Catégories
Économie Environnement Politique Société

Démocratie et énergies fossiles

« L’argent qui finance cette agression est directement lié au changement climatique, puisque cet argent vient des énergies fossiles, pétrole et gaz. Si nous ne dépendions pas de ces énergies, la Russie n’aurait pas les moyens pour entreprendre cette guerre », déclarait Svitlana Krakovska, la représentante ukrainienne au Giec.
Dans Carbon Democracy, Timothy Mitchell a théorisé le fait que la dimension démocratique d’un pays est inversement proportionnelle à ses ressources fossiles. Avec la guerre en Ukraine, nous avons passé un nouveau cap : c’est une arme. Cette guerre est biface. D’un côté, l’Occident prétend faire le blocus économique le plus sévère depuis 1945 et, de l’autre, tous les jours, plus de 650 millions d’euros sont versés en achat de pétrole, de gaz et de charbon. Toutes les banques russes sont exclues du système interbancaire Swift, sauf les deux plus importantes, qui gèrent les revenus issus de ressources fossiles. Nous sommes loin de la confrontation entre deux blocs ! Le capitalisme a la capacité de lier les blocs démocrates et autoritaires.

Les énergies fossiles ont été essentielles à l’accélération du capitalisme aux XIXe et XXe siècles. L’accès à des énergies à bas coût a permis d’accélérer la productivité, et donc la croissance. Mais ces énergies sont émettrices de gaz à effet de serre. Elles sont la première raison des changements climatiques qui ont fait entrer l’humanité dans l’ère de l’anthropocène.
La realpolitik des pays occidentaux a amplifié notre dépendance au gaz et au pétrole russes, mais aussi à toutes les matières premières, dont l’uranium, provenant de régimes autoritaires. Notons cette corrélation entre économie fondée sur la rente géologique et régime
autoritaire, que l’Équatorien Alberto Acosta avait décrite dans son livre La Malédiction de l’abondance.
Les pays occidentaux ont laissé prospérer des régimes autoritaires pour avoir un accès aux énergies fossiles à un prix faible. Dans les pays producteurs, une minorité a récupéré la rente au détriment de la population.

Début d’un article de Jérôme Gleizes dans Politis du 31 mars 2022.

Catégories
Société

La résilience

Les politiques publiques prétendant répondre aux désastres du techno-capitalisme – de la loi « Climat et résilience » aux politiques anti-Covid19 – s’inscrivent dans cette nouvelle religion d’État qu’est la résilience, métaphysique étatique du malheur qui justifie le désastre comme le pendant inéluctable du progrès, au point d’en faire sa source.

On peut comprendre un tel engouement résiliomaniaque étant donné que nous sommes de plus en plus confrontés à des catastrophes impossibles à maîtriser. La résilience apparaît alors comme une formule magique prétendant clore cette impossibilité pour en faire une source de rebond vers un soi-disant « monde d’après ». En fait, plus on connaît les causes des désastres, plus les réponses fournies sont concentrées sur leurs conséquences, et sur la manière d’en tirer parti, rendant ainsi les causes de plus en plus désastreuses.

C’est un principe de base de la résilience, cet art de s’adapter au pire, notamment technologiquement, sans jamais élucider les raisons de ce pire. Car la résilience interdit de s’interroger sur le fait que les catastrophes industrielles sont les produits de notre mode de production économique capitaliste, qu’elles résultent d’une société technologique se voulant sans limite. Ainsi s’agit-il de combattre le cancer, le dérèglement climatique, le Covid-19, sans combattre le monde qui les fait émerger.

À Fukushima, mais c’est aussi vrai ailleurs, la résilience est promue au rang de technique thérapeutique – de fait, une technologie du consentement – pour faire face à un désastre individualisé où les gens sont amenés à faire fi de leur impuissance face aux dégâts pour, au contraire, nourrir l’illusion d’être puissants et agissants.

Chacun est exhorté à « rebondir », à « vivre avec » et à cogérer la catastrophe, en participant à la « décontamination » ou en surveillant la radioactivité ambiante au prétexte que ce serait bon pour sa santé psychique. L’objectif des apôtres de la résilience (autorités publiques, associations locales, experts internationaux) est d’amener chacun à cesser de s’inquiéter « inutilement » d’avoir fatalement à vivre avec la contamination, qui est en réalité une situation de survie.

