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Société

Assistanat et valeur travail

François Ruffin : Face au racisme, il faut combattre frontalement, par la boxe. Mais face au discours sur l’assistanat, il faut utiliser le judo. Faire basculer le regard vers le haut et questionner : quelle est l’injustice majeure ? Est-ce le voisin qui « ne se lève pas le matin », qui a telle marque de bagnole, tel nouveau téléphone ? Il faut aider les gens à relever le nez et leur montrer ce qui n’est plus dans leur champ de vision : les ultrariches. Cela a une vertu politique. En trois secondes, jeff Bezos a gagné autant que ma suppléante, AESH, en une année. Sur le terrain de la pollution, c’est la même chose : un mois de navigation du yacht de Bernard Arnault équivaut à 625 ans de pollution d’un citoyen. Ensuite, il ne faut plus donner prise aux « injustices de proximité », en défendant l’universalisation des prestations sociales. Pour qu’aucune famille de travailleurs ne puisse plus tomber dans la petite jalousie et dire : « Je travaille, donc j’ai le droit à rien ».
[…]
Politis : Un vif débat oppose Fabien Roussel, qui défend la « valeur travail », à Sandrine Rousseau, qui prône le droit à la paresse. Où vous situez-vous ?

 

François Ruffin : C’est un faux débat. Dans cette union de la gauche, les leaders politiques ont le choix : s’adresser uniquement à leur segment électoral, donc produire de la division, ou chercher le chemin du dépassement des contradictions. Dans ce débat valeur travail / droit à la paresse, ce dépassement me paraît évident.
L’histoire du mouvement ouvrier, c’est la fierté au travail, son revenu et sa valeur émancipatrice, mais aussi la conquête du droit au repos, du dimanche chômé, des congés payés et, surtout, de la retraite.

 

Politis : De nombreuses entreprises ne trouvent pas de main-d’œuvre alors qu’un grand nombre de personnes sont toujours au chômage. Comment analysez-vous ce qui peut apparaître comme une contradiction ?

 

François Ruffin : L’option macroniste considère le travail comme une marchandise. Sa solution : flexibiliser pour que le cariste de Maubeuge devienne serveur sur la Côte d”Azur pendant l’été. J’ai un autre regard. Je considère que le marché du travail produit du chaos et engendre ses propres pénuries en ne construisant pas un statut et un revenu décents pour les salariés.
Cette situation produit un découragement et ne construit pas les métiers dont nous avons besoin. Pourquoi avons-nous une pénurie chez les soignants, par exemple ? Parce qu’ils ont été maltraités pendant quarante ans. Il faut sortir des secteurs entiers de la logique du marché.

 

Politis : Lesquels par exemple ?

 

François Ruffin : Dans le bâtiment – un secteur clé -, on devrait mettre des dizaines de milliards dans la rénovation des passoires thermiques. C’est gagnant pour tout le monde : les factures des habitants, la planète, l’emploi et l’indépendance du pays. Ça fait cinq ans que je le répète à la commission des affaires économiques, à l’Assemblée, qui n’en avait rien à faire. Maintenant, avec la guerre en Ukraine, nous sommes pris à la gorge avec le gaz et le pétrole. L’an dernier, il y a eu 2 500 passoires thermiques en moins. Mais la France en compte 5 millions. À ce rythme, ça nous prendra deux mille ans !
« On n’a pas la main-d’œuvre », nous dit-on. Mais si on la veut vraiment, on fait des publicités à la télé, comme pour l’armée. Au lieu de dire : « Allez au bout du monde pour aider votre pays et vivre la grande aventure », on dit : « Sauvez la planète et aidez votre pays : engagez-vous comme couvreur, zingueur, plaquiste, on a besoin de vous ! »
La valeur travail doit d’ailleurs s’accompagner de la valeur du travail : on ne paye pas moins de 2 000 euros, on donne une semaine de congé supplémentaire parce que le travail est dur, et à 50 ans, parce qu’il y a des problèmes de genoux, de dos, on garantit, comme
aux militaires, la possibilité d’une deuxième carrière. Si on continue comme aujourd’hui, on n’aura jamais les travailleurs dont on a besoin. Ou alors, on aura ceux, détachés, qui viendront de Roumanie et de Pologne.

