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Économie

La sobriété gagnante

La mondialisation a produit, pour la France, sous couvert de « compétitivité », une mise sous perfusion de notre économie. La perte de notre industrie a engendré un déficit commercial colossal : 60 milliards en année normale, le double aujourd’hui avec la crise de l’énergie.
Surtout, évidemment, cette délocalisation de nos usines a produit un chômage de masse : les classes populaires se sont retrouvées hors production, hors compétition, incapables de lutter avec leurs homologues de l’Est, Europe ou Asie. Leurs revenus du travail ont donc été remplacés, en partie, par des prestations sociales : en 1975, un quart des allocations allaient aux 10 % les plus pauvres. C’est désormais la moitié. Et pour maintenir leur travail, quand même, on a allégé puis supprimé les cotisations sur les bas salaires.
Avant que, avec le revenu d’activité, l’État ne les paie carrément…
Les entreprises ? Pour les rendre plus « compétitives », pour qu’elles exportent, nous avons baissé leurs impôts (sur les sociétés, de production, ISF, Flat tax, Exit tax pour leurs détenteurs, etc.). Nous les avons subventionnées, avec le CICE, le Crédit Impôt
Recherche : une étude vient de chiffrer ces aides à 160 milliards d’euros chaque année.

Et idem pour l’agriculture, aujourd’hui sur-subventionnée. Les emplois domestiques, subventionnés, via des crédits d’impôts. Le logement, subventionné, côté propriétaire, avec les niches fiscales. Côté locataires, subventionnés, avec les APL. Et maintenant les carburants, le gaz, l’énergie, subventionnés. C’est désormais toute la société qui est subventionnée.
Et l’on aboutit à ce paradoxe : d’un côté, des impôts, notamment locaux, ou sur la consommation, sur les particuliers, en hausse. Mais qui servent, pour l’essentiel, à des transferts, à des subventions. Et du coup, à l’autre bout, le budget des hôpitaux, des écoles, des tribunaux, des transports, de l’éducation, etc., qui stagne voire diminue.
[…]
Comment sortir de cette spirale infernale ? D’accord avec l’auteur, et depuis longtemps, nous répondons « protectionnisme » : il faut rebâtir une base industrielle, qui à la fois redonne des emplois productifs et nous épargne une dépendance à l’égard de l’étranger. C’est devenu une évidence avec la crise Covid, avec les masques, les surblouses, les médicaments, que nous étions impuissants à produire, que nous attendions passivement de l’étranger.
Deux années plus tard, nous en sommes toujours au même point : pénurie de paracétamol et d’antibiotiques, à cause de « principes actifs » fabriqués à 80 % en Inde ou en Chine.
Nous devons nous réarmer, sortir des secteurs entiers du libre-échange.

Mais Benjamin Brice complète avec un autre volet : plutôt que de chercher à exporter, à être « compétitif » à tout-va, et en permanence échouer, les gouvernants devraient également se soucier de moins importer. Comment ? En agissant sur la consommation. Au fond, depuis quelques décennies, notre perte industrielle est devenue telle que, dès que nous consommons, nous importons. C’est 18 milliards de déficit commercial, ainsi, de mémoire, sur l’informatique, l’électronique.
Pour juguler cette hémorragie, nous devons moins consommer.
Or, note-t-il, la « société de consommation » a rendu cette consommation sacrée. Comme si c’était le marché qui en décidait, hors d’atteinte de la démocratie. Côté ordinateurs, téléphones portables, par exemple, nous devons empêcher l’obsolescence, favoriser les
réparations, ne pas céder aux sirènes du nouvel iPhone. Cette économie vaut, bien sûr, d’autant plus sur l’énergie : voilà qui réclame, pour les déplacements, des voitures moins lourdes, avec moins de gadgets connectés à tout-va, énergivores. Voilà qui exige, pour les logements, qu’ils soient isolés, qu’on ne chauffe pas le ciel.
L’impératif écologique rejoint, ici, le souci d’économie. […]

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de décembre 2022, qui s’exprime au sujet du livre La sobriété gagnante.

