Catégories
Société

Tik Tok Academy

Quand on parle d’ « académie », je pense d’abord à celle fondée par Platon en 360 avant JC.
Pendant trois siècles, elle a accueilli librement tous les esprits curieux. Platon souhaitait voir appliquer une rigueur au maniement des concepts. Dans Gorgias, un de ses dialogues, il expliquait qu’un orateur l’emporterait toujours devant un médecin en cas de débat. Il incitait à se méfier de la maîtrise de l’art oratoire.

 

Vingt-quatre siècles plus tard, nous voici donc avec la Tik Tok Academy. L’académie du vide. On y apprend à gesticuler, dans des poses sensuelles qui confinent au ridicule. Comme si la féminité, c’était ça : un tour de poitrine, des fesses rebondies… Alors que ce qui te signale comme femme, c’est un geste, une attitude. Enfin… À ce niveau de mise en valeur de ses atours, on en arrive au grotesque. Il y a une formule de Guy Debord dans la Société du spectacle qui explique qu’à un certain degré d’accumulation, le capital transforme les Hommes en image, en pure apparence. C’est ce que vivaient, d’une certaine façon et jusqu’au milieu du XXe siècle, les hommes sandwiches, dans un rôle infamant pour eux.

 

C’est pourtant ce qu’on met aujourd’hui en avant, à nouveau, avec les influenceurs : au prix d’une perte totale de dignité, ils deviennent les vitrines de marques. Et on les forme, donc, à la Tik Tok Academy. Cap à franchir : 100 000 followers. Les recrues sont « nourries et logées », en échange de quoi tous les bénéfices qu’ils génèrent vont à l’agence. On nage en pleine exploitation, avec des jeunes qui ne sont que des gamins, de la chair à Internet… ll y a un concept grec, le Kalos kagathos, qui enjoint d’ajouter à la quête de la beauté celles de la bonté et de l’intelligence. Ici, dans ce nouveau type d’académie, pour ces jeunes influencés qui veulent devenir influenceurs, on développe juste une capacité esthétique pour être un faire-valoir des marques.

Article de Darwin dans le journal Fakir de mai 2022.