Extraits d’un entretien de François Ruffin dans Politis du 27 octobre 2022.

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Économie

Pénurie générale de main d’œuvre

Les Échos dressent un tableau de cette « pénurie générale de main d’œuvre » : « soignants, forgerons, pharmaciens, data analystes, menuisiers, mécaniciens, aidants, couvreurs-zingueurs »… « Agacé » par ces manques, houspillé par le Medef, Macron et son gouvernement apportent en hâte leur réponse : une énième réforme de l’assurance-chômage. Les demandeurs d’emploi ont trop de droits, trop longtemps. Voilà qui bloque le marché du travail, leur retour au boulot.
En Commission, un député Marcheur proteste: « On manque d’aides à domicile pour s’occuper des personnes âgées… Et un directeur, la semaine dernière, me racontait qu’un intérimaire avait refusé un poste ! »
Quel scandale, en effet : refuser un poste à 800 € par mois, avec une amplitude de tôt le matin à tard le soir, avec bien souvent deux week-ends sur trois occupés… Il faut donc flexibiliser, fluidifier pour que le cariste à Maubeuge se fasse serveur à Cannes. Les allocations Pôle Emploi feront l’objet, désormais, d’une cotation variable, un genre de Bourse, avec un algorithme. Voilà leur diagnostic, et leur solution.

Les nôtres, maintenant : depuis quarante ans, le travail est maltraité, réduit à un coût, et un coût à réduire. Depuis quarante ans, surtout pour les métiers populaires, les salaires sont « modérés », la sous-traitance encouragée, les horaires découpés, la précarité installée. On ne parle plus de « métier », avec des savoir-faire, des qualifications, un statut, mais d’ « emploi ». Qui devient des bouts de boulot, à cumuler.
Plus nos dirigeants célèbrent « la valeur travail » dans les mots, plus ils l’écrasent dans les faits : de loi en loi, le travail est dépouillé de ses droits, de ses règles. Et c’est la main invisible du marché qui doit réguler tout ça.
Eh bien, on le voit, ça ne marche pas. Que fait la main invisible du marché ? Elle étrangle les uns et donne tout aux autres.

Que devons-nous faire ?
Desserrer cette main, lui opposer notre volonté, des règles, des droits, statuts et revenus, qui assurent non seulement salaire et horaires aux travailleurs, mais au-delà : leur respect.

C’est le grand choix, devant nous : le marché ou la volonté ? Le marché qui conduit au chaos, ou la volonté qui pose des règles ?
Il nous faut une volonté. La volonté d’investir, la volonté de recruter des centaines de milliers de travailleurs, de diffuser des pubs à la télé comme pour l’armée de l’air. Un exemple : les passoires thermiques. « Vous voulez rendre service à la France et à la planète ? Lutter contre le réchauffement climatique ? Engagez-vous comme travailleurs du bâtiment ! », pour que les jeunes entrent dans cette voie avec fierté, avec conviction, et avec des avantages : 2000 € par mois minimum, une semaine de congés en plus, la garantie à 50 ans d’une seconde carrière, parce que oui, maçon, couvreur, plaquiste, carreleur, dans tous ces métiers, bien souvent, à cinquante ans, on a le dos brisé.

Et idem pour l’énergie : le marché, ou la volonté ? Pendant des décennies, et sans souci, le tarif de l’électricité était réglementé. Mais voilà que l’Europe, et Sarkozy, et Hollande, et Macron, y ont introduit le « marché », et ça donne quoi ? Des cours qui bondissent, des factures qui explosent, pour les ménages mais aussi les mairies.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2022.

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Économie Politique

Rationnement pour la majorité, orgie pour quelques uns

[…] C’est l’humain, au final, qui est rationné. La seule chose qui n’est pas rationnée, dans ce système (EHPAD), ce sont les profits, par centaines de millions. Une marge bénéficiaire de 25 % ! Et les revenus du directeur, 1,3 million annuel, le double en parachute doré.
Des ministres aux journalistes, des députés aux plateaux télés, chacun crie au scandale. Et avec raison, car c’en est un : nos fins de vie valent mieux que leurs profits ! Mais c’est notre pays tout entier qui est un scandale. Dans les hôpitaux, on rationne les lits, le personnel, les compresses, depuis vingt années. Dans l’Education nationale, on rationne, 8 000 enseignants en moins sous le mandat Macron, l’équivalent de 175 établissements fermés.
Les bas salaires, on les rationne, pas de coup de pouce au Smic, et pour « ces hommes et ces femmes sur qui le pays repose tout entier », comme causait le Président, mais que « nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », un mini-pourcentage ou rien du tout. Tout ça, Macron le rationne – comme les couches chez Orpéa. Il faut se serrer la ceinture, voilà leur mot d’ordre, partout.