Les gens doivent apprendre à se contenter d’un bonheur palliatif, où règne le « trop peu », considéré comme éternel et indiscutable : un « trop peu » de santé, de liberté, de peur, de refus, de vie.
L’idée de base des partisans de l’accommodation, selon qui être résilient signifie non seulement être capable de vivre malgré l’adversité et la souffrance, mais surtout de vivre grâce à elles et de grandir et s’adapter par la perturbation et la rupture, est en réalité inapplicable dans le monde de la radioactivité, comme dans nombre de situations d’exposition toxique ou de contamination. Mais qu’à cela ne tienne : le culte de l’adaptation soutient sans relâche que la catastrophe n’est pas ce qui survient, mais l’impréparation individuelle et collective à ce qui survient, et déploie sans fléchir son algorithme de la résurrection permanente, ne manquant jamais de culpabiliser ceux, et à Fukushima ce sont particulièrement « celles », qui le contestent.

Début d’un article de Thierry Ribault dans L’Écologiste de février – avril 2022.

Catégories
Société

Le travail tue

Le 17 septembre 2021, […] l’organisation mondiale de la santé et l’organisation mondiale du travail ont annoncé la conclusion de leurs travaux : le travail tue presque deux millions de travailleurs chaque année.

Nous devrions nous arrêter un instant pour prendre conscience de l’énormité de ce chiffre comparé à d’autres causes de décès. Les guerres tuent 86 000 personnes par an en moyenne, les drogues illégales environ 250 000. En 2020, la Covid a tué 1,8 million de personnes, selon les chiffres de l’OMS.
Cela signifie que le travail est six fois plus mortel que la guerre et la drogue combinées et qu’il est aussi létal que la Covid. On atteint des niveaux épidémiques. Il n’existe toutefois pas de guerre contre le travail, ni d’organisations caritatives luttant contre le travail, ni de battage médiatique, ni de grève générale, ni de programmes de santé publique massifs dédiés à la réduction des heures de travail et à l’amélioration des conditions de travail.

Loin de nos regards.
Sans doute est-ce parce que les emplois dangereux et difficiles, cachés à nos regards – par exemple les travailleurs dans les abattoirs, au fond des mines et auprès des malades – sont ceux qui rendent possible notre mode de vie confortable. Le système capitaliste prospère grâce à ces emplois – sans même parler de l’avidité des actionnaires. Il s’agit d’une réalité dérangeante que personne ne veut voir. L’exposition à la pollution de l’air sur le lieu de travail, par exemple, dans les usines et les industries extractives est responsable de 450 000 décès.
[…]

Surtravail.
Beaucoup de ces décès prématurés sont causés par le surtravail, selon l’OMS : « Les décès dus aux cardiopathies et aux accidents vasculaires cérébraux associés à l’exposition à de longues heures de travail » ont causé 750 000 décès. Parmi dix-neuf facteurs de risques analysés, « le risque principal est l’exposition à de longues heures de travail », soit le tiers.
D’année en année, la situation ne fait qu’empirer.
Selon le rapport, entre 2000 et 2016 « les décès dus aux cardiopathies et aux accidents vasculaires cérébraux associés à l’exposition à de longues heures de travail ont augmenté respectivement de 41 % et l9 %. Ces chiffres témoignent d’une tendance à la hausse de ce facteur de risque psychosocial relativement nouveau. »

Extraits d’un article de Tom Hodgkinson dans L’Écologiste de février – avril 2022.

Catégories
Environnement L'énergie en France Politique Société

Guerres et énergies

Cette guerre de la ressource, nous nous en rapprochons avec le retour du conflit à la lisière de l’Europe. La Russie, redevenue une grande puissance énergétique, tient à le faire savoir avec son arsenal mis à jour grâce aux revenus du pétrole et du gaz. Mais qui donc a bien pu financer de tels investissements militaires ? C’est nous, principalement !
Avec le concours des autres pays « développés » qui, c’est bien connu, ont des idées puisqu’ils n’ont pas de pétrole ! La première (et seule idée) ayant été d’en acheter à des pétromonarchies, des dictatures ou des pays pour le moins totalitaires, ici ou là. Et qui pour nous « défendre » ?
Les États-Unis ? Ceux-ci étant redevenus un des principaux producteurs de charbon, de gaz ou de pétrole « non conventionnel », pour nous en vendre au mépris des destructions que cela entraîne sur leur propre sol et pour le climat en général.
Nous avons ainsi financé, pour faire rouler nos tonnes de ferraille afin d’être « libres », la militarisation de tous les producteurs. « Vous oubliez l’énergie électrique, propre, décarbonée, solidaire, etc., etc. » Il n’y a pas encore et il n’y aura pas de mines d’électricité, les chimères sont de faibles recours face à la situation actuelle.

