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Le culte Bernard Tapie

[…] Tel fut Bernard Tapie, qui croule sous les hommages les plus officiels, et même les plus présidentiels, au lendemain de sa mort. Ce multiple repris de justice occupait toutes les unes de la presse lundi, après avoir vampirisé les journaux télévisés du week-end. […] Tapie a été l’incarnation d’une époque. Il a été le verbe et la silhouette d’un moment politique. Celui de la brusque conversion du Parti socialiste au libéralisme, dans les années 1980. À son insu, il a été porteur d’une antimorale devenue morale officielle. Mieux que quiconque, il a illustré, dans son ivresse d’action, un discours de la « gagne » et du « tout est permis ». Et il a beaucoup gagné en effet : […] et surtout beaucoup d’argent en rachetant à vil prix des dizaines d’entreprises en difficulté, aussitôt revendues à prix d’or. Une spéculation qui a fait sa fortune.

Cela dans une France politique qui ne voulait rien savoir des moyens. Seul comptait le résultat. Et tant pis si les équipes de foot adverses étaient soudoyées, et les arbitres choyés ; si la dope gangrenait le cyclisme, si les sociétés passées entre ses mains laissaient sur le carreau des centaines de salariés. Après avoir vendu de l’espoir, la France socialiste voulait vendre du rêve. Tapie était son homme. Il exhibait les signes extérieurs de richesse les plus tape-à-l’œil, le yacht, l’hôtel particulier, l’avion. Autant d’avantages dont il faisait partager la jouissance éphémère à un microcosme d’affairistes, de politiques, et de journalistes.
C’était les années fric. À la télévision, Yves Montand et Laurent Joffrin animaient « Vive la crise », fameuse émission qui assurait la promotion du libéralisme et du tournant de la rigueur. On y annonçait, entre autres, que l’indemnité des chômeurs serait réduite de 20 % et que les retraites seraient amputées de 20 à 70 %. Déjà ! Un discours s’imposait, très « thatchérien », du chacun pour soi et de la réussite à portée de tous. « Entreprenez ! », lançait Tapie à une France frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Macron n’était pas encore là pour encourager le chômeur à traverser la rue pour trouver un boulot, mais le principe était posé. Qui mieux que « Nanard », le gouailleur populaire, fils d’un ouvrier fraiseur et d’une aide-soignante, pour démontrer que l’on pouvait devenir milliardaire et même ministre, en partant de peu ? À condition d’être animé d’une volonté de fer, et de ne pas être encombré de scrupules. Tapie payait d’exemple. Ne pas tout attendre de l’État, et même n’en plus rien espérer.
Ce discours évidemment était trompeur. Car Tapie n’a cessé de profiter d’appuis politiques et financiers […].

Mais Mitterrand-Tapie ? Comment le lecteur de Saint Augustin, esthète austère et introverti, a-t-il pu se laisser encanailler par « Nanard » ? Là aussi, la réponse est simple : Tapie s’est trouvé au bon endroit au bon moment. Les socialistes qui venaient « de ne pas rompre avec le capitalisme » étaient en recherche d’une idéologie de substitution. Ils voulaient pouvoir encore parler au peuple tout en le plumant. Tapie fut ce parfait illusionniste. Et, de surcroît, Nanard faisait rire Tonton. Les monarques aiment ces fous qui sont leur image inversée. […] Tapie a su se faire admirer du peuple avec lequel il n’avait plus rien de commun, sauf une gestuelle et un verbe haut. Il n’a pas beaucoup enrichi de salariés dans les entreprises qu’il a rachetées, mais il a su faire respirer, de loin, l’air
de la gagne à des populations qui en ont retiré plaisir et fierté. C’est l’histoire des supporters de l’OM. Faute de pain, du jeu !