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Société

Antifa, le jeu, censuré

Depuis des années, la droite et l’extrême droite, épaulées par leurs journalistes d’accompagnement (JD’A), se posent en victimes de la « censure » : on ne compte plus les couvertures de Valeurs actuelles (et d’autres) trompetant qu’ « on ne peut plus rien dire ».
Bien évidemment, c’est un mensonge. Et même un double mensonge. Car, d’une : dans la vraie vie, ces droites peuvent, hélas, très librement dire les pires vilenies et ne s’en privent assurément pas, comme chacun pourra en témoigner s’il s’égare sur les chaînes dites « d’info » ou « de divertissement » du groupe Bolloré. De deux : dans la vraie vie, ce sont ces droites et leurs JD’A qui encouragent et tolèrent la censure, comme l’actualité vient, très opportunément, et encore une fois, de nous le rappeler.
La Fnac vendait, jusqu’au 26 novembre, un jeu de société antifasciste, conçu par le très recommandable site La Horde et publié par les éditions Libertalia sous ce sobre titre : « Antifa, le jeu ».
Cette commercialisation d’un jeu formant à la résistance contre la haine d’extrême droite a, sans surprise, très fortement déplu à plusieurs élus réactionnaires et à leurs JD’A, qui s’en sont bruyamment offusqués. Elle a scandalisé aussi le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), qui a confectionné, le 26 novembre, pour la dénoncer, ce tweet rageur; « Ce « jeu » est en vente à la Fnac. @Fnac un commentaire pour ainsi mettre en avant les antifas, qui cassent, incendient et agressent dans les manifestations ? »
Quelques heures plus tard, la Fnac, cédant vitement sous cette double pression droitière et policière, a très gentiment répondu, en reprenant les guillemets qui, dans le tweet du SCPN, suggéraient faussement que ce jeu antifasciste n’en était pas vraiment un : « Nous comprenons que la commercialisation de ce « jeu » ait pu heurter certains de nos publics. Nous faisons le nécessaire pour qu’il ne soit plus disponible dans les prochaines heures. »
Cette réponse a, elle, beaucoup plu à ces commissaires fâchés, qui se sont fendus d’un grand « merci ». Et qui ont donc remercié la Fnac d’avoir censuré un jeu antifasciste dont ils venaient de dénoncer la commercialisation.
Est-ce que les droites et leurs JD’A se sont alarmé-es de cette censure ? Non pas. Le directeur de Valeurs actuelles a plutôt demandé, sur une chaîne du groupe Bolloré : « Imagine-t-on la réaction médiatique et politique si « Militant patriote, le jeu », l’inverse du « jeu » antifa, existait ?
Pour ce journaliste engagé, « l’inverse » d’un-e antifasciste est donc un « militant patriote »: cet aveu, d’importance, dit au fond tout ce qu’il y a à savoir de ces droites qui aiment tant les censures qu’elles prétendent dénoncer.

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 08 décembre 2022.

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Médias

20 heures, émouvoir et divertir

C’est du domaine de la colère intérieure, du haut-le-cœur muet devant sa télé, de la bouche bée devant un système jean-foutre. Ne pas compter sur ces gens-là pour te raconter ce qui est essentiel ici et dans le monde. Une fois passés les titres et les choix d’ouverture des journaux du soir ou du matin, une fois digérés le fait divers et la météo d’exception, bien sûr sans trop s’appesantir sur le contexte de changement climatique, voici les reportages à l’étranger.
En Israël, du spectaculaire, de l’innovant : des drones qui cueillent les pommes. Belle réalisation technologique longuement démontrée au pays où sévit l’apartheid puisque deux genres de citoyens sont clairement identifiés. Mais là – c’était sur France 2 -, pas question d’y faire référence, pas de reportage non plus sur les morts palestiniens, les destructions de maisons arabes au profit des colons et les exactions de l’armée occupante.
Non, les pommes d’abord ! Ainsi l’arrivée d’un gouvernement d’extrême-droite tout comme la répression menée par Israël contre les Palestiniens de Cisjordanie ne sont pas dignes d’intérêt ! Les pommes, vous dis-je.

Et c’est comme ça pour bien d’autres lieux étrangers. Sauf l’Ukraine, où la guerre oblige à respecter le travail des reporters. Mais en Afrique, les reportages sont des cartes postales, sur des safaris et des sites géographiques ; en Nouvelle-Calédonie – Certes c’est la France, mais c’est si loin… – on nous montre des touristes bien blancs, bien riches, en train de se pâmer devant la couleur bleu azur d’un lagon…
Désormais, le journalisme pratiqué et diffusé dès le second quart d’heure du JT est un divertissement. Dans le sens premier : divertir, c’est à dire conduire le regard vers autre chose, se tourner vers ailleurs.

Ah, heureusement, il reste quelques faits divers bien crapoteux pour assurer l’émotion et l’audience. Ainsi va la course médiatique, soucieuse de ne pas trop troubler le spectateur et d’éviter l’écart entre rumeur et réalité en se déportant vers de bien belles images tournées pour faire rêver et dignes d’alimenter les bavardages du lendemain.