Sauf là-haut. Là-haut, c’est l’orgie. Là-haut, on se déboutonne. Là-haut, il n’y a plus de limite. « Les entreprises du Cac 40 annoncent des bénéfices record », indique Le Monde. Total, avec 15 milliards de bénéfices, va faire du jamais vu, jamais connu – alors que les prix à la pompe ont grimpé de 40 % en six mois. Et à qui tout cela va ? « Les géants du CAC40 ont récompensé leurs actionnaires comme jamais en 2021 », titre Les Échos. Et la fortune des cinq plus riches familles françaises, Arnault, Pinault, Bettencourt, Wertheimer (Chanel), Hermès, ont quasiment triplé en cinq années de Macron.

Aucun rationnement, là. Et Macron, en président du C.A. ne dit rien devant ce pillage. Au contraire, il l’encourage, avec la suppression de l’Impôt sur la Fortune, la baisse de l’impôt sur les sociétés. Des milliards, des centaines de milliards, qui pourraient aller pour les bas salaires.

Qui pourraient aller, aussi, surtout, pour notre santé, pour l’éducation de nos enfants, pour l’accompagnement de nos aînés. Voilà le Scandale, le scandale majeur, le Scandale à majuscule. Gros comme une vache au milieu du couloir, et qu’ils voudraient pourtant rendre invisible, normal, banalisé, inscrit dans le paysage.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de février 2022.

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Environnement Société

Une écologie de consensus

Une écologie de consensus, zéro idéologie, ni de droite ni de gauche ? Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ? Ce nouveau spectre, le réchauffement, imposerait une Sainte-Alliance et mettrait fin à « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours », qui n’a été, selon Marx, « que l’histoire des luttes de classes. Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, [qui] ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée » ?

 

Voilà qui ferait taire, aussi, le milliardaire américain Warren Buffett, lui qui estimait : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la remporter » ? Une « guerre » qui ne vaudrait pas pour l’environnement ? Au contraire, me semble-t-il. Au contraire.

La crise écologique aiguise cette lutte, la renforce. La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même.

Nous sommes engagés, vous, moi, mes enfants, dans un combat, celui des « Terriens » contre des « forces destructrices », de l’intérêt général contre les multinationales. Nous avons des adversaires, et ils sont organisés, avec des bataillons d’avocats, de lobbies, d’éditorialistes, d’élus, jusqu’au sommet des États, qui tout à la fois mènent la guerre et, chez nous, la dissimulent, qui la déguisaient hier sous des études climato-sceptiques, qui la masquent aujourd’hui sous la « croissance verte », le « développement durable », « nous ne pouvons agir seuls », « il nous faut un cadre européen », « ne pas nuire à la compétitivité », etc.

 

Ailleurs, cette « guerre » ne se dissimule pas, elle est ouverte. Les « forces destructrices » disposent de la police et de l’armée, de mercenaires qui, pour défendre leurs intérêts, fonciers, miniers, laissent des cadavres derrière eux. J’avais votre âge, environ, quand j’ai dévoré Mon combat pour la forêt, de Chico Mendes, son autobiographie, rachetée dans une réderie. « Au début, je pensais que je me battais pour sauver les hévéas, écrivait le syndicaliste brésilien. Puis j’ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne. Maintenant, je sais que je me bats pour l’humanité. » Il l’a payé, à 44 ans, mon âge aujourd’hui, assassiné par les propriétaires terriens, les éleveurs de bétail. Malheureusement, il a de la compagnie au paradis : d’après l’ONG britannique Global Witness, quatre militants écolos sont tués chaque semaine.
Nous n’en sommes pas là, Rémi Fraisse excepté. Pas encore.

Extrait du livre Il est où, le bonheur de François Ruffin.