Et ce mérite évanescent, on ne peut le retirer à Tapie. Pas plus qu’une sincérité apparemment indiscutable dans sa détestation de l’extrême droite, en dépit de quelques manœuvres douteuses quand il s’est agi, en 1993, de sauver son poste de député. Il n’a jamais rien cédé au racisme et à la xénophobie. Mais cela aussi collait bien à l’époque. Les socialistes étaient convertis au libéralisme, et il ne leur restait « de gauche » qu’une hostilité ostensible au Front national. Tapie n’a pas ménagé sa peine de ce côté-là, sans comprendre
que les coups de gueule sont contre-productifs quand le chômage et le déclassement se répandent dans le pays. […]

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 07 octobre 2021.

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Revenir aux racines du conflit israélo-palestinien

[…] Les bombes israéliennes comme les roquettes du Hamas sont la conséquence du conflit, et non la cause. En se déplaçant sur le terrain militaire, hautement favorable à la puissance israélienne, la crise relègue la question coloniale à l’arrière-plan. Inlassablement, il faut donc revenir aux expulsions de Palestiniens de Jérusalem, et aux destructions de maisons, si on ne veut pas seulement arracher une « trêve », mais aller aux racines du mal. […]

Dans un essai édifiant, le politologue Samy Cohen retrace la dérive de la politique israélienne au cours des dernières décennies (Israël, une démocratie fragile). L’entrée des troupes israéliennes dans Jérusalem-Est en juin 1967 en constitue le point de départ quand les colons les plus fanatiques ont cru voir l’accomplissement de la promesse divine. L’histoire est ensuite celle de la duplicité de la gauche, et de la complicité d’une droite impliquée moralement dans l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995. Le Bloc de la foi, le mouvement Kach du rabbin Kahane et aujourd’hui son héritier en racisme, Itamar Ben-Gvir, ont pu dicter leur volonté aux gouvernements successifs.
Il n’est pas exagéré de dire que la région a sombré dans un délire mystique qui opère directement sur la réalité. Ce délire a d’abord été le fait des extrémistes juifs avant d’être islamiste.
Des politiques pourtant doués de raison ont cru pouvoir jouer avec cette folie pour bricoler leurs petites majorités. Benyamin Netanyahou est évidemment le pire exemple de ce cynisme teinté d’idéologie coloniale. Capable de s’allier, à l’intérieur, avec les colons les plus racistes, il s’est rapproché, à l’extérieur, de Trump, de Bolsonaro et des illibéraux antisémites d’Europe de l’Est. Il a criminalisé les ONG de défense des droits humains, légalisé un apartheid affiché sans fard par une loi qui réserve le droit à l’autodétermination au seul peuple juif. Déjà victimes d’une discrimination économique et sociale, près de deux millions de Palestiniens israéliens sont désormais promis à une ségrégation politique. C’est ce système plongé dans une crise politique profonde et cette idéologie que soutiennent chez nous des politiques de droite et, souvent, de gauche, trop contents d’expliquer ce conflit par la première roquette du Hamas.
[…]
De la France, hélas, il ne faut rien attendre. Elle produit ce qu’il y a de pire en Europe. Le ministre de l’Intérieur, soutenu par une camarilla d’intellectuels au discours bien rodé, a interdit à Paris la manifestation de solidarité au peuple palestinien. Le préfet de Paris est allé – comble du ridicule – jusqu’à faire arrêter le président de l’association France Palestine Solidarité au sortir d’une délégation que celui-ci conduisait au ministère des Affaires étrangères. Tout cela nous en dit plus sur l’extrême-droitisation et l’arabophobie ambiantes que sur la situation au Proche-Orient.

Extraits d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 20 mai 2021.

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Gauche sioniste

Un autre grand mérite du livre de Vescovi est de révéler ce qui nous parait être aujourd’hui une évidence. Ce courant sioniste. celui de Golda Meir, de Shimon Peres et de Yitzhak Rabin, n’a jamais voulu la paix parce qu’il n’a jamais admis l’idée d’un véritable État palestinien. La guerre de 1967 présentée comme un acte de défense, fut en réalité le point de départ d’une intense colonisation de Jérusalem, de la Cisjordanie et de Gaza. Effet d’aubaine ou projet mûri en secret ? Vescovi incline vers la seconde hypothèse.

