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Société

Tik Tok Academy

Quand on parle d’ « académie », je pense d’abord à celle fondée par Platon en 360 avant JC.
Pendant trois siècles, elle a accueilli librement tous les esprits curieux. Platon souhaitait voir appliquer une rigueur au maniement des concepts. Dans Gorgias, un de ses dialogues, il expliquait qu’un orateur l’emporterait toujours devant un médecin en cas de débat. Il incitait à se méfier de la maîtrise de l’art oratoire.

 

Vingt-quatre siècles plus tard, nous voici donc avec la Tik Tok Academy. L’académie du vide. On y apprend à gesticuler, dans des poses sensuelles qui confinent au ridicule. Comme si la féminité, c’était ça : un tour de poitrine, des fesses rebondies… Alors que ce qui te signale comme femme, c’est un geste, une attitude. Enfin… À ce niveau de mise en valeur de ses atours, on en arrive au grotesque. Il y a une formule de Guy Debord dans la Société du spectacle qui explique qu’à un certain degré d’accumulation, le capital transforme les Hommes en image, en pure apparence. C’est ce que vivaient, d’une certaine façon et jusqu’au milieu du XXe siècle, les hommes sandwiches, dans un rôle infamant pour eux.

 

C’est pourtant ce qu’on met aujourd’hui en avant, à nouveau, avec les influenceurs : au prix d’une perte totale de dignité, ils deviennent les vitrines de marques. Et on les forme, donc, à la Tik Tok Academy. Cap à franchir : 100 000 followers. Les recrues sont « nourries et logées », en échange de quoi tous les bénéfices qu’ils génèrent vont à l’agence. On nage en pleine exploitation, avec des jeunes qui ne sont que des gamins, de la chair à Internet… ll y a un concept grec, le Kalos kagathos, qui enjoint d’ajouter à la quête de la beauté celles de la bonté et de l’intelligence. Ici, dans ce nouveau type d’académie, pour ces jeunes influencés qui veulent devenir influenceurs, on développe juste une capacité esthétique pour être un faire-valoir des marques.

Article de Darwin dans le journal Fakir de mai 2022.

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Santé

Brevets et vaccins

[…] le 28 avril, le Parlement européen se prononçait massivement contre la levée des brevets sur les vaccins contre le Covid-19. Côté français, les députés LREM, LR, RN mais aussi PS, votaient contre, eux aussi…
Pour ne pas lever les brevets, nos dirigeants sortent la carte Covax. La belle excuse, Covax ne fonctionne pas : les pays riches gardent tout pour eux (voir encadré).
Alors, on sort de belles promesses, de la part des entreprises pharmaceutiques, cette fois. « Nous vendrons les doses de nos vaccins à prix coûtant », ont d’abord assuré AstraZeneca, et l’Américain Johnson & Johnson. Le PDG de Pfizer rassurait : le profit pour son groupe serait « marginal ».
Et même mieux : ne pas faire de bénéfice, ce serait un principe « radical et fanatique ».
Mais qui a vraiment espéré ?
Qui les a vraiment crus ?
Aussitôt les vaccins sur le marché, c’est un autre principe, bien plus « radical et fanatique » qui a triomphé : faire payer, le plus cher possible.

« Au départ, le vaccin Pfizer coûtait 12 euros la dose, puis le prix a augmenté à 15,50 euros. Aujourd’hui, des contrats sont signés pour 900 millions de vaccins à hauteur de 19,50 euros la dose », enrage Boyko Boríssov. En ce début de printemps, le Premier ministre bulgare goûte aux vertus de la concurrence libre et non faussée.
L’Afrique du Sud, pressée par les dégâts de « son » variant, a elle dû négocier directement avec AstraZeneca. Et payé pour ses doses 2,5 fois le prix de l’Union européenne. Moderna vend lui la même dose 12,5 euros aux USA, et 15 en Europe.
Une chose reste certaine : pour Big Pharma, c’est tout bénéf. Le montant total de la facture de l’UE auprès de Pfizer dépasse les 17 milliards d’euros. Un analyste américain estime que la marge commerciale du groupe, sur ce coup-là, se situera entre 60 et 80 % : pas mal pour un profit « marginal ». Voilà qui devrait permettre à Pfizer de faire mieux que ses 9,6 milliards de bénéfices de 2020, alors que le cours en bourse de son partenaire BioNTech s’est lui envolé de 245 %.

