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Le tout-technologique et le scientisme macronien

Quelle est la solution privilégiée pour lutter contre le changement climatique ?
À cette question, les Français répondent à 53 % par: « une modification de nos modes de vie ». Et à 29 % par : « le progrès technique et les innovations ». Avec sa « stratégie France 2030 », Emmanuel Macron répond franchement, il fait un pari pour le pays : pour lui, c’est par « le progrès technique et les innovations », à 100%.

« Le premier grand défi, énonce le Président, dans son long discours, c’est évidemment le défi climatique, environnemental, c’est-à-dire le problème à la fois des dérèglements climatiques et de la raréfaction de la biodiversité. »
Jusqu’alors, comme il le souligne, il y a « consensus ». On est tous d’accord.
Mais comment compte-t-il l’affronter, ce « grand défi » ? La « nature » n’est pas évoquée, absente de la prose présidentielle. À vrai dire, en toute honnêteté, le mot « nature » apparaît une fois : pour « la nature des dépenses publiques ».
L’ « eau », c’est à nouveau zéro, alors que c’est une immense angoisse, quand même, les rivières à sec. L’ « air », lui aussi, ne surgit qu’une fois pour : « armée de l’air ». Et évidemment, ni « poisson », ni « oiseau », ni « abeille ».

C’est un autre vocabulaire qu’on retrouve :
La « technologie » (23 occurrences).
Les « innovations » (84 occurrences).
Les « ruptures » (35 occurrences).
L’ « accélération » (36 occurrences).
Voilà les solutions au « grand défi » !

À partir de cette poignée de vocables, on peut composer des phrases macronistes : « Nous vivons une extraordinaire accélération du monde, de l’innovation et des ruptures. » « Innovations de rupture, innovation technologique et industrialisation sont beaucoup plus liées
qu’on ne lavait intuité jusqu’alors. » « Quand on se désindustrialise, on perd de la capacité’ à tirer de l’innovation dans l’industrie et donc de l’innovation, même incrémentale, et c’est celle-ci qui nourrit le dialogue avec les innovations de rupture. » « l’innovation de rupture a complètement comprimé son temps entre l’invention et son industrialisation. » « L’ensemble des acteurs partout dans le monde sont en compétition instantanée, pour en quelque sorte réduire le temps qu’il y a entre l’idée géniale et l’idée de rupture et la possibilité pour que celle-ci change les pratiques. »

C’est vrai, j’éprouve une forme de jouissance, d’ivrognerie, à copier-coller des passages de la prose présidentielle. Peut-être me trompe-je, mais il me semble qu’à isoler ses syntagmes ainsi, à les placer sur le papier, le ridicule éclate, l’arrogance avec, de cette
langue si vide, si creuse, si nulle, qui se veut savante. Je ne parviens plus à m’arrêter !
« Nos grands groupes industriels vont survivre, se transformer et gagner la partie grâce à l’innovation de rupture de start-up qu’ils auront incubées ou qu’ils auront rachetées ou avec lesquelles ils auront des partenariats. » « Dans ce temps d’accélération, il nous faut bâtir les termes d’une crédibilité qui nous permette justement d’accélérer l’investissement public dans l’innovation, l’innovation de rupture et la croissance industrielle parce que c’est le seul moyen dans le même temps, de construire la production et la croissance. »
« Nous devons réinvestir pour être à la pointe de l’innovation de rupture. » « Nous devons absolument nous préparer à des technologies de rupture. » « Des startup et des PME qui sont en train de proposer des innovations de rupture. »

C’est un homme, donc, qui produit ces phrases, et pas un logiciel d’écriture automatique.

Début d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de décembre 2021.

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Société

Libéralisme autoritaire

Sa présidence a révélé un autre visage, et deux crises m’ont bousculé, m’ont fait basculer.
Les Gilets jaunes, d’abord. Quand, d’un samedi au suivant, durant des mois, les estropiés, les mains arrachées, les crânes ouverts, les yeux crevés, sont enregistrés comme une banalité, quand des Français sont, pour le port de leur chasuble, frappés à terre, et avec le silence, avec l’approbation du Président, c’est pour moi un tournant.