Extrait d’un article de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance de mars 2022.

Catégories
Environnement Société

Privatiser les gènes

[…] durant les années 2000, les lobbies agro-industriels et la Commission européenne, qui lui est favorable, ont peu à peu perdu la bataille des OGM transgéniques. Ils ont donc délaissé ce domaine et ont investi leurs capitaux ailleurs.
À tel point qu’aujourd’hui, la technique de la transgenèse apparaît archaïque ! Ainsi, on constate actuellement une « poussée » de l’appropriation du vivant de deux manières.

La première, c’est le développement de nouveaux OGM par d’autres techniques que la transgenèse, et la pression sur les instances politiques européennes pour que ces nouveaux OGM ne soient pas encadrés strictement comme le sont les OGM transgéniques.
La principale technique dans ce cas est la mutagenèse. Elle n’est pas nouvelle, mais a été révolutionnée ces dernières années du fait de différentes innovations technologiques. Je pense à l’émergence des techniques de régénération des cellules végétales multipliées en laboratoire. Il y a eu également la baisse incroyable du coût du séquençage génétique, divisé par 100 000 en dix ans. Ajoutez à cela d’autres innovations et vous obtenez une explosion des nouvelles techniques génétiques. Sans entrer dans les détails, aujourd’hui, le
lobby biotechnologique joue aux apprentis-sorciers. C’est pour cette raison que nous luttons pour faire en sorte que ces nouveaux OGM ne soient pas exclus du champ d’application de la réglementation sur les OGM. La bataille juridique et politique est en cours.

[…] Le brevetage des gènes est une autre façon de privatiser toujours plus le vivant. Jusque dans les années 90, le droit de propriété intellectuelle le plus utilisé était le droit d’obtention végétale (Dov), qui repose sur la caractérisation des variétés : telle pomme jaune et grosse par exemple. Or, pour les obtenteurs, c’est-à-dire les firmes qui vivent des brevets comme BASF ou Bayer, l’inconvénient avec le Dov, c’est que si je croise cette pomme avec une pomme rouge, et que j’obtiens une pomme aussi grosse mais rouge, le propriétaire de la pomme jaune perd ses Dov sur cette pomme croisée avec « ma » variété. Or, avec l’évolution du « génie » génétique, Bayer et consorts peuvent isoler le gène qui rend la pomme grosse : aujourd’hui, ils déposent les brevets sur les gènes, ce qui leur permet d’exiger des droits, c’est-à-dire de l’argent, sur l’ensemble des variétés dans lesquelles on retrouve ces gènes. Hier, il y avait quelques gènes brevetés, comme le fameux gène de Monsanto qui permet à la plante de résister au Roundup. Aujourd’hui, ce brevetage des gènes a explosé, et s’étend aussi aux gènes « natifs » qui sont présents à l’état naturel.

[…] Dans les années 2000, certains programmes mondiaux « publics-privés », comme Divseek, financé en partie par la Banque mondiale, ont conduit au séquençage du génome de l’ensemble des plantes présentes dans les banques de semences. Cela s’est traduit par la constitution d’immenses bases de données numériques, contenant d’une part les séquences génétiques, d’autre part les caractères des plantes (résistance, taille, etc.), le tout mis à disposition des industriels. Il ne restait plus qu’à croiser les données de ce « Big
data » pour « découvrir » que statistiquement, tel gène correspond à tel caractère. Ce gène est ensuite isolé, sélectionné et introduit par les généticiens dans ce qu’on appelle les « variétés élites » existantes.
Le gène est ensuite breveté, et même s’il ne produit pas lui-même des semences, le détenteur du brevet pourra réclamer des droits de propriété pour toutes les plantes qui contiennent ce gène et expriment le caractère associé.

Extrait d’un entretien de Guy Kastler dans l’âge de faire de mars 2022.

