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Économie Société

La marche macabre du cyber-capitalisme

L’ordinateur serait un outil d’émancipation. En se connectant à internet, les individus se mettraient à coopérer et à échanger de pair à pair. La société civile s’organiserait de manière horizontale pour abolir les hiérarchies et dépasser l’État. L’économie deviendrait « collaborative », « participative », « distribuée ». Les machines travailleraient à notre place et nous permettraient de sortir du salariat… Ces lieux communs retentissent un peu partout ces derniers temps. Mais derrière se cache une réalité tout autre : l’accélération du libéralisme, de la précarisation et de la marchandisation, la soumission à la technologie. Dans ce cyber-capitalisme, le réseau informatique ambitionne de devenir LE marché universel qui absorberait toutes les activités humaines.
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Désormais, la « collaboration » est partout valorisée. Dans les entreprises, il est de rigueur de ne plus qualifier un employé de « subordonné » mais de « collaborateur ». À bas l’autorité, vive les organisations horizontales où les « pairs » coopèrent en réseau : les promesses d’une société « collaborative » extasient les managers libéraux comme les gogos technophiles.

Ce glissement sémantique est hautement révélateur du nouvel esprit du capitalisme : au travail, les échelons s’effacent, les contremaîtres disparaissent, la contrainte doit être intériorisée. Chacun est sommé d’être performant, créatif, réactif, mobile, dynamique, flexible. Pour avoir le privilège de « collaborer », il faut s’auto-évaluer, développer ses « compétence », s’adapter aux nouvelles technologies, faire preuve d’indépendance tout en étant capable de « communiquer » et de mener des « projets » en « équipes ». Alors que les collectifs se délitent et que la concurrence s’exacerbe, chaque individu est prié de s’auto-exploiter et de devenir l’entrepreneur de soi-même.
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Cette économie collaborative, où des individus rivés à des applications sur smartphones échangent en « pair à pair », est bien sûr plébiscitée par les libéraux. Pour eux, c’est une occasion de déréglementer des professions, de liquider ces « corporatismes » que M. Macron exècre, de tout soumettre davantage au règne de la concurrence.
Le think-tank Terra Nova voit dans la numérisation totale de la société et la destruction d’emplois qui s’ensuit une opportunité pour adapter les institutions, les entreprises, le droit, l’enseignement, pour « alléger » le code du travail et détricoter la protection sociale… Selon cette officine « progressiste », le « funeste destin des jeunes générations a des vertus libératrices » et pourrait pousser des bataillons entiers de travailleurs indépendants à créer leur micro-entreprise : « puisque les jeunes ont des raisons de croire qu’ils toucheront des pensions de retraites de misère, ils éprouvent beaucoup moins le besoin de cotiser dans le cadre d’un emploi stable ; puisqu’ils ne peuvent plus compter sur le système, autant, à leurs yeux, s’en affranchir et créer leur propre activité. »
Grandes âmes, ces socialistes proposent tout de même de mettre en place une assurance pour aider le jeune à joindre les deux bouts entre ses activités intermittentes.
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La sphère marchande s’étend déjà à de nouveaux domaines, jusque-là épargnés, et les rapports sociaux deviennent toujours plus utilitaristes. Plutôt que de prêter bêtement un outil à votre voisin, louez-le sur un site. Plutôt que de prendre cet auto-stoppeur sans le sou, vendez une place sur un site pour rentabiliser votre voyage en voiture. Plutôt que de garder ces cadeaux par respect pour celui qui vous les a offerts, revendez-les immédiatement sur un site. Bien sûr à chaque fois, l’entreprise du numérique qui vous met en contact avec le client prélève sa dîme. Mais au final, tous les collaborateurs sont contents : le consommateur-roi qui veut avoir accès à tout, tout de suite et à des prix bas, le précaire qui s’assure un petit complément de revenu, Uber, Blablacar, Airbnb ou Priceminister dont la prospérité est assurée.
[…]
Les technophiles persuadés que la technologie est libératrice, que grâce à internet émergera un modèle d’organisation horizontale, ouverte, transparente, sans hiérarchie, débarrassée du salariat, servent parfaitement les entreprises de la Silicon Valley, qui œuvrent à ce que l’humanité entière finisse absorbée par l’écran total et à ce que le monde soit reconfiguré selon leurs intérêts. Le projet politique de Mme Thatcher triomphe : « la société n’existe pas », selon sa célèbre formule libérale. Elle n’est qu’un agrégat d’atomes, excluant toute idée de corps social.