Pas étonnant que la confiance dans le travail des journalistes se traîne en queue de peloton des enquêtes d’opinion. Pas surprenant que le nombre de téléspectateurs soit à la baisse. C’est inquiétant pour ce métier d’information où, chaque jour, il conviendrait de se demander ce qui est important, quelle est la hiérarchie des faits à rapporter. Mais je raisonne comme un sot nourri d’autrefois alors que la vague des jean-foutre caracole sur les réseaux télévisés à flux continu.

Article de Claude Sérillon dans Siné mensuel de décembre 2022.

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Politique

Républicanisme de pure forme

Nous, républicains – car, malgré les dérives de droite et néolibérales de l’idée républicaine, nous ne pouvons qu’être républicains -, sommes fatigués. Fatigués du dévoiement de cette idée, « réduite à un universalisme de façade et à une laïcité entièrement falsifiée, [et qui] n’est plus utilisée que pour dissimuler la réalité des fractures et tenter de combler le déficit croissant de légitimité auquel se heurte une république sociale qui laisse proliférer l’inégalité et précarise les existences ».
Partant de ce triste constat, Jean-Fabien Spitz, professeur émérite de philosophie politique à l’université Paris-l, n’hésite pas, à juste titre, à qualifier de véritable « intégrisme politique », devenu même un « mantra du discours politique en France », ce républicanisme de pure forme, contraire même à l’idée républicaine et transformé en alibi chargé de défendre in fine notre ordre social profondément inégalitaire.
Et l’auteur d’affirmer sans détour que cet « intégrisme républicain » n’est aujourd’hui que le « faux nez du libéralisme autoritaire ».

Où commence donc la République ? Et surtout, où l’intervention de la République, en tant que pouvoir, doit-elle s’arrêter, pour rester fidèle à ses valeurs et principes, et ne pas les trahir ? Ce sont les questions que pose Jean-Fabien Spitz, dans un essai qui dénonce les dérives et l’instrumentalisation des valeurs de la République trop souvent mises en avant ces dernières années dans le débat public hexagonal.

Une instrumentalisation qui va de pair avec celle d’une laïcité dévoyée elle aussi, alors qu’elle fut pourtant une autre des valeurs fondamentales de la République française depuis 1905. « Aux antipodes de l’inspiration libérale qui animait la loi de 1905 », l’interprétation « moniste » de la laïcité, trop en vogue de nos jours, est la conséquence d’une véritable « falsification entre les mains des intégristes républicains et des gouvernants qui en reprennent les conceptions ».
S’appuyant ici sur les analyses du politiste Philippe Portier, Jean-Fabien Spitz souligne combien la laïcité s’est « transformée d’un système de préservation des libertés en un système d’unification des conduites », tandis que « les partisans de cette transformation n’hésitent plus à contraindre les appartenances religieuses à devenir invisibles dans l’espace public pour promouvoir ce dernier en un « commun » parfaitement imaginaire dont la fonction est de cacher la réalité des inégalités et des discriminations ». Vient évidemment à l’esprit, sur ce point, la loi de 2004 interdisant auxjeunes filles le port du voile à l’école.
C’est là, pour l’auteur, l’exemple paroxystique de cet intégrisme qui va à l’encontre de l’idée républicaine héritée des Lumières.
Dans un entretien sur France Inter, il résumait ainsi son propos : « Quelles que soient les raisons du port du foulard (en dehors d’une contrainte délictuelle), l’État n’a pas à les examiner. C’est une atteinte à la liberté de conscience et à la liberté des individus que d’interdire aux gens de s’habiller comme ils l’entendent, y compris à l’école. » Or cette « conception travestie » de la République se montre par ailleurs beaucoup moins sévère avec les inégalités et les discriminations qui, pourtant, piétinent bien plus les principes républicains.
Et de pointer un certain « centrisme mou » (suivez son regard vers la Macronie) aux tendances non moins autoritaires, qui promeut fièrement le néolibéralisme, avec une défense de la propriété pour faire accepter (ou absoudre) un système profondément inégalitaire.
C’est sans doute ici l’un des points stimulants de ce livre, puisqu’il critique vertement le néolibéralisme en s’appuyant sur l’un des penseurs les plus prestigieux du libéralisme politique, John Locke (1632-1704).

