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Politique

Réélire Macron

La rupture Macron, ça aura été la même chose mais en pire, la pauvreté massive qui s’installe, le racisme décomplexé, les rupins qui dégueulent leur mépris, les tirs de LBD en pleine tête, les néonazis armés dans les rues de Paris, les mensonges éhontés de Jean-Michel Blanquer et d’Olivier Véran , et CNews qui nous ferait presque regretter BFM.

 

Cinq ans plus tard, quelques rides et désillusions en plus, nous voilà qui enfilons nos pince-nez, non pas pour aller « faire barrage », mais pour tenter d’échapper à la puanteur du « débat » présidentiel. Les 10 et 24 avril, certains d’entre nous se rendront
aux urnes en crissant des dents tandis que d’autres reliront Bakounine sur la corniche Kennedy en surveillant du coin de l’œil leur canne à pêche. C’est le printemps, chacun fait ce qu’il veut de
ses dimanches, mais on reste tous bien convaincus que le sursaut social et politique dont l’Hexagone millésime 2022 aurait tant besoin n’émergera pas de l’isoloir, où personne ne vous entendra crier votre rage.

 

Car tout indique que les dés électoraux sont plus pipés que jamais et qu’on repart pour cinq ans encore pires. Ce fils de flic de Macron a annoncé la couleur : mise au boulot forcée des titulaires du RSA, nouveau recul de l’âge de la retraite, baisse des droits de succession, relance sans débat du nucléaire civil et militaire, inaction climatique, industrialisation de l’agriculture, répression de l’immigration, et bien sûr des keufs derrière chaque arbre – toujours plus lourdement armés, toujours plus menaçants. Le grand bond en arrière, la régression sociale massive. En bon français : une vie de merde garantie et sans recours pour des
tas de gens qui méritent vachement mieux.

 

Avec ça, l’impression pénible d’être pris pour des jambons. On n’est pas des politologues surdoués du genre Alain Duhamel (hin hin hin), mais il nous semble malgré tout constater autour de nous un certain consensus contre le projet néolibéral. Quand on lit
dans les sondages que les principales préoccupations des Français, ce sont le pouvoir d’achat, la santé et le chômage, ça nous paraît raccord. Que l’immigration et l’insécurité inquiètent, certes, mais moins que la crise écologique. Bref, les gens sont beaucoup moins cons qu’on ne voudrait nous le faire croire. Et la majorité d’entre eux ne s’en laissent pas conter sur la médiocrité
du taulier de l’Élysée et la cohorte des profiteurs de crise qui l’entourent – parmi lesquels ces vampires à cravates payés des millions pour pondre des Power-Points pourraves sur la baisse des APL.

 

Et pourtant, sauf grosse grosse surprise ou catastrophe plus grave encore, Emmanuel Macron va être réélu le 24 avril. Et à l’aise : une bonne partie du système médiatique y travaille, aux mains d’oligarques qui n’ont pas grand-chose à envier à leurs collègues de Pologne ou de Hongrie. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Au cours du quinquennat qui s’achève, seuls les Gilets jaunes et… le Covid-19 ont su freiner les menées antisociales de ces raclures de bidet. À CQFD, on mise clairement pour les premiers, pour un mouvement de rue puissant et polymorphe. C’est ce qu’il reste de
démocratie qui en dépend, et nos vies en proie au rouleau-compresseur capitaliste. Avanti, popolo !

Édito du d’avril 2022.

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Médias

BFMTV, chaîne d’info ?

C’est devenu un réflexe de zapper sur BFMTV comme autrefois on allumait une radio pour écouter un flash. Sans parler des écrans allumés non-stop dans les cafés, les restos… et les ministères. À ces téléviseurs s’ajoutent les réseaux sociaux, où les chaînes postent sans arrêt des extraits d’émissions, comme l’abjection d’Yves Thréard citée plus haut, suscitant partages, indignations, détournements qui renforcent leur visibilité. Conséquence : les politiques y sont accros. Pour les seconds couteaux ou les petits nouveaux, c’est un moyen d’exister. S’y presse aussi la fine fleur du journalisme français. Enfin, la fine fleur… Peu de représentants des médias indépendants mais, à foison, des « toutologues » de journaux et de radios appartenant à des groupes privés détenus par des milliardaires. Les chaînes info constituent ainsi un concentré du système médiatique dominant.
Elles ont une influence majeure sur l’agenda, la hiérarchie et le cadrage de l’actualité. Elles jouent un rôle moteur dans ce que Bourdieu appelait dès 1996 la « circulation circulaire de l’information » qui, depuis, s’est intensifiée et accélérée avec l’apparition des réseaux sociaux et de ces chaînes.

