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Économie

Diktat néolibéral : la leçon grecque

En 2015, les gouvernements européens, essentiellement l’allemand et le français, imposaient, sous la férule de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI (la « troïka »), un diktat financier effroyable, un véritable coup d’État pour mettre fin à une expérience démocratique hors des normes néolibérales. Après des années de gestion calamiteuse par les conservateurs et les socialistes, les Grecs avaient élu un gouvernement dirigé par Alexis Tsipras (du parti Syriza), s’engageant à rompre avec les anciennes pratiques.
Mal leur en prit. Afin de sauver les banques françaises et allemandes, l’UE obtint la capitulation de Syriza et l’abandon de toutes les mesures progressistes pour mettre en place un énième plan de restructuration. Après « sept années de vaches maigres » s’ajoutant aux
précédentes, le résultat est catastrophique. De 2008 à 2021, le PIB a reculé de près de 40 %. Le salaire moyen a baissé de moitié et les retraites de près d’un tiers. Les privatisations ont un peu plus gangrené la société, placée sous contrôle du capital international, à l’instar du port du Pirée, désormais contrôlé par une multinationale chinoise.
Et qu’apprend-on cette semaine ? Que la Grèce a fini de rembourser le FMI et que son économie est « enfin libérée » de la tutelle européenne (Les Échos du 22 août). Cet adverbe et ce verbe donnent à voir le cynisme des dominants.
La Commission se félicite que « la Grèce ait rempli l’essentiel de ses engagements » grâce à une « résilience […] améliorée » lui permettant de sortir du « cadre de surveillance » auquel elle était soumise.
Autrement dit, c’est un peuple mis à genoux par une politique néolibérale extrême qui a mis, avec d’autres, ses pompiers et ses équipements de lutte contre le feu au service de la France cet été. La France, qui n’en finit pas de rabougrir ses services publics, de les soumettre à des règles de rentabilité, de maltraiter ses travailleurs premiers de corvée, se trouva fort dépourvue quand le feu fut venu, en suivant ici la sécheresse ou là les inondations.
En Gironde comme ailleurs, ce sont les responsables locaux des services d’incendie eux-mêmes qui ont révélé l’ampleur de la disette à laquelle ils étaient contraints.
Sur les 251900 pompiers français, 17 % seulement sont professionnels, 5 % sont militaires et 78 % sont volontaires.
Le pompier volontaire de base étant payé 8 euros de l’heure, le professionnel moins de 2 000 euros net par mois en moyenne.
Le réchauffement du climat et la dégradation écologique dans son ensemble sont le fruit d’un mode de développement capitaliste insoutenable, tout comme la dégradation sociale est le résultat de politiques n’ayant comme boussole que celle qui enrichit les plus riches. Le fameux ruissellement macronien, qui devait abreuver les pauvres, s’est transformé en son inverse : ce sont les pauvres de Grèce qui ont envoyé leurs pompiers arroser notre lande dévastée.
Et quand on voyait au-dessus du bassin d’Arcachon les nuages de fumée noircir le ciel, on ne pouvait s’empêcher de les relier à la dévastation occasionnée par une fuite en avant antisociale et antiéconomique.

Article de Jean-Marie Harribey dans Politis du 01 septembre 2022.

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Économie Société

Quel travail est essentiel ?

Au fond, quel travail est essentiel ?
Ce fut la surprise du premier confinement. Le monde, éberlué, découvrait que l’essentiel n’était pas de travailler pour produire des gadgets à renouveler tous les six mois. Les soignant-es – notamment les infirmières, sages-femmes et aides-soignantes – battaient le pavé depuis des années pour réclamer des postes, des moyens et de la reconnaissance, et cela dans la quasi-indifférence générale, surtout celles des gouvernants, et, d’un coup, ils étaient applaudis aux fenêtres.

 

Ainsi, pour faire société, c’est-à-dire pour aller vers « la civilisation des mœurs », comme disait le sociologue Norbert Élias, la priorité est de délibérer démocratiquement sur les finalités assignées au travail humain. La surprise du confinement est donc simultanément sa première leçon : éduquer, soigner, protéger, tels sont les enjeux mis au jour. Enjeux du présent et de l’avenir. En effet, donner enfin du sens au travail est le seul moyen de concilier les préoccupations sociale et écologique.

 

Avec le travail, c’est le fonds qui manque le moins Ésope et La Fontaine l’avaient compris, avant même Marx, « le travail est un trésor ». En l’occurrence, le travail accompli dans tous les services non marchands, qui échappent donc au règne du profit, est productif des choses essentielles, mais, de surcroît, est productif de valeur économique qui n’est pas soustraite à celle des marchandises mais qui s’y ajoute. On pouvait s’en douter, et quelques rares économistes iconoclastes le criaient dans le désert depuis longtemps, mais la sentence bourgeoise était la plus forte : tout ce qui n’est pas marchandise est parasitaire et argent gaspillé. Mais l’idéologie ne gagne pas à tous les coups car, un rappel à un peu de raison vient d’être adressé par l’Insee lui-même : les fonctionnaires sont productifs. Que ceux ou celles qui voudraient encore supprimer des postes par dizaines sinon centaines de milliers se le disent !