La mainmise sur les Territoires palestiniens a été l’occasion pour la gauche sioniste de fusionner idéologiquement avec les droites, religieuse ou « révisionniste » (celle de Begin et de Netanyahou), jusqu’à être écrasée par ces courants qui avaient la logique sioniste pour eux. Au passage, l’auteur égratigne la légende Rabin. Jamais le Premier ministre assassiné en 1995 n’a mis un terme à la colonisation. Avec le processus d’Oslo, nous dit Vescovi, il a surtout cherché à « réformer les modalités d’une occupation qui suscite la révolte des Palestiniens, sans mettre fin pour autant à la présence israélienne dans les Territoires occupés ».

Shimon Peres, qui lui succède, n’aura de cesse de donner des gages à la droite, jusqu’à favoriser son retour au pouvoir. Et c’est encore un « sioniste de gauche », Ehud Barak, qui portera le coup de grâce au processus de paix, avec la vraie-fausse négociation de Camp David (juillet 2000),
qui provoquera la deuxième Intifada. Pour le parti des fondateurs d’Israël, ce sera un suicide politique. Le mérite de Vescovi est enfin de mettre en évidence la relation entre cette dérive politique et les évolutions de la société plongée dans un ultralibéralisme qui a emporté, en même temps que la paix, les valeurs collectives, celles des Kibboutzim, qui étaient au cœur de l’utopie de la gauche sioniste.

Extrait d’un article de Denis Sieffert, au sujet du livre L’échec d’une utopie. Une histoire des gauches en Israël de Thomas Vescovi, dans Politis du 13 mai 2021.

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Les années de plomb

On a envie de poser une question, une seule : pourquoi maintenant ? Quel événement nouveau, quelle soudaine révélation justifie aujourd’hui que la France autorise l’extradition de neuf ressortissants italiens soupçonnés d’avoir commis des attentats dans l’Italie des
années 1970 ? La réponse, sans rapport avec le droit, ni avec le comportement des ex-activistes, nous plonge dans ce que la politique peut montrer de plus médiocre.
Il s’agit d’abord, et à l’évidence, d’offrir au Premier ministre italien, Mario Draghi, un trophée qui lui vaut les félicitations du postfasciste Matteo Salvini.

[…] le président de la République et son garde des Sceaux doivent aussi falsifier l’histoire. Certes, il ne s’agit pas ici de nier les crimes qui ont été commis entre 1970 et 1980 par les « brigadistes », ou autres enfants perdus de l’extrême gauche italienne, mais de resituer le contexte de ce que la cinéaste Margarethe Von Trotta a appelé « les années de plomb ». On fera un sort particulier à Cesare Battisti, qui croupit déjà dans les prisons italiennes. À l’époque plus délinquant que révolutionnaire, celui-là a avoué ses crimes et s’est même vanté d’avoir dupé ceux qui l’ont soutenu (dont Politis). Ce qui, toutefois, ne devrait pas autoriser l’Italie à ignorer sa vie « d’après » et à lui réserver des conditions de privations indignes.

Mais revenons à l’histoire. L’Italie était alors gangrenée par la mafia et ses loges maçonniques, qui tenaient le pouvoir « démocrate chrétien ». L’État déliquescent fécondait une extrême droite liée à la police. Et c’est de ce côté, celui du mouvement fasciste Ordre nouveau, infiltré par les « services », que sont venus les attentats les plus aveugles et les plus sanglants, dont les noms résonnent encore dans la mémoire de l’Italie : place de la Loggia, à Brescia, Piazza Fontana, à Milan, Italicus Express, gare centrale de Bologne. Tous commis au milieu de la foule. Au total, des centaines de morts. Et de sordides manipulations pour en attribuer la responsabilité à l’extrême gauche.
Le climat était à la menace de coup d’État et d’un retour au fascisme. Les nostalgiques de Mussolini étaient nombreux (ils existent encore et se réjouiront de la décision du président français).

