Catégories
Médias

La campagne 2022 des média

« Spectacularisée », la campagne présidentielle s’est déclinée dans les médias audiovisuels à travers plusieurs dizaines de créneaux politiques par semaine, dont le « bruit » fut amplifié dans et par la presse écrite. « Éditorialisée », elle fut commentée à outrance par le huis-clos des journalistes politiques, dans des dispositifs fac-similés de «C dans l,air››, de BFM-TV à France Inter en passant par France 2, qui réussit l’exploit de masser dix-sept éditorialistes autour d’un seul et même plateau (p. 32). « Feuilletonnée », elle fut traitée par le petit bout de la lorgnette : polémiques, transferts, communication, petites phrases, sondomanie, coulisses, indiscrétions et chuchotements. Journalisme hippique, journalisme de slogan, journalisme de commentaire : la campagne de l’élection présidentielle de 2022 fut, en un mot, dépolitisée (p. 46).

 

Hormis quelques formats ayant permis de traiter des questions de fond, les médias dominants ont mis en musique une campagne à leur image, pour les besoins de leur fonctionnement autophage. Jusqu’au néant au carré : en l’occurrence sur BFM-TV, où les têtes d’affiche commentent ce qu’elles ont commenté les jours passés (p. 8)! Englué dans ses routines, le journalisme politique prétend d’une chaîne à l’autre « se renouveler », « se distinguer »… en faisant toujours à l’identique, le mimétisme présidant tant à la fabrique de l’agenda qu’à la hiérarchisation de l’information, et, enfin, au mode de traitement de « l’actualité ».

 

Pas étonnant, dès lors, de constater partout les mêmes biais. Par exemple : la campagne médiatique en faveur de Yannick Jadot lors de la primaire écologiste, « choix de la raison » contre Sandrine Rousseau, clouée au pilori pour « wokisme » et « discours victimaire » (p. 4); la polarisation de l’agenda autour de l’extrême droite, la fabrique puis la surexposition d’Éric Zemmour, pour laquelle l’Arcom épinglait dix médias le 31 mars, dont France Inter et France 5 ; la surmédiatisation de la « primaire populaire » (p. 26) ; la marginalisation systématique des « petits candidats » et enfin, le journalisme de révérence dont a bénéficié Emmanuel Macron, d’opérations de communication (p. 14) en récits propagandistes (p. 22) portant au pinacle le « chef de guerre » et « protecteur de la Nation » (p. 20).

 

De quoi souligner combien les médias pèsent volontairement ou non – sur le champ politique d’une part, et altèrent la perception par le public des enjeux et des acteurs d’une campagne présidentielle d’autre part.
Car pendant ce temps, des enjeux aussi centraux que la santé ou le climat sont invisibles. À partir d’une étude du « Face au 7/9 » (France Inter) et de « Élysée 2022 » (France 2), des étudiantes en journalisme ont montré que seules 9 questions des journalistes sur 475 ont porté sur le système de santé (La Feuille, EPJT, mai 2022).
« L’Affaire du siècle » (regroupement d’ONG) a quant à elle révélé que les questions climatiques n’ont représenté que 3,6 % du « volume rédactionnel » de 120 médias de février à avril 2022 (Libération, 8 avr.).

 

Dans ce marasme, et alors que les conditions de travail des journalistes se dégradent toujours davantage (p. 3), les chefferies éditoriales oscillent entre autocélébration et déni. Pire : une fois tournée la page des appels rituels au barrage d’une extrême droite qu’elles ont contribué à normaliser (p. 40), elles se remettent en selle pour une cabale massive contre la gauche. « Fascisme à visage humain », « danger pour la France », « sixième pilier de l’islam »… La France insoumise, et derrière elle la « Nouvelle union populaire écologique et sociale » pour les élections législatives, déchaînent les chiens de garde. Bref, ne mâchons pas nos mots : les médias dominants posent un problème démocratique majeur.

Édito du numéro de mai-juin 2022 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Médias

Fascisme et médias

Les médias ne sont pas les principaux responsables de l’enracinement de l’extrême droite en France, produit en premier lieu de différentes crises (politique, économique, sociale) et d’une configuration politique où se conjuguent, sur un temps long, l’orientation néolibérale des politiques publiques, le durcissement autoritaire de l’État, le renforcement du nationalisme et du racisme, l’assise du Front national et l’affaiblissement politique de la classe ouvrière (Ugo Palheta, La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre.). Le préciser d’emblée ne revient ni à « atténuer » notre critique des médias, ni à sous-estimer leur rôle dans la progression de l’extrême droite. Les médias ont bien contribué à sa banalisation et à sa légitimation : il importe d’en comprendre les mécanismes.