 

Mais le meilleur reste à voir : comment ce travail essentiel est-il productif ? S’agit-il d’un tour de magie ? La magie n’est pas dans l’argent, elle est dans la démocratie : la collectivité a un jour décidé qu’on devait apprendre et écrire à tous les enfants, soigner
tous les malades, et satisfaire aussi de nombreux autres besoins collectifs. Elle a donc validé par avance le travail de ceux et celles qui seraient affectés à ces tâches, hors de toute nécessité de passer par la case marché-profit-accumulation. Rien qu’en procédant à cette validation sociale par une décision politique démocratique, dont la seule condition est que celle-ci soit suivie d’une seconde décision : accepter démocratiquement qu’un impôt aussi juste que possible en vienne effectuer le paiement. « Travaillons, prenons de la peine » à définir ainsi le travail.

Extrait d’un article de Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’avril 2022.

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Politique Société

Le système de retraite

[…] Le système de retraite représente en France 14% du produit intérieur brut (PIB) annuel. Ce qui est jugé trop fort ; il faut diminuer cette part au nom de la baisse des dépenses publiques et sociales.
[…]
Puisque les pensions sont désindexées de l’évolution des salaires, plus la croissance économique est forte (et donc, normalement, plus les salaires augmentent), plus les pensions seront déconnectées et représenteront une part plus faible dans le PIB. Ainsi, d’après le COR, si la croissance économique est en moyenne de 1,8% par an pendant le prochain demi-siècle, la part des pensions baissera de 14 % à 11,7 %. Mais si la croissance n’est que de 1 % en moyenne, la part des pensions montera jusqu’à 4,5 %.

Or, les prévisions de croissance sont très modérées pour les prochaines années, et même pour les prochaines décennies. Donc, il s’agit de mettre a bas le système actuel de retraite parce qu’il ne garantit pas une baisse suffisante de la part des pensions dans le PIB.
Comment faire ? En le remplaçant soit par un système par points, soit par un système dit par comptes notionnels. Leur élément commun est d’en finir avec la fixation d’une norme de l’âge de la retraite et avec la durée de cotisation exigée pour une pension à taux plein et, de fait, avec la notion même de taux plein, puisqu`il n’y aura plus de taux de remplacement (pension par rapport au
salaire) garanti.

Rappelons que, jusqu’à la reforme de 1993, les cotisations étaient définies à l’avance. avec au final un taux de remplacement d’environ 75 % pour les carrières complètes, régimes publics et spéciaux inclus.
Le président Macron a promis qu’un euro de cotisation donnerait le même droit à toutes et à tous, et qu’ainsi il n’y aurait plus d`inégalités. C’est doublement faux !

Si le nouveau système était par « comptes notionnels », […]
En rattachant strictement la pension avec la cotisation, on renforce la contributivité et on restreint, voire on élimine, la part de solidarité. Les femmes, en étant les principales bénéficiaires de cette solidarité, on entrevoit le risque de double peine pour elles qui sont déjà moins payées et subissent les temps partiels.
Les retours de l’expérience suédoise sont d’ailleurs éloquents : le système se révèle inégalitaire, pénalise les femmes et les travailleurs aux carrières heurtées et, comme le note l’ex-premier ministre suédois, « il procure des pensions trop basses »…

Si le système proposé sera, comme cela semble le plus probable, par points, sa régulation se fera au niveau des gestionnaires des caisses, par l’ajustement du prix d’achat du point et de la valeur de service de ce point, autrement dit par la disjonction entre les droits acquis et leur satisfaction. Plus personne ne saura quelle pension il percevra. Il est même possible d’introduire dans un système par points la variable de l’espérance de vie par le biais d’un « correcteur démographique » de la valeur de service du point.

La seconde erreur – ou mensonge – est de laisser croire qu’un système par points ou par comptes notionnels échappe aux contraintes démographiques et économiques. C’est complétement faux : aucun miracle n’est à attendre d’un système face à un vieillissement de la population ou à une récession économique. Car tout système de retraite (même par capitalisation !) ne peut que répartir la richesse produite par la population active.

On reste abasourdi de voir des experts les plus reconnus, sinon les plus avertis, étudier comment des systèmes par comptes notionnels ou par points seraient à même de « mieux gérer la double incertitude économique et démographique ». La recherche est vaine car, de l’avis même de ces experts, « il est nécessaire de déterminer les trois paramètres de pilotage majeurs de ce type de régime, suffisant pour déterminer l`accumulation de droits et leur conversion en rente de retraite : le taux de cotisation du nouveau système, le taux de rendement du système (appliqué aux cotisations versées au compte individuel), la règle d’indexation des pensions après liquidation ». Pour au bout du compte conclure que toute reforme « conduit à peu près au même type de partage du produit national entre actifs et retraités quelle que soit la dynamique de ce produit. » […]

Fondamentalement, le projet de réforme du gouvernement vise a sortir du débat démocratique des questions aussi essentielles que la solidarité intergénérationnelle, le temps de travail et le temps de repos après la vie active, ainsi que le partage des richesses produites. […]

Extraits d’un article de Christiane Marty et Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’octobre 2018.