Résumons-nous : le cyber-capitalisme nous rend toujours plus dépendants à un gigantesque système technique et aux quelques multinationales qui contrôlent internet ; nous perdons toujours plus d’autonomie, incapables de répondre à nos besoins de base sans passer commande sur une plateforme numérique, incapable de vivre sans prothèse informatiques ; notre existence est toujours plus rationalisée, gérée par des algorithmes ; la marchandisation des rapports sociaux s’intensifie ; la précarité et l’anomie s’accélèrent ; l’utilitarisme et le calcul envahissent des relations qui se font moins désintéressées, spontanées et qui passent par l’intermédiaire d’un écran ; le spectacle est toujours plus total.
Au lieu de collaborer à ce totalitarisme marchand et technologique, peut-être serait-il temps de résister.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de décembre 2015.

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Environnement Politique Société

Naomi Klein : Tout peut changer

De tous les essais pondus depuis quinze ans sur la nécessité d’emprunter un virage pour éviter le changement climatique, le dernier livre de la journaliste canadienne Naomi Klein est celui qu’il faut lire. Dans cet ouvrage, elle établit brillamment le lien entre climat et capitalisme.

Jouer sa petite révolution écolo à la maison ne suffira pas. En citant la sociologue de Harvard Theda Skocpol, Klein affirme que l’obstacle principal à la lutte contre le changement climatique, c’est l’absence d’un mouvement d’envergure qui mettrait la pression à nos dirigeants depuis la base.
Elle considère que les changements climatiques peuvent représenter la force qui ferait se rencontrer tous les mouvements de la société civile : ceux des droits de l’homme, de l’égalité, pour la décolonisation, pour la sécurité alimentaire, pour les droits des paysans, etc.

Comme illustration de la convergence de ces mouvements, un chapitre est consacré à la blocadie, terrotoire virtuel où se battent des citoyens du monde, des peuples indigènes, des riverains… contre les projets d’exploitation de ressources. Ils ne se battent pas seulement pour la défense de la nature mais pointent les failles démocratiques qui ont permis d’imposer ces barrages, mines et autres puits de gaz de schiste : détournement des débats publics, entre-soi des décideurs politiques et industriels, militarisation de la répression des opposants.
Les correspondances avec le mouvement des Zad de France (Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon…) sont évidentes.

Extrait d’un article de Laure Noualhat dans Siné mensuel d’avril 2015.

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Économie Politique

Guerre de classe

La fin de la croissance ne conduit pas à la fin du capitalisme. Au contraire, la crise dans laquelle nous sommes englués depuis des années permet d’accélérer l’offensive libérale. De privatiser en masse, de marchandiser tous les secteurs de l’existence, de soumettre l’ensemble des activités humaines à la sacro-sainte loi de la Rentabilité, de s’attaquer à la protection sociale, à la solidarité, de précariser, flexibiliser. Assurances maladie à vendre. Retraites par capitalisation à vendre. Ports à vendre. États à dépecer, services publics à brader.
Et les mêmes qui font aujourd’hui le constat de la croissance zéro, après avoir soutenu la foi en une croissance éternelle, appellent à nous asservir toujours davantage à l’économie. Que ce soit sous la plume de Michel Sapin ou d’un éditorialiste des Échos, le programme est clairement annoncé : tailler dans les dépenses publiques, dans la masse salariale des fonctionnaires, démanteler la sécurité sociale, alléger les charges (novlangue pour cotisations sociales) des entreprises.
C’est ce que met en œuvre le Parti socialiste (et ce depuis trente ans, n’en déplaise aux pleureuses qui menacent de fronder), sous la bénédiction du Medef. La nouvelle loi Macron pour la croissance et la servilité ne fait que renforcer cette logique. Déréglementations, attaques contre le code du travail, ouverture des commerces le dimanche, la nuit, politique de classe au service du capital. De choc de compétitivité en choc de simplification, les producteurs-consommateurs sont appelés à se mobiliser pour la cause du Redressement. Et demain peut-être, notre PIB augmentera de 0.2 %.
(…)
Patrick Artus appelle à pousser plus loin cette thérapie du choc : une fois fait le constat de la grande stagnation, le membre du conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre ordonne de plier un peu plus les rouages de l’économie que nous sommes aux exigences des entreprises.
Les ressources humaines bien formées et mobiles dans tous les sens du terme contribuent non seulement à augmenter la productivité du travail mais aussi à stimuler l’innovation, écrit-il avec sa comparse Marie-Paule Virard.
Chacun doit s’adapter, être flexible, échine souple et nuque inclinée, se former aux nouvelles technologie, acquérir les compétences nécessaires pour développer son employabilité. Pour que le capital humain, source majeure de croissance et de compétitivité, turbine à plein rendement, il faudra en finir avec le CDI, retarder l’âge de départ en retraite, diminuer le SMIC. Pas de pitié pour les gueux.

