Catégories
Médias

Pandora Papers

Oubliez David Copperfield, Harry Houdini ou David Blaine. Des cadors de la magie et de l’illusionnisme, certes, mais qui définitivement ne boxent pas dans la même catégorie que les vrais magiciens de ce monde : ceux qui, en France en tout cas, donnent le la du système médiatique, décident ce qui fait « info » durable ou pas. Tu leur donnes un gigantesque scandale planétaire d’évasion fiscale qui devrait faire la Une pendant des mois et, quelques jours plus tard, abracadabra, qu’en reste-t-il ? Rien, nada, peanuts, wallou. Circulez, y a plus rien à voir, le chapeau a blanchi le lapin et les vrais sujets, désormais, ce sont la petite forme de la reine d’Angleterre et les ravages du wokisme tout-puissant. Misère.

L’affaire des « Pandora Papers », c’est pourtant du béton. Rendues publiques le 3 octobre dernier par une armée de 600 journalistes ayant planché sur 12 millions de documents fuités, ces révélations montrent de quelle manière des sommes absolument démentes, se chiffrant en milliers de milliards de dollars, échappent aux législations fiscales de leurs pays respectifs pour prospérer dans des comptes situés aux îles Caïman, aux Seychelles ou au Delaware – offshore, comme on dit, mais pas offchoure. Parmi les truands en col blanc, le roi Abdallah II de Jordanie, Tony Blair ou Dominique Strauss-Kahn, mais aussi une ribambelle d’inconnus friqués : une interminable liste de cupides illustrant la banalisation de l’évasion fiscale par le biais d’intermédiaires sans scrupules – et l’insigne faiblesse des dispositifs de contrôle en la matière.

Une certitude : dans le contexte social actuel, où une réforme de l’assurance-chômage va encore appauvrir des centaines de milliers d’allocataires et où une prime de cent boules pour acheter de l’essence est agitée comme la preuve de la générosité du prince, il y avait là de quoi donner légèrement envie de titiller les puissants de ce monde et leurs pratiques pirates systématisées. Or cet énième scandale financier semble avoir fait pschiitt, un peu comme le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec) au cœur de l’été, éclipsé par l’arrivée de Lionel Messi au PSG. En 2021, le gros du système médiatique préfère largement le foot et les clashs réacs vendeurs aux forcément moins « sexy » luttes contre le réchauffement climatique ou les paradis fiscaux…

Début de l’édito du de novembre 2021.

Catégories
Économie Environnement

Accaparement des terres agricoles

C’est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l’artificialisation des territoires : l’accaparement des terres agricoles par une petite frange d’agriculteurs, davantage branchés FNSEA productiviste que paysannerie maîtrisée – à l’image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d’autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf) s’échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n’appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s’inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d’y voir plus clair, j’ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf. Elle m’a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant
à favoriser l’installation de jeunes agriculteurs et éviter l’agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d’accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens.

De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l’agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S’il est impossible d’entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires »
chez les agriculteurs visant à s’étendre, soit la matérialisation d’une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d’un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s’applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l’agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s’étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l’agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu’on voudrait c’est trouver des manières de convaincre ces derniers qu’il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s’installer, qu’on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C’est compliqué de combattre l’accaparement, car c’est moins spectaculaire que l’artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf’ de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s’agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l’usage des pesticides, c’est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. »

Article dans le de juillet 2021.

Catégories
Politique Société

Les dérives fascistes

Il n’y a pas de régime fasciste en France actuellement, mais il y a des mouvements politiques qui propagent diverses idéologies fascistes. Enfin, il y a le fait que le fascisme a toujours été divers et opportuniste (notamment en matière de doctrine économique), même s’il y a bien une matrice commune : un projet de régénération nationale ou civilisationnelle par purification ethno-raciale et politique du corps social.