Le plus drôle, ou le pire, dans tout ça ? Qui a investi, massivement investi ? Pas les labos, mais nos impôts : les citoyens paient ainsi leurs doses deux fois. Car c’est l’argent public, largement, qui a financé la recherche en amont : 12 milliards de dollars versés à l’industrie pharmaceutique, rien que pour les six vaccins candidats à l’homologation de l’Union européenne. Pfizer, à lui seul, en a reçu 450 millions de l’UE, sans aucune contrepartie, ni sur le contrôle des prix ni sur l’exigence d’une vaccination mondiale. Selon la société d’analyse de données scientifiques Airfinity, les organisations à but non lucratif ont fourni près de deux milliards d’euros. Big Pharma, quant à elle, n’aurait mis la main à la poche que pour 3 milliards d’euros… Et sans grand risque : les contrats de livraison étaient signés à l’avance… avec les fonds de la Sécu.

Extrait d’un long dossier sur les vaccins dans le journal Fakir de mai 2021.

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Politique

Le libéralisme autoritaire

« Crisis of democracy. » C’est un rapport que je cite souvent, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunit les élites dirigeantes japonaise, américaine, européenne. Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt, « Crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après son auteur, Samuel Huntington, c’est qu’on a trop de démocratie. Historiquement, rappelait-il, les démocraties ont toujours « comporté une population marginale plus ou moins nombreuse qui ne prenait pas activement part à la politique. »Les esclaves, les étrangers, les femmes, les pauvres, les Noirs, selon les lieux et les époques.
Bien qu’ « intrinsèquement antidémocratique », concédait-il, ces exclusions avaient « permis à la démocratie de fonctionner efficacement ». Mais voilà que ces « groupes sociaux marginaux » se sont organisés : « Les différences de statut se sont estompées. Chaque groupe a affirmé son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent. « Bref, un « déferlement démocratique », non pas positif mais, au contraire, source de « problèmes pour la gouvernabilité de la démocratie dans les années 1970. » Le risque est de « surcharger le système politique avec des revendications qui étendent ses fonctions et sapent son autorité. »

Contre ce péril, quels secours ? Certains prétendent que « le seul remède aux maux de la démocratie est davantage de démocratie », mais cela reviendrait à « jeter de l’huile sur le feu. » À la place, le penseur indique une voie : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. » Et de prévoir : « Les tensions susceptibles de prévaloir dans une société postindustrielle exigeront probablement un modèle de prise de décision gouvernementale plus autoritaire et plus efficace. »
Comme le note un critique à l’époque, « le ton inhabituellement cru du rapport violait un tabou de la société américaine : aussi grande que soit votre haine de la démocratie, il ne faut jamais en enfreindre la rhétorique en public. » Toujours est-il que des « intellectuels occidentaux débattent désormais le plus sérieusement du monde d’hypothèses qui étaient encore, il y a peu, réservées à quelques franges délirantes ».

« Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme. » Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme, est déjà venu au Chili. Sur place, ses disciples, les « Chicago Boys », appliquent ses recettes, privatisent tout, réforment le pays à tout-va. Il a même, personnellement, écrit une constitution pour Pinochet, justifiant l’état d’exception. En 1981, voilà qu’il revient à Santiago – un pays doté d’une police secrète, de camps de détention, où les syndicats sont interdits. Et qu’il donne un entretien au Mercurio : « La liberté personnelle est beaucoup plus grande que sous Allende », estime-t-il. Mais quelle « liberté personnelle » quand, comme le décrivait Amnesty, « la torture une pratique courante », « les détentions arbitraires », les « exécutions », les « disparitions de détenus politiques »…
C’est que, pour lui, « la liberté économique » doit primer. Et il approuve Margaret Thatcher lorsqu’elle déclare, plus tard : « Le libre choix doit s’exercer sur le marché plutôt que dans les urnes. »
Dès lors, si elle ne respecte pas le marché, une démocratie pourra être dénoncée comme « totalitaire ». Et à l’inverse, une dictature pourra être vantée comme libérale.
Le libéralisme autoritaire est inventé.
[…]
« Dès qu’il est question d’économie, en effet, l’État « autoritaire » renonce à son autorité. Ses porte-parole ne connaissent plus qu’un seul slogan : liberté de l’économie par rapport à l’État ! »
C’est un État fort avec les faibles, faible avec les forts, fort « contre les revendications démocratiques de redistribution », mais « faible dans sa relation au marché ». Ce mot d’ordre n’implique assurément pas que l’État pratique l’abstinence pour ce qui est de la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grandes entreprises industrielles et aux grandes exploitations agricoles, mais bien plutôt qu’il procède au démantèlement autoritaire de la politique sociale. »