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Politique

Le tout-technologique et le scientisme macronien

Quelle est la solution privilégiée pour lutter contre le changement climatique ?
À cette question, les Français répondent à 53 % par: « une modification de nos modes de vie ». Et à 29 % par : « le progrès technique et les innovations ». Avec sa « stratégie France 2030 », Emmanuel Macron répond franchement, il fait un pari pour le pays : pour lui, c’est par « le progrès technique et les innovations », à 100%.

« Le premier grand défi, énonce le Président, dans son long discours, c’est évidemment le défi climatique, environnemental, c’est-à-dire le problème à la fois des dérèglements climatiques et de la raréfaction de la biodiversité. »
Jusqu’alors, comme il le souligne, il y a « consensus ». On est tous d’accord.
Mais comment compte-t-il l’affronter, ce « grand défi » ? La « nature » n’est pas évoquée, absente de la prose présidentielle. À vrai dire, en toute honnêteté, le mot « nature » apparaît une fois : pour « la nature des dépenses publiques ».
L’ « eau », c’est à nouveau zéro, alors que c’est une immense angoisse, quand même, les rivières à sec. L’ « air », lui aussi, ne surgit qu’une fois pour : « armée de l’air ». Et évidemment, ni « poisson », ni « oiseau », ni « abeille ».

C’est un autre vocabulaire qu’on retrouve :
La « technologie » (23 occurrences).
Les « innovations » (84 occurrences).
Les « ruptures » (35 occurrences).
L’ « accélération » (36 occurrences).
Voilà les solutions au « grand défi » !

À partir de cette poignée de vocables, on peut composer des phrases macronistes : « Nous vivons une extraordinaire accélération du monde, de l’innovation et des ruptures. » « Innovations de rupture, innovation technologique et industrialisation sont beaucoup plus liées
qu’on ne lavait intuité jusqu’alors. » « Quand on se désindustrialise, on perd de la capacité’ à tirer de l’innovation dans l’industrie et donc de l’innovation, même incrémentale, et c’est celle-ci qui nourrit le dialogue avec les innovations de rupture. » « l’innovation de rupture a complètement comprimé son temps entre l’invention et son industrialisation. » « L’ensemble des acteurs partout dans le monde sont en compétition instantanée, pour en quelque sorte réduire le temps qu’il y a entre l’idée géniale et l’idée de rupture et la possibilité pour que celle-ci change les pratiques. »

C’est vrai, j’éprouve une forme de jouissance, d’ivrognerie, à copier-coller des passages de la prose présidentielle. Peut-être me trompe-je, mais il me semble qu’à isoler ses syntagmes ainsi, à les placer sur le papier, le ridicule éclate, l’arrogance avec, de cette
langue si vide, si creuse, si nulle, qui se veut savante. Je ne parviens plus à m’arrêter !
« Nos grands groupes industriels vont survivre, se transformer et gagner la partie grâce à l’innovation de rupture de start-up qu’ils auront incubées ou qu’ils auront rachetées ou avec lesquelles ils auront des partenariats. » « Dans ce temps d’accélération, il nous faut bâtir les termes d’une crédibilité qui nous permette justement d’accélérer l’investissement public dans l’innovation, l’innovation de rupture et la croissance industrielle parce que c’est le seul moyen dans le même temps, de construire la production et la croissance. »
« Nous devons réinvestir pour être à la pointe de l’innovation de rupture. » « Nous devons absolument nous préparer à des technologies de rupture. » « Des startup et des PME qui sont en train de proposer des innovations de rupture. »

C’est un homme, donc, qui produit ces phrases, et pas un logiciel d’écriture automatique.

Début d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de décembre 2021.

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Société

Libéralisme autoritaire

Sa présidence a révélé un autre visage, et deux crises m’ont bousculé, m’ont fait basculer.
Les Gilets jaunes, d’abord. Quand, d’un samedi au suivant, durant des mois, les estropiés, les mains arrachées, les crânes ouverts, les yeux crevés, sont enregistrés comme une banalité, quand des Français sont, pour le port de leur chasuble, frappés à terre, et avec le silence, avec l’approbation du Président, c’est pour moi un tournant.