Je suis [l’historien] Zeev Sternhell quand il dit que le fascisme n’est pas né dans les tranchées de 14-18 et qu’il n’est pas mort dans un bunker de Berlin en 1945. Le fascisme a muté, il s’est adapté à un nouveau contexte, a appris à se rendre indiscernable, à se mouler dans l’idéologie
dominante (la « défense de la République », par exemple, autrefois honnie par l’extrême droite française). Et un peu partout il engrange des succès à mesure que le capitalisme s’enfonce dans la crise, que les gauches déçoivent ou trahissent, et que les mouvements d’émancipation se montrent incapables de faire émerger une alternative. »

[…] Oui, la situation est pire aujourd’hui qu’en 2018 et il ne pouvait en être autrement étant donné le projet néolibéral qu’incarne et que porte Macron : une refonte de l’ensemble des rapports sociaux et même des subjectivités dans le but d’accroitre les profits par une intensification de l’exploitation. Ce qui suppose la destruction des conquêtes sociales des classes populaires, une remise en cause des acquis démocratiques fondamentaux (notamment les libertés publiques), et une surenchère raciste permanente.

La répression du mouvement des Gilets jaunes a été à la hauteur de la violence sociale intrinsèque à ce projet, mais aussi de la perte de légitimité du pouvoir politique et du projet néolibéral qu’ont porté tous les gouvernements depuis les années 1980.
Quand vous n’êtes disposé à rien concéder de sérieux à la classe travailleuse, quand vous brisez méthodiquement les éléments du « compromis social » d’après-guerre et quand vous méprisez les mouvements sociaux (notamment les organisations syndicales), la domination politique peut de moins en moins s’exercer pacifiquement, en particulier face à un mouvement qui n’accepte pas de se plier aux règles habituelles de la conflictualité sociale. »

[…]

Les gouvernements qui se sont succédé ces vingt dernières années ont tous contribué à l’autonomisation de la police et à la puissance politique dont bénéficient les syndicats de police aujourd’hui, dont les positions sont relayées largement – ce qui est un fait nouveau – par des médias ultra-complaisants. L’intensification de la répression est une spirale très difficile à stopper : la substitution progressive de l’État pénal à l’État social, pour reprendre les termes de Loïc Wacquant, ne peut qu’aboutir à toujours plus de criminalisation de la pauvreté et d’inégalités. Ce sont de parfaits ingrédients pour maintenir ou accroître la petite délinquance (en sachant par ailleurs que, sur le temps long, la criminalité la plus grave a baissé), justifiant aux yeux des médias et des gouvernements l’intensification de la répression.

Mais il faut voir également que les appareils de répression poussent leur avantage et en particulier, en leur sein, les secteurs les plus réactionnaires, gagnés ou en passe d’être gagnés au projet néofasciste : il suffit de lire les tribunes des militaires dans Valeurs actuelles pour voir que c’est tout le langage et toute la vision du monde propre à la fachosphère qui y sont repris. Je ne crois pas du tout à un coup d’État militaire, mais ce que tout cela signale, c’est un processus de fascisation de l’État qui fait que l’extrême droite, si elle parvenait au pouvoir, trouverait un soutien massif du côté des appareils de répression pour faire ce qui est au cœur de son projet : instaurer un régime d’apartheid racial sous couvert de « défense de la France »; écraser toute capacité d’action politique des exploité-es et des opprimé-es.

Extraits d’un entretien avec le sociologue Ugo Palheta (La possibilité du fascisme) dans le mensuel CQFD de juin 2021.

Catégories
Environnement

Notre rapport à la nature

Je ne vous cacherai pas que je suis très déprimé… Si nous ne repensons pas radicalement notre rapport à la nature et aux animaux, nous entrerons dans une ère de confinement chronique qui nous coûtera très cher humainement et économiquement. » Malik Peiris, virologue sri-lankais, résume à lui seul le sentiment de la soixantaine d’universitaires que la journaliste Marie-Monique Robin a interviewés pour son dernier livre, La Fabrique des pandémies. L’auteure d’une
palanquée d’excellents ouvrages et documentaires s’est coltinée un maximum d’entretiens pour tenter de comprendre ce qui nous est tombé dessus. Et, surprise : aucun des scientifiques ne l’était, surpris.

En revenant sur la genèse d’autres maladies (Ebola, VIH, Sars), sur des études déjà publiées et des travaux en cours, l’enquête de la journaliste pointe les conséquences désastreuses de la destruction des forêts et de la biodiversité, ainsi que le rôle des monocultures et de l’élevage
intensif. Et rappelle que les causes des nouvelles grandes maladies infectieuses sont anthropiques.

