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Environnement

Accords de libre échange et déforestation

[…] faire jouer à plein régime la théorie classique des « avantages comparatifs », selon laquelle chaque pays a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il est comparativement le plus compétitif. Pour les pays du Mercosur, ce sont principalement les produits agricoles. Pour l’UE, ce sont l’industrie et les services. […]

Poussés dans le dos par leur agro-industrie respective, qui avait beaucoup à perdre dans ce changement de régime, les pays du Mercosur ont cédé sur des points clés leur permettant d’avoir un accord équilibré. Les « lignes rouges » de l’Argentine en matière de « protection de l’industrie naissante » ou du maintien des « taxes à l’exportation » des matières premières ont notamment été balayées. Or ces dernières sont un instrument commercial autorisé par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui reconnaît leur fonction potentiellement bénéfique en matière de financement publique, de diversification de l’économie, d’industrialisation et de protection de l’environnement.
En confisquant le droit de ces pays d’user d’outils et de mécanismes de flexibilité prévus dans cette enceinte, l’UE enferme de facto ces pays dans le rôle de pourvoyeur de matières premières, de « ferme du monde » aux dépens du développement de leur chaîne de production locale et régionale et de la diversification de leur économie.

Or, la spécialisation agricole est mortifère pour la biodiversité et le climat. C’est le règne sans partage des monocultures, des écosystèmes ultra-simplifiés, des campagnes mutées en déserts écologiques. Le « bonus agricole » pour les États du Mercosur, c’est aussi de nouvelles coupes sombres dans la forêt amazonienne pour laisser paître les troupeaux, cultiver du soja transgénique pour alimenter le bétail, ou de la canne à sucre (destinée à alimenter la filière d’énergie renouvelable en Europe).
En clair, cet accord de libre-échange crée un appel d’air pour la déforestation. Un secteur qui représente déjà près de 20 % des émissions de CO2 à l’échelle mondiale.

Mais pour l’UE, l’enjeu est de consolider la position de son industrie, de tailler des croupières à la Chine en offrant, à ses fleurons industriels, de nouveaux débouchés outre-Atlantique. À cet effet, l’UE a usé de vieilles ficelles : « Diviser pour mieux régner ». La conduite en parallèle de nombreux accords de libre-échange avec d’autres pays du continent américain (Mexique, Chili, Colombie, Pérou, Amérique centrale), a porté ses fruits. Pour éviter d’être en perte de vitesse par rapport à ces derniers, les pays du Mercosur ont succombé à la pression. L’accord ficelé, les fruits ont un goût amer. Si l’un des enjeux était de s’affranchir de leur dépendance grandissante envers la Chine pour les produits manufacturés, ils l’ont troquée contre une dépendance européenne.

[…]

La délocalisation de la déforestation

8 octobre 2018 : coup de tonnerre de la communauté scientifique internationale. Le rapport spécial sur le changement climatique du GIEC nous signifiait qu’il restait douze ans pour éviter que la température moyenne mondiale ne dépasse pas l.5° C par rapport à l’ère
préindustrielle. A l’heure où le compte à rebours est enclenché, la mise en œuvre de la théorie économique des « avantages comparatifs » dans les accords de libre-échange nous apprend à marcher sur la tête.
Plantons le décor. L’agriculture commerciale est responsable de 80 % de la déforestation dans le monde et concerne notamment les secteurs de l’huile de palme, du soja, du bœuf et du cuir en grande partie destinés au marché européen.
Par ce biais, l’UE est responsable de près de 10 % de la destruction des forêts dans le monde. Qu’à cela ne tienne. L’Accord commercial creuse le sillon de la déforestation importée.
Analyse. Aujourd’hui, l’UE importe environ 300 000 tonnes de viande bovine par an, dont 80 % du bœuf importé provient déjà des pays du Mercosur. Le « deal » est d’en importer davantage.

Extraits d’un article d’Inès Trepant dans L’Écologiste de juillet–septembre 2021.