La dépolitisation de la politique et de l’extrême droite

Le journalisme politique dominant spécule. Triture la tambouille politicienne, commente les élections comme une course de petits chevaux, disserte sur les « passes d’armes » et les « petites phrases », « décrypte » les stratégies de communication, scrute les bruits de couloirs, jongle avec les enquêtes de popularité et les sondages. Cette mise en scène médiatique des enjeux politiques – exacerbée par temps d’élections au détriment, trop souvent, de l’information sur les débats de fond – modèle depuis des décennies une vision politicienne de la politique qui profite à l’extrême droite : elle contribue à détourner de larges fractions de la population (en particulier dans les classes populaires) de la politique tout en donnant beaucoup de grain à moudre aux discours « anti-système » factices du FN et de ses affidés.

 

Conjointement, c’est avec cette même lorgnette que le journalisme dominant a dépolitisé et banalisé le FN et Marine Le Pen – et ce activement à partir de janvier 2011, date à laquelle cette dernière prit la présidence du parti. Le processus semble désormais abouti : en mars 2019, Nathalie Saint-Cricq (alors cheffe du service politique de France 2) la déclarait « hyper dédiabolisée », paraphrasée deux ans plus tard par sa consœur Léa Salamé face au président du RN, Jordan Bardella : « À force de vouloir banaliser votre discours, n’êtes-vous pas devenu banal ? » (France Inter, 28 sept. 2021) Jusqu’à réécrire l’histoire : « Marine Le Pen n’a jamais véritablement eu de discours radicaux […] Moi, je n’ai jamais vu de propos racistes dans un meeting. » (Dominique Reynié, France 5, 29 sept. 2021) Une « dédiabolisation » largement performative, passée d’une prophétie médiatique oralisant la communication du parti par et sur lui-même, à une mise en pratique chronique de la part des grands médias. Avec, comme fidèles compagnons de route, les instituts de sondage.

 

Dans « La construction sondagière du Rassemblement national » (Politika, 3 janv.), Alexandre Dézé – maître de conférences en science politique à l’université de Montpellier – montre « à partir d’un examen critique de différents sondages produits au cours de ces dix dernières années » (et de leurs mésusages médiatiques), comment ces derniers, « devenus centraux dans le traitement médiatique du Front national/Rassemblement national, ont contribué à la construction d’une réalité en partie irréelle du parti, en le présentant comme une organisation renouvelée, en surévaluant de manière quasi-systématique son potentiel électoral ou encore en accentuant sa normalité au prix d’une interprétation biaisée des résultats d’enquêtes ».

Début d’un dossier dans le numéro de janvier 2022 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Médias

Les télétravailleurs et les invisibles

Effet « nouveauté » oblige, le télétravail – auquel les journalistes ont aussi été contraints – a fait l’objet d’une forte couverture médiatique. Mais là encore, le sujet n’a pas échappé au biais du journalisme de classe, jusqu’à la caricature avec la floraison de reportages sur de jeunes cadres technophiles, partis télétravailler au bout du monde : « À Madère, la possibilité d’une île pour les télétravailleurs » (M le Mag, 26 mars 2021) ; « La Thaïlande, paradis tropical du travail à distance » (France 24, 5 fév. 2021) ; « L’essor des ‘digital nomads’ avec le Covid : « Quand je fais une pause, je vais sur la plage » (Europe 1, 13 nov. 2020) ; « Les îles Caïmans proposent un télétravail de rêve mais il faut gagner au moins 85 000 euros par an » (Le Progrès, 29 oct. 2020) ; « Télétravailler au bout du monde : Pourquoi pas vous ? » (Les Échos, 21 juil. 2021) ; « Courchevel, Maurice, la Barbade… Ces paradis qui tentent d’attirer les télétravailleurs » (Madame Figaro, 22 janv. 2021) ; « Vous êtes en télétravail et avez toujours rêvé de vivre sur une île paradisiaque ? La Barbade a pensé à vous. » (CNews, 22 juil. 2020) ; « Pratique. Quelques conseils pour travailler depuis un paradis sur terre » (Courrier international, rubrique « Expat », 3 sept. 2020) ; « Sur la plage abandonnée, coquillages et télétravail » (L’Express, 26 fév. 2021). Fort à parier que les « haut gradés » journalistiques comptent dans leur entourage plus de « digital nomads » que de téléopérateurs.