Cette voie, « libérale-autoritaire », est abandonnée après la chute d’Hitler, avec le keynésianisme triomphant, le socialisme montant, l’État-providence partout en Occident. Mais ce projet lui-même s’use, dans les années 1970, et Hayek reprend alors, en conscience, en affirmant, le flambeau de Carl Schmitt, et avec lui tous les Chicago Boys, Friedman and co. La place me manque, ici, pour recenser toutes les citations, pour identifier tous les chaînons qui nous mènent à aujourd’hui. C’est Alain Madelin, ex-ministre libéral, qui avec Maastricht voit dans l’Europe « une assurance-vie contre toute expérience socialiste ».

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de février 2021.

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Société

Le monde d’après

Que feront-ils de cette crise ? Rien.
C’est leur but, que tout reprenne comme avant : « Comment on fait pour redémarrer notre économie au lendemain de cette crise ? » s’interroge le ministre Bruno Le Maire, en un couplet connu, refrain automatique, répété par lui et les siens depuis des décennies : « Toutes ces mesures sont faites avec une idée très simple : il faut que l’économie puisse redémarrer très fort… Nous avons la capacité de rebondir. Un plan de relance est prévu, et nous y travaillons… pour que, dès que nous serons sortis de la crise, la machine économique redémarre le plus vite possible… »
« Rehondir », « relancer », « redémarrer », « très fort » et « très vite », mais dans quelle direction ?

« Il faudra que le pays reparte », nous dit-on encore, mais vers où ? Le sens n’est jamais énoncé, précisé : cette « machine économique » servira-t-elle les hommes, la planète ? Ou mènera-t-elle à notre destruction ? Ne pas poser ces questions, c’est déjà y répondre : que ça reparte de l’avant et comme avant, et même pire qu’avant. Car on devine la suite, leur suite, leurs éléments de langage récités en boucle : après ce « choc violent », des « efforts » seront « nécessaires » pour « remonter la pente », point de PIB après point de PIB.
Déjà, leurs experts nous préviennent : « Il faudra que l’on se retrousse tous les manches pour reconstruire notre économie », « la seule solution, c’est la croissance, et donc le travailler plus ». Les milliards, les centaines de milliards, versés pour que ça « redémarre », pour que ça « relance », pour que ça « rebondisse », nous devrons les payer par des « sacrifices ».

C’est un chemin de croix qu’on nous annonce, et avec comme résurrection promise, au sommet de notre Mont-Golgotha : la croissance. C’est un calvaire, certes, mais rassurant peut-être, parce que connu, un boulevard emprunté depuis trente ans. Faisons-leur confiance, alors : pour un retour à l’identique, tel quel, à des nuances près, ils seront les meilleurs, vraiment. Et pourtant, même les meilleurs, même les bons petits soldats de l’Ena, n’y parviendront pas. Ce ne sera que reculer devant la catastrophe pour moins bien sauter plus tard. Le désastre écologique, patent, nous reviendra dans la figure, comme un boomerang, dans dix ans, dans vingt ans, peut-être moins.

