiques à notre dossier, nécessitent pour moi une lutte politique en plus de la lutte judiciaire que nous menons déjà, car ils sont symptomatiques d’une société de plus en plus sécuritaire.

Extraits d’un article dans le de juillet 2022.

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Société

Candidat au bac prometteur

Ce mois-ci, on vous le dit tout net : on n’avait aucune envie de se coltiner un édito sérieux qui aurait tiré à boulets rouges sur les flics ou la Macronie. Comme si une indigestion politique nous poussait à considérer les infos avec plus de morgue et de lassitude que d’habitude.
Heureusement, on a parmi nos connaissances un camarade talentueux qui a passé le 12 mai dernier l’épreuve de spécialité Sciences économiques et sociales du bac – dont les questions à la tonalité néolibérale décomplexée ont suscité quelques levées de bouclier (voir Reporterre. Ledit minot, à barbe fort marxienne, déplorait de n’avoir pu se lâcher lors de cette épreuve, sachant qu’il a déjà redoublé sept fois et professe une critique sociale certes rudimentaire, mais qui a le mérite d’être frontale (la valeur n’attend pas le nombre des années, bb). Alors, on lui a suggéré de refaire l’exercice en répondant aux trois mêmes questions, mais cette fois pour notre pomme.
Voici le fruit de son labeur.

1. « À l’aide de deux arguments, montrez que le travail est source d’intégration sociale. »
Deux arguments seulement ? Mais attendez, il y en a beaucoup plus. Le boulot, ça permet de passer du temps avec sa (ses) mo1tié(s), ses mômes, ses amis, un peu à n’importe quelle heure, et quand ça nous chante. Et puis le turbin, c’est aussi la possibilité de se lancer dans diverses activités à forte valeur sociale ajoutée comme : donner des cours de trombone ou de Français langue étrangère, participer à des cantines solidaires, organiser des concerts de soutien, manifester devant le comico ou le Centre de rétention administrative
pour libérer des camarades. Si, après tout ça, on a encore des forces à revendre, pourquoi ne pas s’impliquer dans un journal indépendant ? Généralement, il suffit d’y mettre le doigt pour s’y faire bouffer le bras – un peu comme un accident du travail, mais en plus folichon. Puis, de fil en aiguille, on peut se retrouver à tourner un film, écrire un livre, se lancer dans le maraîchage radical ou ouvrir un centre social autogéré. Et tout ça, le plus souvent, en compagnie de gens choucards, avec lesquels on partage de nombreux centres d’intérêt. Bref, socialement, c’est le top. Une intégration aux petits oignons. Quoi ? Pardon ? C’est le chômage qui permet tout cela, et pas le travail ? Ah zut. Hors-sujet, alors…

2. « À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance. »
Alors là, la question elle est vite répondue, vu comment elle est formulée chelou. Que signifie « reculer les limites écologiques de la croissance » ? Sans trop comprendre, on peut avancer que, petit un, « l’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage », comme disait le poète ; petit deux, qu’il serait avisé d’aller jeter un œil à l’excellent bouquin d’un certain Mickaël Correia, Criminels climatiques (La Découverte, 2022), puis on reparlera de « l’innovation » qui « peut aider » à rien du tout à part pourrir la planète pour tout le monde en faisant du gros pognon pour quelques-uns et des gadgets pour mieux nous abrutir. Hop, question suivante.

3. « À l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur de la justice sociale peut avoir des effets pervers. »
La main gauche des pouvoirs publics a effectivement un effet pervers, puisque certains croient que l’État est leur ami sous prétexte qu’il permet l’octroi d’allocations de misère. Non mais sans blague ! On nous force à bosser comme des damnés, et dès qu’on fait une petite pause bien méritée, il faudrait dire merci ? Cela dit, ça a parfois des aspects positifs. Par exemple, être contraint à balader un conseiller RSA pendant des mois avec de fausses lettres de refus d’embauche, ça développe l’esprit d’initiative. Et ça, c’est bon pour la société. Mais on n’a pas que ça à foutre non plus ! Y a des jours – nombreux – où on n’est pas dispo, avec des tas de trucs urgents à régler (voir réponse à la première question). Donc la justice sociale, c’est bien mais pas top non plus – ce qu’il faudrait, gros, c’est l’autogestion généralisée.

Pas sûr que notre camarade décroche son bac avec pareils arguments. Qu’importe, nul besoin de diplôme pour obtenir un poste de galérien à CQFD. Jeune, on t’embauche !

Édito du journal CQFD de juin 2022.