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Économie

L’argent public pour les actionnaires

Quel bilan tirer du « quoi qu’il en coûte » ? Il faut bien l’admettre, l’inflexion observée depuis un an et demi dans la politique économique est absolument sans précédent. Les gouvernements occidentaux ont laissé filer la dette, utilisé la création de monnaie pour financer leurs politiques, déployé des plans massifs d’investissement public et même renoncé aux suppressions programmées de postes de fonctionnaires.
Plus surprenant encore, cette politique s’inscrit dans le temps et devrait perdurer en 2022 sous la forme de plans de relance.

Cette rupture dans la doxa néolibérale a été salutaire pour amortir – en partie seulement et de manière scandaleusement inégale à l’échelle planétaire – le choc économique induit par la pandémie. Elle révèle pourtant la paradoxale impuissance de nos gouvernements. Alors que le chômage a explosé (+ 400 000 demandeurs d’emploi toutes catégories confondues) et ne décroît que très lentement, un chiffre pique les yeux : les entreprises françaises affichent, selon l’INSEE, pour le premier trimestre 2021, un taux de marge moyen de 36,1 %. Un record absolu depuis que cette statistique existe, comme l’a souligné l’économiste François Geerolf.

Sous la pluie de cash destinée à amortir les pertes, nombre d’entreprises ont pu grossir leurs profits sans avoir de comptes à rendre ni de clauses écologiques ou sociales à respecter. C’est ce que démontrait déjà au printemps l’Observatoire des multinationales. La totalité des entreprises du CAC 40 ont perçu des aides directes tout en distribuant un total de 51 milliards d’euros à leurs actionnaires et en continuant pour certaines à licencier massivement. Sous plusieurs aspects, lors de cette crise, la rente et les entreprises les plus profitables ont été surprotégées, alors que la liberté qui leur est laissée d’engranger des surprofits en temps normal est justement fondée sur l’idée qu’elles endossent en contrepartie le risque de faillite ou de banqueroute.

La mémoire collective conservera-t-elle ces chiffres lorsqu’il s’agira de (faire) payer ces dépenses pharaoniques ? Car les économies européennes sont censées rentrer dans les clous des 3 % de déficit public au 31 décembre 2022 et la dette doit certes être « isolée », mais bel et bien remboursée. Il est permis d’espérer que le débat économique ne reprendra pas comme si de rien n’était, tant les partisans de la rigueur ressortiront contrits de la pandémie. L’épisode démontre également que les dirigeants des grandes puissances, alors qu’ils ont, un instant, été dotés de moyens illimités, ont davantage eu à cœur de préserver le système productif plutôt que de le faire évoluer… Quoi qu’ils en disent.

Article d’Erwan Manac’h dans Politis du 2 septembre 2021.

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Environnement Société

La servitude volontaire de nos modes de vie

C’est un lieu commun de la rhétorique révolutionnaire depuis Marx que de dire que les dominés n’ont rien à perdre que leurs chaînes. La formule est exaltante, mais l’expérience montre qu’elle ne correspond pas vraiment à la réalité. L’esclave tient d’autant plus à ses chaînes que la servitude est volontaire. Or, dans notre société productiviste/consumériste, comme l’avait déjà bien vu en son temps Aldous Huxley dans son livre d’anticipation Le Meilleur des mondes, la servitude volontaire atteint des sommets. Cela est le résultat d’une colonisation de l’imaginaire sans précédent, grâce en particulier aux nouvelles technologies.

Il ne faut donc pas s’attendre de la part de nos concitoyens à une attitude rationnelle (et encore moins raisonnable…). La plus grande partie d’entre eux savent très bien que nous allons « droit dans le mur », sans trop savoir exactement ce que cela signifie, et en même temps ne croient pas que les choses vont changer ni que nous pouvons les changer. Ce n’est pas seulement le fait souligné par Jean-Pierre Dupuy, dans son livre Pour un catastrophisme éclairé, que « nous ne croyons pas ce que nous savons » – ce qui avait déjà frappé Günther Anders à propos du danger atomique -, mais plus profondément que cette dissonance cognitive s’accompagne d’une véritable paralysie de l’action.