Car on le pressent. On le devine. On le sait, intimement.
Ce Covid-19 n’est que les prémices, une répétition générale, un échauffement avant le réchauffement. Inondations, tornades, sécheresses, vont se succéder. Ils nous y préparent, à leur manière.
Discrètement, au fil des jours, je note un changement rhétorique : la formule « il y aura un avant et un après » se transforme en « nous ne vivrons plus comme avant ». L’espoir se mue en menace, en filigrane. « C’est fini de rigoler ! » on entend, un avertissement aux cigales que nous sommes : « Vous chantiez ? Eh bien dansez, maintenant ! ». À la place de la vaste remise en cause, des élites, de leur politique, que sous-entendait le « il y aura un avant et un après », on devine désormais, dans le « nous ne vivrons plus comme avant », un deuil qui nous est réclamé, le deuil de « l ‘avant », l’innocence perdue, la joie prohibée, nos enfants masqués, les peuples enfermés, droit de réunion et de manifestation suspendus, la surveillance renforcée, avec un cortège de drones, de couvre-feux, et d’autorisations. Voilà leur monde d’après. Voilà leurs réponses, exceptionnelles aujourd’hui, qui deviendront naturelles demain, aux crises à venir, aux crises en série. A défaut de mesures politiques, de mesures sociales, de mesures écologiques, de mesures sanitaires, des mesures policières. Pour que rien ne change.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de mai 2020.

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Société

Les liens plutôt que les biens

Dominique Bourg : C’est la clé de tout en matière d’écologie. Si la planète devient de moins en moins habitable pour notre espèce, c’est que nous sommes sur une industrie du petit gadget obsolescent, sans grand intérêt, avec une Terre transformée en atelier géant. Donc, effectivement, une société qui s’écologiserait, c’est forcément une société qui va privilégier les liens plutôt que les biens, une société où les activités de production et leurs volumes, et leurs transports, baissent, drastiquement même dans un premier temps.

On sort de la société de consommation. Ce n’est pas rien. La consommation avait (j’en parle au passé) une fonction spirituelle, elle donnait un sens à notre existence, et à l’histoire, à la société. A travers la consommation, on se réalisait. Cette magie jouait à plein durant les années 1960, mais elle s’est assez vite effritée. Dès les années 1970, apparaît une contestation de ce culte.
Et aujourd’hui, dans nos pays, ça ne marche plus : lors des « focus groups », lorsqu’on invite des gens lambda pour discuter d’un nouveau produit, toute fascination a disparu. J’ai rencontré des professionnels de ces analyses marketing, qui m’en ont témoigné : « La magie, c’est fini. Complètement fini. » Mais même l’Inde ou la Chine, à la limite, ils n’auront jamais connu cette magie de la consommation. Parce que, d’emblée, elle est associée à la destruction très visible de l’environnement. Ils savent. C’est sans innocence, habité par une culpabilité.

François Ruffin : Et comme la magie est morte, le système jette toutes ses forces pour que l’idéologie survive ? Avec des écrans publicitaires partout ? Des chaînes de télé gorgées de pubs ?

Dominique Bourg : On met un fric monstre pour continuer à vendre n’importe quoi. Sinon, si toutes les conneries ne se vendent plus, le système est foutu.
[…]
Cet imaginaire de la consommation, ses fondements sont très anciens. Je fais un peu de philo, en deux minutes…
Que se passe-t-il à la fin du XVIe siècle ? La conception de la nature va être chamboulée par les élites savantes européennes, anglaises au premier chef, les Copernic, Galilée, Bacon, Descartes, Newton, etc.
On va considérer que le monde, la Nature, n’est qu’un agrégat de particules purement matérielles. C’était un changement énorme. Et que ces particules sont reliées entre elles, pensait-on, par une seule loi, tout d’abord celle du mouvement selon Galilée, puis la gravitation universelle de Newton. Toute la nature devient donc mécanique. Jusqu’aux animaux-machines de Descartes.

L’impact des idées, leur diffusion, leur influence, c’est très lent. Mais les traités de zootechnie, qui sont publiés au XIXe siècle, c’est le fruit de ce paradigme.
L’élevage industriel d’aujourd’hui, les vaches hublots, c’est le résultat de ça. Ça, c’est l’histoire profonde des idées.