Face à cela, les futurs extradés de M. Macron se sont crus investis du droit d’assassiner (ils disaient « exécuter ») des policiers, des militaires, des banquiers, et même un Premier ministre, Aldo Moro, en 1978. Ce sont des crimes, certes « ciblés », comme on dit, mais que le chaos ne peut excuser.
Quoi qu’il en soit, le silence sur toute cette réalité constitue une honteuse falsification de l’histoire. Le pire dans ce registre est venu, hélas, de l’ancien avocat Éric Dupont-Moretti, qui, dimanche, sur France Inter, a posé cette question faussement innocente : « Que dirait-on si l’Italie abritait aujourd’hui les terroristes du Bataclan ? » En confondant les jeunes gens égarés des années de plomb avec les jihadistes de Daech, il donne la vraie réponse à la question « pourquoi maintenant ? » : exploiter encore un peu plus, et dans un contexte préélectoral, l’émotion que provoque confusément et instantanément dans l’opinion le mot « terrorisme ». Le ministre a-t-il seulement conscience de l’énormité de son propos ? Imagine-t-il les terroristes de Daech reconvertis en travailleurs sociaux dans les hôpitaux italiens ? En défendant l’indéfendable, il s’est vanté de ne pas avoir « d’état d’âme ». On le croit volontiers.

Extraits d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 6 mai 2021.

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Les faux amis de la laïcité

Nos librairies manquent-elles d’ouvrages décrivant les « territoires perdus de la République », et nos kiosques de unes anxiogènes dénonçant la montée de l’islamisme dans « les quartiers » ? Sommes-nous privés de débats télévisés sur la menace séparatiste ? Les noms Le Pen, Zemmour, Retailleau, Ciotti sont-ils trop méconnus ?
Un professeur de philosophie d’un lycée de Trappes a dû le penser en tout cas, et se convaincre qu’il manquait quelqu’un – lui – dans le long cortège des « lanceurs d’alerte » – puisque c’est ainsi qu’il se définit. L’Obs, Le Point, et pas mal de télés lui ont aussitôt ouvert leurs pages ou leurs micros. Il y a dénoncé « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et les corps ». Pour preuves, « les coiffeurs non mixtes » et « les cafés interdits aux jeunes filles d’origine maghrébine ». On connaît la litanie.

Il ne s’agit pas ici de nier cette part de réalité mille fois décrite par maints « spécialistes » sur les plateaux de télévision, mais de s’interroger sur l’efficacité de ce ressassement et, plus profondément, sur les vertus de cette guérilla idéologique. Didier Lemaire, l’enseignant, donne d’ailleurs lui-même la réponse à cette question quand il rapporte la réaction de ses élèves qui lui ont demandé « pourquoi il avait écrit une lettre contre eux ». Que son propos ait été ressenti comme agressif en dit long sur la valeur pédagogique de cette stratégie de l’affrontement.
Nombre de ses collègues usent d’une tout autre pédagogie dans la discrétion de leurs classes et de leur établissement.

En se lançant dans une croisade dans les médias, Didier Lemaire s’est comporté en politique. Ce qu’il est, puisqu’il fut secrétaire national du très radical mouvement Forces laïques, transformé en « parti républicain laïque » puis « solidariste ». Un courant qui appartient plutôt à la mouvance la plus laïcarde de la franc-maçonnerie qu’à l’extrême droite. Le vieux radicalisme Troisième République en somme.
Didier Lemaire est en guerre contre l’islam comme le petit père Combes l’était contre le catholicisme. Or – faut-il le rappeler ? – ce n’est pas Combes qui a fait triompher la laïcité, mais Jaurès et Briand. Des esprits ouverts, militant pour la paix des consciences.