Grand spécialiste du philosophe, Jean-Fabien Spitz – pour qui l’idée républicaine « est une réflexion sur la manière de réaliser une société d’individus libres et indépendants, et de faire correspondre la réalité des indépendances à celle des droits » – résume justement la pensée du libéral Locke : « Pour lui, si vous vous appropriez des choses dans des conditions telles que cela met d’autres personnes dans l’impossibilité de subsister, cette appropriation n’est pas légitime. » L’égalité, autre fondement de l’idée républicaine, suppose donc, pour être réelle, dans une société où la propriété du capital est très inégalement répartie, « des droits sociaux et une propriété sociale – des services publics – qui permettent aux exclus de la propriété de disposer des moyens de demeurer indépendants.

Extrait d’un article d’Olivier Doubre dans Politis du 01 décembre 2022.
La République ? Quelle valeurs ?
La bataille de la sécu

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Politique Société

Services publics et noblesse managériale publique-privée

Pour se débarrasser d’un service public dont on ne veut plus, il faut le sous-financer. Une fois empêché de remplir sa mission, il pourra être mis en pièces et confié à de grandes sociétés privées, qui trouveront les moyens de faire du profit là où auparavant, il était surtout question d’intérêt général. Et tant pis pour la casse : d’une part, les conditions de travail impossibles et l’épuisement des agents d’autre part, l’abandon des usagers les plus pauvres et les plus fragiles.
Dans La Valeur du service public (La Découverte, 2021), la politiste Julie Gervais, l’historienne Claire Lemercier et le sociologue Willy Pelletier décortiquent le lent détricotage néolibéral des services publics.
Privatisations, fermetures de services, séparation des activités rentables et non rentables, renforcement des hiérarchies, affaiblissement du statut des fonctionnaires qui leur garantissait une sécurité permettant de résister à des injonctions injustes…
Les mécanismes sont divers. Mais à chaque fois, pointent l’auteur et les deux autrices du livre, on retrouve aux manettes une catégorie sociale bien particulière : la « noblesse managériale publique-privée ».
Formés à l’impératif gestionnaire issu du privé dans de grandes écoles pourtant publiques, ces enfants des classes privilégiées n’ont jamais à connaître le tort que leurs réformes déconnectées de la réalité causent au commun des mortels.

[…]

Et puis cet effondrement des services publics produit du « chacun seul ». Dans les territoires ruraux pauvres, ses effets ont un nom : le vote Le Pen. Là où j’habite, dans l’Aisne, il y a des villages où l’extrême droite a atteint près de 80 % des voix au second tour de la présidentielle.

[…]

Ce règne de la déshumanisation où chacun et chacune devient des dossiers, conjugué au règne des algorithmes (qui désorganisent tout, comme on l’a vu avec Parcoursup), fait que dans ces territoires où les gens sont de plus en plus isolés les uns des autres, il ne reste plus rien. Sauf le fantasme que les autres auraient un peu plus que soi, et une insécurité générale. Une insécurité à comprendre non pas dans son acception policière, mais au sens d’une insécurité sociale diffuse. Et tout cela produit un sauve-qui-peut général dont la « générale » se nomme Le Pen. Aujourd’hui, une course contre la montre est engagée entre la civilisation des services publics et une civilisation du « chacun seul ».

[…]

Mais au sein de cette noblesse managériale publique-privée, il y a aussi des gens issus du privé qui, à un moment donné, sont de passage dans l’État. Prenez Éric Woerth : il n’est pas haut fonctionnaire. Il a fait sciences Po puis HEC avant de travailler comme gestionnaire de fortune chez Arthur Andersen, où il gérait les patrimoines de gens comme Elton John. Gérer ce genre de clients, ça veut dire faire de l’optimisation fiscale, trouver des niches qui permettent de payer moins d’impôts. Eh bien quelques années plus tard, Éric Woerth est devenu ministre du Budget de Nicolas Sarkozy… Et il a ramené avec lui des banquiers au sein de son cabinet, tout en plaçant ses relations parmi les consultants au sein de la Direction générale de la modernisation de l’État. […]