Et l’homme dans tout ça ? Eh bien, lui, nous, il allait de soi que nous n’étions pas que mécaniques. Les hommes ont une intériorité, ils sont capables de penser, de promettre, ils se projettent dans le temps, etc. Les êtres humains se retrouvent seuls à penser dans cet univers homogène et strictement mécanique. Donc, il en a découlé que l’Humanité était étrangère à la nature.
Et comme par hasard, en ce XVIIe siècle fort mystique, cette idée purement scientifique venait recouvrer un vieux fond biblique, en tout cas la manière dont on interprétait la Genèse : « Vous êtes les seuls à avoir été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, donc vous êtes appelés à dominer tout ce qui vit sur Terre. »

En d’autres termes, la science naissante et l’héritage religieux convergeaient : l’espèce humaine échappait à la Nature. C’est fort !
A partir de ce moment-là, c’est quoi le progrès ? Le progrès devient un arrachement à la nature. Par le travail. Le donné naturel n’a aucune valeur, il ne vaut que pour autant qu’on le
transforme, qu’on fabrique des biens, qui peuvent se vendre sur un marché. Et en même temps, adviennent les guerres de religion, qui ont traumatisé l’Europe.

La finalité ne peut plus être le salut de l’âme, on s’est entretués pour ça, les églises se divisent sur les voies du Seigneur et du salut, ça ne fonctionne plus, cet au-delà. Et les philosophes du contrat viennent remplir ce creux : finalement, il n’y a pas de finalité commune qui s’impose dans une société, il n’y a d’ailleurs pas même de société à l’origine, et le seul but qui demeure, c’est : accumuler des biens, en jouir dans la paix.

Extraits d’un entretien entre François Ruffin et Dominique Bourg dans le journal Fakir de février 2020.

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Environnement Politique

La bataille pour le climat

« La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ! », Nous sommes tous sur le même bateau, tous sur la même planète ! », Nous ne résoudrons ces défis qu’en étant davantage réconciliés ! ».
Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ?
Éteindrait la lutte des classes » ?
Au contraire, me semble-t-il. Au contraire.
La crise écologique aiguise la lutte, la renforce.
La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même.

« Il est temps de mettre vos différends politiques et sémantiques de côté. »
C’était le mardi 23 juillet dernier, salle Victor Hugo à l’Assemblée nationale.
Laetitia accompagnait Greta Thunberg, et elle nous exhortait à l’Union sacrée.
J’ai noté cette phrase, aussitôt, dans mon cahier à spirales.
J’avais déjà relevé, de Mathieu Orphelin, député qui initia cette journée : « La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ».
De Hugues Renson, vice-président de l’Assemblée : « Cette rencontre est le signe que l’affaire environnementale concerne chacun, et qu’elle est désormais l’affaire de tous… Pointer
les fautes ou des responsabilités ne suffit plus. Le temps est désormais à chercher, collectivement, des solutions et des remèdes… Ici en France, l’écologie doit devenir une priorité absolue…
Nobles intentions, chaque jour démenties.

[…]

Quelle écologie voulons-nous ? Une écologie de consensus, qui signerait la fin des conflits, zéro idéologie, ni de droite ni de gauche ?
« La guerre des classes existe, déclarait le milliardaire Warren Buffett, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous la remportons », mais ça ne vaudrait pas pour l’environnement ?

Mieux : ce nouveau spectre, le réchauffement, imposerait une Sainte-Alliance et mettrait fin à « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, qui n’a été – selon Marx – que l ‘histoire de luttes de classes : hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée » ?

Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ?
Au contraire, me semble-t-il.
Au contraire.
La crise écologique aiguise cette lutte, la renforce. La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même. Nous sommes engagés, vous, moi, mes enfants, dans un combat, des « Terriens » contre des « forces destructrices », de l’intérêt général contre les multinationales. Nous avons des adversaires, et ils sont organisés, avec des bataillons d’avocats, de lobbies, d’éditorialistes, d’élus, jusqu’au sommet des États, qui tout à la fois mènent la guerre et qui, chez nous, la dissimulent, qui la déguisaient hier sous des études climato-sceptiques, qui la masquent aujourd’hui sous la « croissance verte », le « développement durable », « nous ne pouvons agir seuls », « il nous faut un cadre européen », « ne pas nuire à la compétitivité », etc.

Ailleurs, cette « guerre » ne se dissimule pas, elle est ouverte. Les « forces destructrices » disposent de la police et de l’armée, de mercenaires qui, pour défendre leurs intérêts, fonciers, miniers, laissent des cadavres derrière eux.

Extraits du prochain livre de François Ruffin à paraitre fin octobre, aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Ces extraits proviennent du journal Fakir de septembre 2019.