Le Covid, ensuite. Avec le chef de l’État qui apparaît, un soir, et déclare le confinement, les papiers à remplir pour sortir, les parcs et les jardins fermés, l’interdiction de se balader en forêt. Dans un premier temps, comme beaucoup, je l’ai accepté, au vu de l’urgence. Et en même temps, j’ai ressenti l’extrême violence du Pouvoir, sa formidable puissance, soudain autorisé à vider l’espace public, à pénétrer dans notre vie privée, dans notre intimité.
Quand ces manières sont revenues à l’automne, se sont prolongées en hiver, et encore au printemps, et durant plus d’un an, avec un Prince qui apparaît sur nos écrans à 20 h et gèle ou dégèle nos vies à sa guise, avec des re-confinements, re-déconfinements, re-re-confinements, avec des couvre-feux à 2O h, 19 h, 21 h, oui, je le crains : nos libertés sont malmenées, en danger. Le Pouvoir prend là de sales habitudes, qu’il ne perdra pas tout seul : il faut l’y contraindre…

Ce choix de gestion, par l’arbitraire du chef, ne relève pas du hasard, de l’improvisation. Ils étaient prêts à ça, à l’invasion du distanciel et des QR-codes, à la démocratie confinée. Il ne me reste plus tellement de place, et on y a déjà consacré un dossier ici, autour du livre de Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable, mais nous vivons l’avènement du « libéralisme autoritaire » : libéral avec les entreprises, autoritaire avec les citoyens.

Pourquoi ce resserrement ? Parce que, d’abord, les dominants se préparent à affronter des crises écologiques, d’une ampleur immense, le Covid n’étant qu’une amorce, et qu’ils ne sont pas prêts à lâcher le manche, à partager l’accès, demain, à l’énergie, à l’eau, à l’air.
Parce que, surtout, massivement, profondément, les Français désirent autre chose.
« Concurrence », « croissance », « mondialisation », ces mots de nos élites sont usés, presque morts, ils ne font plus envie. Chaque sondage en témoigne, que nos concitoyens préféreraient « ralentir » (58 %) plutôt qu’ « accélérer », avoir un « cocon pour leur famille » (63 %) plutôt qu’une « maison connectée » (15 %), affronter le péril environnemental en « changeant notre mode de vie » (55 %) plutôt qu’en misant sur la « technologie » (21 %),..
Pourtant, vers quoi nous conduisent nos dirigeants ? Vers l’inverse : il faut « accélérer », même droit dans le mur, avec de la « technologie » partout… C’est une tension immense qui apparaît, dès lors, entre les désirs, êtouffés, muets, des gens et la volonté d’acier d’une oligarchie, déterminée, organisée.

D’où le recours, désormais évident, patent, à la « force de coercition », pour nous pousser sur un chemin qui nous lasse, que nous refusons, auquel, au mieux, au pire, nous nous résignons. Eux combattent les deux, désormais, avec discrétion bien sûr, en le faisant sans le dire : l’Égalité et les Libertés. D’où l’impératif, pour nous, aujourd’hui, comme pour nos pères de 1789, de lier les deux, de défendre les deux – pour se choisir, ensemble, un autre chemin, plus humain.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2021.

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Politique

Notre démocratie contre le peuple

Crisis of Democracy. Je cite souvent ce rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunissait, qui réunit toujours, les élites dirigeantes japonaises, américaines, européennes.
Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt « crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, plus tard inventeur du « choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Et le souci, donc, dans ces années 1960, 1970, c’est que les « individus » et les « groupes » s’engageaient, que le peuple prenait au sérieux la démocratie. Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule apathie politique.
Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité, un putsch légitime est nécessaire ». James Lovelock, scientifique influent, nous avise : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. » George Steiner, essayiste, esquisse : « ll est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore. Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »
Mieux vaut, pour l’instant, le faire sans le dire. Ou à demi-mot. Discrètement.

Avec une élite qui, depuis près de quatre décennies, au fond, dirige contre le peuple, contre ses intentions profondes. Une date clé cristallise ce divorce, profond, durable : le dimanche 29 mai 2005. À 55 %, les Français rejetaient le Traité constitutionnel européen : 80 % des ouvriers, 71 % des chômeurs, 67 % des employés répondaient « non ». « Non » à la « concurrence libre et non faussée », « non » à la « libre circulation des capitaux et des marchandises, y compris avec les pays tiers ». C’était un sondage grandeur nature sur la politique qui se menait en France depuis vingt ans déjà, et qui se mène encore depuis, inchangée. Les dirigeants européens se sont assis sur ce scrutin, n’en tirant qu’une seule leçon : nous n’irons plus aux urnes.