Le projet de la décroissance étant tout à fait raisonnable et fondé sur une analyse rationnelle se heurte à une double barrière. Il ne séduit pas la pensée aliénée et bouscule le confort de l’inertie, ce qui explique la situation que vous déplorez comme moi. Il est tout à fait remarquable que la collapsologie qui, tout au moins en France, a plus ou moins été un sous-produit de la décroissance, surmonte ce double obstacle. Puisqu’il n’y a rien à faire, en effet, on peut continuer à vivre comme avant et, tout en sachant que tout va s’effondrer, penser en même temps que grâce à la technique, on s’en sortira !

Le cas du président Sarkozy, partisan s’il en est de la société de croissance, qui a adoré le livre de Jared Diamond Effondrement- la bible de la collapsologie -, est loin d’être une exception. Il est probable que la plupart des leaders du capitalisme mondial soient sur cette position. Gaël Giraud, le jésuite écologiste, qui a beaucoup fréquenté les banquiers, raconte que les financiers de la City à Londres interpellés sur le dérèglement climatique étaient parfaitement au courant des perspectives d’effondrement. Mais ils s’avouaient impuissants et s’y préparaient en achetant des fermes dans le Grand Nord. La collapsologie, en effet, ne pousse pas à l’action collective, mais à des tentatives individuelles d’échappement ou d’adaptation. Certains s’orientent vers l’adaptation matérielle, rejoignant le survivalisme, accumulant dans leur bunker armes et rations de survie, d’autres préfèrent la préparation spirituelle avec le développement personnel.

Extrait d’un entretien de Serge Latouche dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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Politique Société

L’héritocratie française

La France n’est pas seulement, comme l’a dit un jour Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU, « un vieux pays d’un vieux continent », fruit d’une longue histoire. Revers de la médaille, c’est aussi un pays d’héritiers. On les retrouve en nombre aux postes de pouvoir et parmi les « premiers de cordée » encensés par Emmanuel Macron. Passant au crible le classement Forbes 2021, le Financial Times constatait il y a quelques mois que près de 80 % des 42 milliardaires hexagonaux de ce hit-parade mondial étaient des héritiers. Un pourcentage sans équivalent et bien au-dessus de la moyenne mondiale d’environ 40%, qui fait de notre pays un paradis sans rival pour les progénitures des grandes fortunes, les Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, Martin Bouygues… Les citer tous serait fastidieux.

Et puis les héritiers ne sont pas seulement nombreux aux postes de commande des entreprises ou parmi les rentiers de ces dernières – songeons à Françoise Bettencourt Meyers, héritière de L’Oréal et femme la plus riche du monde, ou Élisabeth Badinter, fille du fondateur de Publicis -, on en trouve également en politique à la tête de communes ou de circonscriptions conquises par leur parenté, et même à la tête du parti qui passe pour être « antisystème » : le lepénisme est un héritage. Également parmi les avocats, artistes, journalistes… Comment croire encore au mythe de l’égalité des chances et du mérite quand ceux-là n’ont eu que la difficulté de naître et de se faire un prénom ?

Entendre à longueur d’année vanter la mobilité dont nous devrions faire preuve dans une société ouverte, alors que des dynasties se perpétuent et sont portées au pinacle comme une nouvelle noblesse, n’est pas un simple paradoxe. C’est aussi un des symboles d’une société bloquée dans son ascenseur social. S’y attaquer devrait être un des enjeux de la présidentielle. Il y faudrait de l’ambition et du volontarisme, tant pour réformer un système scolaire qu’un système fiscal conçus pour favoriser la reproduction sociale. Qui osera ?

Article de Michel Soudais dans Politis du 26 août 2021.