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Médias

Les média du dérisoire

[…] ça participe de ma déprime : affronter les poupées Jivaro de l’info. Qui réduisent tout à des querelles, à des chapelles, à du dérisoire.

Un mercredi, dans l’Hémicyc1e, lors des questions au gouvernement, je monte au créneau sur la Depakine, sur les trente mille enfants souffrant d’autisme, sur le mépris de Sanofi, et je m’apprête ensuite, devant caméras et micros, à pointer les mensonges du Premier ministre. Mais sur quoi m’interroge-t-on ? Sur les étoiles du drapeau européen.

Tard le soir, en séance, malgré l’hostilité ambiante, je dénonce les complaisances et connivences entre Arnaud Lagardère Emmanuel Macron. Que retiennent les sites internet ? Ma chemise hors du pantalon.

Je publie un essai sur l’oligarchie, sur la fabrique des élites, comment peut-on diriger un pays qu’on ne connaît pas ? Je dépeins en contrepoint les Marie, les Anne, les Zoubir, les Peggy, que j’ai croisés depuis vingt ans, et la dépêche AFP rassemble trois lignes ici, deux là, sur mes hypothétiques ambitions présidentielles…

Je passe sur France Inter, avec toute une tirade sur le printemps silencieux, la disparition des oiseaux, le bouquin d’Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, et ils titrent sur un tacle, lâché presque malgré moi, « François de Rugy à l’écologie, c’est une pitrerie ».

Et surtout, le feuilleton Mélenchon. Un mot de traviole, un bafouillage, un geste, et c’est parti sur le divorce, le conflit, la guéguerre, etc.

Tout ça m’ennuie.
Tellement.
Quel est mon credo depuis vingt ans ? Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Que la politique, les médias, ne se bornent pas à la « chronique du roi Macron », comme Saint-Simon fit celle de Louis XIV, avec les paysans bien sûr absents. Je m’efforce de les « représenter », comme on le dit pour une peinture, de les représenter dans des articles, dans des livres, dans des films, et c’est un titre qui me convient, aujourd’hui, « représentant de la Nation ».

Dans l’Hémicycle, je lutte avec mes petites histoires, d’une malade du cancer qui s’est fait couper le gaz, d’une maman qui cherche une accompagnante pour son enfant autiste, et qui appelle un numéro vert, et qui le rappelle en vain. Mais dans les médias, nada. On en reste à la course des petits chevaux. Aux sondages. A une partie de stratèges sur l’échiquier politique.
Et les journalistes, les journalistes politiques encore pires, se prennent pour des Machiavel, fascinés qu’ils sont par la lumière et les ombres de notre univers, pourtant si terne, le pouvoir…

Dans leur étymologie même les « médias » devraient être des passeurs, des intermédiaires, des médiateurs. Ils sont devenus des obstacles. Ils opacifient le réel, ils l’évacuent. La vie, le dehors, ne les intéressent plus, et les voilà enfermés dans le huis clos des élites, espérant faire du clic […]

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de juin 2019.

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Environnement

Dépakine

[…] Sanofi, pour fabriquer la Dépakine, a rejeté dans l’atmosphère, pendant des décennies, des substances cancérigènes, mutagènes, 190 000 fois plus que la norme autorisée.

[…]
– C’est quoi, ça « Indulacq ?, je demande.
– C’est le regroupement des industriels du coin
– C’est eux qui organisent l’étude ?
– Ben oui.
– Donc ils vous font remplir tout ça pendant des mois, et vous leur rendez les résultats ?
– Oui.
– Et après ?
– Rien. Si, ils s’engagent à « faire d’autres études ». Ou à faire des travaux, mais ça leur coûte une blinde, alors ça traîne. Le temps des industriels n’est pas celui des riverains.
– Mais les élus, ils ne disent rien, quand les habitants leur remontent tout ça ?
– Déjà, les gens ne parlent pas, car beaucoup d’emplois sont en jeu. Ils ont peur. « Vous allez conduire à la fermeture du site, après, vous viendrez vous plaindre », ou « c’est bien ce que tu
fais, mais moi mon frère travaille chez eux, je ne peux pas », c’est ce qu’on me dit. Et les élus, ils nous disent que sans les industriels, ici, on ne serait rien. David Habib, le député, il m’a dit « Vous le saviez quand vous avez acheté ici » !
Son refrain, c’est : « Nous, ici, on a la culture du risque. »
Il a même traité les associations de riverains de « terroristes ». Début juillet, y a eu une réunion de la Commission de suivi de site. Y avait monsieur le Préfet, les élus, des maires, et des industriels. Moi, j’ai pas assez d’expérience pour parler devant tout ce monde. Les élus devaient le faire. Mais y en a pas un qui a posé une question pertinente. Pas un. Je suis ressortie de la sidérée. Ils nous baladent.