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Le candidat Macron

Netflix, donc. Un phare surpuissant qui affole les équipes de com’ et les façonneurs d’imaginaire, posant l’objet série comme le phénomène culturel majeur de notre temps. Qui a poussé les béats Jeunes avec Macron à propulser une campagne d’affichage intitulée « Vivement qu’on signe pour cinq saisons de plus ». Qui a sans doute en partie inspiré les mises en scène photographiques grotesques du président en « chef de guerre », supplicié de stress au téléphone ou en hoodie noir/casquette/barbe mal rasée. Et dont l’esthétique anime apparemment sa photographe Soazig de la Moissonnière qui, sur son Instagram perso, déverse des tas de clichés prétendument « off », le montrant dans son quotidien (et tellement humain, morbleu).

[…]

Mais il ne suffit pas de se vouloir héros transcendé par le cadre narratif pour que cela fonctionne. Loin de là. Et les huit épisodes du Candidat mis en ligne jusqu’au dernier round de l’élection dégagent avant tout un immense sentiment de vide et de fausseté, puant le carton-pâte voire la campagne électorale Potemkine. […]

Très vite, l’overdose de fausse intimité se fait totale, repoussante. Les médias comme les spectateurs ne s’y sont pas trompés. Les premiers ont beaucoup évoqué l’épisode 1, avant de se désintéresser de la suite. Les seconds ont progressivement déserté YouTube, avec des chiffres de plus en plus dérisoires : Environ 175 000 vues pour le 2e opus, 68 000 pour le 5e et 47 000 pour le dernier. Peanuts, quoi, pour ce qui devait être une locomotive de la campagne et a mobilisé beaucoup de moyens et de temps.

[…]

Mais voilà, la forme ne suffit pas. Et au vide des propositions succède cette impression d’autosatisfecit permanent, Macron commentant les prestations de Macron sans jamais se décentrer. Vertigineux.

Auteur d’un bouquin qui a fait date, Storytelling – La Machine à fabriquer des histoires et formater les esprits (La Découverte, 2007), le chercheur Christian Salmon n’est pas tendre avec la mise en scène macronienne (voir De quoi Emmanuel macron est-il l’absence ?) : « Macron a voulu redonner au pouvoir une aura de sacralité profane, de magie artificielle, une hyper-réalité politique caractérisée par l’impossibilité de distinguer les contraires. Car la scène politique n’est plus régie par la dissimulation, mais par la simulation ; non plus par le secret et le calcul cynique, mais par l’exhibition et la surexposition. Triomphe de la télé-réalité sur le théâtre politique. Il n’y a rien à interpréter.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le journal CQFD de mai 2022.

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Politique

Réélire Macron

La rupture Macron, ça aura été la même chose mais en pire, la pauvreté massive qui s’installe, le racisme décomplexé, les rupins qui dégueulent leur mépris, les tirs de LBD en pleine tête, les néonazis armés dans les rues de Paris, les mensonges éhontés de Jean-Michel Blanquer et d’Olivier Véran , et CNews qui nous ferait presque regretter BFM.

 

Cinq ans plus tard, quelques rides et désillusions en plus, nous voilà qui enfilons nos pince-nez, non pas pour aller « faire barrage », mais pour tenter d’échapper à la puanteur du « débat » présidentiel. Les 10 et 24 avril, certains d’entre nous se rendront
aux urnes en crissant des dents tandis que d’autres reliront Bakounine sur la corniche Kennedy en surveillant du coin de l’œil leur canne à pêche. C’est le printemps, chacun fait ce qu’il veut de
ses dimanches, mais on reste tous bien convaincus que le sursaut social et politique dont l’Hexagone millésime 2022 aurait tant besoin n’émergera pas de l’isoloir, où personne ne vous entendra crier votre rage.

 

Car tout indique que les dés électoraux sont plus pipés que jamais et qu’on repart pour cinq ans encore pires. Ce fils de flic de Macron a annoncé la couleur : mise au boulot forcée des titulaires du RSA, nouveau recul de l’âge de la retraite, baisse des droits de succession, relance sans débat du nucléaire civil et militaire, inaction climatique, industrialisation de l’agriculture, répression de l’immigration, et bien sûr des keufs derrière chaque arbre – toujours plus lourdement armés, toujours plus menaçants. Le grand bond en arrière, la régression sociale massive. En bon français : une vie de merde garantie et sans recours pour des
tas de gens qui méritent vachement mieux.