Pour savoir quelle place y tiennent l’extrême droite et ses idées, visitons le site de l’Arcom (ex-CSA). L’autorité de contrôle et de régulation des médias audiovisuels veille à l’équité des temps de parole des candidats. Selon son décompte, cette équité est à peu prés respectée, du moins si l’on se réfère aux équilibres établis par les fichus sondages – dont ces télés font grand usage. Une étrangeté cependant : BFMTV accorde plus de temps à Zemmour et à ses représentants que CNews, dont on sait qu’elle roule pour le candidat de Bolloré. Alors, prenons d’autres statistiques. Sur tous les tweets de BFMTV à propos de ersonnalités politiques du 7 septembre au 7 octobre derniers, comptabilisés par Libération : 432 sont dédiés à Zemmour, presque quinze par jour (I), trois fois plus que le nombre de messages consacrés à la deuxième plus citée… Marine Le Pen.
Quelques mois plus tard, la première semaine de février, les tweets mentionnant Zemmour et Le Pen ont représenté deux tiers de ceux postés pour BFMTV, trois quarts pour CNews. Cette prédominance révèle bien mieux que le décompte de l’Arcom la réalité de ce qui se passe sur les antennes. Pour en avoir une idée, observons une soirée. Pas sur CNews, caricatural ramassis de réacs, où l’on réhabilite le nazisme pour mieux combattre « l’épuration » conduite, selon Eugénie Bastié, par des féministes « radicales, intersectionnelles, Woke » qui veulent « désexiser » (sic) la société.

[…]

Seules la personnalité et la stratégie de Zemmour sont discutées, presque pas son programme ou son idéologie. Le chef du service politique de RMC revendique : « L’idée, c’est pas de faire de l’idéologie, des grandes théories. » Non, sur BFMTV, l’élection se joue comme une « course de petits chevaux ». Une compétition entre personnes, qu’importe si elles sont racistes, sexistes, homophobes, islamophobes… On ne parle même pas de candidat d’extrême droite, mais, comme Bruce Toussaint, de « candidat si particulier », soit une manière extrêmement dépolitisante d’aborder la politique

Extraits d’un article de Samuel Gontier dans le journal CQFD de mars 2022.

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Société

Blanquer, le conservateur

Si le torpillage des principes de la laïcité est une des marottes favorites du ministre de l’Éducation nationale, il a d’autres obsessions en stock. En particulier, la lutte contre l’intersectionnalité. C’est-à-dire contre le fait d’ « analyser la réalité sociale en observant que les identités sociales se chevauchent et que les logiques de domination sont plurielles » – manière de rappeler qu’une PDG blanche et sa femme de ménage d’origine africaine ne subissent pas tout à fait les mêmes formes de domination.

Sur le terrain, ça donne un ministre de l’Éducation nationale qui tape comme il peut sur l’Unef (again) et ses réunions en non-mixité raciale : pour Blanquer, que des personnes victimes de racisme veuillent échanger entre elles à ce sujet est au mieux « une chose folle », au pire le terreau de « projets politiques gravissimes » (BFM, 19/03/21).

Après la race, le genre : le 5 mai dernier, le ministre proscrivait l’usage à l’école de l’écriture inclusive basée sur le point médian. En introduction de sa circulaire, il avait cru bon de placer une citation d’Hélène Carrère d’Encausse et Marc Lambron (deux pontes de l’Académie française) affirmant que cette graphie serait « contre-productive » pour « la lutte contre les discriminations sexistes ». Ben voyons!

Cohérent, Blanquer inaugure finalement début janvier un colloque à la Sorbonne intitulé « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », bâchant entre autres le « néoféminisme » et la « pensée » décoloniale. Une bamboche pseudo-universitaire financée par le ministère sur un fonds réservé.