Aujourd’hui, la politisation voulue par le professeur tourne au désastre. Le préfet des Yvelines a lui-même, et de façon assez inhabituelle, jugé « contre-productif de sembler stigmatiser les 32 O00 habitants de cette ville (Trappes) qui, pour la très grande majorité d’entre eux, sont attachés aux valeurs républicaines ». Avant de devoir mettre en sourdine sa sincérité, sans doute tancé par sa hiérarchie gouvernementale. Mais, c’est le maire de Trappes qui a le plus mal vécu l’affaire. Ali Rabeh, un proche de Benoît Hamon, a dénoncé sans détour les « mensonges » du prof de philo. Et, la colère étant mauvaise conseillère, il est allé jusqu’à mettre un orteil dans l’enceinte du lycée pour y diffuser un tract de soutien aux élèves. Crime de lèse-laïcité ! La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, demande la révocation de l’édile, et Jean-Michel Blanquer a mis l’élu dans le même sac des « pressions religieuses et politiques ».

On serait très incomplet si on omettait de préciser que l’élection d’Ali Rabeh risque de faire l’objet d’une annulation (sans rapport avec l’affaire) et que nous sommes donc possiblement à la veille d’une nouvelle campagne électorale. Ce qui explique l’enpressement de Valérie Pécresse, qui a un « bon candidat » pour la mairie de Trappes, à condamner Ali Rabeh. Quant au professeur de philo, dans quelle galère il s’est mis ! Et dans quelle galère il a mis ses élèves ! Le voilà amené à quitter son lycée, mais assuré (dieu merci !), par un ministre bienveillant, d’un poste hors enseignement dans l’Éducation nationale. Pourquoi pas conseiller sur les questions de laïcité ? Honni soit qui mal y pense.

Mais ce n’est pas tout. Didier Lemaire dit avoir reçu des menaces de mort, et le voilà sous protection policière rapprochée. Puis, c’est Ali Rabeh qui, lui aussi, a été menacé. Cette affaire est, si j’ose dire, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. J’ignore le degré d’opportunisme du prof de philo, mais je ne doute pas que celui des deux ministres qui sont intervenus dans cette affaire, Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin, soit très élevé. En plein débat sur la loi contre le séparatisme, et alors que l’on tente à toute force d’installer dans les consciences l’inéluctabilité d’un nouveau duel Macron-Le Pen en 2022, un déballage de plus sur cette thématique est une aubaine. À supposer qu’il ne soit qu’un idéologue, redoutable mais sincère, l’enseignant illustre une laïcité de la dénonciation publique, et une République désincarnée, abstraite de toute réalité sociale, et d’une grande violence. Ne va-t-il pas jusqu’à souhaiter que l’on retire ces adolescents à leurs parents en cas de contestation des règles de laïcité ? Créer un conflit insoluble dans la conscience de ces jeunes gens entre l’école et leur famille, est-ce vraiment le bon chemin ? En attendant, deux hommes vivent aujourd’hui dans la crainte d’une agression. À tort ou à raison. Mais après l’assassinat de Samuel Paty, les menaces, réelles ou exagérées, ne peuvent être prises à la légère!

Article de Denis Sieffert dans Politis du 18 février 2021.

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Macron spécule

Emmanuel Macron spécule sur une opinion publique lasse des conservatismes et de l’immobilisme. Depuis huit mois, il parvient avec un certain bonheur à incarner le « mouvement ». Sa chance est de venir après une drôle de dynastie : un « roi fainéant », un matamore et un tartuffe se sont succédé à l’Élysée… La question est de savoir si la société est à ce point avide de changement qu’elle est prête à tout accepter. C’est le grand défi des syndicats que de montrer dans quelle sorte de changement veut nous entraîner Emmanuel Macron. L’enjeu, on l’a dit, c’est l’affaiblissement des corps intermédiaires, et la relégation de la représentation parlementaire, court-circuitée par les ordonnances. Et c’est la liquidation de l’idée même de service public.

La réforme proposée par Jean-Cyril Spinetta est vertébrée par deux principes exclusifs : la rentabilité et la concurrence. D’où une privatisation rampante dans un secteur d’activité qui s’apparente à ce qu’on appelle un monopole naturel. Autrement dit, qui ne peut s’accommoder ni de la concurrence ni de la recherche de profits. Tout opérateur privé arrivant sur ce marché aura en effet tendance à s’emparer des segments les plus rentables en délaissant les autres (l’entretien du réseau par exemple), et à se payer sur la bête, en l’occurrence l’usager, pour réaliser ses profits.