Si on veut devenir directeur général ou sous-directrice d’un ministère, on doit être nommé par son supérieur hiérarchique et validé par le cabinet du ministre. il faut donc toujours plaire à son chef et à l’autorité politique.
En fait, c’est l’obéissance qui est récompensée. Alors, plus on réforme dans le sens modernisateur des réformes néolibérales, plus on monte dans la hiérarchie, plus on monte et plus on est docile, plus on est docile et moins on voit les gens que ces réformes affectent…
[…] À l’aune managériale, l’intérêt général consiste à couper dans les budgets. C’est ça qui est valorisé. Un ancien du ministère des Finances racontait récemment qu’il devait procéder à des coupes franches dans le budget du ministère de la Justice. Dans ce cadre-là, il fallait éviter tout état d’âme et donc mettre à distance les gens concernés par ces coupes budgétaires.
Une fois, il avait été invité par un directeur de prison à visiter l’établissement, pour se rendre compte de l’état du bâtiment : les murs qui suintent, la vétusté, les conditions déplorables de détention. Et là… mise en garde absolue de ses collègues : « Tu vas te faire stockholmiser. » Une référence au syndrome de Stockholm, qui désigne la propension de certains otages à sympathiser avec leurs geôliers et à prendre leur parti.
Au ministère des Finances, il s’agit vraiment de cela : ne jamais être dans l’empathie.
C’est d’ailleurs aussi pour ça que la noblesse managériale publique-privée change de poste tous les trois ans : au bout d’un moment, ses membres commenceraient peut-être à s’identifier, à s’intéresser aux effets de leurs réformes. À être un petit peu humains, finalement.

Extrait d’un article dans le journal CQFD de décembre 2022.

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Environnement L'énergie en France Société

La sobriété selon le marché

Le plan de sobriété presenté par le gouvernement en octobre est censé incarner la « radicalité » du gouvernement pour mener à bien la « révolution écologique », selon les mots de la Première ministre Élisabeth Borne. L’objectif de ce plan est d’ailleurs relativement ambitieux : faire baisser de 10 % en deux ans la consommation globale d’énergie. […]

On citera le « bonus covoiturage » d’environ 100 euros pour les particuliers. On relève également l’augmentation de 15 % de l’indemnité forfaitaire de télétravail dans la fonction publique, pour que les fonctionnaires se déplacent moins… Et puis c’est tout ! Le reste du plan n’est qu’une série de mesures anti-gaspi auxquelles les entreprises se sont engagées.
Fermer la porte quand le commerce est chauffé, couper l’eau chaude quand elle est inutile, etc. Le gouvernement affiche ainsi la bonne volonté des entreprises, jusqu’à préciser des détails qui frisent le ridicule : « former les conducteurs de remontées mécaniques à l’écoconduite », « vérifier la pression des pneus » des véhicules de fonction… et « pour les matchs en soirée, l’éclairage qui est aujourd’hui allumé a 100 % 3 heures avant le match, sera désormais allumé à 100 % au plus tôt 2 heures avant le match pour le football, 1 heure pour le rugby ». Tous ces engagements pourraient conduire à une baisse de la consommation de l’ordre de 50 TW/h (sur une consommation totale d”environ 1 600 T\Wh), soit 3 % d’énergie économisée. Encore faut-il qu’ils soient tenus !
Il s’agit en effet de promesses dans l’immense majorité des cas.
Autrement dit, les entreprises font bien ce qu’elles veulent. Aveu de faiblesse de l’État ? Pas du tout, répond le gouvernement, qui refuse toute idée de réglementation, pour les entreprises comme pour les particuliers. La limitation à 110 km/h sur autoroute par exemple : « C’est important d’informer sur les économies qu’on peut faire en roulant moins vite, (…) mais on ne peut pas fonctionner à coups d’interdictions », a estimé la cheffe du gouvernement sur BFM, tout en rappelant qu’une telle baisse permettait de « réduire de 20 % sa consommation ». Mais au final, s’il n’y a pas d’interdiction, qui fera l’effort de réduire sa consommation ?
Uniquement les écolos ? Non : beaucoup de gens sont déjà contraints de rouler moins vite, de ne pas chauffer, etc. D’autres, par contre, ont les moyens de se déplacer en jet, d’acheter de très grosses voitures polluantes, et de chauffer d’immenses demeures. Le marché est d’une grande violence sociale, car il contraint d’autant plus ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens.
Il faut justement des mesures d’interdiction et de réglementation pour équilibrer cet effort : taxer fortement le kérosène des jets privés, prévoir un malus-poids digne de ce nom pour les véhicules, réfléchir à une tarification énergétique pat tranches proportionnelles, tenir compte des surfaces habitées pour les aides à l’isolation.
Ce n’est pas seulement une question de justice sociale : rappelons qu’en termes d’émissions de gaz à effet de serre, très souvent liées à la dépense énergétique, les Français parmi les 10 % les plus riches émettent 24,7 tonnes par personne et par an, quand la moyenne nationale s’établit à 9 tonnes. Qu’est-ce qu’on laisse entendre, quand on dit que « chaque geste compte » ? Que chaque geste se vaut, qu’on se rende à Saint-Tropez pour le week-end en jet, ou qu’on chauffe la chambre de ses enfants. Le marché ne fait pas la différence, le gouvernement non plus.