La « Constitution européenne » en a fait les frais. Mais qui croit, en toute franchise, que les Français auraient ratifié l’élargissement européen aux pays de l’Est et à leur main-d’œuvre à bas coût ? Ou qu’ils auraient approuvé les différents accords du Gatt, l’Uruguay Round, par exemple, qui fait entrer l’agriculture dans la grande lessiveuse de la mondialisation ? Ou, dernièrement, entre le Canada et l’Europe, le Comprehensive Economic and Trade Agreement, avec son bœuf nourri aux farines animales produites à partir d’os broyés, de sang d’animaux déshydraté, de poils hydrolysés ? Quel dirigeant peut nous regarder droit dans les yeux à la télé et affirmer : « Je suis convaincu que ces choix répondent aux aspirations des Français » ? Ils le savent. Ils le savent, que toutes ces décisions se sont prises malgré nous, contre nous, dans notre dos, ou, à la limite, avec notre acceptation fataliste, jamais par la volonté de notre peuple.

À chaque usine qui fuyait vers la Slovaquie ou la Chine, de jeans, de canapés, de lave-linge, de pneumatiques, qu’importe, le réflexe populaire, d’emblée, était le refus, voire la révolte : qu’on garde ça ici, les emplois, le savoir-faire, les impôts… Et de même
pour le gaz et l’électricité, pour les télécoms et les autoroutes, désormais pour la Française des jeux et les Aéroports de Paris : le réflexe, toujours, c’était de garder les biens de la Nation, pas seulement par socialisme, par conservatisme aussi, par patriotisme,
tout cela un peu mêlé. Et, là encore, les dirigeants le savaient : jamais ils ne se sont hasardés à un référendum… De même, enfin, pour l’hôpital. Qu’on les ait questionnés, les Français, et qui, quel ministre, parie, met sa main à couper, que ses concitoyens auraient approuvé ? « Oh oui, fermez des maternités ! Des services de proximité ! Des lits par milliers ! » Et que les électeurs auraient, comme nos décideurs, élevé la « réduction des déficits » et les « 3 % de Maastricht » au rang de vaches sacrées ?

Extrait du livre Leur folie, nos vies de François Ruffin.

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Politique

Le pragmatisme du Rassemblement National

Le CAC40 vient de verser, cette année, en pleine crise sanitaire, 51 milliards d’euros aux actionnaires : le budget de tous nos hôpitaux ! Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.

En un an, les milliardaires français ont vu leur fortune bondir de 55 %. Plus 135 milliards d’euros. Alors que le pays compte un million de pauvres en plus. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
D’après les « OpenLux », 15 O00 Français, les plus riches bien sûr, Hermès, Mulliez, Arnault, cachent leurs millions au Luxembourg : 100 milliards en tout, l’équivalent de 4 % de notre PIB. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
La dette, dit-elle, « il faut la rembourser » – comme Macron.
Le Smic ne sera pas augmenté – comme Macron.
Les mots « inégalités », « riches », « pauvres », « précaires », « fortune », « intérim », ne figurent pas dans son programme – comme Macron.

Oubliée la Marine Le Pen qui, il y a dix ans, en mars 2011, prenait la tête du Front national, avec des accents nettement plus batailleurs : « L’État est devenu l’instrument du renoncement, devant l’argent, face à la volonté toujours plus insistante des marchés financiers, des milliardaires qui détricotent notre industrie et jettent des millions d’hommes et de femmes de notre pays dans le chômage, la précarité et la misère. Oui, il faut en finir avec le règne de l’argent-roi ! »
Aujourd’hui, c’est avec « pragmatisme » qu’elle s’adresse à la Banque centrale européenne, et à toutes les banques.