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Économie Environnement L'énergie en France

La finance au service de la pollution

Jamais l’urgence d’agir n’a été aussi claire et aussi largement ressentie et partagée. Si la finance est déshumanisée et dépolitisée, elle n’opère pas totalement dans une bulle coupée du monde extérieur. Les dirigeant-es et les salarié-es des grandes banques et des sociétés d’assurances et d’investissement sont, comme tou-tes, témoins de l’accélération et de l’intensification des événements climatiques extrêmes. Ils n’ont peut-être pas lu le premier volet du sixième rapport du Giec, mais n’ignorent pas que les nouvelles ne sont pas bonnes et qu’il faut immédiatement opérer des transformations sans précédent pour limiter la casse. Et cette casse ne manquera pas de les affecter en menaçant à terme la stabilité de tout le secteur financier.

Déjà, la facture liée à l’inaction s’alourdit, à « seulement » 1,1 °C de réchauffement. Ainsi, des poches d’inassurabilité émergent, comme sur la côte ouest des États-Unis, ravagée annuellement par des mégafeux.
En 2015, le PDG d’Axa, Henri de Castries, annonçait qu’ « un monde à + 2 °C pourrait encore être assurable, un monde à + 4 °C ne le serait certainement plus ». En vérité, tout indique que la chute pourrait arriver beaucoup plus tôt que prévu et que le marché a tout intérêt à agir maintenant et fortement pour se sauver lui-même.

Malheureusement, les acteurs financiers ne nous ont pas habitués à agir à la hauteur des enjeux. Quand la majorité des grands acteurs internationaux en sont encore à investir des fonds dans l’expansion du charbon, il aura fallu plus de sept ans de mobilisation publique pour pousser leurs homologues français à mettre un terme à ces financements. Mais tout reste à faire concernant le pétrole et le gaz, comme le montrent leurs piètres scores sur le Scan de la finance fossile tenu à jour par Reclaim Finance.

La raison des blocages se trouve dans la priorisation absolue de leurs profits et dividendes sur le climat. Quand bien même d’autres facteurs entreraient en ligne de compte. celle-ci suffit à expliquer leur allégeance sans faille aux majors pétrolières et gazières.
Les affaires sont rudes, et les milliards promis sur le court terme justifient bien, aux yeux des principaux acteurs de la place financière de Paris, de fermer les yeux sur les velléités d’expansion dans les hydrocarbures de leurs clients.
Ainsi, la majorité des actionnaires de Total – Axa, Amundi-Crédit agricole et BNP Paribas – ont voté massivement pour le plan climaticide de la major française lors de son assemblée générale.

[…] violant leurs propres promesses d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, mais ont aussi balayé du revers de la main les conclusions publiées un peu plus tôt par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Comme un pavé dans la mare, celle-ci indiquait d’une manière on ne peut plus limpide que « au-dela des projets déjà engagés à partir de 2021, notre trajectoire pour l’atteinte de la neutralité carbone selon un scénario 1,5 °C n’autorise aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz, et aucune nouvelle mine de charbon ou extension de mine n’est nécessaire ».
Autrement dit, si les acteurs financiers veulent continuer de soutenir Total, Shell et BP, il leur faut, pour tenir leurs propres engagements climatiques, contraindre ces groupes à renoncer à tout nouveau projet pétro-gazier.

Extraits d’un article de Lucie Pinson, fondatrice et directrice de Reclaim Finance, dans Politis du 26 août 2021.

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Politique

Appropriation privée hors débat

Depuis longtemps maintenant, il semblerait que le signe le plus universellement reconnu de la puissance, individuelle ou collective, ce soit la richesse monétaire, qui a cet avantage de transformer absolument n’importe quoi en propriété privée, dont on a le droit d’user et d’abuser dans le cadre économique établi. En transformant tout en marchandise échangeable contre son équivalent monétaire sur un marché, le capitalisme a porté a son comble ce qui fait à la fois la force et la faiblesse d’un tel système, la contradiction qui le mine, entre surabondance et gaspillage pour les minorités propriétaires, et précarité et pénurie pour les multitudes expropriées.

