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Privatiser les gènes

[…] durant les années 2000, les lobbies agro-industriels et la Commission européenne, qui lui est favorable, ont peu à peu perdu la bataille des OGM transgéniques. Ils ont donc délaissé ce domaine et ont investi leurs capitaux ailleurs.
À tel point qu’aujourd’hui, la technique de la transgenèse apparaît archaïque ! Ainsi, on constate actuellement une « poussée » de l’appropriation du vivant de deux manières.

La première, c’est le développement de nouveaux OGM par d’autres techniques que la transgenèse, et la pression sur les instances politiques européennes pour que ces nouveaux OGM ne soient pas encadrés strictement comme le sont les OGM transgéniques.
La principale technique dans ce cas est la mutagenèse. Elle n’est pas nouvelle, mais a été révolutionnée ces dernières années du fait de différentes innovations technologiques. Je pense à l’émergence des techniques de régénération des cellules végétales multipliées en laboratoire. Il y a eu également la baisse incroyable du coût du séquençage génétique, divisé par 100 000 en dix ans. Ajoutez à cela d’autres innovations et vous obtenez une explosion des nouvelles techniques génétiques. Sans entrer dans les détails, aujourd’hui, le
lobby biotechnologique joue aux apprentis-sorciers. C’est pour cette raison que nous luttons pour faire en sorte que ces nouveaux OGM ne soient pas exclus du champ d’application de la réglementation sur les OGM. La bataille juridique et politique est en cours.

[…] Le brevetage des gènes est une autre façon de privatiser toujours plus le vivant. Jusque dans les années 90, le droit de propriété intellectuelle le plus utilisé était le droit d’obtention végétale (Dov), qui repose sur la caractérisation des variétés : telle pomme jaune et grosse par exemple. Or, pour les obtenteurs, c’est-à-dire les firmes qui vivent des brevets comme BASF ou Bayer, l’inconvénient avec le Dov, c’est que si je croise cette pomme avec une pomme rouge, et que j’obtiens une pomme aussi grosse mais rouge, le propriétaire de la pomme jaune perd ses Dov sur cette pomme croisée avec « ma » variété. Or, avec l’évolution du « génie » génétique, Bayer et consorts peuvent isoler le gène qui rend la pomme grosse : aujourd’hui, ils déposent les brevets sur les gènes, ce qui leur permet d’exiger des droits, c’est-à-dire de l’argent, sur l’ensemble des variétés dans lesquelles on retrouve ces gènes. Hier, il y avait quelques gènes brevetés, comme le fameux gène de Monsanto qui permet à la plante de résister au Roundup. Aujourd’hui, ce brevetage des gènes a explosé, et s’étend aussi aux gènes « natifs » qui sont présents à l’état naturel.

[…] Dans les années 2000, certains programmes mondiaux « publics-privés », comme Divseek, financé en partie par la Banque mondiale, ont conduit au séquençage du génome de l’ensemble des plantes présentes dans les banques de semences. Cela s’est traduit par la constitution d’immenses bases de données numériques, contenant d’une part les séquences génétiques, d’autre part les caractères des plantes (résistance, taille, etc.), le tout mis à disposition des industriels. Il ne restait plus qu’à croiser les données de ce « Big
data » pour « découvrir » que statistiquement, tel gène correspond à tel caractère. Ce gène est ensuite isolé, sélectionné et introduit par les généticiens dans ce qu’on appelle les « variétés élites » existantes.
Le gène est ensuite breveté, et même s’il ne produit pas lui-même des semences, le détenteur du brevet pourra réclamer des droits de propriété pour toutes les plantes qui contiennent ce gène et expriment le caractère associé.

Extrait d’un entretien de Guy Kastler dans l’âge de faire de mars 2022.

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