Le Covid, ensuite. Avec le chef de l’État qui apparaît, un soir, et déclare le confinement, les papiers à remplir pour sortir, les parcs et les jardins fermés, l’interdiction de se balader en forêt. Dans un premier temps, comme beaucoup, je l’ai accepté, au vu de l’urgence. Et en même temps, j’ai ressenti l’extrême violence du Pouvoir, sa formidable puissance, soudain autorisé à vider l’espace public, à pénétrer dans notre vie privée, dans notre intimité.
Quand ces manières sont revenues à l’automne, se sont prolongées en hiver, et encore au printemps, et durant plus d’un an, avec un Prince qui apparaît sur nos écrans à 20 h et gèle ou dégèle nos vies à sa guise, avec des re-confinements, re-déconfinements, re-re-confinements, avec des couvre-feux à 2O h, 19 h, 21 h, oui, je le crains : nos libertés sont malmenées, en danger. Le Pouvoir prend là de sales habitudes, qu’il ne perdra pas tout seul : il faut l’y contraindre…

Ce choix de gestion, par l’arbitraire du chef, ne relève pas du hasard, de l’improvisation. Ils étaient prêts à ça, à l’invasion du distanciel et des QR-codes, à la démocratie confinée. Il ne me reste plus tellement de place, et on y a déjà consacré un dossier ici, autour du livre de Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable, mais nous vivons l’avènement du « libéralisme autoritaire » : libéral avec les entreprises, autoritaire avec les citoyens.

Pourquoi ce resserrement ? Parce que, d’abord, les dominants se préparent à affronter des crises écologiques, d’une ampleur immense, le Covid n’étant qu’une amorce, et qu’ils ne sont pas prêts à lâcher le manche, à partager l’accès, demain, à l’énergie, à l’eau, à l’air.
Parce que, surtout, massivement, profondément, les Français désirent autre chose.
« Concurrence », « croissance », « mondialisation », ces mots de nos élites sont usés, presque morts, ils ne font plus envie. Chaque sondage en témoigne, que nos concitoyens préféreraient « ralentir » (58 %) plutôt qu’ « accélérer », avoir un « cocon pour leur famille » (63 %) plutôt qu’une « maison connectée » (15 %), affronter le péril environnemental en « changeant notre mode de vie » (55 %) plutôt qu’en misant sur la « technologie » (21 %),..
Pourtant, vers quoi nous conduisent nos dirigeants ? Vers l’inverse : il faut « accélérer », même droit dans le mur, avec de la « technologie » partout… C’est une tension immense qui apparaît, dès lors, entre les désirs, êtouffés, muets, des gens et la volonté d’acier d’une oligarchie, déterminée, organisée.

D’où le recours, désormais évident, patent, à la « force de coercition », pour nous pousser sur un chemin qui nous lasse, que nous refusons, auquel, au mieux, au pire, nous nous résignons. Eux combattent les deux, désormais, avec discrétion bien sûr, en le faisant sans le dire : l’Égalité et les Libertés. D’où l’impératif, pour nous, aujourd’hui, comme pour nos pères de 1789, de lier les deux, de défendre les deux – pour se choisir, ensemble, un autre chemin, plus humain.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2021.

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Notre démocratie contre le peuple

Crisis of Democracy. Je cite souvent ce rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunissait, qui réunit toujours, les élites dirigeantes japonaises, américaines, européennes.
Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt « crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, plus tard inventeur du « choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Et le souci, donc, dans ces années 1960, 1970, c’est que les « individus » et les « groupes » s’engageaient, que le peuple prenait au sérieux la démocratie. Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule apathie politique.
Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité, un putsch légitime est nécessaire ». James Lovelock, scientifique influent, nous avise : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. » George Steiner, essayiste, esquisse : « ll est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore. Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »
Mieux vaut, pour l’instant, le faire sans le dire. Ou à demi-mot. Discrètement.

