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Économie Environnement

La rupture indispensable

Le Grand Espoir du XXe siècle, livre « optimiste » publié en 1949 par Jean Fourastié (Gallimard), a semblé être confirmé par les faits pendant les trente années qui ont suivi : bond fabuleux de la productivité, forte réduction du temps de travail, conquêtes sociales majeures, net repli des inégalités. Fourastié n’avait pourtant pas anticipé la grave perturbation qui allait contredire ses prédictions à partir des années 1980 pour nous conduire aujourd’hui à « la grande angoisse du XXIe siècle ».

Cette perturbation vient de la surexploitation de la nature par les acteurs dominants du capitalisme, entraînant avec eux, en y mettant d’énormes moyens, de larges fractions des populations dominées, via le couple infernal du productivisme et du consumérisme. On a commencé à dépasser des seuils écologiques critiques dès la fin des Trente Glorieuses. Certains de ces dépassements vont peser pendant des siècles. C’est le cas des gaz à effet de serre, dont la durée de présence avant que la nature se charge de les éliminer va de quelques dizaines d’années à plusieurs siècles. La surchauffe de la planète et les dérèglements et phénomènes extrêmes qui l’accompagnent sont passés de risques documentés depuis quarante ans à une réalité omniprésente et angoissante.

Pourtant, c’est encore le déni et le mensonge qui ont cours dans les médias détenus par les milliardaires, dans les grandes entreprises soumises à leurs actionnaires, pendant que nos dirigeants politiques font mine de s’intéresser au climat mais prennent des décisions « climaticides » tout en pratiquant la diversion avec des thèmes venant de la droite extrême, dont l’insécurité.

Or une terrible insécurité humaine se profile : l’insécurité climatique, dont les prémices se multiplient déjà (insécurité physique, sanitaire, alimentaire, en eau potable, en énergie, en risques d’incendie, en montée des eaux, en migrations climatiques massives, avec des inégalités encore amplifiées…). Nul ne sait si les scénarios les plus pessimistes du Giec pourront être évités. Même un
réchauffement global limité à 2 °C est porteur de risques majeurs pour l’humanité à court terme.

Une réorientation radicale, révolutionnaire, et rapide, est donc proprement vitale. Les citoyen-nes, pour peu qu’ils ou elles puissent en débattre de façon bien informée, comme dans le cas de la conférence citoyenne sur le climat, sont à même de concevoir cette réorientation, que l’oligarchie continuera de refuser tant qu’elle ne sera pas mise hors d’état de nuire. C’est la condition pour que la grande angoisse actuelle se transforme en nouvel espoir. Il faudra des actions et des mobilisations de très grande ampleur, portées surtout par la jeunesse, pour parvenir à ce que, selon Edgar Morin, « l’urgence de l’essentiel »» (la justice climatique, de nouveaux modes de vie sobres mais désirables, la fin des énergies fossiles…) devienne une priorité politique autrement qu’en paroles.

Article de Jean Gadrey dans Politis du 22 juillet 2021.

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Économie Société

35 heures

[…] selon les données de l’OCDE, le pays des 35 heures est l’un des pays « développés » où l’on travaille le plus ! Alors que presque partout ailleurs la durée hebdomadaire moyenne, tous emplois confondus, continue à baisser, elle stagne en France depuis 2002.
Avec 37,3 heures par semaine en 2016, la France se place à la quatorzième place, derrière notamment les Pays-Bas (30,3 heures), le Danemark (32,9), la Norvège (34,3), l’Allemagne (35,2), la Suède (36,4) et le Royaume-Uni (36,7).
Autant de pays qui sont pourtant mieux classés par le Forum de Davos en termes de compétitivité…

Ensuite, la RTT est l’un des meilleurs « rapports qualité/prix » des dépenses publiques pour l’emploi. Un bilan des 35 heures a été effectué en 2012 à l’OFCE par Éric Heyer : « Une fois le bouclage macroéconomique pris en compte (rentrées de cotisations sociales et d’impôts, réduction des allocations chômage), le surcoût des allégements ne s’élève qu’à 3 milliards d’euros annuels. »
Trois milliards nets par an pour 350 000 emplois ajoutés, soit moins de 9 000 euros annuels par emploi, c’est environ dix fois plus « rentable » pour créer des emplois que le CICE et le bien mal nommé « pacte de responsabilité ».

D’autres dimensions du passage aux 35 heures ont été analysées sur la base de grandes enquêtes. La plupart de ces évaluations qualitatives sont bonnes : mode de vie, égalité professionnelle femmes/hommes, conditions de travail, santé. […]

[…] quand on divise le temps de travail total dans l’économie par la population active, chômeurs compris, on trouve… 31 heures par semaine en France, et 29 heures en Allemagne.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans l’hebdomadaire Politis du 22 février 2018.

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Économie Politique

Gestion néolibérale de la crise

C’est donc la crise qui a commencé en 2008, ou plus exactement la gestion néolibérale de cette crise par les responsables politiques précédemment cités (austérité pour le peuple, cadeaux aux banques et au MEDEF, chômage et inégalités en vive progression, destruction partielle du droit du travail, de la protection sociale et des services publics) qui sinon « explique » l’amplification du vote FN depuis cinq ans, au moins en constitue le terreau fertile, via notamment le chômage et les inégalités.
Les indices d’une forte corrélation entre montée du chômage et montée du vote FN abondent. […]

Mais l’autre grand facteur social influent est, plus encore que la pauvreté, la progression des inégalités : la carte de France du vote FN en 2014 est très proche de celle des inégalités de revenus, comme l’a montré le démographe Hervé Le Bras (L’0bs du 22 mars 2015).
Deux grands facteurs sociaux se conjuguent donc (ce qui ne veut pas dire qu`ils sont les seuls à jouer, mais leur rôle semble fort) : le niveau d’inégalités de revenu (l’injustice) et le taux de chômage (la relégation, engendrant insécurités diverses et désignation possible de boucs émissaires).
Or ces deux facteurs sont précisément ceux qui résultent le plus nettement de la gestion néolibérale de la crise actuelle, avec l’austérité partout, qui amplifie le chômage, et les cadeaux de toute sorte aux riches et aux grandes entreprises, sous couvert de compétitivité, qui amplifient les inégalités.
[…]
La démocratie dite représentative, telle qu’elle existe aujourd’hui, est moribonde depuis longtemps. Le système politique auquel il faut s’attaquer n’est pas d’abord le FN (même s’il va falloir le faire aussi), mais d’abord celui qui a produit ce phénomène en dépolitisant la vie politique, en installant l’économie libérale au pouvoir, et en mettant de plus en plus la démocratie entre parenthèses, comme ce fut le cas avec l’adoption du Traité de Lisbonne, avec le tournant de l’austérité pour le peuple et du « sauvetage » prioritaire des banques, avec le refus de la séparation bancaire et d’une taxation sérieuse des transactions financières, et comme c’est toujours le cas avec la négociation secrète de divers accords dits de libre-échange, avec notre Président en chef de guerre sans mandat international, et dans bien d’autres exemples.
Reste alors une grande question d’avenir : pourquoi la gauche non libérale, celle qui s’oppose vraiment aux accords de « libre- échange », aux lobbies bancaires ou à la destruction du droit du travail, mais aussi celle qui se bat pour la justice climatique et contre les « fous de croissance », pourquoi n’a-t-elle pas été en mesure, en France, de convaincre que ses combats étaient les bons ? C’est la question à se poser collectivement dans la période à venir, mais ce n’est pas du côté des appareils qu’on trouvera la réponse.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans Les Zindigné(e)s de janvier 2016.