 

Avec ça, l’impression pénible d’être pris pour des jambons. On n’est pas des politologues surdoués du genre Alain Duhamel (hin hin hin), mais il nous semble malgré tout constater autour de nous un certain consensus contre le projet néolibéral. Quand on lit
dans les sondages que les principales préoccupations des Français, ce sont le pouvoir d’achat, la santé et le chômage, ça nous paraît raccord. Que l’immigration et l’insécurité inquiètent, certes, mais moins que la crise écologique. Bref, les gens sont beaucoup moins cons qu’on ne voudrait nous le faire croire. Et la majorité d’entre eux ne s’en laissent pas conter sur la médiocrité
du taulier de l’Élysée et la cohorte des profiteurs de crise qui l’entourent – parmi lesquels ces vampires à cravates payés des millions pour pondre des Power-Points pourraves sur la baisse des APL.

 

Et pourtant, sauf grosse grosse surprise ou catastrophe plus grave encore, Emmanuel Macron va être réélu le 24 avril. Et à l’aise : une bonne partie du système médiatique y travaille, aux mains d’oligarques qui n’ont pas grand-chose à envier à leurs collègues de Pologne ou de Hongrie. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Au cours du quinquennat qui s’achève, seuls les Gilets jaunes et… le Covid-19 ont su freiner les menées antisociales de ces raclures de bidet. À CQFD, on mise clairement pour les premiers, pour un mouvement de rue puissant et polymorphe. C’est ce qu’il reste de
démocratie qui en dépend, et nos vies en proie au rouleau-compresseur capitaliste. Avanti, popolo !

Édito du journal CQFD d’avril 2022.

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BFMTV, chaîne d’info ?

C’est devenu un réflexe de zapper sur BFMTV comme autrefois on allumait une radio pour écouter un flash. Sans parler des écrans allumés non-stop dans les cafés, les restos… et les ministères. À ces téléviseurs s’ajoutent les réseaux sociaux, où les chaînes postent sans arrêt des extraits d’émissions, comme l’abjection d’Yves Thréard citée plus haut, suscitant partages, indignations, détournements qui renforcent leur visibilité. Conséquence : les politiques y sont accros. Pour les seconds couteaux ou les petits nouveaux, c’est un moyen d’exister. S’y presse aussi la fine fleur du journalisme français. Enfin, la fine fleur… Peu de représentants des médias indépendants mais, à foison, des « toutologues » de journaux et de radios appartenant à des groupes privés détenus par des milliardaires. Les chaînes info constituent ainsi un concentré du système médiatique dominant.
Elles ont une influence majeure sur l’agenda, la hiérarchie et le cadrage de l’actualité. Elles jouent un rôle moteur dans ce que Bourdieu appelait dès 1996 la « circulation circulaire de l’information » qui, depuis, s’est intensifiée et accélérée avec l’apparition des réseaux sociaux et de ces chaînes.

Pour savoir quelle place y tiennent l’extrême droite et ses idées, visitons le site de l’Arcom (ex-CSA). L’autorité de contrôle et de régulation des médias audiovisuels veille à l’équité des temps de parole des candidats. Selon son décompte, cette équité est à peu prés respectée, du moins si l’on se réfère aux équilibres établis par les fichus sondages – dont ces télés font grand usage. Une étrangeté cependant : BFMTV accorde plus de temps à Zemmour et à ses représentants que CNews, dont on sait qu’elle roule pour le candidat de Bolloré. Alors, prenons d’autres statistiques. Sur tous les tweets de BFMTV à propos de ersonnalités politiques du 7 septembre au 7 octobre derniers, comptabilisés par Libération : 432 sont dédiés à Zemmour, presque quinze par jour (I), trois fois plus que le nombre de messages consacrés à la deuxième plus citée… Marine Le Pen.
Quelques mois plus tard, la première semaine de février, les tweets mentionnant Zemmour et Le Pen ont représenté deux tiers de ceux postés pour BFMTV, trois quarts pour CNews. Cette prédominance révèle bien mieux que le décompte de l’Arcom la réalité de ce qui se passe sur les antennes. Pour en avoir une idée, observons une soirée. Pas sur CNews, caricatural ramassis de réacs, où l’on réhabilite le nazisme pour mieux combattre « l’épuration » conduite, selon Eugénie Bastié, par des féministes « radicales, intersectionnelles, Woke » qui veulent « désexiser » (sic) la société.

[…]

Seules la personnalité et la stratégie de Zemmour sont discutées, presque pas son programme ou son idéologie. Le chef du service politique de RMC revendique : « L’idée, c’est pas de faire de l’idéologie, des grandes théories. » Non, sur BFMTV, l’élection se joue comme une « course de petits chevaux ». Une compétition entre personnes, qu’importe si elles sont racistes, sexistes, homophobes, islamophobes… On ne parle même pas de candidat d’extrême droite, mais, comme Bruce Toussaint, de « candidat si particulier », soit une manière extrêmement dépolitisante d’aborder la politique

Extraits d’un article de Samuel Gontier dans le journal CQFD de mars 2022.