Parallèlement, les rédactions parisiennes ont semblé découvrir que les poubelles ne disparaissaient pas des trottoirs par magie, que leurs bureaux n’étaient pas nettoyés par de serviables lutins, ni leurs repas livrés par pigeons voyageurs. À cette catégorie de travailleurs, elles donnèrent alors un nom tout ajusté : les « invisibles ». Mais invisibles pour qui ? Mouloud Achour, animateur de Canal+ pourtant bien éloigné de la critique des médias, pointait là une expression de classe : « Y a un truc qui me fait rire, c’est que les gens disent ‘grâce à cette crise, on voit les invisibles’. Et ceux qu’eux appellent les invisibles, c’est les gens que nous, on voit tous les jours, dans le quotidien, dans la rue. Pourquoi on appelle les ‘invisibles’ les gens normaux ? Les gens qui sont caissiers, qui sont livreurs, les gens qui sont chauffeurs-livreurs, qui triment, qui font des métiers normaux, pourquoi on les appelle tout d ‘un coup les ‘invisibles’ ? Moi, je ne supporte pas cette expression. »

Cette révélation a toutefois donné lieu à quelques sujets et émissions hors norme, qui, par contraste, rendent saillante la norme : celle qui occulte en permanence des millions de travailleurs dans les médias. Ceux de l’hôpital public, notamment, ont fait l’objet de reportages écrits et audiovisuels, parfois de bonne facture. Les espaces plus en vue de l’information ont cependant continué à les exclure. Dans les matinales radiophoniques par exemple, et ce dès le début de la crise sanitaire, les médecins ont été surreprésentés au détriment d’autres catégories professionnelles, comme les aides-soignantes, les infirmières, ou les agents de nettoyage.
Un phénomène que certaines émissions ont poussé à l’extrême au cours de cette période : le 1er mai 2020, l’émission « Grand bien vous fasse » de France Inter réussissait l’exploit d’invisibiliser les travailleurs du nettoyage dans une émission consacrée à leur invisibilisation.

Extrait d’un dossier « Médias et travail » dans le numéro d’octobre 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Non classé

Nicolas Demorand

Réputé pour ses vilenies épisodiques – comme lors du renvoi du chroniqueur Miguel Benasayag de France Culture ou celui de Didier Porte de France Inter (lire Benasayag viré : réactions contre la censure, Nicolas Demorand se positionne toujours du côté du manche.
Fervent militant politique (notamment en faveur du Traité constitutionnel européen en 2005), il est l’obligé des économistes libéraux qui se fourvoient (comme Daniel « la crise financière est terminée » Cohen) et des intellectuels mondains (comme Bernard-Henri Lévy ou Olivier Duhamel, avec qui il a codirigé une collection au Seuil et partagé de nombreux combats).
Il est aussi connu pour sa gestion calamiteuse de Libération – conspué par les journalistes, il avait dû démissionner et quitter les lieux en rasant les murs (lire Libération, mode d’emploi (2) : une dérive managériale et une déroute commerciale.
Mais le mercenaire Demorand (France Culture, France Inter, Europe 1, France 5, Libération…) est surtout célèbre pour son arrogance lorsqu’il interviewe des invités qu’il méprise : teigneux face à Dominique Voynet, qui tente de lui opposer des analyses de fond quand il l’interroge sur la tactique politique. Ses hoquets (faussement) impertinents sont également sa marque de fabrique, comme lorsqu’il coupe à cinq reprises Jean-Louis Debré par un ridicule « c’est dommage, non ? », ou bien lorsqu’il répète quatre fois « vous allez bloquer la France » à Philippe Martinez. Connu enfin pour sa nonchalance et sa morgue – il faut revoir en vidéo l’interview de Jean-Luc Mélenchon de janvier 2011 sur Europe 1 (lire Les Verts aux médias : « Il y en a ras-le-bol », Un sketch de Nicolas Demorand et voir la vidéo Jean-Luc Mélenchon, invité dans la salle d’interrogatoire de Nicolas Demorand), Nicolas Demorand a donc récidivé ce 15 avril en recevant Adrien Quatennens.