Au cœur du conflit qui se profile, il y a évidemment le statut des cheminots, qui correspond exactement à ces notions de monopole naturel et de service public. L’offensive gouvernementale est malsaine en ce qu’elle cherche à diviser nos concitoyens. On l’a bien vu lorsqu’au Salon de l’agriculture Emmanuel Macron a opposé la situation des cheminots au sort des agriculteurs privés de retraites.

Aujourd’hui, apparemment, ce discours démagogique fonctionne : 69 % des Français seraient favorables à la suppression du statut. A-t-on conscience que des opérateurs privés se comporteront ici
comme ailleurs, en pratiquant la mise en concurrence salariale, la précarisation, et feront de la condition des futurs cheminots une variable d’ajustement budgétaire. Ce qui n’est rassurant pour personne. En attendant, beaucoup de commentateurs tombent en pâmoison devant le sens tactique de Macron.
La Blitz Kríeg engagée par l’exécutif force leur admiration. Mais les enjeux ont une tout autre dimension. Aux syndicats et à la gauche politique d’en convaincre une opinion gavée de discours gestionnaires.

Seconde moitié de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 mars 2018.

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Antisionisme et antisémitisme

[…] Ce conflit ne nous a jamais quittés parce qu’il symbolise un colonialisme d’un autre âge. Et parce qu’il illustre ce qu’il y a de pire dans les relations internationales, et peut-être dans les relations humaines tout court, le triomphe de la force sur le droit. Et, surtout, parce qu’il a trop souvent déchiré la société française jusqu’à produire en son sein les haines les plus irrationnelles, antisémitisme et islamophobie confondus.

[…]Nous sommes tout près d’une annexion.
Certes, le pire n’est jamais sûr, mais tout est en place pour que la droite et l’extrême droite israéliennes portent le coup de grâce à la solution ébauchée en 1967 dans la fameuse résolution 242 de l’ONU. Mais nous n’en serions pas là sans qu’une autre condition soit remplie, en plus de la droitisation de la société israélienne et de l’arrivée à la Maison Blanche d’un Président (et d’un vice-président) étroitement lié au lobby évangéliste, plus sioniste que les sionistes juifs.
Cette autre condition, c’est l’hypocrisie des Européens, et des Français en premier lieu. Tout est fait, en France principalement, pour museler les mouvements anti-colonisation. La criminalisation du mouvement pour le boycott, notamment, qui vise à interdire la moindre velléité de mobilisation.

S’ajoute à cela une adhésion zélée à la propagande israélienne dont le but est d’entretenir la confusion entre antisionisme et antisémitisme. En prétendant, en juillet dernier, que l’antisionisme est la « forme réinventée de l’antisémitisme », Emmanuel Macron n’a pas seulement manipulé l’histoire, il a commis un déni de démocratie. Car l’antisionisme est une opinion qui, de surcroît, ne suppose en rien vouloir la disparition d’Israël, mais la fin de la colonisation.
Il faut lire absolument à ce sujet le petit livre d’une très grande justesse de Dominique Vidal (Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, éd. Libertalia, 125 p., 8 euros.).
On aimerait savoir ce qu’en pense notre président de la République… Si sa petite phrase du mois de juillet est autre chose qu’un assaut de cynisme.