Une chose est sûre : la destruction des écosystèmes provoque une multiplication des contacts entre animaux sauvages et humains, entraînant la disparition d’espèces animales qui jouaient jusqu’alors le rôle de tampons. Dans le même temps, des scientifiques ont prouvé que l’exposition à
une biodiversité riche renforce nos systèmes immunitaires. Quant à la possibilité d’une sortie du marasme, le dernier chapitre du livre donne la parole à des chercheurs qui ont étudié des comportements humains et animaux afin de montrer qu’une autre conception de la nature est possible. Elle passe notamment par une approche scientifique davantage transdisciplinaire ; et une attention plus fine aux enseignements de cultures non occidentales.

On retrouve les mêmes constats dans La chauve-souris et le capital d’Andreas Malm : « La déforestation n’est pas seulement un moteur de la perte de biodiversité, c’est aussi un facteur direct de débordement zoonotique », soit de maladies qui se transmettent entre l’humain et l’animal. Le géographe, marxiste revendiqué, charge le capitalisme : le commerce des animaux sauvages, l’explosion du trafic aérien, le réchauffement climatique sont selon lui responsables des crises.
Prenons l’exemple de la chauve-souris : réservoir naturel de virus comme le Covid-19, certaines vivent dans des forêts tropicales et entrent en contact avec les humains quand leur habitat est détruit. Autre élément d’importance, le trafic d’animaux sauvages, là encore motivé par une course aux profits.
L’auteur suédois souligne l’absurdité des solutions envisagées par certains, qui décident de détruire les foyers de vie de ces animaux considérés comme responsables. Las, « éradiquer les chauves-souris ne ferait que contribuer encore davantage à la perte de biodiversité, puisqu’elles jouent un rôle crucial dans la pollinisation des plantes, la dispersion de leurs graines et le contrôle de la population des insectes nuisibles ».

Extrait d’un article de Margaux Wartelle dans le mensuel CQFD de mai 2021.

Catégories
Politique

La peste et le choléra

La clique à Macron, c’est un peu comme un mec relou qui crache sur tes potes, te traite d’islamo-gauchiasse à longueur de journée puis s’indigne que tu ne veuilles pas sortir avec lui.
On s’explique : le 27 février, Libé publie un dossier sur les électeurs de gauche qui ne voteront pas Macron au second tour en 2022, même s’il fait face à Marine Le Pen. Le titre, explicite : « J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini. » Parole est donnée à divers électeurs expliquant en substance qu’à choisir entre la peste et le choléra, ils ont déjà le Covid.

Panique à bord chez les macronistes. C’est que finalement, on en aura bien besoin,de tous ces « droits-de-l’hommistes », ces « fainéants », ces « cyniques », ces « ayatollahs de l’écologie », ces « Amish », ces ouvriers qui « foutent le bordel » et autres « gens qui ne sont rien ».
Et les fantassins de la majorité, toute honte bue, de dispenser force leçons de morale.
Comparant la situation actuelle au funeste épisode Chirac-Le Pen de 2002, Nathalie Loiseau joue les rossignol de l’antifascisme : « Il n’aura fallu que 19 ans à une partie de la gauche pour perdre la boussole, renier ses valeurs et espérer le pire, dans l’attente illusoire de jours meilleurs pour elle. »
Petit rappel : en 1984, l’actuelle cheffe de file des macronistes au Parlement européen avait candidaté à des élections étudiantes sur une liste d’extrême droite issue du Gud (Groupe union défense), ancêtre du sinistre Bastion social. Et en 2018, elle accusait les réfugiés prétendant choisir leur pays d’accueil, de s’adonner au « shopping de l’asile ».

Députée LREM, Anne-Christine Lang aurait pour sa part mieux fait de la tourner sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir : « Cette soi-disant « vraie gauche » qui a tout perdu, ses valeurs, sa boussole, sa dignité… Honte à elle ! Quant à nous, nous continuerons à combattre Le Pen et à faire barrage au Front national. Toujours, partout. » Partout ? Certainement pas à l’Assemblée nationale, où la parlementaire avait provoqué un islamophobe esclandre en septembre, quittant une commission d’enquête parce qu’une syndicaliste étudiante voilée participait aux débats.