Du haut de sa tour de bureaux, le chef économiste de Natixis reconnaît que ce qu’il préconise risque d’être impopulaire… Et effectivement, on imagine mal le sexagénaire ventripotent quitter le gratte-ciel de sa banque pour s’aventurer hors du périph et aller face aux prolos leur annoncer ceci : La croissance est finie mes braves, nous diminuons vos salaires, nous cassons vos CDI, nous vous licencierons plus facilement. Va falloir travailler plus et être mobiles, feignasses.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de mars 2015.

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Médias

Du pluralisme et de l’indépendance de la presse

Au contraire, à force de parler du même point de vue, celui du consumérisme triomphant imposé par son modèle économique, la presse-prospectus a rendu sa liberté trop souvent formelle.

Certes, tout n’est pas à rejeter, il y a beaucoup de journalistes intègres et de bons articles. Bernard Maris disposait, sur France Inter, de quelques minutes d’antenne par semaine pour exprimer une vision un peu différente de l’économie. Mais pour le faire, il devait accepter de se voir couper la parole en permanence par un idéologue qui a le droit d’éditorialiser tous les jours, sans aucun contradicteur pour vanter les mérites de la sacro-sainte concurrence libre et non faussée qui est à l’économie ce que l’obscurantisme est à la religion, c’est à dire une pure violence imposée aux êtres humains.
France Inter n’est pas un exemple anodin. C’est l’un des organe de presse de grande audience le plus pluraliste. C’est dire, pour reprendre les mots de Arendt (que l’on peut lire comme une réflexion sur le crime contre l’humanité comme crime contre la pluralité), à quel point l’espace de l’information est devenu un « désert » dans lequel les défenseurs du capitalisme sont livrés à leur solitude, totalement coupé de l’altérité que constitue la pensée critique.

Le combat de Charlie contre la publicitéc’est le combat pour la laïcité, c’est à dire un combat pour l’indépendance, garante de la pluralité nécessaire à la démocratie. Le mot d’ordre « ni Dieu, ni maître », cher à nos joyeux anarchistes dit aussi que l’on ne doit pas accepter d’avoir un maître. Comme Libé l’a appris à ses dépends lorsqu’il a perdu un contrat suite à un article déplaisant pour son annonceur, la publicité tue aussi le droit à l’information.
Il y a ce matin une réelle émotion à France Inter, je suggère une façon de rendre hommage à l’équipe de Charlie : arrêter le pluralisme factice consistant à donner 1 % du temps de parole à la pensée critique et inviter chaque jour un véritable économiste – Jean-Marie Harribey, Jacques Généreux, Frédéric Lordon, Christian Chavanieux, Serge Latouche pour ne citer qu’eux – puis inviter Dominique Seux le vendredi pour débattre avec lui. Lorsque la pensée critique aura rattrapé son retard de temps de parole, alors il sera temps de nous infliger à nouveau Dominique Seux tous les matins.

Extrait d’un article de Laurent Paillard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de février 2015.