C’est comme si la fusée Marine Le Pen se construisait par étages. Le premier est hérité du père : le Front national, c’est le parti qui lutte contre les étrangers, les émigrés, les réfugiés. C’est acquis, inscrit dans la conscience des électeurs. Inutile pour elle d’insister, donc, quand elle reprend le FN. Mieux vaut ajouter le second étage : social, pour s’arrimer les classes populaires. Aujourd’hui, c’est chose faite : dans les terres ouvrières du Nord, elle est devenue la députée des oubliés, des humiliés.
Vient donc le moment du troisième étage : rassurer les portefeuilles. Ne plus avoir les dirigeants des entreprises, des médias, contre elle. Donner des gages aux financiers. Non plus seulement « dédiaboliser » mais se normaliser, s’inscrire dans le paysage, épouser l’establishment : soyez sans crainte, ce sera « business as (presque) usual ». Voilà la petite musique qui monte : Marine Le Pen comme seconde face du macronisme, « l’autre candidate des riches ».

Article de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet 2021.

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Politique

Le libéralisme autoritaire

« Crisis of democracy. » C’est un rapport que je cite souvent, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunit les élites dirigeantes japonaise, américaine, européenne. Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt, « Crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après son auteur, Samuel Huntington, c’est qu’on a trop de démocratie. Historiquement, rappelait-il, les démocraties ont toujours « comporté une population marginale plus ou moins nombreuse qui ne prenait pas activement part à la politique. »Les esclaves, les étrangers, les femmes, les pauvres, les Noirs, selon les lieux et les époques.
Bien qu’ « intrinsèquement antidémocratique », concédait-il, ces exclusions avaient « permis à la démocratie de fonctionner efficacement ». Mais voilà que ces « groupes sociaux marginaux » se sont organisés : « Les différences de statut se sont estompées. Chaque groupe a affirmé son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent. « Bref, un « déferlement démocratique », non pas positif mais, au contraire, source de « problèmes pour la gouvernabilité de la démocratie dans les années 1970. » Le risque est de « surcharger le système politique avec des revendications qui étendent ses fonctions et sapent son autorité. »

Contre ce péril, quels secours ? Certains prétendent que « le seul remède aux maux de la démocratie est davantage de démocratie », mais cela reviendrait à « jeter de l’huile sur le feu. » À la place, le penseur indique une voie : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. » Et de prévoir : « Les tensions susceptibles de prévaloir dans une société postindustrielle exigeront probablement un modèle de prise de décision gouvernementale plus autoritaire et plus efficace. »
Comme le note un critique à l’époque, « le ton inhabituellement cru du rapport violait un tabou de la société américaine : aussi grande que soit votre haine de la démocratie, il ne faut jamais en enfreindre la rhétorique en public. » Toujours est-il que des « intellectuels occidentaux débattent désormais le plus sérieusement du monde d’hypothèses qui étaient encore, il y a peu, réservées à quelques franges délirantes ».

« Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme. » Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme, est déjà venu au Chili. Sur place, ses disciples, les « Chicago Boys », appliquent ses recettes, privatisent tout, réforment le pays à tout-va. Il a même, personnellement, écrit une constitution pour Pinochet, justifiant l’état d’exception. En 1981, voilà qu’il revient à Santiago – un pays doté d’une police secrète, de camps de détention, où les syndicats sont interdits. Et qu’il donne un entretien au Mercurio : « La liberté personnelle est beaucoup plus grande que sous Allende », estime-t-il. Mais quelle « liberté personnelle » quand, comme le décrivait Amnesty, « la torture une pratique courante », « les détentions arbitraires », les « exécutions », les « disparitions de détenus politiques »…
C’est que, pour lui, « la liberté économique » doit primer. Et il approuve Margaret Thatcher lorsqu’elle déclare, plus tard : « Le libre choix doit s’exercer sur le marché plutôt que dans les urnes. »
Dès lors, si elle ne respecte pas le marché, une démocratie pourra être dénoncée comme « totalitaire ». Et à l’inverse, une dictature pourra être vantée comme libérale.
Le libéralisme autoritaire est inventé.
[…]
« Dès qu’il est question d’économie, en effet, l’État « autoritaire » renonce à son autorité. Ses porte-parole ne connaissent plus qu’un seul slogan : liberté de l’économie par rapport à l’État ! »
C’est un État fort avec les faibles, faible avec les forts, fort « contre les revendications démocratiques de redistribution », mais « faible dans sa relation au marché ». Ce mot d’ordre n’implique assurément pas que l’État pratique l’abstinence pour ce qui est de la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grandes entreprises industrielles et aux grandes exploitations agricoles, mais bien plutôt qu’il procède au démantèlement autoritaire de la politique sociale. »