Édito de Fabien Ginisty de l’âge de faire de novembre 2022.

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Politique

Extrême droite France Israël

On peut toujours gloser sur la droitisation de la société israélienne, mais que peut-il advenir d’autre quand les partis de gauche se sabordent ? Cet inexorable processus de fascisation devrait enfin interpeller la France.
Car le soutien de Paris à la droite israélienne n’est pas fait que de mots. Aujourd’hui, la France est le seul pays qui criminalise les appels au boycott d’Israël. Le seul qui retourne contre les militants anti-apartheid l’accusation de discrimination.
M. Dupond-Moretti, avec sa circulaire d’octobre 2020, dans le sillage de la circulaire Alliot-Marie, dix ans plus tôt, invite les tribunaux à intensifier la répression de ce qu’il nomme « les appels discriminatoires au boycott des produits israéliens ».
La France est la pièce maîtresse dans un système international qui assure l’impunité à Israël. M. Dupond-Moretti va-t-il continuer d’ordonner aux tribunaux de condamner les militants qui dénoncent le fasciste Itamar Ben Gvir ? Va-t-il légitimer la répression de ces lanceurs d’alerte que sont les militants du mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) en affirmant que le caractère antisémite de l’appel au boycott peut se « déduire du contexte » Pour arriver à ses fins, l’avocat Dupond-Moretti se hasarde dans le maquis
obscur de l”arbitraire.
Quel est donc ce contexte qui devrait nous interdire de dénoncer et de combattre le racisme du gouvernement israélien à l’encontre des Palestiniens ? Et justifier que l’on ignore la condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme qui a reconnu, en juin 2020,
que les appels au boycott relèvent de la liberté d’expression ? Mais Dupond-Moretti a inventé un raffinement supplémentaire. Il menace de condamner les militants à des « stages » – le mot, déjà, est d’une totale impudeur – au Mémorial de la Shoah.
Nous sommes là au comble de l’ignominie. C’est faire des militants contre l’apartheid des antisémites. Et c’est donc faire du fasciste Itamar Ben Gvir, homophobe, antidémocrate, habité par la haine des Arabes, la figure légitime de la communauté juive.
N’est-ce pas au contraire en protégeant par nos lois les fascistes israéliens, en donnant cette fausse image du judaïsme, que l’on produit de l’antisémitisme ?
Si M. Dupond-Moretti effectuait un stage au Mémorial de la Shoah, et s’il comprenait de quoi il parle, il aurait peut-être une chance de devenir lui-même un militant BDS… Il comprendrait que le vrai devoir de mémoire, c’est de lutter contre toutes les discriminations.
Au moment où, après Amnesty International et Human Rights Watch, cinq anciens ministres européens des Affaires étrangères dénoncent officiellement le régime d’apartheid israélien (27 octobre dans le journal « Le Monde »), il est grand temps que le gouvernement français se mette au diapason, et qu’il abroge les circulaires qui incitent à la répression de BDS. Là où beaucoup de pays européens sont simplement passifs, la France montre une complicité zélée.
Elle est même incapable d’obtenir la libération de l’un de ses ressortissants, Salah Hamouri, toujours détenu arbitrairement. À moins que la libération de cet avocat franco-palestinien, la France de MM. Macron, Darmanin et Dupond-Moretti ne la veuille tout simplement pas…

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 10 novembre 2022.

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Société

McKinsey et les opioïdes

J’aurais aimé croire que le rôle que McKinsey a joué aux États-Unis dans l’affaire des opioïdes – en aidant non seulement Purdue, le fabricant de l’OxyContin, mais aussi d’autres producteurs d’opioïdes à vendre davantage de médicaments qui alimentaient une crise sanitaire majeure -, j’aurais aimé croire que cela aurait ruiné toute crédibilité de McKinsey à traiter un problème de santé publique aux États-Unis.
En même temps que ce cabinet travaillait avec les fabricants d’opioïdes pour les aider à en vendre plus et à éviter toute régulation, McKinsey officiait également pour l’agence gouvernementale américaine qui réglemente l’industrie pharmaceutique. Et il est apparu que l’entreprise a utilisé ses liens avec le gouvernement pour faire encore plus d’affaires avec les sociétés pharmaceutiques.
J’aurais aimé croire que cela aurait détruit toute crédibilité de McKinsey à travailler avec les gouvernements pour résoudre les problèmes de santé publique, mais apparemment ce n’est pas le cas. Apparemment, même en France, alors que le rôle de McKinsey aux États-Unis a été clairement établi, cela n’a pas empêché le gouvernement de travailler avec ce cabinet… Et je suis vraiment navré de faire ce constat.