À Mourenx, en pleine ville cette fois, le docteur Marie-Christine Balasque tient son cabinet à la lisière d’un quartier populaire, entre PMU et barres d’immeubles.
« Un épisode m’a choquée, vraiment. Il y a quelques années, on nous demande de faire une formation spécialisée, pour remplacer une compagnie de pompiers qui partait. Moi, je pensais qu’on allait nous donner des éléments sur les risques toxiques et sanitaires dans le bassin de Lacq. J’ai posé des questions sur le sujet, mais on m’a répondu : « Non, on n’en parle pas, secret industriel. »

Alors, on se dit qu’on nous cache des éléments. Mais on n’a pas de preuves.
– Y a pas d’études sanitaires, épidémiologiques, ici ?
– Non. Rien…

C’est l’eldorado des industries, dans le coin. Quatre pôles sur quelques kilomètres carrés, parsemés d’usines chimiques qui crachent leurs résidus à longueur d’années, depuis un demi-siècle. Et dans la population, des fratries dont tous les enfants sont autistes, une explosion des cancers rares chez les jeunes, de démence ou de maladie d’Alzheimer.
« Là, actuellement, c’est les cancers du pancréas, ça monte en flèche » …

Extraits d’un article de Cyril Pocréaux dans le journal Fakir de janvier 2019.

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Médias Politique

Jojo avec un gilet jaune

1,7 %. On en était arrivés à ce chiffre, il y a quatre ans, à l’écoute de France Inter. La , direction venait de rayer « Là-bas si j ‘y suis » de sa grille, et avec vous, amis fakiriens, nous avions opéré un décompte, chrono en main : 18 minutes. 18 minutes sur 18 heures. 18 minutes sur 1080 minutes. Soit, donc, 1,7 %. Voilà le temps que France Inter consacrait aux ouvriers, employés, travailleurs, appelez-les comme vous voulez. Voilà ceux qui ne parlaient pas. Qui parlait à la place ? Les artistes, les experts, les patrons. Alors que les classes populaires représentent, d’après l’Insee, la majorité de la population, elles étaient marginalisées à la radio.

Elles le sont toujours, et pas qu’à France Inter. Le dernier baromètre – diversité du CSA en témoigne : « La représentation à l’antenne est très éloignée de la réalité », « le Conseil observe une quasi-absence des personnes en situation de précarité », etc.
À l’inverse, « 88 % des personnes montrées dans les sujets d ‘information  appartiennent aux CSP+. »
La même chose qu’à l’Assemblée : les ouvriers – employés ne représentent que 2,7 % des députés. Quand les diplômés, médecins, avocats, DRH, consultants. enseignants, journalistes, etc., trustent presque tous les sièges. Et ce Parlement se prétend « représentation nationale » !

C’est l’irreprésentation organisée… Étrange démocratie où la majorité est invisible. Où les classes populaires sont éliminées de la photo.
C’est notre obsession, depuis vingt ans, à Fakir : qu’on les voie. Qu’on les entende. Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Alors là, en ce moment je me régale : les Gilets jaunes crèvent l’écran. Aide-soignantes, intérimaires, camionneurs, vendeurs, chômeurs, occupent radios et télés. Même si c’est pour de mauvaises raisons, d’audimat, même si c’est entourés des éditorialistes, qui leur servent la leçon, même si ça ne dure qu’un moment, je prends.

Notre président, ça lui donne de l’urticaire, à lui : « Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu’un ministre ou un député ! », déplore-t-il en petit comité. Plutôt que leur quasi absence, y compris à l’Assemblée, ce qui le gêne, lui, c’est qu’on les aperçoive enfin, que le peuple pointe le bout de son nez dans des médias d’habitude réservés à sa caste. Que des affreux Jojos viennent déranger son club très select, son aristocratie de diplômes et d’argent.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de janvier 2019.