Député et chef de file LREM pour les régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, Bruno Bonnell a quant à lui gazouillé le tweet suivant : « NON ! Le combat contre les extrêmes est un devoir : La mission politique est de rassembler ; pas de déchirer la Nation. Quelle que soit la frustration, ne franchissons aucune ligne noire. »

Mais cette ligne noire, bordel de queue de poêle, c’est vous, les adorateurs de « Jupiter », qui l’avez enjambée, dépassée et même piétinée. C’est votre ministre de l’Intérieur, accusé de viol, qui trouve Marine Le Pen « pas assez dure », « un peu molle », qui débat cordialement avec Éric Zemmour, qui assume sans vergogne de racoler à droite toute : « je souhaite que les électeurs du Front national votent pour nous ». C’est votre ministre de l’Enseignement supérieur qui se prend pour Joseph Mc Carthy, sonnant la chasse aux « islamo-gauchistes » des universités qui ont le tort de s’intéresser aux oppressions héritées de l’époque coloniale, ainsi qu’aux discriminations liées au genre et à l’origine ethnique. C’est vous qui participez au déferlement de haine contre les musulmans et qui réduisez les droits des travailleurs. Ce sont vos préfets qui ordonnent, en plein hiver, la destruction des tentes et effets personnels des exilés du Calaisis. C’est sous vos ordres que la police a gazé, frappé, éborgné, mutilé tant de Gilets jaunes, multipliant au passage les illégales arrestations préventives et rendant caduc le droit de manifester sereinement. C’est vous qui ne cessez de restreindre les libertés, à coup d’état d’urgence, de drones policiers, d’article 24, de loi « Séparatisme » et autres dissolutions administratives.

Sur un certain nombre de fondamentaux, on en est à se demander si Marine Le Pen aurait vraiment pu faire pire. Quand des électeurs de gauche se font violence pour « faire barrage » dans les urnes, ce n’est pas pour voir appliquer les idées de la candidate contre laquelle ils ont voté. Alors non, face au courant d’eau brune qui déborde, vous, les macronistes, n’êtes définitivement pas un barrage. Vous êtes le fleuve. En tout cas, le fascisme qui monte, vous en faites le lit. Et votre calice toxique, déso’, on ne le boira pas jusqu’à la lie.

Édito du numéro de mars 2021 du mensuel CQFD.

Catégories
Politique Société

Délit d’opinion

Dans son décret de dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France, le gouvernement assimile la critique de certaines politiques étatiques à un encouragement au terrorisme. Généralisée, cette logique de « délit d’opinion » pourrait conduire à la fermeture administrative de nombreuses autres associations, syndicats ou partis politiques contestataires.

C’est trois jours après l’assassinat de Samuel Paty que Gérald Darmanin avait annoncé son intention de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Le ministre de l’Intérieur assurait alors que cette association était « manifestement impliquée » dans l’affaire de Conflans-Sainte-Honorine. Mais dans le décret de dissolution finalement édicté le 2 décembre, il n’y a plus qu’une seule mention de Samuel Paty. On reproche au CCIF de ne pas avoir, sur les réseaux sociaux, supprimé des commentaires d’internautes « laissant entendre que l’État français est à l’initiative de l’atentat » fatal au professeur.

Légalement et globalement parlant, le gouvernement justifie la dissolution du CCIF en l’accusant d’encourager le terrorisme, la discrimination, la haine et la violence. L’association n’a pourtant jamais été poursuivie en justice pour de tels délits. Pour rappel, son cœur d’activité était d’offrir un soutien juridique aux musulmans victimes de discrimination.

Peinant à établir des faits précis, le décret gouvernemental reproche à l’association sa conception « particulièrement large » de l’islamophobie, ses fréquentations et son manque de maîtrise des commentaires générés par ses posts sur les réseaux sociaux. Le journaliste Pierre Januel s’est amusé à faire un tour sur le compte Twitter de Gérald Darmanin : en termes de commentaires racistes d’internautes appelant à la haine, on y trouve de quoi dissoudre dix fois la place Beauvau.