De cette contradiction structurelle, le système capitaliste n’a pu jusqu’ici se sauver que par la fuite en avant dans l’innovation technologique à outrance qui renouvelle la séduction du marché et élargit son offre. Mais celui-ci ayant aux trois quarts ruiné la planète, la contradiction n’en est devenue que plus aiguë, au point que pour la dépasser on ne voit plus d’autre moyen raisonnable que le renoncement aux critères traditionnels de l’appropriation des biens et des ressources et l’adoption de critères radicalement différents. Bref, ce qu’en histoire on appelle une révolution, à la fois économique, politique et sociale.

Hélas, tout se passe comme si l’imagination de nos « élites » (puisque c’est ainsi qu’il est convenu de nommer ceux qui sont chargés d’entraîner les masses) était restée bloquée sur les formes les plus « classiques » de la propriété, c’est-à-dire sur les critères traditionnels chers aux classes possédantes, d’un enrichissement, disons à la « Bill Gates », celui de nos nouveaux pharaons, nos nouveaux moghols, nos nouveaux maîtres, à la fois si différents et si semblables aux anciens, qui ne deviennent immensément riches que par l’appropriation privée du travail des autres.

Ça fait des siècles et des millénaires que ça dure, et que les petits en paient le prix, mais nos « élites », aujourd’hui comme hier, continuent obstinément à faire de la richesse et de la pauvreté (en argent) l’alpha et l’oméga de tous les régimes comme si les humains
étaient incapables de se donner d’autres règles pour la vie commune et le partage. Jamais autant que de nos jours on n’a rencontré, à chaque tournant de rue, à chaque tribune, à chaque micro, des « révolutionnaires » prêts à tout subvertir, à changer pour changer.
Absolument tout, même le sacré, même le tabou. Tout, sauf les règles de l’enrichissement personnel, plus ubiquitaires et inégalitaires que jamais, sous forme de dividendes, plus-values, profits, rentes, stock-options, bonus, primes, commissions, retraites-chapeaux et intéressements en tous genres. En dehors de quelques minorités de partageux, que les médias capitalistes essaient de faire passer pour des illuminés archaïques, des communistes primitifs ou de dangereux populistes, y a-t-il encore aujourd’hui des « élites » pour dénoncer le diktat de l’enrichissement financier ?

Combien parmi ces gens inconditionnellement épris de « progrès » (« sociétal » plutôt que social) ont préféré s’installer hédonistement dans le confort du statu quo capitaliste sous réserve, à la rigueur, d’y introduire quelques réformettes d’inspiration féministe, écologiste ou autres, concernant les salaires, les recrutements, l’environnement et accessoirement quelques règles de syntaxe, mais sans toucher aux règles fondamentales de l’appropriation privée de ces richesses censées déborder et ruisseler librement, de préférence sur les actionnaires ?

Extrait d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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Politique

Le pragmatisme du Rassemblement National

Le CAC40 vient de verser, cette année, en pleine crise sanitaire, 51 milliards d’euros aux actionnaires : le budget de tous nos hôpitaux ! Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.

En un an, les milliardaires français ont vu leur fortune bondir de 55 %. Plus 135 milliards d’euros. Alors que le pays compte un million de pauvres en plus. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
D’après les « OpenLux », 15 O00 Français, les plus riches bien sûr, Hermès, Mulliez, Arnault, cachent leurs millions au Luxembourg : 100 milliards en tout, l’équivalent de 4 % de notre PIB. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
La dette, dit-elle, « il faut la rembourser » – comme Macron.
Le Smic ne sera pas augmenté – comme Macron.
Les mots « inégalités », « riches », « pauvres », « précaires », « fortune », « intérim », ne figurent pas dans son programme – comme Macron.