Extrait d’un article dans le numéro de juillet 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Médias

Léa Salamé et Nicolas Demorand

[…] Léa Salamé et Nicolas Demorand, qui ont la mémoire courte ou sélective, ne trouvent rien à redire. Le second l’interroge (Franz-Olivier Giesbert) au contraire sur une de ses lumineuses formules – la « médiapartisation des esprits » – sans la remettre en question. […]

La Liste de leurs malencontreux oublis est ainsi vertigineuse. Acrimed, qui a de la mémoire, aurait pu rappeler au « marginal » Giesbert, grand amoureux de la « contradiction »:

  • Sa bienveillance envers les « petits candidats » aux présidentielles. lui qui tançait une consœur de France 2 sur le plateau de « Des paroles et des actes » (avril 2012): « Tu ne vas pas nous faire une plombe sur Philippe Poutou là quand même ! C’est un type extrêmement sympathique, totalement babacool, j’ai plein de copains comme ça d’ailleurs, on passe de bonnes soirées, on bouffe des sardines à Marseille, on rigole bien, mais il connait absolument rien de ses dossiers ! »;
  • Sa subtilité, quand il met sur le même plan Daech et… la CGT, deux « menaces » contre « l’integrité » de la France (Le Point, juin 2016);
  • Son amour de la « diversité », qui éclate dans un portrait de Philippe Martinez et son « air de beauf qui aurait pu servir de modèle à la célèbre BD de Cabu » (Le Point, juin 2016) ou de Jean-Pierre Mercier (CGT, ex-représentant des salariés de PSA Aulnay): « Vous sentez la naphtaline mon pauvre ! » (BFM-TV, juin 2016);
  • Sa compassion, qui l’étreint devant l’arrestation de 148 lycéens de Mantes-la-Jolie, agenouillés en ligne contre un mur par des policiers, les mains derrière le dos ou derrière la tête, pendant trois heures : « Arrêtez, il y a pas de blessés là, il y a pas de blessés ! Ils auraient pu être massacrés ! C’est pas parce que c’est des lycéens qu’ils ont le droit de faire n’importe quoi ! » (LCI, déc. 2018);
  • Son professionnalisme, quand il légitime une théorie complotiste d’extrême droite selon laquelle l’Europe serait en proie à 1′ « islamisation », en titrant l’un de ses éditos : « Faut-il avoir peur d’Eurabia, l’Europe islamique ? » (Le Point, juin 2019).

La bouffonnerie de ce « grand entretien » matinal prêterait donc à rire si elle n’était pas symptomatique, enfin, de la banalisation des idées d’extrême droite que nous dénonçons à intervalles de plus en plus rapprochés. Il suffit pourtant de parcourir les éditos de FOG pour voir qu’il en partage la rhétorique et les obsessions. Semaine après semaine, il déplore le « déclin français »; fulmine contre « l’islamo-gauchisme », « maladie sénile » présente partout ; célèbre Michel Onfray qui « déconstruit sans pitié toutes les fausses idoles devant lesquelles la société française est priée de s’agenouiller : l’islamo-gauchisme, l’infantilisation, l’antifascisme, la déresponsabilisation, le néo-féminisme, etc. » ; se navre du sort des « élites décadentes » et de « La France blanche d’en haut » aujourdhui « avachie » ; disserte sur « le choc des civilisations » ; attaque la mairie de Strasbourg rebaptisée « Strasbourgistan » ; plaide pour un moratoire sur l’immigration « le temps de se poser et de repenser la France » ; fustige la gauche, « convertie à la cafardise » ; insulte « les petites frappes du syndicalisme étudiant » ou Europe Écologie Les Verts, des « branquignols » et « idiots utiles de l’islamisme », symboles de « la France rance » ; ou s’interroge, à propos de « la justice », après le verdict dans l’affaire Sarah Halimi : « Sous l’influence de l’islamo-gauchisme ambiant, ne délivrait-elle pas un permis de tuer tous les juifs ? »

Quand deux matinaliers du service public célèbrent en FOG un « journaliste au verbe haut », louent son talent littéraire, le laissent régler ses comptes et se contentent de l’interroger sur la mort, ils participent, au moins par omission, de cette banalisation.

Extraits d’un article dans le numéro de juillet 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Médias

Les médias au service des dominants

[…] c’est sans doute son analyse des journaux d’information ou populaires – le second idéal-type distingué par Gramsci – qui est la plus utile pour penser les médias aujourd’hui. Contrairement à la presse d’opinion dont le rôle est d’homogénéiser politiquement et idéologiquement les bourgeois, la presse d’information est différente, destinée à un lectorat populaire, et ne défend pas ouvertement des positions politiques. Il s’agit surtout de donner un contenu simple aux groupes subalternes, dans un but d’abord commercial, mais avec pour effet de les maintenir dans leur situation de subalternité.