[…]

Le décret prétend surtout « qu’en qualifiant d’islamophobes des mesures prises dans le but de prévenir des actions terroristes », le CCIF « doit être regardé comme partageant, cautionnant et contribuant à propager de telles idées ». Autrement dit, considérer discriminatoires des lois, des opérations de police ou des décisions administratives relevant de l’antiterrorisme (par exemple les assignations à résidence ou les perquisitions administratives de l’état d’urgence subies par de nombreux innocents) reviendrait donc à soutenir le terrorisme. « Le raccourci fait entre critique des politiques de l’État et provocation au terrorisme fait froid dans le dos », commente le Syndicat des avocats de France (SAF).

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de janvier 2021.

Catégories
Société

Le temps volé

Vaste sujet. Colossal. Même qu’on ne fait pas plus central. Plus essentiel. Le tic-tac du temps qui passe, une seconde, trois heures, dix ans, on l’a tous aux oreilles à un moment ou un autre, petite musique insidieuse qui susurre : « Que fais-tu de ta vie ? » Ou plutôt : « Que fait-on de ta vie ? »

Jadis, le champ de bataille était d’une clarté limpide : d’un côté les vampires exploiteurs, de l’autre ceux dont on volait l’existence. Le patron ventru à chapeau Monopoly versus les ouvriers à qui l’on arrachait la moindre minute de productivité. Ce qui permettait à tonton Marx de poser l’équation sans détour : « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bête de somme. C’est une simple machine à produire de la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. »

Pour le mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, la lutte pour le temps a donc été, en quelque sorte, la mère de toutes les batailles. À force de grèves, de manifestations et autres émeutes, un lent processus a abouti à une réduction substantielle du temps de travail, sans pour autant briser la voracité des voleurs de vie.

Aujourd’hui encore, « l’usine te bouffe le temps, le corps et l’esprit », témoigne l’écrivain Joseph Ponthus, qui a besogné deux ans dans les abattoirs bretons. L’actuel monde du travail regorge aussi de nouvelles formes d’exploitation effarantes, basées notamment sur la précarité, le temps partiel subi, l’intérim. Certes, on ne trime plus 16 heures par jour mais, sur fond de chômage de masse, on se doit d’être disponible à tout instant pour recueillir la moindre heure de boulot qu’un généreux patron daignera nous confier. Le capital voleur de temps n’est plus cantonné à l’usine, mais croît hors de son foyer originel, se démultiplie, floutant la frontière entre temps libre et temps de (télé)travail – cf. le désormais habituel mail « urgent » du chef de service à 23 h 17.

Au fil du temps, la machine de dépossession s’est perfectionnée. Et la question du temps volé et de sa nécessaire réappropriation, qui a longtemps infusé, de Paul Lafargue (Le Droit à la paresse, 1883) à Raoul Vaneigem (Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967), a fini par se dédoubler avec l’avènement de ladite société de loisirs, encouragée par la course aux échalotes technologiques.

Ces fameuses « nouvelles technologies » nous promettent toujours un gain de temps, un confort. Mais en retour, elles nous assènent ce coup de bâton vertigineux qu’on appelle l’accélération. Car ce temps prétendument dégagé par les outils techniques, nous n’en jouissons pas. Très vite, il est accaparé par d’autres sollicitations, toujours plus nombreuses. Sans relâche, il faut désormais non seulement travailler, mais aussi consommer, s’amuser, s’informer… Plus de temps, ni de lieu de répit : nous voilà connectés en permanence.

C’est le rêve de la Silicon Valley et de ses hérauts, par exemple l’ex saint patron de Google, Eric Schmidt, troubadour décomplexé d’une nouvelle civilisation où des gadgets miraculeux raccordés au réseau 5G répondront à tous nos manques en envahissant nos vies, pour nous connecter et nous connecter encore jusqu’à l’orgasme techno-existentiel.