Avec une élite qui, depuis près de quatre décennies, au fond, dirige contre le peuple, contre ses intentions profondes. Une date clé cristallise ce divorce, profond, durable : le dimanche 29 mai 2005. À 55 %, les Français rejetaient le Traité constitutionnel européen : 80 % des ouvriers, 71 % des chômeurs, 67 % des employés répondaient « non ». « Non » à la « concurrence libre et non faussée », « non » à la « libre circulation des capitaux et des marchandises, y compris avec les pays tiers ». C’était un sondage grandeur nature sur la politique qui se menait en France depuis vingt ans déjà, et qui se mène encore depuis, inchangée. Les dirigeants européens se sont assis sur ce scrutin, n’en tirant qu’une seule leçon : nous n’irons plus aux urnes.

La « Constitution européenne » en a fait les frais. Mais qui croit, en toute franchise, que les Français auraient ratifié l’élargissement européen aux pays de l’Est et à leur main-d’œuvre à bas coût ? Ou qu’ils auraient approuvé les différents accords du Gatt, l’Uruguay Round, par exemple, qui fait entrer l’agriculture dans la grande lessiveuse de la mondialisation ? Ou, dernièrement, entre le Canada et l’Europe, le Comprehensive Economic and Trade Agreement, avec son bœuf nourri aux farines animales produites à partir d’os broyés, de sang d’animaux déshydraté, de poils hydrolysés ? Quel dirigeant peut nous regarder droit dans les yeux à la télé et affirmer : « Je suis convaincu que ces choix répondent aux aspirations des Français » ? Ils le savent. Ils le savent, que toutes ces décisions se sont prises malgré nous, contre nous, dans notre dos, ou, à la limite, avec notre acceptation fataliste, jamais par la volonté de notre peuple.

À chaque usine qui fuyait vers la Slovaquie ou la Chine, de jeans, de canapés, de lave-linge, de pneumatiques, qu’importe, le réflexe populaire, d’emblée, était le refus, voire la révolte : qu’on garde ça ici, les emplois, le savoir-faire, les impôts… Et de même
pour le gaz et l’électricité, pour les télécoms et les autoroutes, désormais pour la Française des jeux et les Aéroports de Paris : le réflexe, toujours, c’était de garder les biens de la Nation, pas seulement par socialisme, par conservatisme aussi, par patriotisme,
tout cela un peu mêlé. Et, là encore, les dirigeants le savaient : jamais ils ne se sont hasardés à un référendum… De même, enfin, pour l’hôpital. Qu’on les ait questionnés, les Français, et qui, quel ministre, parie, met sa main à couper, que ses concitoyens auraient approuvé ? « Oh oui, fermez des maternités ! Des services de proximité ! Des lits par milliers ! » Et que les électeurs auraient, comme nos décideurs, élevé la « réduction des déficits » et les « 3 % de Maastricht » au rang de vaches sacrées ?

Extrait du livre Leur folie, nos vies de François Ruffin.

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Politique

Le pragmatisme du Rassemblement National

Le CAC40 vient de verser, cette année, en pleine crise sanitaire, 51 milliards d’euros aux actionnaires : le budget de tous nos hôpitaux ! Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.

En un an, les milliardaires français ont vu leur fortune bondir de 55 %. Plus 135 milliards d’euros. Alors que le pays compte un million de pauvres en plus. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
D’après les « OpenLux », 15 O00 Français, les plus riches bien sûr, Hermès, Mulliez, Arnault, cachent leurs millions au Luxembourg : 100 milliards en tout, l’équivalent de 4 % de notre PIB. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
La dette, dit-elle, « il faut la rembourser » – comme Macron.
Le Smic ne sera pas augmenté – comme Macron.
Les mots « inégalités », « riches », « pauvres », « précaires », « fortune », « intérim », ne figurent pas dans son programme – comme Macron.

Oubliée la Marine Le Pen qui, il y a dix ans, en mars 2011, prenait la tête du Front national, avec des accents nettement plus batailleurs : « L’État est devenu l’instrument du renoncement, devant l’argent, face à la volonté toujours plus insistante des marchés financiers, des milliardaires qui détricotent notre industrie et jettent des millions d’hommes et de femmes de notre pays dans le chômage, la précarité et la misère. Oui, il faut en finir avec le règne de l’argent-roi ! »
Aujourd’hui, c’est avec « pragmatisme » qu’elle s’adresse à la Banque centrale européenne, et à toutes les banques.