Le journal d’information type, s’il est facile à lire, est généralement de mauvaise qualité, et il met l’accent sur les faits divers, les chroniques locales, les romans-feuilletons, etc. Il « offre quotidiennement à ses lecteurs les jugements sur les événements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques » (extrait des Cahiers de prison de Gramsci), c’est-à-dire cadre l’information d’une manière biaisée. Plus encore, il communique de nombreux clichés et préjugés, en particulier nationalistes.

Ce type de presse favorise l’hégémonie des classes dominantes à plusieurs égards. Elle constitue une diversion (faits divers violents, etc.), qui détourne les subalternes d’une réflexion sur leur situation socio-économique concrète. Elle donne une image distordue de la réalité sociale dans son ensemble, qui empêche d’identifier et de combattre les sources véritables de l’exploitation et de la domination. Et elle contribue à diffuser au sein des classes populaires des idéologies nationalistes, racistes, etc., ainsi qu’un sentiment fataliste faisant penser qu’il est impossible de modifier l’état de choses existant.

Même s’il faut en général éviter de plaquer les analyses de Gramsci sur la situation contemporaine, le parallèle avec les chaînes d’information saute ici aux yeux ! Non seulement en raison du traitement biaisé et sans recul des événements et du jeu sur l’émotion (ce qui dans le cas de la télévision est accentué par le rôle de l’image), mais aussi parce que les discours d’extrême droite, racistes et en particulier islamophobes y ont de plus en plus cours.

Extrait d’un entretien de Yohan Douet dans le numéro d’avril 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Médias

Les chaînes d’info

« Les chaînes d’information françaises sont indépendantes et non partisanes », déclarait Marc-Olivier Fogiel, main sur le cœur, en novembre 2019 dans Les Échos. Il faut dire qu’en matière d’indépendance le désormais patron de BFM-TV sait de quoi il parle : au cours de sa longue carrière de mercenaire du PAF, il s’est successivement mis au service des groupes Lagardère et Bouygues, en passant par Canal+ et M6. Sans même parler de sa proximité affichée avec le couple Macron.

Indépendantes, les chaînes d’info ? L’affirmation a de quoi faire sourire. En dehors de Franceinfo et France 24, elles sont la propriété de trois industriels : Patrick Drahi (BFM-TV et i24News), Vincent Bolloré (CNews) et Martin Bouygues (LCI). Et leurs investissements, dans un secteur majoritairement déficitaire, n’ont rien de désintéressé. Par-delà la valorisation de l’image de marque, ils s’inscrivent avant tout dans une logique d’influence : multiplier des plateaux, les invités, les obligés. De manière directe ou indirecte, contrôler et façonner la parole médiatique.

La qualité de l’information ? Une variable d’ajustement. Les chaînes d’info sont emblématiques d’un modèle d’information « low-cost » : budgets réduits au possible, travail journalistique automatisé, recyclage généralisé d’informations produites ailleurs… Un modèle basé avant tout sur les recettes publicitaires, et qui induit une concurrence acharnée pour des parts d’audience (p. 4). Sous les décors et plateaux clinquants, c’est l’usine : les journalistes produisent vite et mal des contenus sitôt « consommés », sitôt oubliés. De quoi « anéantir de fait le journaliste en tant que travailleur intellectuel autonome », comme le souligne Sophie Eustache (p. 17).

Même sur le service public, il semble qu’il soit difficile de penser l’information en continu « autrement ». France Télévisions en eut la prétention au moment de créer sa chaîne d’info en 2016 (Franceinfo) ; mais le slogan n’aura pas fait illusion bien longtemps, et les programmes de la chaîne publique reflètent peu ou prou ce qui se fait (mal) ailleurs (p. 21).

À des degrés divers, toutes ces chaînes « low-cost » portent haut les couleurs du journalisme de commentaire et de pseudo-« débats » à sens unique, où « experts », sondologues et communicants rivalisent de banalités en continu pour pas cher (p. 13). « Il existe une sorte de paresse intellectuelle. Tout le monde se copie, ronronne un peu, emploie les mêmes termes pour parler des mêmes sujets », note David Pujadas, dans un (rare mais cynique) éclair de lucidité (Le Monde, 25 août).

Les crises politiques et sociales en font particulièrement les frais, qui voient les rédactions coiffer le képi et jouer la partition du maintien de l’ordre (p. 19). Mais la petite musique est en réalité permanente : la médiocrité des dispositifs de débat, le suivisme à l’égard d’agendas politiques sécuritaires, l’absence de réel pluralisme sur les plateaux sont autant de facteurs qui normalisent, jour après jour, le traitement des thématiques les plus droitières dans le débat public.