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Économie

Démondialisation ou dé-capitalisation

La mondialisation est un phénomène indissociablement à double face : une inter connexion croissante des activités à l’échelle planétaire, qui dessine une communauté mondiale de destin ; une manière particulière de bâtir et de « réguler » cette interconnexion, sous les auspices conjuguées de la « concurrence libre et non faussée » et de la « gouvernance » technocratique. Penser les deux dimensions séparément n’a pas de sens. Il n’y a pas d’autre « mondialisation » que celle du capital financier : le seul « monde » achevé est celui des marchés financiers interconnectés « en temps réel » et de cette « diplomatie de club », centrée sur une élite de quelques milliers de personnes, qui anime à la fois les rencontres du type G20 et les grandes institutions supranationales.
Il est donc un point sur lequel je m’accorde avec les « démondialisateurs » : cette mondialisation-là ne peut pas être aménagée ; elle doit donc être défaite, et radicalement. Sur quelques décennies, la mondialisation s’est construite sur un triple modèle : un modèle de développement (la croissance infinie du produit consommé, de la marchandise échangée et du produit financier), un modèle de lien social (la mise en concurrence généralisée des individus séparés et l’ordre sécuritaire évitant que la concurrence ne tourne à la jungle sociale) et un modèle de décision (l’oligarchie des experts, l’ainsi nommée « bonne gouvernance »).
Ce triple modèle s’est structuré autour du paradigme qui fait de l’inégalité une donnée constitutive de la société des hommes. Or les normes dudit modèle sont au cœur de la crise systémique qui nous enveloppe. Plutôt que d’en colmater vraiment et sans fin les brèches, mieux vaut s’attacher à en imaginer un autre.Le développement sobre des capacités humaines, le partage et le respect du bien commun, tout comme la démocratie d’implication, devraient constituer le trépied d’une conception nouvelle de l’équilibre social. La mondialisation actuelle s’y oppose ; il convient de s’en débarrasser. Mais je ne crois pas que l’alternative à la « mondialisation » soit la « démondialisation » : je tends à penser qu’elle est avant tout une « dé-capitalisation ».

Extrait d’un article de Roger Martelli dans Les Zindigné(e)s de novembre 2014.

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Société

Maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission

Devant la raréfaction des ressources naturelles, l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique et autres joyeusetés, les écologistes ne cessent d’alerter depuis plus de quarante ans sur la perspective d’un effondrement généralisé. Les oiseaux de mauvais augure sont aujourd’hui rejoints par les institutions internationales, dont les rapports sur les impasses de la croissance sont de plus en plus accablants. Mais rien n’y fait. Nous poursuivons obstinément notre marche en avant, œillères sur les cotés. Ultime bouée restant aux plus optimistes des alarmistes : la « pédagogie des catastrophes ».
(…)
Les Cassandre type Club de Rome ont été raillées dans un premier temps, par les gardiens du capitalisme comme par les communistes de Marchais. Aujourd’hui les prévisions les plus sombres sont officiellement admises, de rapports du Giec en sommets de la Terre. Mais le business continue, as usual. La concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère dépasse déjà des seuils fatidiques et nous dirigent droit vers un réchauffement aux conséquences dramatiques ? On persiste gaiement à brûler du pétrole, à ouvrir des mines de charbon. On exploite des gaz de schiste, on dévaste l’Alberta pour racler des sables bitumineux, on espère que la fonte de l’Arctique permettra d’exploiter de nouveaux puits et d’ouvrir de nouvelles voies commerciales, on cultive des agrocarburants, on tord la Terre-éponge jusqu’à la dernière goutte.
(…)
Quant à la « crise » économique actuelle, dont on ne vit que les prémisses, suscite-t-elle une remise en cause radicale ? Voit-on les économistes cloués au pilori ? Au contraire, leur emprise est toujours plus totale. L’indicateur sacré qu’est le PIB reste omniprésent. À l’unisson, les partis entretiennent les « espoirs chimériques » de la croissance, à base de relance ou de chocs de compétitivité. Et les consommateurs frustrés réclament du pouvoir d’achat. L’essayiste Naomi Klein a montré, dans son livre « La stratégie du choc » paru en 2008, comment le libéralisme avançait en profitant des désastres, situations d’effroi qui annihilent les résistances. Ses analyses ont été confirmées depuis : dans toute l’Europe les privatisations s’accélèrent, les services publics sont démantelés, le droit du travail est attaqué, la sécurité sociale malmenée, pendant qu’explosent les inégalités, la précarité et le chômage. S’il y a bien une pédagogie des catastrophes, elle est utilisée par les gouvernements pour maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance de septembre 2014.

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Économie Environnement Société

Capitalisme et démocratie

À l’automne 2013, le GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, annonçait que la hausse moyenne de la température terrestre pourrait atteindre 5 degrés d’ici 2100. Notre système nous conduit donc tout droit à une catastrophe écologique.