[…]

Il ne s’agit pas seulement de l’OxyContin, qui n’était qu’un type d’antidouleur, il y avait aussi d’autres opiacés produits par d’autres entreprises qui étaient beaucoup trop prescrits. Cela a entraîné une épidémie d’addiction. Environ 5 % de la population des États-Unis est maintenant dépendante aux opioïdes, et beaucoup de gens devenus accros ont continué à consommer de l’héroïne ou du fentanyl (un puissant analgésique). Donc, oui, avant le Covid, le problème de santé publique le plus urgent auquel les États-Unis étaient confrontés était bien cette épidémie d’addiction causée par la prescription massive d’opioïdes. Et cela reste toujours l’un des problèmes de santé publique les plus graves. L’année dernière, plus de cent mille Américains sont morts d’une overdose d’opioïdes. Je le répète, plus de cent mille !
Cela reste donc, Ô combien, un problème de santé publique majeur. Et, permettez-moi de vous dire que la France risque de suivre nos traces. C’est l’une des raisons pour lesquelles cela m’intéressait de vous parler. De nombreux messages sont adressés aux médecins français pour les encourager à prescrire plus d’opioïdes. Des messages qui, si vous regardez attentivement, viennent de l’industrie pharmaceutique, sans avoir l’air de venir de l’industrie. Et cela fonctionne. La prescription d’opioïdes en France est en pleine croissance. Des lors, tout comme aux États-Unis, lorsque les prescriptions d’opioïdes ont augmenté, un problème de santé publique commence à se produire également chez vous. Les dommages causés à la population par les opioïdes prescrits en France sont en hausse. Et ce n’est pas seulement le cas en France, mais aussi en Suisse, en Suède, en Norvège, au Royaume- Uni, aux Pays-Bas. C’est un problème international.

Extraits d’un entretien du docteur Andrew Kolodny dans le journal La Décroissance de novembre 2022.

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Société

L’État construit la défiance massive de la jeunesse

Très régulièrement, le débat revient comme un boomerang. À l’occasion d’un vêtement jugé religieux porté dans l’enceinte de l’école, d’une bavure policière dans les quartiers populaires, de l’agressivité des jeunes envers les institutions : les adolescents, principalement issus de l’immigration, sont pointés du doigt. Ils ne feraient pas convenablement état de leur appartenance à la nation française. En n’aimant pas suffisamment la République, sa laïcité, son école et sa police, ils ne joueraient pas le jeu national et provoqueraient une scission dans la nation.

Sebastian Roché a dirigé plusieurs enquêtes auprès de la jeunesse française : Polis, en 2012, porte sur 14 000 collégiens et lycéens, et UPYC, en 2015, recueille la parole de 10 000 collégiens. Ses résultats, parus en 2020 dans La Nation inachevée (éd. Grasset), donnent à voir une tout autre réalité. Ils mettent à mal cette vision accusatrice pour renvoyer la balle à l’envoyeur : par l’irrespect du triptyque de la République et des valeurs qu’elle proclame, l`État construit la défiance massive de la jeunesse. […]

La police, de son côté, ne fait pas historiquement partie de l’imaginaire du régime politique français. Mais, depuis quelques années, les chefs d’État et les ministres érigent la police en pilier de la République, devenue une sorte de religion. Se développe un culte de la police. Aujourd’hui, on peut être accusé d’ « anti-police », comme si c’était un crime de penser quelque chose de négatif de la police. Elle devient quelque chose de sacré. […]

La majorité des jeunes déclarent être français et autre chose. C’est très visible dans nos résultats et très mal compris dans le débat politique actuel. Il y a deux identifications: l’une culturelle et l’autre de destin. La nation, c’est à la fois la communauté d’où l’on vient et la communauté politique vers laquelle on va.
Les enfants de milieux modestes issus de l’immigration sont attachés à leur pays d’origine par leurs parents. Il n’existe pas de mystique d’un pays : on connaît un pays à travers les rencontres qu’on fait. Ces jeunes connaissent donc la France par le rapport qu’ils ont à l’administration, à la police et à l’école. Ils ont une forte aspiration à devenir français, très souvent freinée par l`échec scolaire et la discrimination policière. Cette réalité touche tous les habitants des quartiers populaires, même lorsqu’ils sont blancs.
Les enfants des classes supérieures sont attachés à une identité extérieure par leurs projections d’avenir. Ils se projettent dans des Erasmus, ou comme cadres dans l’Union européenne, etc.
Il y a donc une convergence non organisée entre le bas de l’échelle sociale, qui tire de ses origines son appartenance plurielle, et le haut de l’échelle sociale, qui, par sa destination professionnelle, se sent aussi pluriel.