Cette voie, « libérale-autoritaire », est abandonnée après la chute d’Hitler, avec le keynésianisme triomphant, le socialisme montant, l’État-providence partout en Occident. Mais ce projet lui-même s’use, dans les années 1970, et Hayek reprend alors, en conscience, en affirmant, le flambeau de Carl Schmitt, et avec lui tous les Chicago Boys, Friedman and co. La place me manque, ici, pour recenser toutes les citations, pour identifier tous les chaînons qui nous mènent à aujourd’hui. C’est Alain Madelin, ex-ministre libéral, qui avec Maastricht voit dans l’Europe « une assurance-vie contre toute expérience socialiste ».

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de février 2021.

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Rupture avec le libre-échange ?

Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai.

Emmanuel Macron, jeudi 13 mars 2020.

[…]

Moi qui habite la Picardie, je date ça de 1975, environ, mon année de naissance. Depuis le Moyen-âge, notre coin a bâti sa fortune et ses cathédrales sur le tissu, Amiens n’était que ça, le long du fleuve, des usines l’une après l’autre, l’empire Saint-Frères avait son berceau ici, dans la vallée, aux portes d’Abbeville, ces immenses bâtiments de briques rouges, à Ailly, à Saint-Ouen, à Flixecourt, qui avalaient chaque matin des milliers d’hommes, de femmes surtout, d’enfants même il fut un temps, et je ne le peins pas en rose, ce temps.

Dans les années 1970, c’est le sommet de la production textile. Et d’un coup, la chute. La dégringolade. Une décennie plus tard, au milieu des années 1980, c’est presque fini, tout est liquidé. Cette chute, cette dégringolade ne s’est pas faite toute seule, elle fut bien poussée dans
le dos, volontairement provoquée : par les « Accords multifibres », signés en 1974, puis 1977, et 1981. Qui, méthodiquement, organisaient la délocalisation vers le sud, vers le Maroc, la Tunisie, Madagascar.

Une deuxième lame suivra : l’ « Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements », en 1995, qui fait entrer la Chine dans la danse : ses exportations augmentent de 10 % par an, puis une nouvelle négociation, et ce sera sans plafond, sans quota. Voilà qui, chez nous, emportera jusqu’au dernier îlot, jusqu’à l’ultime résidu. D’où notre nudité, ce printemps, par temps de Covid, tellement à poil, industriellement à poil, qu’il ne restait plus une boîte pour fournir des surblouses aux infirmières, que l’hôpital achetait de la toile de jardin chez Gamm’Vert, que des couturières bénévoles confectionnaient à domicile…

Cette nudité n’est pas une fatalité, pas une loi naturelle, « comme la pesanteur », dixit Alain Minc, « comme un phénomène météorologique. » Non, des hommes l’ont voulu, des dirigeants l’ont orchestré. C’est un choix, un choix politique, le choix du patronat, qui a explosé ses marges, et rétabli un rapport de force. La métallurgie a suivi, l’ameublement, les jouets, l’électroménager, la chimie, et – on le découvrait maintenant – jusqu’au médicament : « 60 à 80 % des matières premières sont aujourd’hui extra-européennes, confirmait un lobbyiste de Big Pharma devant les parlementaires, alors que c’était l’inverse il y a trente ans.

Une des raisons, notamment, c’est une raison environnementale. Les politiques environnementales conduisent à aller dans d’autres pays, avec des normes environnementales qui sont moindres. » Et l’autre raison, évidemment : « Il est clair que les coûts de production sont nettement moins élevés dans certains autres pays pour ces principes actifs. »
Depuis quarante ans, nos dirigeants laissent faire. Non, c’est faux, pardon, « ils laissent faire », c’est trop clément : ils font, délibérément, activement. Ils bénissent le libre-échange, signent tous les accords, du Gatt, de l’OMC, du Ceta, etc. Ce grand déménagement du monde, les politiques l’ont fabriqué, ils l’ont voulu.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir d’octobre 2020.