Lâcher des ronds quand ça sert ses croisades ? Décidément, le ministre sait faire. Notamment en filant du blé à un syndicat lycéen chargé de promouvoir ses réformes iniques. On rembobine. En novembre 2020, une enquête de Mediapart révèle que l’Éducation nationale a rincé à hauteur de 65 000 € le syndicat Avenir lycéen, qui en claquera une proportion significative en restos et hôtels de luxe. Libération découvre dans la foulée que l’idée de la création du syndicat a en réalité « germé [en 2018] rue de Grenelle » pour « servir la communication » de Blanquer, alors que dans la rue, les lycéens qui manifestaient contre la réforme du bac et la création de Parcoursup se faisaient dégommer à coups de flash-ball.

Extrait d’un dossier sur les précaires de l’Éducation nationale dans le journal CQFD de février 2022.

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Environnement

Dérèglement climatique et responsabilités individuelles

En 2019, le cabinet de conseil Carbone 4 a sorti un rapport montrant que même si chaque Français adoptait les écogestes les plus « héroïques » – ne plus jamais prendre l’avion, arrêter de manger de la viande, faire systématiquement du covoiturage, etc. -, les émissions de gaz à effet de serre ne diminueraient que de 25 %, ce qui est largement insuffisant.
Ces écogestes, ça peut être un premier pas vers le militantisme, quelque chose qui peut nous sensibiliser à la fragilité du monde, mais jusqu’à présent ça a surtout été utilisé pour culpabiliser les gens, notamment les classes populaires – et je ne pense pas que la culpabilisation soit un bon vecteur de mobilisation.
Je pense que l’importance démesurée accordée aux comportements des individus permet avant tout d’invisibiliser la structure sociale du chaos climatique. Elle reflète le triomphe de la logique libérale dominante : l’individualisation de la responsabilité. Au même titre que le racisme ou le sexisme ne sont pas le fruit de relations interindividuelles, mais le produit de rapports de domination et de constructions sociohistoriques, au même titre que les violences policières sont systémiques et non pas commises par de rares individus, le changement climatique n’est en rien la conséquence d’une somme de responsabilités individuelles.

Une avalanche de rapports scientifiques martèle qu’i1 faut stopper dès maintenant toute nouvelle activité industrielle liée aux énergies fossiles. Et on sait désormais que chaque dixième de degré compte […]

 

Toute firme, banque ou États qui continue à mettre de l’argent dans les énergie fossiles relève forcément du criminel climatique puisqu’ils le font en toute connaissance de cause.

[…]

Depuis 2015, on sait que pour limiter le chaos sur Terre lié au dérèglement climatique, il faudrait laisser dans le sous-sol 80 % des réserves de charbon, la moitié de celles de gaz et un tiers de celles de pétrole.
Alors qu’on devrait déjà être dans une dynamique de freinage assez radical des énergies fossiles, ces sociétés ont des projets d’extension de plus 20 % d’ici 2030.

Extraits d’un entretien de Mickaël Correia, auteur de Criminels climatiques, dans le journal CQFD de janvier 2022.

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Société

Liberté vs délivrance

Quand on se penche sur la pensée libérale, censée avoir triomphé depuis l’effondrement de l’URSS, on voit que ce qu’elle entendait par liberté n’était pas la démocratie, même pas « représentative » (qui ne représente, on le sait, que les intérêts d’une mince oligarchie). Mais plutôt l’inviolabilité de la sphère privée, entendue comme un espace dans lequel ni l’État ni la société ne sont censés intervenir. Depuis le XVIIIe siècle, cet espace s’est toutefois réduit comme peau de chagrin, pour se limiter aux relations personnelles et à la propriété privée.

Avec la surveillance de masse, rendue possible par les outils numériques, le principe de l’inviolabilité de la sphère privée est littéralement balayé : les grandes organisations, publiques ou privées, peuvent pénétrer incognito dans les aspects les plus « privés » de nos vies afin d’influencer nos comportements.

[…]

En relisant de près les philosophies de la liberté antiques et modernes, libérales ou socialistes, je me suis ensuite rendu compte que cette quête de délivrance, notamment sur le plan de la vie matérielle, les traversait presque toutes. Pour une raison simple : parce que ces philosophies ont été formulées par des membres des classes dominantes et que celles-ci ont toujours cherché à être délivrées des nécessités matérielles de la vie, pour se consacrer à des activités jugées plus « hautes ». Même Marx a identifié la liberté au dépassement du « règne de la nécessité ». La nouveauté, de nos jours, est que ce fantasme de délivrance exerce une telle hégémonie que l’on est prêts à sacrifier nos libertés publiques pour un gain de délivrance. D’où notre absence de réaction collective face aux révélations de Snowden.