Catégories
Politique

Vente d’armes

La France d’Emmanuel Macron, après celle de François Hollande, a tranquillement continué, comme d’autres pays d’Europe, à livrer des armes jusqu’en 2020 à la Russie de Vladimir Poutine – dans le moment précis, donc, où ses armées ravageaient Alep après Grozny, et avant Marioupoi.
Interviewé la semaine dernière par Le Parisien, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères de M. Macron, après avoir été celui de la Défense sous M. Hollande, a crânement déclamé qu’il refusait de « parler » de ce « sujet ». Mais il a tout de même tenu à « insister spécifiquement » sur le fait qu’il avait, en 2015, lorsqu’il était donc ministre de la Défense du président « socialiste », « mis en œuvre la décision de François Hollande de renoncer à la vente» de deux porte-hélicoptères Mistral au Kremlin, qui venait d’annexer la Crimée. Puis de fanfaronner: « C’était un acte politique et financier lourd. Nous avons pris, à ce moment-là, toutes nos responsabilités. »

C’est très beau. Mais, dans la vraie vie, les choses se sont passées un peu différemment. François Hollande, loin de vouloir « prendre toutes [ses] responsabilités » après l’annexion de la Crimée, assurait encore en juillet 2014 qu’il était hors de question pour lui de
renoncer à la livraison des bâtiments achetés (et payés) par la Russie.
Et c’est uniquement parce qu’il a été soumis à une gigantesque pression internationale – des États-Unis, en particulier – qu’il s’est finalement résolu, deux mois plus tard, à ne pas livrer ces navires à Moscou, qui les avait déjà payés.

Dans la vraie vie, Le Drian lui-même, qui se targue donc de l’avoir mise en œuvre et la présente aujourd’hui comme un pur moment d’éthique, n`était pas du tout favorable à l’annulation de cette vente. Il a même expliqué – sans rire – qu’il s’agissait de « bateaux » qui n’étaient « pas armés », et qui par conséquent ne pouvaient pas être véritablement considérés comme des navires « de guerre » avant leur arrivée en Russie. (Cette kalachnikov n’est pas du tout un fusil d’assaut, voyons : elle n’est pas chargée.)

Mais la suite – que le ministre, probablement sous l’effet d’un accès de pudeur, n’évoque pas dans l’entretien publié par Le Parisien – est encore plus intéressante. Et édifiante – ô combien. Car l’annulation de cette livraison coûtait cher à la France : il fallait rembourser aux Russes le petit milliard d’euros qu’ils avaient déboursé pour l’achat des deux porte-hélicoptères.
Alors François Hollande, toujours flanqué de son fidèle Jean-Yves, a cherché une bonne âme susceptible de les racheter. Et, par chance, il l’a trouvée. En la personne du principal client de l’industrie française de l’armement : le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Le fameux démocrate qui, selon Amnesty International, foule quotidiennement aux pieds les droits humains. Et qui a finalement acquis en septembre 2015, pour 950 millions d’euros, les deux navires de guerre dont la livraison à la Russie avait été annulée.

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 24 mars 2022.

Catégories
Médias

Fascisme et médias

Les médias ne sont pas les principaux responsables de l’enracinement de l’extrême droite en France, produit en premier lieu de différentes crises (politique, économique, sociale) et d’une configuration politique où se conjuguent, sur un temps long, l’orientation néolibérale des politiques publiques, le durcissement autoritaire de l’État, le renforcement du nationalisme et du racisme, l’assise du Front national et l’affaiblissement politique de la classe ouvrière (Ugo Palheta, La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre.). Le préciser d’emblée ne revient ni à « atténuer » notre critique des médias, ni à sous-estimer leur rôle dans la progression de l’extrême droite. Les médias ont bien contribué à sa banalisation et à sa légitimation : il importe d’en comprendre les mécanismes.

La dépolitisation de la politique et de l’extrême droite

Le journalisme politique dominant spécule. Triture la tambouille politicienne, commente les élections comme une course de petits chevaux, disserte sur les « passes d’armes » et les « petites phrases », « décrypte » les stratégies de communication, scrute les bruits de couloirs, jongle avec les enquêtes de popularité et les sondages. Cette mise en scène médiatique des enjeux politiques – exacerbée par temps d’élections au détriment, trop souvent, de l’information sur les débats de fond – modèle depuis des décennies une vision politicienne de la politique qui profite à l’extrême droite : elle contribue à détourner de larges fractions de la population (en particulier dans les classes populaires) de la politique tout en donnant beaucoup de grain à moudre aux discours « anti-système » factices du FN et de ses affidés.