C’est comme si la fusée Marine Le Pen se construisait par étages. Le premier est hérité du père : le Front national, c’est le parti qui lutte contre les étrangers, les émigrés, les réfugiés. C’est acquis, inscrit dans la conscience des électeurs. Inutile pour elle d’insister, donc, quand elle reprend le FN. Mieux vaut ajouter le second étage : social, pour s’arrimer les classes populaires. Aujourd’hui, c’est chose faite : dans les terres ouvrières du Nord, elle est devenue la députée des oubliés, des humiliés.
Vient donc le moment du troisième étage : rassurer les portefeuilles. Ne plus avoir les dirigeants des entreprises, des médias, contre elle. Donner des gages aux financiers. Non plus seulement « dédiaboliser » mais se normaliser, s’inscrire dans le paysage, épouser l’establishment : soyez sans crainte, ce sera « business as (presque) usual ». Voilà la petite musique qui monte : Marine Le Pen comme seconde face du macronisme, « l’autre candidate des riches ».

Article de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet 2021.

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Politique

Le libéralisme autoritaire

« Crisis of democracy. » C’est un rapport que je cite souvent, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunit les élites dirigeantes japonaise, américaine, européenne. Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt, « Crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après son auteur, Samuel Huntington, c’est qu’on a trop de démocratie. Historiquement, rappelait-il, les démocraties ont toujours « comporté une population marginale plus ou moins nombreuse qui ne prenait pas activement part à la politique. »Les esclaves, les étrangers, les femmes, les pauvres, les Noirs, selon les lieux et les époques.
Bien qu’ « intrinsèquement antidémocratique », concédait-il, ces exclusions avaient « permis à la démocratie de fonctionner efficacement ». Mais voilà que ces « groupes sociaux marginaux » se sont organisés : « Les différences de statut se sont estompées. Chaque groupe a affirmé son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent. « Bref, un « déferlement démocratique », non pas positif mais, au contraire, source de « problèmes pour la gouvernabilité de la démocratie dans les années 1970. » Le risque est de « surcharger le système politique avec des revendications qui étendent ses fonctions et sapent son autorité. »

Contre ce péril, quels secours ? Certains prétendent que « le seul remède aux maux de la démocratie est davantage de démocratie », mais cela reviendrait à « jeter de l’huile sur le feu. » À la place, le penseur indique une voie : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. » Et de prévoir : « Les tensions susceptibles de prévaloir dans une société postindustrielle exigeront probablement un modèle de prise de décision gouvernementale plus autoritaire et plus efficace. »
Comme le note un critique à l’époque, « le ton inhabituellement cru du rapport violait un tabou de la société américaine : aussi grande que soit votre haine de la démocratie, il ne faut jamais en enfreindre la rhétorique en public. » Toujours est-il que des « intellectuels occidentaux débattent désormais le plus sérieusement du monde d’hypothèses qui étaient encore, il y a peu, réservées à quelques franges délirantes ».

« Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme. » Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme, est déjà venu au Chili. Sur place, ses disciples, les « Chicago Boys », appliquent ses recettes, privatisent tout, réforment le pays à tout-va. Il a même, personnellement, écrit une constitution pour Pinochet, justifiant l’état d’exception. En 1981, voilà qu’il revient à Santiago – un pays doté d’une police secrète, de camps de détention, où les syndicats sont interdits. Et qu’il donne un entretien au Mercurio : « La liberté personnelle est beaucoup plus grande que sous Allende », estime-t-il. Mais quelle « liberté personnelle » quand, comme le décrivait Amnesty, « la torture une pratique courante », « les détentions arbitraires », les « exécutions », les « disparitions de détenus politiques »…
C’est que, pour lui, « la liberté économique » doit primer. Et il approuve Margaret Thatcher lorsqu’elle déclare, plus tard : « Le libre choix doit s’exercer sur le marché plutôt que dans les urnes. »
Dès lors, si elle ne respecte pas le marché, une démocratie pourra être dénoncée comme « totalitaire ». Et à l’inverse, une dictature pourra être vantée comme libérale.
Le libéralisme autoritaire est inventé.
[…]
« Dès qu’il est question d’économie, en effet, l’État « autoritaire » renonce à son autorité. Ses porte-parole ne connaissent plus qu’un seul slogan : liberté de l’économie par rapport à l’État ! »
C’est un État fort avec les faibles, faible avec les forts, fort « contre les revendications démocratiques de redistribution », mais « faible dans sa relation au marché ». Ce mot d’ordre n’implique assurément pas que l’État pratique l’abstinence pour ce qui est de la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grandes entreprises industrielles et aux grandes exploitations agricoles, mais bien plutôt qu’il procède au démantèlement autoritaire de la politique sociale. »