[…]

Le sentiment d’appartenance à la collectivité politique est la somme d’expériences positives et négatives, d’émotions cumulées. La manière dont la police agit a un effet direct sur la croyance dans la démocratie et sur le sentiment national.
Par exemple, à l’école, des policiers font de la prévention, expliquent les risques de la conduite d’un deux-roues ou des produits psychotropes. On voit dans nos études que les enfants qui ont ce contact positif avec la police se sentent davantage français, croient plus dans la démocratie et dans l’utilité du vote. Ce contact renforce leur attachement.
Au contraire, des qu’ils sont confrontés à des contrôles de police fréquents, tous les bénéfices de cette socialisation en classe sont perdus. Les jeunes bousculés, humiliés, méprisés à l’occasion de contrôles de police répétitifs ne peuvent plus recevoir de manière bénéfique le discours policier.
Les policiers pensent que de bonnes interactions dans des lieux privilégiés comme les écoles ou Raid aventure effacent les émotions négatives. C’est faux. Ces émotions dominent et affectent fortement la croyance des jeunes dans leur possibilité d’influencer le système politique par le vote. La mauvaise police a un effet corrosif sur la démocratie.

Extraits d’un entretien de Sébastien Roché réalisé par Nadia Sweeny dans Politis du 03 novembre 2022.

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BFM et la liberté d’expression

Chez Télérama, Samuel Gontier a des collègues payés à « regarder des séries ». Son travail à lui est plus éprouvant. Chroniqueur télé, il s’inflige le pire du petit écran, du 20 heures de TF1 aux bavardages fascisants des plateaux de CNews. Reportages biaisés, déférence envers le pouvoir, propagande néolibérale, hostilité obsessionnelle aux grévistes, aux chômeurs, à l’islam et à l’immigration : dans la France de l’ère Macron, la désinformation télévisuelle bat son plein. Avec un style plein d’humour et d’ironie piquante, Samuel Gontier en rend compte dans ses articles, publiés depuis une quinzaine d’années par Télérama (et, occasionnellement, par CQFD).

Mais ce qui l’amène à comparaître ce 17 octobre devant la chambre des délits de presse du tribunal de Paris, c’est un simple tweet « Depuis l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa tête, la ligne éditoriale de BFM TV s’affermit : racisme, xénophobie et islamophobie à tous les étages. Et libre antenne à Luc Besson, accusé de viol. » Ni la chaîne ni l’animateur n’ont apprécié. Ils ont porté plainte en diffamation.

Le 9 octobre 2019, quand Samuel Gontier poste ce message sur le réseau social Twitter, c’est pour faire la réclame d’un de ses articles, tout juste mis en ligne sur le site de Télérama. Intitulé « Robert Ménard, Marine Le Pen et Jean-Pierre Chevènement en majesté sur BFMTV », le texte relate une journée ordinaire chez BFM, trois mois après l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa direction, en juillet 2019.
L’invité du matin ? Le politicien d’extrême droite Robert Ménard. Simplement présenté comme « maire sans étiquette de Béziers et fondateur de Reporters sans frontières », ledit Ménard est invité à parler… d’immigration.
Plus tard dans la journée, voici un débat entre éditorialistes. « La question n’est pas celle de l’immigration en général, elle est celle d’une immigration en particulier, qui a à voir avec la sphère arabo-musulmane et qui a à voir avec l’histoire de France », affirme Jean-Sébastien Ferjou, du site conservateur Atlantico. […]

Les chaînes d’infos en continu jouent un rôle primordial dans l’agenda et le cadrage médiatiques. Elles disent à quoi penser et comment y penser. […]

[…] le comptage du CSA n’a rien de fiable : si, comme Robert Ménard, ils ne sont pas clairement affiliés à un parti, les invités ne sont pas pris en compte. L’éditorialiste d’Atlantico qui prétend qu’il y a un problème avec l’immigration arabo-musulmane « n’est pas comptabilisé non plus ». Et puis, ce qui fait la ligne éditoriale d’une chaîne, c’est aussi le choix des sujets. « Passer des heures et des heures sur un fait divers impliquant un exilé afghan, c’est un choix, lance le journaliste […]

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le journal CQFD de novembre 2022.