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Politique

Attali Macronie Sanofi

Commission Attali, automne 2007

Rapporteur de la Commission Attali « pour la libération de la croissance », Emmanuel Macron, jeune inspecteur des Finances, fréquente alors dans ce cercle prestigieux les patrons de Nestlé, du Crédit agricole, d’Essilor, etc. Et Serge Weinberg, alors président de son propre fonds d’investissement, Weinberg Capital Partners, ancien président du directoire du groupe PPR, Pinault-Printemps-Redoute, et siégeant dans de multiples conseils d’administration. Le businessman souffle alors un conseil à Macron : « Enrichis-toi avant d’entrer en politique ! » Il lui montre même la voie : un an plus tard, grâce à Weinberg, le jeune impétrant, 31 ans à peine, part pantoufler comme banquier d’affaires chez Rothschild et Cie. En charge de fusions acquisitions, il gère des deals entre autres, pour Sofiprotéol, pour Nestlé ou pour Lagardère. Et fait fortune. Tandis que Serge Weinberg préside, lui, Sanofi à partir de mai 2010.

France 2, mars 2015.

Pour Cash Investigation, Élise Lucet s’en va interroger le ministre de l’Économie. C’est un visage encore peu familier pour le grand public. Le jeune Emmanuel Macron n’est en poste que depuis six mois, à peine. Il était auparavant dans l’ombre : conseiller spécial de François Hollande. Actif, influent, certes, initiateur notamment du Crédit impôt compétitivité emploi, mais dans l’ombre.

Désormais en pleine lumière. Élise Lucet l’interroge sur Sanofi et le Crédit impôt recherche.
« Élise Lucet : Vous versez des Crédits impôt recherche à Sanofi. Pour 2013, par exemple, c’est 125 millions d’euros, et c’est le minimum, chaque année, qui a été versé à l’entreprise…
Émmanuel Macron : Oui.
Élise Lucet : il y a un Crédit d’impôt recherche, qui est versé à un groupe, et qui a supprimé des postes où ? Dans la recherche ! Alors ça, franchement, c’est assez incompréhensible… »

Le ministre, lui, ça ne le choque pas, cet usage des deniers publics :
« Si on n’avait pas ce Crédit d’impôt recherche plébiscité par toutes les entreprises, petites et grandes, Sanofi aurait mis depuis des années toute sa recherche, et sans doute même ses quartiers généraux, hors de France. »
C’est du n’importe quoi.
Des rapports, autant du Sénat que de l’Assemblée, prouvaient le contraire, le grand gâchis du CIR chez Sanofi.

Tout cela, un ministre de l’Économie ne pouvait l’ignorer.
Élise Lucet insistait, du coup :
« Pourquoi ne pas dire l’État vous donne de l’argent sous forme de crédit impôt recherche, ne supprimez pas d’emplois dans la recherche » ? »
Mais Emmanuel Macron n’en démordait pas : heureusement qu’on leur versait des millions par centaines, à Sanofi, sinon…
Voilà qui était en charge des finances publiques.
De nous défendre contre les prédateurs.
Serge Weinberg avait dû croiser sur sa route des adversaires un peu plus coriaces…

Élysée, dimanche 14 mai 2017.
Emmanuel Macron a quitté Bercy, mais ses amitiés l’ont accompagné. Aussitôt lancé dans la course à l’Élysée, dès 2016, Emmanuel Macron reçoit le soutien implicite ou explicite de nombreux patrons, dont des patrons de presse : Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère… et bien sûr Serge Weinberg.
Doit-on s’étonner, dès lors, de la scène qui se joue le 14 mai, au palais de l’Élysée ?
Nous sommes en pleine cérémonie de passation de pouvoir entre François Hollande et son jeune successeur.
Emmanuel Macron sert des mains à la chaîne, empile les amabilités. Soudain, il fend la foule, brise les premiers rangs des courtisans présents pour aller saluer un ami, en arrière-plan. Qui a droit à cet honneur ? C’est Serge Weinberg, le PDG de Sanofi.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2018.