Cette voie, « libérale-autoritaire », est abandonnée après la chute d’Hitler, avec le keynésianisme triomphant, le socialisme montant, l’État-providence partout en Occident. Mais ce projet lui-même s’use, dans les années 1970, et Hayek reprend alors, en conscience, en affirmant, le flambeau de Carl Schmitt, et avec lui tous les Chicago Boys, Friedman and co. La place me manque, ici, pour recenser toutes les citations, pour identifier tous les chaînons qui nous mènent à aujourd’hui. C’est Alain Madelin, ex-ministre libéral, qui avec Maastricht voit dans l’Europe « une assurance-vie contre toute expérience socialiste ».

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de février 2021.

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Économie Politique

Rupture avec le libre-échange ?

Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai.

Emmanuel Macron, jeudi 13 mars 2020.

[…]

Moi qui habite la Picardie, je date ça de 1975, environ, mon année de naissance. Depuis le Moyen-âge, notre coin a bâti sa fortune et ses cathédrales sur le tissu, Amiens n’était que ça, le long du fleuve, des usines l’une après l’autre, l’empire Saint-Frères avait son berceau ici, dans la vallée, aux portes d’Abbeville, ces immenses bâtiments de briques rouges, à Ailly, à Saint-Ouen, à Flixecourt, qui avalaient chaque matin des milliers d’hommes, de femmes surtout, d’enfants même il fut un temps, et je ne le peins pas en rose, ce temps.

Dans les années 1970, c’est le sommet de la production textile. Et d’un coup, la chute. La dégringolade. Une décennie plus tard, au milieu des années 1980, c’est presque fini, tout est liquidé. Cette chute, cette dégringolade ne s’est pas faite toute seule, elle fut bien poussée dans
le dos, volontairement provoquée : par les « Accords multifibres », signés en 1974, puis 1977, et 1981. Qui, méthodiquement, organisaient la délocalisation vers le sud, vers le Maroc, la Tunisie, Madagascar.

Une deuxième lame suivra : l’ « Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements », en 1995, qui fait entrer la Chine dans la danse : ses exportations augmentent de 10 % par an, puis une nouvelle négociation, et ce sera sans plafond, sans quota. Voilà qui, chez nous, emportera jusqu’au dernier îlot, jusqu’à l’ultime résidu. D’où notre nudité, ce printemps, par temps de Covid, tellement à poil, industriellement à poil, qu’il ne restait plus une boîte pour fournir des surblouses aux infirmières, que l’hôpital achetait de la toile de jardin chez Gamm’Vert, que des couturières bénévoles confectionnaient à domicile…

Cette nudité n’est pas une fatalité, pas une loi naturelle, « comme la pesanteur », dixit Alain Minc, « comme un phénomène météorologique. » Non, des hommes l’ont voulu, des dirigeants l’ont orchestré. C’est un choix, un choix politique, le choix du patronat, qui a explosé ses marges, et rétabli un rapport de force. La métallurgie a suivi, l’ameublement, les jouets, l’électroménager, la chimie, et – on le découvrait maintenant – jusqu’au médicament : « 60 à 80 % des matières premières sont aujourd’hui extra-européennes, confirmait un lobbyiste de Big Pharma devant les parlementaires, alors que c’était l’inverse il y a trente ans.