Et même s’il n’en était rien notre monde est de toute façon à repenser, car profondément injuste. Ne citons à cet égard qu’un seul chiffre : 1 % d’ultra-riches dans le monde détiennent 50 % du patrimoine mondial. Selon l’ONU, pour éradiquer la faim dans le monde, il faudrait seulement 40 milliards de dollards par an. On nous dit que l’on ne sait pas où trouver cet argent. Pourtant, le budget militaire mondial est de 1 200 milliards de dollards par an et le budget publicitaire, de 500 milliards de dollards par an. Cherchez l’erreur.

Par ailleurs, passer sa vie à travailler pour rembourser des crédits, est-ce cela qui rend heureux ? Dans le monde, trois salariés sur quatre avouent ne pas trouver de sens à leur travail… Leur unique motivation est l’accès à la consommation que celui-ci leur permet. Et lorsque l’on parle de travail, encore faut-il rappeler qu’il y a dans le monde 200 millions de chômeurs et 1.5 milliard de travailleurs pauvres (2 dollards US par jour)…

Notre système échoue donc complètement sur un plan écologique, social et même économique. Et pourtant on nous ressasse les oreilles avec la « croissance » comme « moteur du progrès ». Comment en sommes-nous arrivés là ? Au XVIe siècle, Montaigne définissait le progrès comme « un chemin vers la vertu ». C’est au XIXe siècle que le philosophe anglais Herbert Spencer, par ailleurs ingénieur des chemins de fer, va faire rimer progrès avec capitalisme. Ainsi, en 1882, l’américain Andrew Carnegie, créateur du trust de l’acier, invite Spencer à New York et organise un banquet en son honneur. Les capitalistes de la côte est font un triomphe à celui que l’on considère comme le père d’une « théodicée du capitalisme sauvage ».

Alors, sommes-nous condamnés à rester esclaves de ce « capitalisme sauvage » ? Pour se libérer, encore faut-il déclarer qu’une situation est insupportable afin de pouvoir se révolter. C’est ce qu’on fait les descendants des Mayas, dans l’État du Chiapas, au sud du Mexique, le 1er janvier 1994. Cette date est celle de l’entrée en vigueur de l’Alena, l’Accord de libre-échange nord-américain. Pour les indiens mayas, l’Alena fait partie de la « quatrième guerre mondiale » qui, en soumettant les peuples et les États à la logique néolibérale, tend à les détruire. C’est pourquoi ils se sont constitués en une Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), afin de réclamer la démocratie, la justice et la liberté. Ils vivent aujourd’hui selon les règles d’une démocratie directe radicale. Et nous, que que faisons-nous en Occident ?

Texte de Florence Leray dans le journal La décroissance de mars 2014.

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Économie Politique

Souveraineté et libre-échange

Dépassé dans les principaux scrutins de 2012, le front de gauche échoue face au front national. Pour Aurélien Bernier, auteur en cette année d’élections européennes et municipales de « La Gauche radicale et ses tabous » (Seuil), les défaites se succéderont tant que les revendications de souveraineté, de protectionnisme, de rupture avec l’Union européenne seront laissées à l’extrême droite.

La Décroissance : Dans votre ouvrage, vous montrez que l’abandon par la gauche de la revendication de la souveraineté a ouvert un boulevard au Front national. Pourtant cette souveraineté est-elle un gage suffisant pour une politique écologiste ? Les États-Unis ou le Japon maîtrisent leur monnaie et prennent des mesures protectionnistes pour favoriser leurs intérêts nationaux, mais ils visent tout autant que l’Union européenne la puissance et la croissance économique…

Aurélien Bernier : On pourrait ajouter les Britanniques, qui sont un peu dans le même cas puisqu’ils maîtrisent leur monnaie et que leur position par rapport à l’Europe évolue selon leurs intérêts. Le protectionnisme peut tout à fait être de droite et servir le capitalisme. Donc à la question « le protectionnisme est-il un gage suffisant pour mener une politique écologiste ? », la réponse est non. Il n’y a pas de solution magique à tous les problèmes, comme la sortie de l’euro. Mais il s’agit d’un préalable indispensable, parce que je pense que le libre-échange est le verrou politique qui empêche tout processus démocratique de transformation (même s’il existe d’autres verrous, comme le verrou culturel bien sûr).

