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Économie

L’argent public pour les actionnaires

Quel bilan tirer du « quoi qu’il en coûte » ? Il faut bien l’admettre, l’inflexion observée depuis un an et demi dans la politique économique est absolument sans précédent. Les gouvernements occidentaux ont laissé filer la dette, utilisé la création de monnaie pour financer leurs politiques, déployé des plans massifs d’investissement public et même renoncé aux suppressions programmées de postes de fonctionnaires.
Plus surprenant encore, cette politique s’inscrit dans le temps et devrait perdurer en 2022 sous la forme de plans de relance.

Cette rupture dans la doxa néolibérale a été salutaire pour amortir – en partie seulement et de manière scandaleusement inégale à l’échelle planétaire – le choc économique induit par la pandémie. Elle révèle pourtant la paradoxale impuissance de nos gouvernements. Alors que le chômage a explosé (+ 400 000 demandeurs d’emploi toutes catégories confondues) et ne décroît que très lentement, un chiffre pique les yeux : les entreprises françaises affichent, selon l’INSEE, pour le premier trimestre 2021, un taux de marge moyen de 36,1 %. Un record absolu depuis que cette statistique existe, comme l’a souligné l’économiste François Geerolf.

Sous la pluie de cash destinée à amortir les pertes, nombre d’entreprises ont pu grossir leurs profits sans avoir de comptes à rendre ni de clauses écologiques ou sociales à respecter. C’est ce que démontrait déjà au printemps l’Observatoire des multinationales. La totalité des entreprises du CAC 40 ont perçu des aides directes tout en distribuant un total de 51 milliards d’euros à leurs actionnaires et en continuant pour certaines à licencier massivement. Sous plusieurs aspects, lors de cette crise, la rente et les entreprises les plus profitables ont été surprotégées, alors que la liberté qui leur est laissée d’engranger des surprofits en temps normal est justement fondée sur l’idée qu’elles endossent en contrepartie le risque de faillite ou de banqueroute.

La mémoire collective conservera-t-elle ces chiffres lorsqu’il s’agira de (faire) payer ces dépenses pharaoniques ? Car les économies européennes sont censées rentrer dans les clous des 3 % de déficit public au 31 décembre 2022 et la dette doit certes être « isolée », mais bel et bien remboursée. Il est permis d’espérer que le débat économique ne reprendra pas comme si de rien n’était, tant les partisans de la rigueur ressortiront contrits de la pandémie. L’épisode démontre également que les dirigeants des grandes puissances, alors qu’ils ont, un instant, été dotés de moyens illimités, ont davantage eu à cœur de préserver le système productif plutôt que de le faire évoluer… Quoi qu’ils en disent.

Article d’Erwan Manac’h dans Politis du 2 septembre 2021.

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Économie

La dette, arme de domination

Erwan Manac’h : Votre analyse porte sur l’idée que la dette a joué un rôle structurant dans l’histoire. Pourquoi ?

Éric Toussaint : Dans toute une série d’événements historiques majeurs, la dette souveraine a été un élément dominant. C’était le cas, à partir du début du XIXe siècle, dans les États qui luttaient pour leur indépendance, en Amérique latine, du Mexique à l’Argentine, comme en Grèce. Pour financer la guerre d’indépendance, ces pays naissants ont contracté des prêts auprès de banquiers de Londres, dans des conditions léonines qui les ont entraînés, en réalité, dans un nouveau cycle de subordination.

D’autres États ont carrément perdu, officiellement, leur souveraineté. La Tunisie avait une autonomie relative dans l’Empire ottoman, mais elle s’était endettée auprès des banquiers de Paris. C’est clairement par l’arme de la dette que la France a justifié sa mise sous tutelle puis sa colonisation. Dix ans plus tard, en 1882, l”Égypte a elle aussi perdu son indépendance, d’abord occupée militairement par la Grande-Bretagne, qui voulait recouvrer les dettes contractées par le pays auprès de banques anglaises, avant d’être transformée en colonie.

Erwan Manac’h : Peut-on dire que la dette est employée à dessein, pour « verrouiller » des positions de domination d’un pays sur un autre ?

Éric Toussaint : Il ne s’agit pas d’un complot global et systématique. Lorsque les républicains indépendantistes grecs et latino-américains se sont rendus à Londres pour emprunter des fonds, ce qui allait advenir n’était pas prévu par la monarchie britannique. Mais les grandes puissances ont très vite perçu l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de l’endettement extérieur d’un pays pour justifier une intervention militaire et une mise sous tutelle, à une époque où il était permis de faire la guerre pour récupérer une dette.

Erwan Manac’h : Vous vous arrêtez sur la crise de la dette grecque du XIXe siècle, qui présente, selon vous, des similitudes avec la crise actuelle. Pourquoi ?

Éric Toussaint : Les problèmes commencent à la suite de la première grande crise bancaire internationale, qui éclate à Londres en décembre 1825. Fragilisées, les banques ne veulent plus prêter, comme après la crise de Lehman Brothers en 2008. Les États naissants, comme la Grèce, avaient emprunté à l’époque dans des conditions si abusives, et les montants perçus étaient si bas par rapport à ceux réellement empruntés, qu’ils étaient incapables de rembourser leur créance sans un nouveau prêt. Ainsi, lorsque les banques arrêtent de prêter, la Grèce n’est plus en mesure de refinancer sa dette : ses remboursements s’interrompent en 1827.