Lesquels permettent aux promoteurs des idées d’extrême droite d’être parfaitement à l’aise sur les chaînes d’info (p. 27), et contribuent à de réguliers matraquages réactionnaires (p. 36). Une politique éditoriale (souvent) assumée : certaines émissions de débats s’arrachent les agitateurs racistes comme de véritables produits d’appel (p. 40).

Alors, « non partisanes », les chaînes d’info ? Voire… Au-delà des apparences de « neutralité » que de trop nombreux commentateurs leur accordent encore, elles véhiculent un modèle de « journalisme » toujours plus pauvre, et toujours plus aux ordres.

Édito du numéro d’octobre 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Médias

Cymès, médecin de la télé

Le 15 mars, Arrêt sur images consacrait un article au « médecin de la télé » sous le titre « Coronavirus, un Cymès matin, midi et soir ».
Et de constater : Plus rapide que la diffusion du coronavirus, la démultiplication de Michel Cymès sur les écrans. Depuis deux semaines, c’est matin, midi et soir sur France 2, RTL mais aussi France 5, TMC, La 1ère. Celui qui dit continuer ses consultations à l ‘hôpital deux matinées par semaine, passe surtout son temps dans les loges de maquillages.

Pour y dire quoi ? Pour affirmer par exemple sur « Quotidien », le 10 mars, que le coronavirus « reste une maladie virale comme on en a tous les ans » ou encore : « Il y a moins de risque [qu’en Italie], on est mieux préparés et puis je ne crois pas qu’un jour on va mettre toute la France en quarantaine. » Ou encore sur Europe 1 (10 mars également) : « Je ne suis absolument pas inquiet. C’est un virus de plus, on le dit souvent, c’est une forme de grippe. Je ne suis pas inquiet pour moi parce que je suis en bonne santé et que je ne fais pas partie des cas les plus graves ».

Avant de battre sa coulpe six jours plus tard, dans « C à Vous »: « Je fais mon mea culpa aussi, j’ai probablement trop rassuré les Français (sic), mais en même temps, comment les inquiéter de façon excessive quand on n’a pas les données épidémiques à 15 jours ou 3 semaines qui permettent de dire que ça va être aussi catastrophique qu’aujourd’hui. »
Certains lui rétorqueraient, sans doute, qu’ils disposaient de telles données. Mais quand bien même… et surtout : quand on ne sait pas, ou quand on affirme – comme Michel Cymès lui-même – que « chaque heure, ça change », pourquoi se précipiter sur tous les plateaux en tenue de sachant/savant ? Et si le temps de la connaissance scientifique ne coïncide pas avec le temps médiatique de l’information en continu, pourquoi chercher à tout prix à plaquer le premier sur le second ? « C’est toute la difficulté de la communication, je suis bien placé pour vous le dire », ose Michel Cymès face à Anne-Élisabeth Lemoine sur France 5. C’est là tout le problème en effet : confondre l’information avec la communication permanente… et l’entrepreneuriat médiatique personnel.

Suite à un tel plantage, d’aucuns auraient pensé que Michel Cymès allait se faire discret, au moins pour quelque temps. Il n’en fut rien. […]

Mais Michel Cymès ne saurait se contenter d’être un père-la-morale. Comme tout bon expert médiatique, il dispose également d’une casquette « chien de garde ». Un rôle qui lui permet de décréter ce qui peut être dit (ou non) sur un plateau, et sous quelle forme. Celle qui en fait les frais ? Juliette Richard, infirmière aux urgences de l’hôpital Robert Debré et membre du collectif Inter-urgences.

[…]