Oubliée la Marine Le Pen qui, il y a dix ans, en mars 2011, prenait la tête du Front national, avec des accents nettement plus batailleurs : « L’État est devenu l’instrument du renoncement, devant l’argent, face à la volonté toujours plus insistante des marchés financiers, des milliardaires qui détricotent notre industrie et jettent des millions d’hommes et de femmes de notre pays dans le chômage, la précarité et la misère. Oui, il faut en finir avec le règne de l’argent-roi ! »
Aujourd’hui, c’est avec « pragmatisme » qu’elle s’adresse à la Banque centrale européenne, et à toutes les banques.

C’est comme si la fusée Marine Le Pen se construisait par étages. Le premier est hérité du père : le Front national, c’est le parti qui lutte contre les étrangers, les émigrés, les réfugiés. C’est acquis, inscrit dans la conscience des électeurs. Inutile pour elle d’insister, donc, quand elle reprend le FN. Mieux vaut ajouter le second étage : social, pour s’arrimer les classes populaires. Aujourd’hui, c’est chose faite : dans les terres ouvrières du Nord, elle est devenue la députée des oubliés, des humiliés.
Vient donc le moment du troisième étage : rassurer les portefeuilles. Ne plus avoir les dirigeants des entreprises, des médias, contre elle. Donner des gages aux financiers. Non plus seulement « dédiaboliser » mais se normaliser, s’inscrire dans le paysage, épouser l’establishment : soyez sans crainte, ce sera « business as (presque) usual ». Voilà la petite musique qui monte : Marine Le Pen comme seconde face du macronisme, « l’autre candidate des riches ».

Article de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet 2021.

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Société

Sexisme, racisme et capitalisme

depuis cinq cents ans de domination capitaliste, on a pu constater combien ce système exploite le travail humain de façon très diverse selon les populations qu’il soumet, que ce soient les femmes, les enfants, les Noirs ou d’autres groupes issues des pays colonisés, aujourd’hui migrants ou non. En réalité, l’exploitation (parfois jusqu’à l’esclavage) ne s’est jamais interrompue, prenant des formes multiples et assujettissant des populations différentes.
Avec le sexisme et le racisme, diverses formes de travail non payé (ou très peu) se sont développées de façon structurelle, variant dans le temps et selon les personnes exploitées. Notamment en occultant la soumission du corps des femmes, chargées d’assurer la reproduction de la force de travail des hommes (par les tâches domestiques), mais aussi la production – biologique – des futurs travailleurs, bientôt exploités à leur tour.

Malgré cela, le capitalisme a toujours réussi à se présenter comme un système démocratique, progressiste ou libéral au sens premier du mot. En particulier en présentant l’exploitation comme un échange égal et contractuel d’un travail contre une rétribution. Or, en réalité, le capitalisme a toujours été fondé sur de multiples formes d’esclavage ! Il lui a donc fallu justifier ces formes de domination et de mise en servitude au moyen d’une organisation du travail raciste et sexiste, soumettant d’abord les corps des personnes exploitées, ceux des femmes, des peuples colonisés, etc.

Il ne faut pas oublier, en effet, que la majeure partie du monde, soumise aux dominations coloniales, n’a jamais travaillé dans un cadre d’échanges contractuels égalitaires. Ce type d’échanges, fondés sur un contrat de travail, n’a jamais été réservé qu’à une toute petite partie du prolétariat mondial. C’est bien pour cela que le racisme et le sexisme sont fondamentalement nécessaires ! Par exemple, aux États-Unis, si l’esclavage a été formellement aboli, le système de domination esclavagiste n’a jamais disparu ni vraiment été supprimé. C’est pour cela que je dis que le racisme demeure structurel, et structurant, pour la domination capitaliste mondiale. Tout comme le sexisme.

Extraits d’un entretien de Silvia Federici dans Politis du 22 juillet 2021.