Une des raisons, notamment, c’est une raison environnementale. Les politiques environnementales conduisent à aller dans d’autres pays, avec des normes environnementales qui sont moindres. » Et l’autre raison, évidemment : « Il est clair que les coûts de production sont nettement moins élevés dans certains autres pays pour ces principes actifs. »
Depuis quarante ans, nos dirigeants laissent faire. Non, c’est faux, pardon, « ils laissent faire », c’est trop clément : ils font, délibérément, activement. Ils bénissent le libre-échange, signent tous les accords, du Gatt, de l’OMC, du Ceta, etc. Ce grand déménagement du monde, les politiques l’ont fabriqué, ils l’ont voulu.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir d’octobre 2020.

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Société

Le monde d’après

Que feront-ils de cette crise ? Rien.
C’est leur but, que tout reprenne comme avant : « Comment on fait pour redémarrer notre économie au lendemain de cette crise ? » s’interroge le ministre Bruno Le Maire, en un couplet connu, refrain automatique, répété par lui et les siens depuis des décennies : « Toutes ces mesures sont faites avec une idée très simple : il faut que l’économie puisse redémarrer très fort… Nous avons la capacité de rebondir. Un plan de relance est prévu, et nous y travaillons… pour que, dès que nous serons sortis de la crise, la machine économique redémarre le plus vite possible… »
« Rehondir », « relancer », « redémarrer », « très fort » et « très vite », mais dans quelle direction ?

« Il faudra que le pays reparte », nous dit-on encore, mais vers où ? Le sens n’est jamais énoncé, précisé : cette « machine économique » servira-t-elle les hommes, la planète ? Ou mènera-t-elle à notre destruction ? Ne pas poser ces questions, c’est déjà y répondre : que ça reparte de l’avant et comme avant, et même pire qu’avant. Car on devine la suite, leur suite, leurs éléments de langage récités en boucle : après ce « choc violent », des « efforts » seront « nécessaires » pour « remonter la pente », point de PIB après point de PIB.
Déjà, leurs experts nous préviennent : « Il faudra que l’on se retrousse tous les manches pour reconstruire notre économie », « la seule solution, c’est la croissance, et donc le travailler plus ». Les milliards, les centaines de milliards, versés pour que ça « redémarre », pour que ça « relance », pour que ça « rebondisse », nous devrons les payer par des « sacrifices ».

C’est un chemin de croix qu’on nous annonce, et avec comme résurrection promise, au sommet de notre Mont-Golgotha : la croissance. C’est un calvaire, certes, mais rassurant peut-être, parce que connu, un boulevard emprunté depuis trente ans. Faisons-leur confiance, alors : pour un retour à l’identique, tel quel, à des nuances près, ils seront les meilleurs, vraiment. Et pourtant, même les meilleurs, même les bons petits soldats de l’Ena, n’y parviendront pas. Ce ne sera que reculer devant la catastrophe pour moins bien sauter plus tard. Le désastre écologique, patent, nous reviendra dans la figure, comme un boomerang, dans dix ans, dans vingt ans, peut-être moins.

Car on le pressent. On le devine. On le sait, intimement.
Ce Covid-19 n’est que les prémices, une répétition générale, un échauffement avant le réchauffement. Inondations, tornades, sécheresses, vont se succéder. Ils nous y préparent, à leur manière.
Discrètement, au fil des jours, je note un changement rhétorique : la formule « il y aura un avant et un après » se transforme en « nous ne vivrons plus comme avant ». L’espoir se mue en menace, en filigrane. « C’est fini de rigoler ! » on entend, un avertissement aux cigales que nous sommes : « Vous chantiez ? Eh bien dansez, maintenant ! ». À la place de la vaste remise en cause, des élites, de leur politique, que sous-entendait le « il y aura un avant et un après », on devine désormais, dans le « nous ne vivrons plus comme avant », un deuil qui nous est réclamé, le deuil de « l ‘avant », l’innocence perdue, la joie prohibée, nos enfants masqués, les peuples enfermés, droit de réunion et de manifestation suspendus, la surveillance renforcée, avec un cortège de drones, de couvre-feux, et d’autorisations. Voilà leur monde d’après. Voilà leurs réponses, exceptionnelles aujourd’hui, qui deviendront naturelles demain, aux crises à venir, aux crises en série. A défaut de mesures politiques, de mesures sociales, de mesures écologiques, de mesures sanitaires, des mesures policières. Pour que rien ne change.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de mai 2020.