Mais la technologie n’est pas le seul moteur de cette société accro à la vitesse. En cause également, l’idéologie du tous contre tous, ou l’autre est forcément concurrent, homme ou femme à (a)battre dans la compétition du quotidien. Pour ne pas perdre sa place, il ne faut donc pas traîner en route, dénonce le philosophe Hartmut Rosa, selon qui « les normes temporelles prennent un aspect quasiment totalitaire ».

Début de la page de présentation d’un dossier sur « le temps volé » dans le mensuel CQFD de septembre 2020.

Catégories
Politique

Contre-réforme des retraites

Outre l’opacité sur la nature et les effets réels de la réforme, qui ressemble à un joli cadeau aux fonds de pension privés, beaucoup s’interrogent sur la nécessité même du recul de l’âge de départ à la retraite, qui se ferait via la création d’un âge pivot (on peut partir avant, mais en y perdant beaucoup d’argent).

Le démographe Hervé Le Bras, peu suspect de crypto-bolchevisme, s’est ainsi fendu d’une tribune dans Le Monde du 19 décembre pour démentir la nécessité qu’il y aurait à faire travailler les gens plus longtemps : « Sur les retraites, il n’y a aucune urgence à prendre des mesures d’économie. »

On trouve d’autres arguments de poids du côté du président Macron himself qui déclarait le 25 avril 2019, lors d’une conférence de presse : « Tant qu’on n’a pas réglé le problème du chômage dans notre pays, franchement ce serait assez hypocrite de décaler l’âge légal. Quand on est soi-même en difficulté, qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans ! C’est ça la réalité de notre pays.
Alors on va dire, « Non, non, faut maintenant aller à 64 ans ! » Vous savez déjà plus comment faire après 55 ans, les gens vous disent « Les emplois c’est plus bon pour vous ! » C’est ça la réalité, c’est le combat qu’on mène, on doit d’abord gagner ce combat avant d’aller expliquer
aux gens : « Mes bon amis, travaillez plus longtemps ! »
Va comprendre !

Autre absurdité gouvernementale : la fin des régimes spéciaux est justifiée par une volonté d’universalité (en réalité un nivellement par le bas), mais avec quelques exceptions notables. Entre autres : les militaires, les policiers, les pilotes de ligne et … les sénateurs, dont la terrible pénibilité du travail est connue de tous. Mais qu’importe les criantes contradictions l’hypocrisie, la stratégie du pouvoir est de passer en force, façon Thatcher, épuisant ainsi les derniers espoirs de résistance sociale.

Extrait de l’édito du mensuel CQFD de janvier 2020.

Catégories
Environnement

Les yachts ou la nature

Depuis début octobre, une tour en bois de palettes, dans le plus pur style zadiste, surplombe la plage de la Normandelière à Bretignolles-sur-Mer. Et c’est la panique chez les édiles, à commencer par le maire de cette commune vendéenne de 4 000 habitants qui s’est, constate un observateur, « tiré une balle dans le pied » en envoyant ses bulldozers saccager la dune d’un site classé pour engager les travaux de son projet de port de plaisance.

Ce que dix-sept années d’opposition légale n’avaient pas réussi, la « Zad de la Dune » l’a obtenu en quelques jours : emballement médiatique, large soutien de la population (2 500 personnes au rassemblement du 6 octobre), bulldozers arrêtés. Favorisée par cet effet Zad, l’opposition « historique » à ce projet aberrant, principalement rassemblée dans l’association La Vigie, a gagné une visibilité nationale qui lui faisait défaut et, conséquemment, un soutien croissant à son combat.

Pourtant, le maire et ses compères de la communauté de communes qu’il préside pouvaient, quelques jours plus tôt, se sentir triomphants. Après les sept avis défavorables de la commission d’enquête publique de 2011, après les avis négatifs de plusieurs préfets successifs, le nouveau préfet avait décidé de trouver ce projet « d’intérêt public » et d’autoriser les travaux. L’objectif d’éventrer la côte, de détruire une dune classée, une zone humide classée, une zone verte naturelle agricole, pour creuser 40 hectares d’un port de 915 anneaux, ce rêve pharaonique, allait pouvoir se réaliser.

