Catégories
Société

La langue du capitalisme néolibéral

Sur cette mécanisation du parler qui influe sur les mentalités, sur l’ « esprit de gramophone » dont parlait Orwell quand des mots composent une musique d’ambiance, Sandra Lucbert pose donc un concept : la LCN, la langue du capitalisme néolibéral, en référence à la lingua tertii imperii du IIIe Reich décrite par Victor Klemperer. Cette idée lui est venue au printemps 2019 tandis qu’elle enrageait dans un prétoire, assise parmi les familles lors du procès France Télécom dans « l’affaire des suicidés ». Les dirigeants se dérobaient. Chacun replié dans le déni, leur déni raccordé aux directives managériales et aux vocables de la restructuration d’entreprise telle une mauvaise plomberie cérébrale.

 

Son concept, Sandra Lucbert l’a encapsulé dans un livre intitulé Personne ne sort les fusils (Seuil, 2020), pas toujours accessible mais politiquement puissant car elle y racontait le procès d’une organisation du travail, et non pas le malheur des salariés – surtout pas. Elle dit que, pendant qu’on occupe le terrain avec les victimes et les témoignages, le capitalisme court toujours. Qu’on ne montre pas l’essentiel, à savoir l’effet des structures sur notre vie. C’est ça qui l’intéresse, Sandra : les causes invisibles des souffrances, à sortir d’urgence de l’angle mort de la pensée collective.

 

Avec François Bégaudeau et quelques autres, elle fait partie d’un groupe de tireurs d’élite qui ont lu l’économiste philosophe Frédéric Lordon et qui en font bon usage. « Tant que l’on n’identifie pas les convictions, les appétits, l’entre-soi des dominants tels que les structures les autorisent, on ne comprend pas, au sens de « prendre en soi », sentir dans son corps, qu’ils œuvrent logiquement à nous détruire, exposait-elle un soir d’octobre lors d’une assemblée à L’Atelier, librairie du 20e arrondissement de Paris. Pourquoi se priveraient-ils de ce qui est dans l’ordre des choses ? » Son nouvel ouvrage, Le Ministère des contes publics, déménage.

 

Dans ce petit livre jaune (la couverture des éditions Verdier), un refrain bien connu passe à la moulinette : la-dette-publique-c’est-mal. S’y déploie l’énergie féroce et drôle d’une Alice au pays du mensonge d’État, passée de l’autre côté du miroir économique, dessillée. Quelques gardiens de la doxa sont habillés pour l’hiver, comme Pierre Moscovici, contrôleur en chef de la dette sous Hollande.

 

Ce qui est réjouissant avec Sandra Lucbert, agrégée et tout le bazar, très bien dotée intellectuellement, on l’aura compris, c’est cette forme rare du communisme. Un communisme de l’intelligence non pas gardée pour soi au service de ses seuls intérêts mais mise dans le pot commun, en partage.

Extrait d’un article d’Anne Crignon dans Siné mensuel de décembre 2021.

Catégories
Santé

Dépakine, Sanofi et l’agence du médicament

Dans les années 1960, des chercheurs découvrent une propriété anticonvulsivante à un banal acide. Un formidable médicament contre l’épilepsie est né. Mais quand Sanofi rachète la molécule, les graves conséquences pour les femmes enceintes sont passées sous silence.

Éclipsée par le feuilleton de la ruée des firmes sur le marché mondial du Covid, une décision de santé publique importante est passée inaperçue ou presque. Un tribunal de Montreuil a reconnu en juillet la faute de l’État dans l’affaire de la Dépakine, un médicament précieux dans le traitement de l’épilepsie, sauf pour les femmes enceintes, pourtant prescrit pendant quarante ans en dépit du bon sens.
Trois familles sont indemnisées. […]

L’État est condamné et Sanofi court toujours. Sanofi, orgueil de l’industrie française, […]
À ce jour, c’est avec l’argent public qu’on indemnise. « La guerre est totale, dit Charles Joseph-Oudin, avocat de 1 400 plaignants. Sanofi s’enlise dans son négationnisme. » […]

Dans The Lancet, une première étude pose dès 1968 l’hypothèse de malformations fœtales. Elle reste confidentielle mais, pourtant, dans les années 1970, le monde médical est au courant du risque. Annette Beaumanoir, ancienne résistante à la tête du département d’épileptologie de l’hôpital de Genève à partir de 1964, se souvient qu’ « on prévenait les femmes en âge d’être enceintes ». La décennie suivante, un effet secondaire est bien identifié : le spina-bifida, terme désignant le développement inachevé de la colonne vertébrale du nourrisson. Le bébé vient au monde avec une cavité au bas du dos.

Aujourd’hui, les familles veulent comprendre dans quel trou noir sont tombées toutes ces informations […]

Personne n’aura donné l’alerte, même dans les années 2000, quand une avalanche d’études européennes montraient que ces bébés risquaient aussi d’avoir un QI diminué avec, par la suite, une « vie scolaire abracadabrantesque », selon le mot d’un médecin désolé.
À tout ceci, Sanofi répond en substance que si les autorités de santé n’ont pas fait leur boulot, ça n’est pas leur affaire. […]

Extraits d’un article d’Anne Crignon dans Siné mensuel d’octobre 2020.