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Économie Environnement

Accaparement des terres agricoles

C’est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l’artificialisation des territoires : l’accaparement des terres agricoles par une petite frange d’agriculteurs, davantage branchés FNSEA productiviste que paysannerie maîtrisée – à l’image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d’autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf) s’échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n’appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s’inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d’y voir plus clair, j’ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf. Elle m’a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant
à favoriser l’installation de jeunes agriculteurs et éviter l’agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d’accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens.

De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l’agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S’il est impossible d’entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires »
chez les agriculteurs visant à s’étendre, soit la matérialisation d’une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d’un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s’applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l’agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s’étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l’agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu’on voudrait c’est trouver des manières de convaincre ces derniers qu’il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s’installer, qu’on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C’est compliqué de combattre l’accaparement, car c’est moins spectaculaire que l’artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf’ de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s’agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l’usage des pesticides, c’est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. »

Article dans le de juillet 2021.

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Économie Environnement

La rupture indispensable

Le Grand Espoir du XXe siècle, livre « optimiste » publié en 1949 par Jean Fourastié (Gallimard), a semblé être confirmé par les faits pendant les trente années qui ont suivi : bond fabuleux de la productivité, forte réduction du temps de travail, conquêtes sociales majeures, net repli des inégalités. Fourastié n’avait pourtant pas anticipé la grave perturbation qui allait contredire ses prédictions à partir des années 1980 pour nous conduire aujourd’hui à « la grande angoisse du XXIe siècle ».

Cette perturbation vient de la surexploitation de la nature par les acteurs dominants du capitalisme, entraînant avec eux, en y mettant d’énormes moyens, de larges fractions des populations dominées, via le couple infernal du productivisme et du consumérisme. On a commencé à dépasser des seuils écologiques critiques dès la fin des Trente Glorieuses. Certains de ces dépassements vont peser pendant des siècles. C’est le cas des gaz à effet de serre, dont la durée de présence avant que la nature se charge de les éliminer va de quelques dizaines d’années à plusieurs siècles. La surchauffe de la planète et les dérèglements et phénomènes extrêmes qui l’accompagnent sont passés de risques documentés depuis quarante ans à une réalité omniprésente et angoissante.

Pourtant, c’est encore le déni et le mensonge qui ont cours dans les médias détenus par les milliardaires, dans les grandes entreprises soumises à leurs actionnaires, pendant que nos dirigeants politiques font mine de s’intéresser au climat mais prennent des décisions « climaticides » tout en pratiquant la diversion avec des thèmes venant de la droite extrême, dont l’insécurité.

Or une terrible insécurité humaine se profile : l’insécurité climatique, dont les prémices se multiplient déjà (insécurité physique, sanitaire, alimentaire, en eau potable, en énergie, en risques d’incendie, en montée des eaux, en migrations climatiques massives, avec des inégalités encore amplifiées…). Nul ne sait si les scénarios les plus pessimistes du Giec pourront être évités. Même un
réchauffement global limité à 2 °C est porteur de risques majeurs pour l’humanité à court terme.

Une réorientation radicale, révolutionnaire, et rapide, est donc proprement vitale. Les citoyen-nes, pour peu qu’ils ou elles puissent en débattre de façon bien informée, comme dans le cas de la conférence citoyenne sur le climat, sont à même de concevoir cette réorientation, que l’oligarchie continuera de refuser tant qu’elle ne sera pas mise hors d’état de nuire. C’est la condition pour que la grande angoisse actuelle se transforme en nouvel espoir. Il faudra des actions et des mobilisations de très grande ampleur, portées surtout par la jeunesse, pour parvenir à ce que, selon Edgar Morin, « l’urgence de l’essentiel »» (la justice climatique, de nouveaux modes de vie sobres mais désirables, la fin des énergies fossiles…) devienne une priorité politique autrement qu’en paroles.

Article de Jean Gadrey dans Politis du 22 juillet 2021.