 

Conjointement, c’est avec cette même lorgnette que le journalisme dominant a dépolitisé et banalisé le FN et Marine Le Pen – et ce activement à partir de janvier 2011, date à laquelle cette dernière prit la présidence du parti. Le processus semble désormais abouti : en mars 2019, Nathalie Saint-Cricq (alors cheffe du service politique de France 2) la déclarait « hyper dédiabolisée », paraphrasée deux ans plus tard par sa consœur Léa Salamé face au président du RN, Jordan Bardella : « À force de vouloir banaliser votre discours, n’êtes-vous pas devenu banal ? » (France Inter, 28 sept. 2021) Jusqu’à réécrire l’histoire : « Marine Le Pen n’a jamais véritablement eu de discours radicaux […] Moi, je n’ai jamais vu de propos racistes dans un meeting. » (Dominique Reynié, France 5, 29 sept. 2021) Une « dédiabolisation » largement performative, passée d’une prophétie médiatique oralisant la communication du parti par et sur lui-même, à une mise en pratique chronique de la part des grands médias. Avec, comme fidèles compagnons de route, les instituts de sondage.

 

Dans « La construction sondagière du Rassemblement national » (Politika, 3 janv.), Alexandre Dézé – maître de conférences en science politique à l’université de Montpellier – montre « à partir d’un examen critique de différents sondages produits au cours de ces dix dernières années » (et de leurs mésusages médiatiques), comment ces derniers, « devenus centraux dans le traitement médiatique du Front national/Rassemblement national, ont contribué à la construction d’une réalité en partie irréelle du parti, en le présentant comme une organisation renouvelée, en surévaluant de manière quasi-systématique son potentiel électoral ou encore en accentuant sa normalité au prix d’une interprétation biaisée des résultats d’enquêtes ».

Début d’un dossier dans le numéro de janvier 2022 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Catégories
Politique

Le Crif plutôt que les Palestiniens

Emmanuel Macron a sans doute pensé que les temps troublés que nous vivons sont propices à un coup tordu contre les Palestiniens. Voilà en tout cas que la France reconnaît désormais Jérusalem comme « capitale éternelle du peuple juif ». C’est Jean Castex, s’exprimant au nom du Président, qui l’a annoncé le 24 février à l’occasion du dîner annuel du Crif.
En d’autres temps, cela aurait donné lieu à un séisme diplomatique. Rappelons que l’ambassaole de France, comme celles de la plupart des pays de l’Union européenne, est toujours à Tel-Aviv, et que l’ONU ne reconnaît pas l’annexion de Jérusalem par Israël. Ainsi, sans le moindre débat, la France imite Donald Trump et s’aligne progressivement sur Israël.
Un pas de plus dans l’abandon de la solution à deux États. Scandalisé, l’homme d’affaires palestinien Mounib Al-Masri, grand artisan du rapprochement culturel entre la Palestine et la France, a immédiatement fait savoir qu’il rendait sa légion d’honneur. Mais un mauvais coup ne venant jamais seul, le ministre de l’intérieur, Gerald Darmanin, avait annoncé, quelques heures plutôt, qu’il allait, au nom du président de la République, demander la dissolution du Collectif Palestine vaincra. Cette organisation, connue pour son intransigeance dans la lutte contre tous les racismes, est une nouvelle victime de l’amalgame entretenu par Emmanuel Macron entre critique de la politique israélienne de colonisation et antisémitisme. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour plaire au Crif en période électorale!

Article publié dans Politis du 10 mars 2022.

Catégories
Médias

BFMTV, chaîne d’info ?

C’est devenu un réflexe de zapper sur BFMTV comme autrefois on allumait une radio pour écouter un flash. Sans parler des écrans allumés non-stop dans les cafés, les restos… et les ministères. À ces téléviseurs s’ajoutent les réseaux sociaux, où les chaînes postent sans arrêt des extraits d’émissions, comme l’abjection d’Yves Thréard citée plus haut, suscitant partages, indignations, détournements qui renforcent leur visibilité. Conséquence : les politiques y sont accros. Pour les seconds couteaux ou les petits nouveaux, c’est un moyen d’exister. S’y presse aussi la fine fleur du journalisme français. Enfin, la fine fleur… Peu de représentants des médias indépendants mais, à foison, des « toutologues » de journaux et de radios appartenant à des groupes privés détenus par des milliardaires. Les chaînes info constituent ainsi un concentré du système médiatique dominant.
Elles ont une influence majeure sur l’agenda, la hiérarchie et le cadrage de l’actualité. Elles jouent un rôle moteur dans ce que Bourdieu appelait dès 1996 la « circulation circulaire de l’information » qui, depuis, s’est intensifiée et accélérée avec l’apparition des réseaux sociaux et de ces chaînes.