Mais ne nous trompons pas : à supposer que le 6 décembre 2017 marque la fin de la « solution à deux États », ce ne sera certainement pas la fin de l”histoire. Sauf à envisager une situation de guerre, la résistance palestinienne, comme toute résistance anticoloniale, ne cédera pas pour autant. Le mouvement pour le boycott est à présent international. Et, en France, il brave les interdits. Quant à l’annexion des Territoires palestiniens, elle créerait (parlons-en encore au conditionnel) une situation nouvelle à laquelle beaucoup de Palestiniens sont déjà prêts : une revendication d’égalité pour tous les citoyens, qu’ils soient juifs, musulmans, chrétiens ou athées, sur l’ensemble de la vieille Palestine mandataire. S’ils veulent l”empêcher, les dirigeants israéliens devront assumer un régime d’apartheid tout à fait semblable à l’Afrique du Sud d’avant Mandela. Au fond, les colons entraînent peut-être leur pays vers un désastre. C’est au tour de l’Union européenne et de la France d”agir pour arrêter cette machine à remonter le temps. Un premier pas serait de reconnaître, même symboliquement, un État palestinien.

Extrait de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 février 2018.
Lecture sur le même sujet : Le sionisme et la colonisation.

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Migrants et réfugiés

[…] que dire des gendarmes qui, aujourd’hui, arrachent les couvertures des migrants de Calais ou lacèrent les tentes des pauvres bougres qui s’entassent dans le quartier de la Chapelle à Paris ? Ou encore de ceux qui aspergent de gaz poivre ces jeunes réfugiés pendant leur sommeil, comme cela fut dénoncé cet été par Human Rights Watch ?

Je n’ai évidemment aucune envie de disculper les auteurs directs de ces actes. Mais, pour autant, on ne peut ignorer qu’ils agissent sur ordre. Ordre du ministre de l’Intérieur, assurément. Ordre de l’Élysée, sans doute. Qu’importe la précision des consignes. Il est probable qu’elles restent assez vagues dans la définition du mode opératoire.
Il suffit qu’elles disent l’essentiel : tout faire pour pourrir la vie de ces pauvres gens, les livrer aux intempéries, aggraver leurs souffrances jusqu’à les contraindre à rejoindre des centres d’hébergement où la répression administrative pourra désormais prendre le relais. Car ces actes barbares, comme la traque de ces voyageurs à l’agonie repoussés sur les sentiers enneigés des Alpes, sont l’extrémité d’une politique.

Cette politique, nous en connaissons maintenant les replis les plus inavouables. Un décret récent a par exemple transformé les centres d’hébergement d’urgence en véritables traquenards. Là où il n’était question que de donner le gîte à des êtres en perdition, la police peut aujourd’hui faire irruption à tout instant. Si bien que la chasse aux migrants ne connaît plus ni trêve ni refuge.

Au Moyen Âge, au moins, les églises jouaient ce rôle salvateur. Le Hugo de Notre-Dame de Paris notait que « toute justice humaine expirait au seuil » de la cathédrale. Les pires repris de justice pouvaient y trouver asile. Plus rien de tel n’existe à présent. Pas même pour des jeunes gens qui, eux, sont les victimes d’un monde de plus ne plus inégalitaire.

[…]

Au vrai, le gouvernement veut faire du chiffre. On expulsera plus cette année que l’année précédente et moins que l’année prochaine. Le tout s’appuie sur une doctrine infiniment discutable : la distinction qu’Emmanuel Macron a plusieurs fois réaffirmée entre « réfugiés » et « migrants économiques ». Les premiers, qui fuient la guerre, auraient quelque chance d’être accueillis ; les seconds, qui ne sont que des « crève-la-faim », sont condamnés à être chassés hors de nos frontières.

Comme si la famine et la grande misère étaient des phénomènes naturels. Et comme si ces migrants étaient coupables du mal qui les accable. De l’avis de tous les spécialistes, et de tous les militants associatifs qui luttent pour remettre un peu d’humanité au milieu de cette déchéance morale, la politique de MM. Macron et Collomb est la pire que l’on ait vue dans notre pays.

[…] Il ne rudoie pas comme Sarkozy. Il n’éructe pas comme Valls. Macron a la répression « douce » aux oreilles du téléspectateur. Mais sur le terrain, c’est autre chose. On aurait tort de croire qu’il s’agit seulement du sort de Soudanais, d’Érythréens, d’Afghans, ou de Syriens. « France, d’abord », comme dirait Donald Trump. C’est toute une société qui se dessine sous nos yeux. La nôtre. […]

Extraits de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 21 décembre 2017.