Bien qu’en première ligne dans le combat contre le virus, Juliette Richard refuse de se soumettre aux injonctions à « l’union nationale », qui réclamerait que toute critique soit suspendue. Et c’est bien là ce qui dérange Michel Cymès. Toute honte bue, l’expert va donc rectifier pour l’infirmière… le sens des « priorités » :
– Léa Salamé : Michel, vous comprenez ce que dit Juliette ce soir ?
– Michel Cymès: Oui, je comprends tout à fait ce que dit Juliette. Et il faut vraiment rendre hommage à tout le personnel soignant et notamment aux infirmières qui alertent depuis longtemps. Je pense juste qu’aujourd’hui, la priorité c’est de sauver des vies. La priorité, c’est de sauver les patients qui vont venir, la priorité c’est de tout faire pour qu’il y ait le moins de morts possible parce qu’il va y en avoir malheureusement beaucoup. Encore une fois je suis tout à fait d’accord avec vous, et je travaille à l’hôpital donc je sais très bien ce qui s’y passe, mais je pense qu’il faut qu’on mette tout ça de côté un petit peu aujourd’hui.
– Juliette Richard : Moi je dis juste qu’à l’heure actuelle on est en train de faire des choix : « Toi tu vas mourir, toi tu vas vivre », c’est juste pas normal aujourd’hui.
– Michel Cymès : On n’en est pas là, franchement Juliette, on n’en est pas là.
– Juliette Richard : Il y a certains hôpitaux où ils en sont déjà là en réa.
– Michel Cyrnès : Non, je ne crois pas qu’on puisse dire aujourd’hui… Alors on va affoler les gens en disant : « Bah vous, vous êtes un peu trop vieux et vous avez une maladie, on n’est pas sûrs de vous en sortir (sic) on va vous mettre de côté. » On ne peut pas dire ça aujourd’hui.

On ne saurait que trop conseiller à Michel Cymès – une fois délivré de ses multiples émissions quotidiennes – de se pencher sur les témoignages émanant de « l’hôpital qu’il connaît si bien ». Témoignages que révélait, par exemple, un article du Parisien le 17 mars : « Il va falloir choisir » entre les malades, admettent des soignants.
Faute de places suffisantes en réanimation, des soignants dans les zones les plus touchées par l’épidémie nous confient avoir renoncé à intuber des patients de 70 ans, déjà malades.

Extrait d’un article du numéro d’avril 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Politique Société

Réforme de retraites vue par les médias

« Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage », s’alarmait Franz-Olivier Giesbert dans le Figaro du 4 décembre… 1995.
Vingt-quatre ans plus tard, alors que la grève fait rage contre le projet de réforme des retraites, l’orthodoxie médiatique n’a pas bougé d’un iota. Et l’on dirait même plus : les contre-réformes menées au cours des vingt dernières années ont été autant d’occasions, pour les tenants du système médiatique, d’affûter leurs harangues sur tous les tons et tous les canaux.

Ainsi, depuis le 5 décembre, éditorialistes, rédacteurs en chef et autres éminences médiatiques s’engagent à corps perdu pour défendre ce que l’économiste Élie Cohen dépeint comme « la mère de toutes les reformes, celle qui devait concilier justice sociale, lisibilité et prévisibilité ». (29 nov.)
Le (petit) périmètre du débat est balisé : la réforme est inéluctable, d’ailleurs elle est excellente (page 3); les « galères » d’usagers écrasent la couverture des grèves (page 41), en particulier dans les JT devenus, au choix, succursales de Bison futé, ou cellules de crise pour entreprises en péril (page 13); les violences médiatiques se multiplient à l’encontre des grévistes en général, et de la CGT en particulier.

Si les chaînes d’information en continu se mobilisent (page 25), les radios privées sont en tête de cortège (page 31); la grande presse, quant à elle, veille au bon déroulé du « dialogue social », et prodigue au prince divers conseils pour que cessent les « blocages » (page 21), les yeux rivés sur les sondages et « l’essoufflement » tant attendu ! Et qu’importe si les oracles de comptoir sont contredits d’une heure sur l’autre : proportionnelle au niveau d’indigence, l’immunité journalistique permet à la fleur de l’éditocratie de se maintenir en poste (page 19).
De même, cet univers orwellien autorise la libre circulation des mantras les plus mensongers – « les femmes seront les grandes gagnantes », par exemple – au mépris de toute contradiction sérieuse (page 38).

Obsédé par la « sortie de crise », le journalisme de commentaire voudrait baliser les termes du conflit, agitant certains enjeux comme le retrait de l’âge pivot (dont dépendrait le « dénouement » final) ou la suppression des « régimes spéciaux », jugée légitime et nécessaire (page 17). Calqués sur l’agenda gouvernemental, ces choix éditoriaux dénotent un suivisme zélé de la part des grands médias qui, dans le cas de France 2, confine à la propagande (page 9). Mais ils constituent surtout des déformations en chaîne des réalités sociales : les médias sont plus occupés à faire rentrer la mobilisation dans des cases préétablies qu’à la donner à voir dans sa diversité. Ainsi la vie des grévistes et les multiples actions – rivalisant de créativité – quiils entreprennent échappent-elles presque intégralement aux radars médiatiques.

