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Notre démocratie contre le peuple

Crisis of Democracy. Je cite souvent ce rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunissait, qui réunit toujours, les élites dirigeantes japonaises, américaines, européennes.
Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt « crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, plus tard inventeur du « choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Et le souci, donc, dans ces années 1960, 1970, c’est que les « individus » et les « groupes » s’engageaient, que le peuple prenait au sérieux la démocratie. Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule apathie politique.
Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité, un putsch légitime est nécessaire ». James Lovelock, scientifique influent, nous avise : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. » George Steiner, essayiste, esquisse : « ll est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore. Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »
Mieux vaut, pour l’instant, le faire sans le dire. Ou à demi-mot. Discrètement.

Avec une élite qui, depuis près de quatre décennies, au fond, dirige contre le peuple, contre ses intentions profondes. Une date clé cristallise ce divorce, profond, durable : le dimanche 29 mai 2005. À 55 %, les Français rejetaient le Traité constitutionnel européen : 80 % des ouvriers, 71 % des chômeurs, 67 % des employés répondaient « non ». « Non » à la « concurrence libre et non faussée », « non » à la « libre circulation des capitaux et des marchandises, y compris avec les pays tiers ». C’était un sondage grandeur nature sur la politique qui se menait en France depuis vingt ans déjà, et qui se mène encore depuis, inchangée. Les dirigeants européens se sont assis sur ce scrutin, n’en tirant qu’une seule leçon : nous n’irons plus aux urnes.

La « Constitution européenne » en a fait les frais. Mais qui croit, en toute franchise, que les Français auraient ratifié l’élargissement européen aux pays de l’Est et à leur main-d’œuvre à bas coût ? Ou qu’ils auraient approuvé les différents accords du Gatt, l’Uruguay Round, par exemple, qui fait entrer l’agriculture dans la grande lessiveuse de la mondialisation ? Ou, dernièrement, entre le Canada et l’Europe, le Comprehensive Economic and Trade Agreement, avec son bœuf nourri aux farines animales produites à partir d’os broyés, de sang d’animaux déshydraté, de poils hydrolysés ? Quel dirigeant peut nous regarder droit dans les yeux à la télé et affirmer : « Je suis convaincu que ces choix répondent aux aspirations des Français » ? Ils le savent. Ils le savent, que toutes ces décisions se sont prises malgré nous, contre nous, dans notre dos, ou, à la limite, avec notre acceptation fataliste, jamais par la volonté de notre peuple.

À chaque usine qui fuyait vers la Slovaquie ou la Chine, de jeans, de canapés, de lave-linge, de pneumatiques, qu’importe, le réflexe populaire, d’emblée, était le refus, voire la révolte : qu’on garde ça ici, les emplois, le savoir-faire, les impôts… Et de même
pour le gaz et l’électricité, pour les télécoms et les autoroutes, désormais pour la Française des jeux et les Aéroports de Paris : le réflexe, toujours, c’était de garder les biens de la Nation, pas seulement par socialisme, par conservatisme aussi, par patriotisme,
tout cela un peu mêlé. Et, là encore, les dirigeants le savaient : jamais ils ne se sont hasardés à un référendum… De même, enfin, pour l’hôpital. Qu’on les ait questionnés, les Français, et qui, quel ministre, parie, met sa main à couper, que ses concitoyens auraient approuvé ? « Oh oui, fermez des maternités ! Des services de proximité ! Des lits par milliers ! » Et que les électeurs auraient, comme nos décideurs, élevé la « réduction des déficits » et les « 3 % de Maastricht » au rang de vaches sacrées ?

Extrait du livre Leur folie, nos vies de François Ruffin.

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