C’est avec le libre-échange que le pouvoir a été transféré aux multinationales et que la terrible pratique du chantage aux délocalisations a été permise. La première fonction du libre-échange a été, au départ, de conquérir de nouveaux marchés et de s’approprier des matières premières à bas prix. Cet ordre commercial est né du productivisme, qui a changé de nature avec la mondialisation, avec la réorganisation de la production au niveau international : le libre-échange est devenu un moyen de contourner la souveraineté populaire et politique.
Les entreprises peuvent produire dans des pays à bas coûts, avec très peu de contraintes environnementales et sociales, et faire pression sur les pays où les réglementations sont plus contraignantes, pour les bloquer ou les raboter. Par exemple, quand Arcelor fait du chantage sur la réglementation environnementale de l’union européenne, en menaçant de fermer ses sites si on ne lui attribue pas assez de droits à polluer, il obtient satisfaction : les gouvernements donnent les droits à polluer qu’il réclame. Et ce n’est qu’un cas parmi d’autres. Le libre-échange permet ainsi un nivellement par le bas.
La menace des délocalisations est encore plus grave que le phénomène des délocalisations en tant que tel : elle empêche d’envisager des politiques sociales et environnementales trop contraignantes.

Si on imagine une gauche radicale et écologiste qui arrive au pouvoir, ce qui est sûr c’est qu’elle n’aurait aucun moyen de transformer le mode de production et de consommation sans rompre avec l’ordre commercial international, et avec l’ordre juridique et monétaire de l’Union européenne qui impose le productivisme et le libre-échange.

Extrait d’un article du journal La décroissance de février 2014.

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Économie Société

Dette, 5000 ans d’histoire.

« Dette, 5000 ans d’histoire » est un livre de David Graeber.

Cette somme court de l’invention du crédit en Mésopotamie à la crise des subprimes, cite Rabelais ou le Rigg-Veda (les hymnes sacrés de l’Inde) et offre une puissante réflexion historique et morale, l’humour en prime. Surprise, c’est un succés : 100 000 exemplaires vendus aux États-Unis, autant en Allemagne. Car David Graeber, anthropologue, prof d’économie à l’université de Londres et instigateur d’Occupy Wall Street, démontre comment l’adage « Chacun doit payer ses dettes » a deux poids et deux mesures. Dans certains États américains, une personne endettée peut aujourd’hui être jetée en prison alors que sa banque est renflouée par des fonds publics. Et quand les créanciers et le Fonds monétaire international étranglent la Grèce ou le Portugal, Washington relève son plafond de la dette – de 5 000 milliards de dollars en 1996 à 16700 milliards en 2013. Parmi les créanciers, Pékin ne réclame pas (encore) ses intérêts, le déficit américain servant à acheter « made in china »
(…)
En 1971, la querre au Vietnam est un gouffre financier ? Le président Nixon dévalue en enterrant la convertibilité en or du dollar. Depuis, la monnaie est totalement dématérialisée, mais cela n’a rien d’inédit, rappelle David Graeber. N’en déplaise à l’économiste Adam Smith, selon lequel le troc a précédé la monnaie et le crédit, on sait qu’en 2400 avant notre ère les prêts à intérêts étaient si répandu au Proche-Orient que des amnistie étaient régulièrement décrétées pour effacer les dettes du peuple, synonymes d’asservissement. Or, les premières pièces connues datent de -600. En Grèce ou en Inde, les États font battre monnaie pour payer leurs soldats, et font émerger l’économie de marché pour entretenir l’armée. Les conquêtes apportent du butin et surtout des prisonniers, qui remplacent au pays les « asservis pour dettes ».
L’anthropologue voit dans ce triptyque guerre-monnaie-esclavage un moteur de l’histoire. Hernan Cortès conquiert le Mexique pour honorer ses créanciers; puis les conquistadors usent de l’esclavage et du péonage – un travailleur détenu doit payer à son patron des dettes contractées pour pouvoir vivre sur place, système toujours en vigueur dans les ateliers-bagnes asiatiques ou les chantiers du Qatar… « C’est le scandale secret du capitalisme : à aucun moment il n’a été organisé essentiellement autour d’une main d’œuvre libre », juge David Graeber.
Mais « les insurrections paysannes, du Chiapas au Japon, ont régulièrement revendiqué l’effacement des dettes au lieu de se concentrer sur des problèmes structurels comme le système des castes ou même l’esclavage ». Pour ce partisan d’un jubilé de la dette, la crise écologique et sociale doit entraîner une vraie remise en cause du sens de l’économie, via, par exemple, la semaine de 20 heures.

Présentation de l’ouvrage par Simon Barthélémy dans le magazine Terra eco de novembre 2013.