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Environnement Société

Croissance et climat

Mais franchement, je me disais : c’est foutu.
La pub a vaincu.
Elle s’est installée dans les têtes.
Elle a forgé les imaginaires.
La grosse voiture qui amène la belle gonzesse. Le iPhone 11 qui vous fait des amis. L’hiver au soleil de la Guadeloupe.
Avec les politiques comme doublures : croissance, croissance, croissance…
L’homme réduit à ces fonctions, produire – consommer, produire plus pour consommer plus, comme le hamster dans sa cage.

Je pensais : nous avons perdu ce combat, décisif.
Mais j’ai repris espoir, un espoir ténu grâce à l’écologie. Oui, la crise climatique est aussi une chance…
Car vous voyez les temps étranges que nous vivons : certes, la publicité poursuit son invasion. Mais on perçoit désormais la résistance en face, une résistance qui ne recule pas mais qui avance. Une résistance, surtout, qui trouve un écho dans bien des cerveaux. Tellement la contradiction est aujourd’hui évidente, criante : la planète brûle, et pourtant, sur toutes les chaînes, sur les murs de nos villes, du matin au soir, les multinationales nous répètent leur propagande : « Achetez ! Achetez ! » Ce n’est plus tenable.

Ce vendredi matin, d’ailleurs, Valérie Masson-Delmotte, climatologue, co-présidente du GIEC, inaugurait la « convention citoyenne pour le climat ».
Vous savez, le genre de loft-story, cent cinquante personnes tirées au sort, enfermées ensemble, et à la fin doivent en sortir des mesures écolos.
Cette scientifique aurait pu se limiter à des statistiques, les + 5°C, la fonte du permafrost, les scénarii catastrophe, mais non, elle a pointé ce fossé mental :
« On dit aux gens, d’un côté, qu’il faut baisser les émissions des gaz a effet de serre. Et de l’autre côté on est submergés de publicités qui poussent à faire l’inverse.
Donc ça crée une espèce de confusion, les scientifiques parlent de dissonance, on nous dit des choses contradictoires. je pense donc que la question de la publicité, c’est quelque chose d’important et qui est à considérer. »

Qu’une officielle le fasse, dans ce lieu officiel, c’est un cri : la bataille est rouverte. Et pas seulement par une poignée d’agités : elle est rouverte dans tous les esprits.

Extrait d’un article François Ruffin dans le journal Fakir de novembre 2019.

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Environnement Politique

La bataille pour le climat

« La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ! », Nous sommes tous sur le même bateau, tous sur la même planète ! », Nous ne résoudrons ces défis qu’en étant davantage réconciliés ! ».
Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ?
Éteindrait la lutte des classes » ?
Au contraire, me semble-t-il. Au contraire.
La crise écologique aiguise la lutte, la renforce.
La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même.

« Il est temps de mettre vos différends politiques et sémantiques de côté. »
C’était le mardi 23 juillet dernier, salle Victor Hugo à l’Assemblée nationale.
Laetitia accompagnait Greta Thunberg, et elle nous exhortait à l’Union sacrée.
J’ai noté cette phrase, aussitôt, dans mon cahier à spirales.
J’avais déjà relevé, de Mathieu Orphelin, député qui initia cette journée : « La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ».
De Hugues Renson, vice-président de l’Assemblée : « Cette rencontre est le signe que l’affaire environnementale concerne chacun, et qu’elle est désormais l’affaire de tous… Pointer
les fautes ou des responsabilités ne suffit plus. Le temps est désormais à chercher, collectivement, des solutions et des remèdes… Ici en France, l’écologie doit devenir une priorité absolue…
Nobles intentions, chaque jour démenties.

[…]

Quelle écologie voulons-nous ? Une écologie de consensus, qui signerait la fin des conflits, zéro idéologie, ni de droite ni de gauche ?
« La guerre des classes existe, déclarait le milliardaire Warren Buffett, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous la remportons », mais ça ne vaudrait pas pour l’environnement ?

Mieux : ce nouveau spectre, le réchauffement, imposerait une Sainte-Alliance et mettrait fin à « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, qui n’a été – selon Marx – que l ‘histoire de luttes de classes : hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée » ?

Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ?
Au contraire, me semble-t-il.
Au contraire.
La crise écologique aiguise cette lutte, la renforce. La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même. Nous sommes engagés, vous, moi, mes enfants, dans un combat, des « Terriens » contre des « forces destructrices », de l’intérêt général contre les multinationales. Nous avons des adversaires, et ils sont organisés, avec des bataillons d’avocats, de lobbies, d’éditorialistes, d’élus, jusqu’au sommet des États, qui tout à la fois mènent la guerre et qui, chez nous, la dissimulent, qui la déguisaient hier sous des études climato-sceptiques, qui la masquent aujourd’hui sous la « croissance verte », le « développement durable », « nous ne pouvons agir seuls », « il nous faut un cadre européen », « ne pas nuire à la compétitivité », etc.

Ailleurs, cette « guerre » ne se dissimule pas, elle est ouverte. Les « forces destructrices » disposent de la police et de l’armée, de mercenaires qui, pour défendre leurs intérêts, fonciers, miniers, laissent des cadavres derrière eux.

Extraits du prochain livre de François Ruffin à paraitre fin octobre, aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Ces extraits proviennent du journal Fakir de septembre 2019.

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Les média du dérisoire

[…] ça participe de ma déprime : affronter les poupées Jivaro de l’info. Qui réduisent tout à des querelles, à des chapelles, à du dérisoire.

Un mercredi, dans l’Hémicyc1e, lors des questions au gouvernement, je monte au créneau sur la Depakine, sur les trente mille enfants souffrant d’autisme, sur le mépris de Sanofi, et je m’apprête ensuite, devant caméras et micros, à pointer les mensonges du Premier ministre. Mais sur quoi m’interroge-t-on ? Sur les étoiles du drapeau européen.

Tard le soir, en séance, malgré l’hostilité ambiante, je dénonce les complaisances et connivences entre Arnaud Lagardère Emmanuel Macron. Que retiennent les sites internet ? Ma chemise hors du pantalon.

Je publie un essai sur l’oligarchie, sur la fabrique des élites, comment peut-on diriger un pays qu’on ne connaît pas ? Je dépeins en contrepoint les Marie, les Anne, les Zoubir, les Peggy, que j’ai croisés depuis vingt ans, et la dépêche AFP rassemble trois lignes ici, deux là, sur mes hypothétiques ambitions présidentielles…

Je passe sur France Inter, avec toute une tirade sur le printemps silencieux, la disparition des oiseaux, le bouquin d’Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, et ils titrent sur un tacle, lâché presque malgré moi, « François de Rugy à l’écologie, c’est une pitrerie ».

Et surtout, le feuilleton Mélenchon. Un mot de traviole, un bafouillage, un geste, et c’est parti sur le divorce, le conflit, la guéguerre, etc.

Tout ça m’ennuie.
Tellement.
Quel est mon credo depuis vingt ans ? Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Que la politique, les médias, ne se bornent pas à la « chronique du roi Macron », comme Saint-Simon fit celle de Louis XIV, avec les paysans bien sûr absents. Je m’efforce de les « représenter », comme on le dit pour une peinture, de les représenter dans des articles, dans des livres, dans des films, et c’est un titre qui me convient, aujourd’hui, « représentant de la Nation ».

Dans l’Hémicycle, je lutte avec mes petites histoires, d’une malade du cancer qui s’est fait couper le gaz, d’une maman qui cherche une accompagnante pour son enfant autiste, et qui appelle un numéro vert, et qui le rappelle en vain. Mais dans les médias, nada. On en reste à la course des petits chevaux. Aux sondages. A une partie de stratèges sur l’échiquier politique.
Et les journalistes, les journalistes politiques encore pires, se prennent pour des Machiavel, fascinés qu’ils sont par la lumière et les ombres de notre univers, pourtant si terne, le pouvoir…

Dans leur étymologie même les « médias » devraient être des passeurs, des intermédiaires, des médiateurs. Ils sont devenus des obstacles. Ils opacifient le réel, ils l’évacuent. La vie, le dehors, ne les intéressent plus, et les voilà enfermés dans le huis clos des élites, espérant faire du clic […]

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de juin 2019.