C’est en cela que le « système dette » ressemble à celui d’aujourd’hui : les monarchies française, britannique et le tsar de Russie – la « troïka » – se mettent d’accord pour octroyer un prêt à la Grèce et lui permettre de naître comme État indépendant, ce qui les arrange, car cela déstabilise l’Empire ottoman.
En échange, ils signent en 1832 une « convention sur la souveraineté de la Grèce » que j’exhume dans mon livre.
Celle-ci crée une monarchie en Grèce, alors que les indépendantistes auraient souhaité une République. Le monarque choisi, Othon 1er, est un prince bavarois âgé de 15 ans, qui ne parle pas grec et n’a jamais mis les pieds dans le pays.
Le document stipule que cette monarchie a le devoir de consacrer comme priorité dans son budget le remboursement d’une dette contractée auprès des trois puissances via la banque Rothschild de Paris, afin que soient remboursés les banquiers londoniens. […]

Extrait d’un entretien entre Erwan Manac’h et Éric Toussaint dans l’hebdomadaire Politis du 16 au 22 novembre 2017.
Lire aussi D’où vient la dette?.

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Société

Algorithmes

Le premier président de Facebook, Sean Parker, a vidé son sac, le 9 novembre. Pétri de culpabilité, il s’inquiète du rôle des algorithmes développés par son ancien employeur, qui exploitent « la vulnérabilité de la psychologie humaine » et nous rendent accros : « Dieu seul sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants ! »

Les pionniers du Web sont nombreux, ces derniers mois, à exprimer publiquement leurs inquiétudes face à l’emprise grandissante du numérique sur nos vies. « Une poignée de personnes d’une poignée de sociétés oriente par ses décisions la façon de penser d”un milliard de personnes aujourd’hui », affirme notamment Tristan Harris, ancien « philosophe produit » chez Google.
Ubérisation du travail, sur-sollicitation de notre attention, influence des algorithmes prédictifs et du marketing personnalisé… L’explosion de l’Internet mobile a des conséquences encore impossibles à percevoir totalement. Une certitude, tout de même : l’ordinateur que trois quarts des Français ont en poche est en train de modifier nos modes relationnels et notre manière d’être.

« Ce n’est pas une question de société, c`est une question de civilisation », estime le philosophe Éric Sadin, qui observe un mouvement puissant de « silicolonisation du monde ». Partant de son berceau, la Silicon Valley, le Web est en train de consacrer « un stade nouveau du capitalisme, désormais mué en techno-libéralisme », une forme d’ « anarcholibéralisme numérique fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de la société ».

Le règne de l’individualisation

Le smartphone (et l’Internet mobile en général) provoque un double mouvement de numérisation de notre vie : nos faits et gestes sont désormais décalqués en ligne par ce que nous postons sur les réseaux sociaux et la constellation de données recueillies en permanence par les applications de nos smartphones. Réciproquement, le numérique colonise la vie réelle en s’imposant comme un intermédiaire dans nos tâches quotidiennes : outil unique, il remplace boussoles, livres, calculettes, agendas, etc. Il « dévore le monde », frissonnait des 2011 l’un des pionniers du Web, Marc Andreessen. « avoir le monde en main signifie aussi, automatiquement, être aux mains du monde », tranche également le philosophe italien Maurizio Ferraris.
[…]
Un autre ancien de Google, James Williams, résume ainsi la situation : les algorithmes prédictifs constituent « la forme la plus importante, standardisée et centralisée de contrôle de l’attentíon dans l’histoire de l’humanité ». Sachant que, depuis la première élection de Barack Obama, les algorithmes prédictifs sont utilisés à des fins de marketing politique pour envoyer des messages personnalisés aux électeurs.

Ces techniques tendent également à faire disparaître l’imprévu et 1’inattendu, qui fondent notre subjectivité. Contribuant à faire de nous une armée de clones. C’est, cette fois, l’ex-PDG de Google Eric Schmidt, qui le dit : « Le pouvoir du ciblage grâce à la technologie sera tellement parfait qu’il sera très dur pour les personnes de voir ou de consommer quelque chose qui n’a pas été, d’une certaine manière, taillé sur mesure pour elles. »
[…]
À contre-courant du mouvement de « désintermédiation » ouvert par le numérique, l’algorithme pourrait donc s’imposer comme un nouvel intermédiaire de toute action, par la fenêtre du smartphone. « L’homme devient intégralement transparent, immatériel. La liberté de choisir, la créativité et l’émancipation sont désormais remplacées par l’anticipatíon, la prédiction et la régulation, remarque le journaliste Philippe Vion-Dury. C’est bien plus qu’une révolution numérique, c’est un véritable projet politique qui est à l’œuvre ».

Extraits d’un article d’Erwan Manac’h dans l’hebdomadaire Politis du 23 au 29 novembre 2017.

Sur le même sujet, lire aussi Lecture : numérique vs papier et Siliconisation du monde.