[…]

La quête de délivrance se joue sur deux plans : on veut être libéré de la nécessité de faire avec les autres, avec tout ce que cela implique de conflictualité, de réunions chronophages, etc., et on veut être déchargé des activités liées à la subsistance matérielle, jugées pénibles et ennuyantes (le travail de la terre, les tâches domestiques, les soins aux personnes dépendantes, etc.). Ces deux aspirations, qui traversent le monde occidental, s’alimentent réciproquement, car on ne peut assurer sa subsistance tout seul. Voilà pourquoi l’avènement de la grande industrie et de la société de consommation a été accueilli comme une « libération » (non pas de la domination sociale, mais des « nécessités de la vie »).

C’est alors que l’histoire du sens de la liberté se noue avec celle du désastre écologique. Car la quête de délivrance suppose une exploitation croissante des êtres humains et de la nature.

 

Si la liberté suppose d’être délivré de la « nécessité » (au sens relatif de « choses à faire » dont on ne voit pas comment se passer), elle suppose de se délester des tâches qu’on ne veut pas assumer soi-même. La délivrance suppose donc de les « faire faire ». Or c’est là la formule même de la domination sociale, qui suppose toujours la séparation entre des exécutants (qui font) et des dirigeants (qui ordonnent). Et ce que les dominants ont toujours cherché à faire faire aux groupes qu’ils dominaient, qu’il s’agisse des femmes, des esclaves ou des ouvriers, ce sont les tâches liées à la subsistance. L’histoire montre qu’il y a plusieurs manières de s’y prendre, plus ou moins directes et violentes.
Cette histoire croisée des voies de délivrance matérielle et des formes de domination sociale constitue le cœur de Terre et liberté. Au terme de cette histoire, on arrive à la société de consommation basée sur la généralisation de la séparation consommateur / producteur.

Beaucoup d’écologistes pensent, à juste titre, que le désastre écologique dans lequel nous nous enfonçons est étroitement lié au gouffre qui s’est creusé entre la production et la consommation, jusqu’à prendre une dimension géopolitique mondiale – d’où la valorisation écologique des circuits courts, du « local », de l’autonomie, etc.

Extrait d’un entretien d’Aurélien Berlan du journal CQFD de décembre 2021.

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Médias

Pandora Papers

Oubliez David Copperfield, Harry Houdini ou David Blaine. Des cadors de la magie et de l’illusionnisme, certes, mais qui définitivement ne boxent pas dans la même catégorie que les vrais magiciens de ce monde : ceux qui, en France en tout cas, donnent le la du système médiatique, décident ce qui fait « info » durable ou pas. Tu leur donnes un gigantesque scandale planétaire d’évasion fiscale qui devrait faire la Une pendant des mois et, quelques jours plus tard, abracadabra, qu’en reste-t-il ? Rien, nada, peanuts, wallou. Circulez, y a plus rien à voir, le chapeau a blanchi le lapin et les vrais sujets, désormais, ce sont la petite forme de la reine d’Angleterre et les ravages du wokisme tout-puissant. Misère.

L’affaire des « Pandora Papers », c’est pourtant du béton. Rendues publiques le 3 octobre dernier par une armée de 600 journalistes ayant planché sur 12 millions de documents fuités, ces révélations montrent de quelle manière des sommes absolument démentes, se chiffrant en milliers de milliards de dollars, échappent aux législations fiscales de leurs pays respectifs pour prospérer dans des comptes situés aux îles Caïman, aux Seychelles ou au Delaware – offshore, comme on dit, mais pas offchoure. Parmi les truands en col blanc, le roi Abdallah II de Jordanie, Tony Blair ou Dominique Strauss-Kahn, mais aussi une ribambelle d’inconnus friqués : une interminable liste de cupides illustrant la banalisation de l’évasion fiscale par le biais d’intermédiaires sans scrupules – et l’insigne faiblesse des dispositifs de contrôle en la matière.