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Islamo-gauchisme

[…] Ce stéréotype de la femme islamisée de force a résisté à toutes les tentatives de déconstruction des femmes elles-mêmes, témoignant pourtant de la diversité des profils et des motivations.
Aujourd’hui, on peut interviewer cette mère, voilée, d’une des victimes musulmanes de Mohamed Merah sans songer que cette femme magnifique n’aurait pas le droit d’accompagner ses petits-enfants dans une sortie scolaire ni de travailler dans une crèche. On se souvient aussi de Manuel Valls décontenancé dans une « Émission politique » de France 2 parce qu’il avait face à lui une jeune
femme voilée, diplômée et dirigeante d’entreprise, qui ne correspondait pas à son préjugé.

À chaque étape, la ligne de clivage entre « éradicateurs », partisans de la manière forte, et dialoguistes, bientôt rebaptisés « islamo-gauchistes », s’est approfondie. Un « problème musulman » a fini par être imposé. Alors qu’il s’agit surtout du problème de notre identité culturelle et politique, celle d’une nation qui ne reconnaît pas les communautés et qui n’accepte par conséquent aucune visibilité musulmane dans l’espace public.

Dans la bataille, l’amalgame a rapidement conduit à un soupçon d’intégrisme à l’encontre de quiconque porte le voile, mange halal ou fréquente la mosquée. Le politologue Pascal Menoret dit que, « de Matignon à l’Académie française en passant par Sciences Po », l’idée s’est imposée que « le jihadiste serait dans le musulman comme le papillon dans la chrysalide ». Les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed ont parfaitement décrit la règle d’infréquentabilité qui s’est peu à peu installée autour des représentants officiels ou officieux des musulmans.
Les salles de débat interdites, les pétitions disqualifiées par la présence d’un seul nom. Tariq Ramadan a bien sûr été le symbole de cette tentative de bannissement. Nous avons été un certain nombre à ne pas accepter de nous plier à ce diktat. Nous avons donc « dialogué », nous avons parfois partagé des tribunes, et nous avons défendu son droit à l’expression.

Mais comment imaginer que cette volonté de maintenir le fil du dialogue ait valu adhésion à une idéologie ? On nous rappelle le caractère profondément rétrograde de ses prises de position sociétales, sa misogynie, son homophobie. S’il avait été un athée parfait, grand lecteur des Pensées philosophiques de Diderot, il n’aurait pas eu l’audience qui est la sienne dans une
jeunesse avec laquelle il faut débattre plutôt que de l’isoler encore un peu plus qu’elle n’est déjà par les conditions sociales et une islamophobie virulente.
Mais les coups bas se sont abattus sur ces insoumis « islamo-gauchistes ».
Caroline Fourest est devenue la Torquemada de la laïcité, forçant le trait pour mieux convaincre. Le journaliste Serge Raffy piège sans vergogne le politologue François Burgat pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit (Comprendre l’islam politique). Et Martine Gozlan, dans Marianne, qualifie Ramadan de « salafiste » pour mieux provoquer l’effroi de ses lecteurs, ce qui est un contresens absolu. Et voilà maintenant que tous ceux qui ont croisé à un moment donné Tariq Ramadan dans un colloque sont suspects d’avoir couvert ses crimes envers les femmes. C’est ce qu’insinue la dernière une de Charlie Hebdo à l’encontre d’Edwy Plenel.

Ces excès sont consternants. Ils esquivent le vrai débat. Ils instrumentalisent les peurs. Si une Caroline Fourest est si souvent invitée dans les médias, et cumule tant de collaborations, c’est qu’elle va au-devant des angoisses de notre société. On peut évidemment comprendre que les changements démographiques et culturels particulièrement visibles dans nos banlieues inquiètent une partie de nos concitoyens. On comprend moins le commerce qui en est fait.

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 16 au 22 novembre 2017.