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J’ai très envie de les emmerder

« J’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire jusqu’au bout. C’est ça la stratégie. » Cette adresse inédite d’un président de la République à des millions de ses administrés peut très légitimement être comprise comme une menace de mort : le « jusqu’au bout » veut-il dire autre chose ? C’est du moins leur bannissement de la communauté nationale, si ce n’est leur mort sociale, qu’il a déclaré ce jour-là. Comment comprendre qu’après une déclaration aussi scandaleuse un tel personnage ait pu être réélu ?

 

Tout d’abord, le système électoral est ainsi fait qu’aujourd’hui, ce sont 18,7 millions de votes qui se sont exprimés pour ce président au second tour. Ce ne sont pas des votes d’adhésion, mais des votes pour « faire barrage à l’extrême droite », pour la moitié d’entre eux, car Emmanuel Macron avait comptabilisé 9,7 millions de voix au premier tour. Il y a 48,7 millions d’électeurs inscrits, et 67,4 millions de Français recensés : on constate donc que cela ne concerne vraiment pas toute la population française.

 

Ensuite, si l’on se demande ce qui crée l’adhésion à ce personnage, je pense que la réponse pour bon nombre d’individus est à chercher dans le syndrome de Stockholm : la victime d’une agression prend fait et cause pour son agresseur, par mécanisme de survie. Il s’agit surtout de « se mettre à la place » de son agresseur, pour anticiper ses faits et gestes, et se plier à ses quatre volontés, dans l’espoir de le calmer dans ses exigences. Cela entraîne de facto une communication très perméable entre la souffrance de l’agresseur et
celle la victime, jusqu`à ce que cette dernière finisse par exclusivement compatir avec son agresseur.

 

L’un des signes de la perversion est l’idéalisation dudit profil pervers. La victime, de peur de se confronter à l’horreur de la realité qu’elle a vécue, crée un portrait idéal de son agresseur, pour survivre dans un récit selon lequel elle n`aurait pas été maltraitée. Ou encore, si elle reconnaît avoir été maltraitée, c’était paradoxalement « pour son bien », et elle était « consentante ». Il existe enfin une fascination répandue pour la perversion, car elle se permet toutes les transgressions possibles, de façon très « décomplexée ».

 

Sur le plan politique, nos sociétés nous abreuvent d’éloges sur la « démocratie », en omettant qu’une démocratie signifie le pouvoir du peuple, et que le peuple n’est pas la masse. En philosophie politique, depuis Platon, Aristote et Polybe de Megalopolis, il est question de l’anacyclose, c’est-à-dire des cycles politiques ou d’un éternel retour des dégénérescences des régimes politiques. La démocratie dégénère en ochlocratie, c’est-à-dire en gouvernement, non plus du peuple, mais de la foule. Une foule ou une masse est une somme d’individus qui se laissent séduire par le pouvoir et les médias du pouvoir sans jamais être capables de recouvrer leur esprit critique singulier.
Je crois que quiconque est un peu sensé sait que suivre la foule n’est jamais un gage de vérité. Le philosophe Alain, dans ses Propos impertinents, rappelle ce qu’est la démocratie « pure » : « Les hommes, inégaux en fait, sont égaux en droit ; voilà le principe. La loi et les pouvoirs publics doivent lutter perpétuellement contre l’inégalité, qui, par l’effet des lois naturelles, renaît sans cesse, et sous mille formes. »

L’ostracisme et la condamnation à la mort sociale, dont vous parlez, voire pire, puisque certains soignants se retrouvent sans moyens de subsistance, et dans des situations très critiques, pour avoir refusé de céder à un chantage impliquant une transgression sur leur corps, sont une manifestation criante de résurgence de cette inégalité. Comment y remédier ? Alain parlait d’organiser « le gouvernement du peuple par lui-même. […] Un peuple instruit, qui délibère et discute ; un peuple éclairé par des spécialistes, éclairé par ses représentants, mais non pas gouverné par eux ; non, gouverné par lui-même : tel est l’idéal. […] Toutes les puissances, noblesse, religion, richesse, compétence, presque toujours unies, travaillent à tromper l’électeur, à tromper l’élu. »
Nous avons failli à « surveiller les pouvoirs publics, et les rappeler à l’obéissance », par un excès de naïveté et un défaut de vigilance. Alors, ce pouvoir, désormais sans limites ni contre-pouvoirs efficaces, déploie ses procédés totalitaires, et nous a réduits à des corps privés de nos droits fondamentaux, à des « cas » positifs ou négatifs, séquestrés à domicile, et tracés : « Des hommes réduits à leur pure existence biologique ne sont plus des hommes », nous dit Agamben dans Quand la maison brûle. Survivre n’est pas vivre.

Extrait d’un entretien d’Ariane Bilheran dans le journal La Décroissance de juin 2022.