Une certitude : dans le contexte social actuel, où une réforme de l’assurance-chômage va encore appauvrir des centaines de milliers d’allocataires et où une prime de cent boules pour acheter de l’essence est agitée comme la preuve de la générosité du prince, il y avait là de quoi donner légèrement envie de titiller les puissants de ce monde et leurs pratiques pirates systématisées. Or cet énième scandale financier semble avoir fait pschiitt, un peu comme le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec) au cœur de l’été, éclipsé par l’arrivée de Lionel Messi au PSG. En 2021, le gros du système médiatique préfère largement le foot et les clashs réacs vendeurs aux forcément moins « sexy » luttes contre le réchauffement climatique ou les paradis fiscaux…

Début de l’édito du de novembre 2021.

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Économie Environnement

Accaparement des terres agricoles

C’est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l’artificialisation des territoires : l’accaparement des terres agricoles par une petite frange d’agriculteurs, davantage branchés FNSEA productiviste que paysannerie maîtrisée – à l’image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d’autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf) s’échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n’appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s’inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d’y voir plus clair, j’ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf. Elle m’a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant
à favoriser l’installation de jeunes agriculteurs et éviter l’agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d’accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens.

De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l’agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S’il est impossible d’entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires »
chez les agriculteurs visant à s’étendre, soit la matérialisation d’une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d’un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s’applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l’agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s’étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l’agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu’on voudrait c’est trouver des manières de convaincre ces derniers qu’il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s’installer, qu’on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C’est compliqué de combattre l’accaparement, car c’est moins spectaculaire que l’artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf’ de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s’agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l’usage des pesticides, c’est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. »

Article dans le de juillet 2021.

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Politique Société

Les dérives fascistes

Il n’y a pas de régime fasciste en France actuellement, mais il y a des mouvements politiques qui propagent diverses idéologies fascistes. Enfin, il y a le fait que le fascisme a toujours été divers et opportuniste (notamment en matière de doctrine économique), même s’il y a bien une matrice commune : un projet de régénération nationale ou civilisationnelle par purification ethno-raciale et politique du corps social.

Je suis [l’historien] Zeev Sternhell quand il dit que le fascisme n’est pas né dans les tranchées de 14-18 et qu’il n’est pas mort dans un bunker de Berlin en 1945. Le fascisme a muté, il s’est adapté à un nouveau contexte, a appris à se rendre indiscernable, à se mouler dans l’idéologie
dominante (la « défense de la République », par exemple, autrefois honnie par l’extrême droite française). Et un peu partout il engrange des succès à mesure que le capitalisme s’enfonce dans la crise, que les gauches déçoivent ou trahissent, et que les mouvements d’émancipation se montrent incapables de faire émerger une alternative. »

[…] Oui, la situation est pire aujourd’hui qu’en 2018 et il ne pouvait en être autrement étant donné le projet néolibéral qu’incarne et que porte Macron : une refonte de l’ensemble des rapports sociaux et même des subjectivités dans le but d’accroitre les profits par une intensification de l’exploitation. Ce qui suppose la destruction des conquêtes sociales des classes populaires, une remise en cause des acquis démocratiques fondamentaux (notamment les libertés publiques), et une surenchère raciste permanente.

La répression du mouvement des Gilets jaunes a été à la hauteur de la violence sociale intrinsèque à ce projet, mais aussi de la perte de légitimité du pouvoir politique et du projet néolibéral qu’ont porté tous les gouvernements depuis les années 1980.
Quand vous n’êtes disposé à rien concéder de sérieux à la classe travailleuse, quand vous brisez méthodiquement les éléments du « compromis social » d’après-guerre et quand vous méprisez les mouvements sociaux (notamment les organisations syndicales), la domination politique peut de moins en moins s’exercer pacifiquement, en particulier face à un mouvement qui n’accepte pas de se plier aux règles habituelles de la conflictualité sociale. »

[…]

Les gouvernements qui se sont succédé ces vingt dernières années ont tous contribué à l’autonomisation de la police et à la puissance politique dont bénéficient les syndicats de police aujourd’hui, dont les positions sont relayées largement – ce qui est un fait nouveau – par des médias ultra-complaisants. L’intensification de la répression est une spirale très difficile à stopper : la substitution progressive de l’État pénal à l’État social, pour reprendre les termes de Loïc Wacquant, ne peut qu’aboutir à toujours plus de criminalisation de la pauvreté et d’inégalités. Ce sont de parfaits ingrédients pour maintenir ou accroître la petite délinquance (en sachant par ailleurs que, sur le temps long, la criminalité la plus grave a baissé), justifiant aux yeux des médias et des gouvernements l’intensification de la répression.