Pour savoir quelle place y tiennent l’extrême droite et ses idées, visitons le site de l’Arcom (ex-CSA). L’autorité de contrôle et de régulation des médias audiovisuels veille à l’équité des temps de parole des candidats. Selon son décompte, cette équité est à peu prés respectée, du moins si l’on se réfère aux équilibres établis par les fichus sondages – dont ces télés font grand usage. Une étrangeté cependant : BFMTV accorde plus de temps à Zemmour et à ses représentants que CNews, dont on sait qu’elle roule pour le candidat de Bolloré. Alors, prenons d’autres statistiques. Sur tous les tweets de BFMTV à propos de ersonnalités politiques du 7 septembre au 7 octobre derniers, comptabilisés par Libération : 432 sont dédiés à Zemmour, presque quinze par jour (I), trois fois plus que le nombre de messages consacrés à la deuxième plus citée… Marine Le Pen.
Quelques mois plus tard, la première semaine de février, les tweets mentionnant Zemmour et Le Pen ont représenté deux tiers de ceux postés pour BFMTV, trois quarts pour CNews. Cette prédominance révèle bien mieux que le décompte de l’Arcom la réalité de ce qui se passe sur les antennes. Pour en avoir une idée, observons une soirée. Pas sur CNews, caricatural ramassis de réacs, où l’on réhabilite le nazisme pour mieux combattre « l’épuration » conduite, selon Eugénie Bastié, par des féministes « radicales, intersectionnelles, Woke » qui veulent « désexiser » (sic) la société.

[…]

Seules la personnalité et la stratégie de Zemmour sont discutées, presque pas son programme ou son idéologie. Le chef du service politique de RMC revendique : « L’idée, c’est pas de faire de l’idéologie, des grandes théories. » Non, sur BFMTV, l’élection se joue comme une « course de petits chevaux ». Une compétition entre personnes, qu’importe si elles sont racistes, sexistes, homophobes, islamophobes… On ne parle même pas de candidat d’extrême droite, mais, comme Bruce Toussaint, de « candidat si particulier », soit une manière extrêmement dépolitisante d’aborder la politique

Extraits d’un article de Samuel Gontier dans le journal CQFD de mars 2022.

Catégories
Politique

(Dé)union de la (vraie) gauche

V’là-t-y pas que je me fais engueuler par un lecteur ! Je vais être claire : j’adore que les lecteurs se manifestent. Contents, pas contents, qu’ils s’expriment ! Mais là, il charrie, l’ami Bernard, je me permets le prénom car il me tutoie d’entrée. On est entre nous, entre gauchos. D’après lui, mon soutien à Mélenchon n’est pas bien comme il faut. Je fustige l’ordre dispersé, ça le désoblige. On devrait s’aligner sans la ramener. Parmi quelques délicatesses peu bienveillantes, il me met en demeure : « Je ne me suis pas trompé, j’ai bien compris que tu rejoignais l’Union populaire et je l’espère pas pour y faire de la figuration […] il n’y a aucune honte à dire que Mélenchon est le meilleur et très largement au-dessus du lot. […] On ne peut pas soutenir un mouvement en étant un pied dedans et un pied dehors, c’est tout ou rien, on a suffisamment d’adversité comme ça ! »

On soutient un mouvement comme on veut, si tu permets. Le petit doigt sur la couture du pantalon, très peu pour moi. Voter pour le mieux placé, qui se trouve être aussi le plus brillant, le mieux préparé et le mieux entouré, donc voter Mélenchon, une évidence. Mais qu’on ne compte pas sur moi pour accabler les autres. L’ennemi, c’est la droite. Et la bête immonde est à nos portes. Tout ou rien ? C’est une blague ? Non. Certainement pas. Garder son esprit critique. Préférer gagner en n’étant pas d’accord sur tout plutôt que perdre en campant sur du chimiquement pur. Négliger les divergences. Virer la droite. Il sera temps de peser quand on aura réussi. Oublier les chapelles à la con. Tenir compte des autres, les respecter. C’est ça, être de gauche. Autrement c’est pas la peine.

Tout ou rien ? Bien ou mal ? Noir ou blanc ? Non merci. Pour moi, ça sera rouge. Multiple et flamboyant. Un arc-en-ciel à lui tout seul. Cerise, carmin, corail, écrevisse, vermillon, tomate, émotion, rage, vin, poivron, rébellion, plaisir, sang, coquelicot, cœur, drapeau… rouge !

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de mars 2022.