Les partisans de ce port, se comptant surtout parmi les estivants domiciliés sur la commune mais n’y venant que quelques semaines par an, allaient pouvoir rejoindre ces plaisanciers dont les statistiques nationales notent qu’ils sortent en moyenne trois jours par an leur bateau, qui servent surtout à y prendre l’apéritif en Docksides. Et on allait pouvoir, cerise sur le gâteau vicié, détruire une réserve d’eau douce de 340 000 m3 en l’utilisant comme emplacement de dépôt des matériaux d’extraction, dans une région placée tout l’été en « alerte rouge sécheresse ». Tout cela pour un « investissement » d’argent public estimé à 43 millions d’euros.

Mais c’était sans compter avec une poignée de jeunes du coin, fortement soutenus par de nombreux habitants et vieux paysans, qui, se proclamant « gardiens de la dune », s’installèrent sur un terrain privé au cœur de la zone dont la mairie n’avait pas réussi à circonvenir les propriétaires, ajoutant leur stratégie « désobéissante » (mais non violente) à celle plus classique des opposants « historiques » lancés dans de nombreux recours administratifs.
La machinerie du saccage est donc, pour le moment, enrayée. Le projet de « Port Bretignolles » a désormais du plomb dans les voiles.

Article de Gérard Lancien dans le mensuel CQFD de novembre 2019.

Catégories
Environnement Politique

Knauf Insulation

À Illange, une usine, appartenant au géant Knauf Insulation et spécialisée dans cet isolant qu’est la laine de roche, a été imposée aux habitants à grand renfort de discours sur l’emploi (des postes) et l’environnement (de l’écolo). Une double arnaque, dénoncée par des militants locaux.

[…]

En expliquant que depuis la casse de la sidérurgie dans les vallées voisines, on ne pouvait pas cracher sur 120 emplois. Mais faut voir lesquels : du précaire, des travailleurs détachés, et des conditions de travail toxiques. Knauf a été éjectée de Differdange et Sanem, au Luxembourg, parce que les études d’impact laissaient apparaître de lourdes pollutions : des centaines de tonnes d’oxydes d’azote, d’oxydes de souffre, d’ammoniac, de phénol, de formaldéhyde, de monoxyde de carbone ou encore de chlorure d’hydrogène vont sortir de leur cheminée de 60 mètres. Et ce que la préfecture de Moselle autorise comme rejets polluants est jusqu’à 75 fois supérieur à ce que le Land de Saxe autorise à Knauf Leipzig. […]

Vous vous rendez compte qu’à l’heure où tous ces beaux hommes politiques parlent de transition écologique a Metz, à l’heure où tous les indicateurs scientifiques sont dans le rouge, la préfecture et les hommes politiques locaux poussent à l’installation de Knauf, qui tournera au charbon, qu’on fera venir de camions de Pologne ?

On reprend donc : des agriculteurs expropriés pour des dizaines d’emplois pour l’instant occupés par des travailleurs détachés, du coke comme carburant, des rejets atmosphériques plus qu’inquiétants (dont 70 000 tonnes annuelles de gaz à effet de serre), des millions d’euros d’argent public dépensés, une enquête publique n’intégrant pas toutes les communes impactées.
Il doit bien y avoir du positif dans ce projet ?

Patrick Weiten assure que « les dirigeants de Knauf se sont engagés à respecter nos valeurs ».
Leurs valeurs ? « La défense de l’environnement. L’écologie et le bien-être des populations sont nos objectifs. Et fabriquer de la laine de roche comme isolant est écologique. »

Le problème, c’est que dès 1988, alors que le radeau de l’amiante commence sérieusement à tanguer, et que l’un de ses substituts, la laine de roche donc, est mis en avant, le Centre international de recherche sur le cancer classe cette dernière comme « agent cancérogène possible pour l’homme ».

Ce ne sont pas Julie et Bertrand, installés à Illange depuis quelques mois, dans la maison de la famille de Julie, qui affirmeront l’inverse. « La laine de roche sera l’un des futurs scandales sanitaires, c’est une certitude, dit Bertrand. Mes collègues architectes et les salariés du bâtiment avec qui je bosse au Luxembourg le disent. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans un article du mensuel CQFD de juin 2019.