Mais il faut voir également que les appareils de répression poussent leur avantage et en particulier, en leur sein, les secteurs les plus réactionnaires, gagnés ou en passe d’être gagnés au projet néofasciste : il suffit de lire les tribunes des militaires dans Valeurs actuelles pour voir que c’est tout le langage et toute la vision du monde propre à la fachosphère qui y sont repris. Je ne crois pas du tout à un coup d’État militaire, mais ce que tout cela signale, c’est un processus de fascisation de l’État qui fait que l’extrême droite, si elle parvenait au pouvoir, trouverait un soutien massif du côté des appareils de répression pour faire ce qui est au cœur de son projet : instaurer un régime d’apartheid racial sous couvert de « défense de la France »; écraser toute capacité d’action politique des exploité-es et des opprimé-es.

Extraits d’un entretien avec le sociologue Ugo Palheta (La possibilité du fascisme) dans le mensuel CQFD de juin 2021.

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Environnement

Notre rapport à la nature

Je ne vous cacherai pas que je suis très déprimé… Si nous ne repensons pas radicalement notre rapport à la nature et aux animaux, nous entrerons dans une ère de confinement chronique qui nous coûtera très cher humainement et économiquement. » Malik Peiris, virologue sri-lankais, résume à lui seul le sentiment de la soixantaine d’universitaires que la journaliste Marie-Monique Robin a interviewés pour son dernier livre, La Fabrique des pandémies. L’auteure d’une
palanquée d’excellents ouvrages et documentaires s’est coltinée un maximum d’entretiens pour tenter de comprendre ce qui nous est tombé dessus. Et, surprise : aucun des scientifiques ne l’était, surpris.

En revenant sur la genèse d’autres maladies (Ebola, VIH, Sars), sur des études déjà publiées et des travaux en cours, l’enquête de la journaliste pointe les conséquences désastreuses de la destruction des forêts et de la biodiversité, ainsi que le rôle des monocultures et de l’élevage
intensif. Et rappelle que les causes des nouvelles grandes maladies infectieuses sont anthropiques.

Une chose est sûre : la destruction des écosystèmes provoque une multiplication des contacts entre animaux sauvages et humains, entraînant la disparition d’espèces animales qui jouaient jusqu’alors le rôle de tampons. Dans le même temps, des scientifiques ont prouvé que l’exposition à
une biodiversité riche renforce nos systèmes immunitaires. Quant à la possibilité d’une sortie du marasme, le dernier chapitre du livre donne la parole à des chercheurs qui ont étudié des comportements humains et animaux afin de montrer qu’une autre conception de la nature est possible. Elle passe notamment par une approche scientifique davantage transdisciplinaire ; et une attention plus fine aux enseignements de cultures non occidentales.

On retrouve les mêmes constats dans La chauve-souris et le capital d’Andreas Malm : « La déforestation n’est pas seulement un moteur de la perte de biodiversité, c’est aussi un facteur direct de débordement zoonotique », soit de maladies qui se transmettent entre l’humain et l’animal. Le géographe, marxiste revendiqué, charge le capitalisme : le commerce des animaux sauvages, l’explosion du trafic aérien, le réchauffement climatique sont selon lui responsables des crises.
Prenons l’exemple de la chauve-souris : réservoir naturel de virus comme le Covid-19, certaines vivent dans des forêts tropicales et entrent en contact avec les humains quand leur habitat est détruit. Autre élément d’importance, le trafic d’animaux sauvages, là encore motivé par une course aux profits.
L’auteur suédois souligne l’absurdité des solutions envisagées par certains, qui décident de détruire les foyers de vie de ces animaux considérés comme responsables. Las, « éradiquer les chauves-souris ne ferait que contribuer encore davantage à la perte de biodiversité, puisqu’elles jouent un rôle crucial dans la pollinisation des plantes, la dispersion de leurs graines et le contrôle de la population des insectes nuisibles ».

Extrait d’un article de Margaux Wartelle dans le mensuel CQFD de mai 2021.