C’est bien là la moindre des règles du journalisme dominant : hors des chemins balisés, point de salut ! D’un revers de main, les propositions visant à améliorer le système de retraites actuel sont écartées au prétexte qu’aucune ne serait « réaliste ». Idem pour les actions jugées « illégitimes » ou les démarches syndicales refusant le jeu en trompe l’œil de la « concertation ». Au cours de leurs interviews-interrogatoires, les chiens de garde ne cessent de rappeler aux opposants ce périmètre étriqué de la contestation légitime et bienséante.

Bref: cette séquence révèle une nouvelle fois le rôle politique des grands médias en temps de crise. Par leurs partis pris systématiques et leur traitement amputé de l’information, ils se font promoteurs de la démobilisation sociale et gardiens de l’ordre dominant. Et posent, à ce titre, un problème démocratique majeur.

Édito du numéro de janvier 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Médias

Journalistes militants

Gilets jaunes : Luc Ferry voudrait que les policiers « se servent de leurs armes »
Brice Couturier : « Mais bon sang ! Foutez-les tous en taule ! Rétablissez l’ordre !
Christophe Barbier : « le système n’est pas assez violent avec les chômeurs »-

[…]

Taha Bouhafs, ou Gaspard Glanz, seraient des militants et non des journalistes, car ils sont systématiquement au cœur des manifestations (sous-en-tendu parties prenantes) et couvrent régulièrement des mobilisations sociales. Or, et ce n’est pas encore interdit, un journaliste peut avoir des centres d’intérêt privilégiés, et en faire des cibles éditoriales. C’est même une base du métier, et tous les professionnels s’y livrent chaque jour, en choisissant de traiter tel sujet tout en en laissant des milliers d’autres sur le carreau. Dans certains cas, ces choix éditoriaux peuvent se systématiser, y compris au point de devenir… une spécialité pour le journaliste en question.
Notion qui, certes, échappe à la plupart des éditocrates, spécialistes de tout, et donc surtout de rien. Il ne viendrait pas à l’idée d’un éditorialiste de critiquer les pratiques professionnelles de la poignée d’ « experts en mouvements sociaux » qui se sont succédé tous les samedis depuis des mois sur les chaînes d’information en continu, dont la spécialisation consiste à s’asseoir en plateau pour commenter « la violence » des gilets jaunes. Militer depuis son clavier ou en plateau, oui, mais pas dans la rue !

[…]

Pour ne rien arranger, Taha Bouhafs a été un temps militant de la France insoumise, allant jusqu’à se présenter aux élections législatives en juin 2017. Un élément clé parcours dont les éditorialistes font un véritable grief, là encore, à des fins discriminatoires…
Car les exemples sont légion de journalistes assénant le catéchisme néolibéral à longueur d’antenne, jusqu’à ceux qui s’engagent en politique – ou qui en reviennent ! – sans être pourtant taxés de « militants ».

Roselyne Bachelot, qui anime quotidiennement la matinale de LCI, a-t-elle droit à une telle étiquette ? Quid de Bernard Guetta, député européen En marche, ou de Bruno-Roger Petit, ex porte-parole de l’Élysée et désormais… « conseiller mémoire » d’Emmanuel Macron ? Ou encore de Laurence Haïm, correspondante aux États-Unis pour les chaînes du groupe Canal, devenue en 2017 porte-parole d’Emmanuel Macron en charge des questions internationales après avoir fait partie de l’équipe de campagne d’En marche, et qui, en mai dernier, livrait au service public un reportage sur la fondation Obama ?
Malgré leur engagement explicite, ces personnalités continuent d’apparaître, aux yeux des grands médias, comme de simples « journalistes », sans que des confrères se sentent bizarrement dans l’obligation d’y accoler le terme « militant ».

Si le terme « militant » (synonyme : « engagé ») n’a évidemment rien de dégradant, les commentateurs professionnels l’agitent comme un épouvantail dès lors que la pensée de la personne incriminée affiche des préférences politiques, taxées à tort ou à raison, de « radicales »… Cette disqualification a priori courante dans les grands médias, est appliquée aux journalistes, mais également aux chercheurs et universitaires. Elle vise simplement à discréditer ces derniers, et à les exclure – ou tout simplement à les marquer symboliquement dans l’espace médiatique. Nombre d’historiens et de sociologues, comme Monique Pinçon-Charlot, font régulièrement les frais de ce type de procédés. Au contraire, d’ailleurs, de nombre d’ « experts » omniprésents, dont les portraits médiatiques passent souvent sous silence l’engagement politique.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed, d’octobre 2019.