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Politique

La peste et le choléra

La clique à Macron, c’est un peu comme un mec relou qui crache sur tes potes, te traite d’islamo-gauchiasse à longueur de journée puis s’indigne que tu ne veuilles pas sortir avec lui.
On s’explique : le 27 février, Libé publie un dossier sur les électeurs de gauche qui ne voteront pas Macron au second tour en 2022, même s’il fait face à Marine Le Pen. Le titre, explicite : « J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini. » Parole est donnée à divers électeurs expliquant en substance qu’à choisir entre la peste et le choléra, ils ont déjà le Covid.

Panique à bord chez les macronistes. C’est que finalement, on en aura bien besoin,de tous ces « droits-de-l’hommistes », ces « fainéants », ces « cyniques », ces « ayatollahs de l’écologie », ces « Amish », ces ouvriers qui « foutent le bordel » et autres « gens qui ne sont rien ».
Et les fantassins de la majorité, toute honte bue, de dispenser force leçons de morale.
Comparant la situation actuelle au funeste épisode Chirac-Le Pen de 2002, Nathalie Loiseau joue les rossignol de l’antifascisme : « Il n’aura fallu que 19 ans à une partie de la gauche pour perdre la boussole, renier ses valeurs et espérer le pire, dans l’attente illusoire de jours meilleurs pour elle. »
Petit rappel : en 1984, l’actuelle cheffe de file des macronistes au Parlement européen avait candidaté à des élections étudiantes sur une liste d’extrême droite issue du Gud (Groupe union défense), ancêtre du sinistre Bastion social. Et en 2018, elle accusait les réfugiés prétendant choisir leur pays d’accueil, de s’adonner au « shopping de l’asile ».

Députée LREM, Anne-Christine Lang aurait pour sa part mieux fait de la tourner sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir : « Cette soi-disant « vraie gauche » qui a tout perdu, ses valeurs, sa boussole, sa dignité… Honte à elle ! Quant à nous, nous continuerons à combattre Le Pen et à faire barrage au Front national. Toujours, partout. » Partout ? Certainement pas à l’Assemblée nationale, où la parlementaire avait provoqué un islamophobe esclandre en septembre, quittant une commission d’enquête parce qu’une syndicaliste étudiante voilée participait aux débats.

Député et chef de file LREM pour les régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, Bruno Bonnell a quant à lui gazouillé le tweet suivant : « NON ! Le combat contre les extrêmes est un devoir : La mission politique est de rassembler ; pas de déchirer la Nation. Quelle que soit la frustration, ne franchissons aucune ligne noire. »

Mais cette ligne noire, bordel de queue de poêle, c’est vous, les adorateurs de « Jupiter », qui l’avez enjambée, dépassée et même piétinée. C’est votre ministre de l’Intérieur, accusé de viol, qui trouve Marine Le Pen « pas assez dure », « un peu molle », qui débat cordialement avec Éric Zemmour, qui assume sans vergogne de racoler à droite toute : « je souhaite que les électeurs du Front national votent pour nous ». C’est votre ministre de l’Enseignement supérieur qui se prend pour Joseph Mc Carthy, sonnant la chasse aux « islamo-gauchistes » des universités qui ont le tort de s’intéresser aux oppressions héritées de l’époque coloniale, ainsi qu’aux discriminations liées au genre et à l’origine ethnique. C’est vous qui participez au déferlement de haine contre les musulmans et qui réduisez les droits des travailleurs. Ce sont vos préfets qui ordonnent, en plein hiver, la destruction des tentes et effets personnels des exilés du Calaisis. C’est sous vos ordres que la police a gazé, frappé, éborgné, mutilé tant de Gilets jaunes, multipliant au passage les illégales arrestations préventives et rendant caduc le droit de manifester sereinement. C’est vous qui ne cessez de restreindre les libertés, à coup d’état d’urgence, de drones policiers, d’article 24, de loi « Séparatisme » et autres dissolutions administratives.

Sur un certain nombre de fondamentaux, on en est à se demander si Marine Le Pen aurait vraiment pu faire pire. Quand des électeurs de gauche se font violence pour « faire barrage » dans les urnes, ce n’est pas pour voir appliquer les idées de la candidate contre laquelle ils ont voté. Alors non, face au courant d’eau brune qui déborde, vous, les macronistes, n’êtes définitivement pas un barrage. Vous êtes le fleuve. En tout cas, le fascisme qui monte, vous en faites le lit. Et votre calice toxique, déso’, on ne le boira pas jusqu’à la lie.

Édito du numéro de mars 2021 du mensuel CQFD.