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Libéralisme autoritaire

Sa présidence a révélé un autre visage, et deux crises m’ont bousculé, m’ont fait basculer.
Les Gilets jaunes, d’abord. Quand, d’un samedi au suivant, durant des mois, les estropiés, les mains arrachées, les crânes ouverts, les yeux crevés, sont enregistrés comme une banalité, quand des Français sont, pour le port de leur chasuble, frappés à terre, et avec le silence, avec l’approbation du Président, c’est pour moi un tournant.

Le Covid, ensuite. Avec le chef de l’État qui apparaît, un soir, et déclare le confinement, les papiers à remplir pour sortir, les parcs et les jardins fermés, l’interdiction de se balader en forêt. Dans un premier temps, comme beaucoup, je l’ai accepté, au vu de l’urgence. Et en même temps, j’ai ressenti l’extrême violence du Pouvoir, sa formidable puissance, soudain autorisé à vider l’espace public, à pénétrer dans notre vie privée, dans notre intimité.
Quand ces manières sont revenues à l’automne, se sont prolongées en hiver, et encore au printemps, et durant plus d’un an, avec un Prince qui apparaît sur nos écrans à 20 h et gèle ou dégèle nos vies à sa guise, avec des re-confinements, re-déconfinements, re-re-confinements, avec des couvre-feux à 2O h, 19 h, 21 h, oui, je le crains : nos libertés sont malmenées, en danger. Le Pouvoir prend là de sales habitudes, qu’il ne perdra pas tout seul : il faut l’y contraindre…

Ce choix de gestion, par l’arbitraire du chef, ne relève pas du hasard, de l’improvisation. Ils étaient prêts à ça, à l’invasion du distanciel et des QR-codes, à la démocratie confinée. Il ne me reste plus tellement de place, et on y a déjà consacré un dossier ici, autour du livre de Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable, mais nous vivons l’avènement du « libéralisme autoritaire » : libéral avec les entreprises, autoritaire avec les citoyens.

Pourquoi ce resserrement ? Parce que, d’abord, les dominants se préparent à affronter des crises écologiques, d’une ampleur immense, le Covid n’étant qu’une amorce, et qu’ils ne sont pas prêts à lâcher le manche, à partager l’accès, demain, à l’énergie, à l’eau, à l’air.
Parce que, surtout, massivement, profondément, les Français désirent autre chose.
« Concurrence », « croissance », « mondialisation », ces mots de nos élites sont usés, presque morts, ils ne font plus envie. Chaque sondage en témoigne, que nos concitoyens préféreraient « ralentir » (58 %) plutôt qu’ « accélérer », avoir un « cocon pour leur famille » (63 %) plutôt qu’une « maison connectée » (15 %), affronter le péril environnemental en « changeant notre mode de vie » (55 %) plutôt qu’en misant sur la « technologie » (21 %),..
Pourtant, vers quoi nous conduisent nos dirigeants ? Vers l’inverse : il faut « accélérer », même droit dans le mur, avec de la « technologie » partout… C’est une tension immense qui apparaît, dès lors, entre les désirs, êtouffés, muets, des gens et la volonté d’acier d’une oligarchie, déterminée, organisée.

D’où le recours, désormais évident, patent, à la « force de coercition », pour nous pousser sur un chemin qui nous lasse, que nous refusons, auquel, au mieux, au pire, nous nous résignons. Eux combattent les deux, désormais, avec discrétion bien sûr, en le faisant sans le dire : l’Égalité et les Libertés. D’où l’impératif, pour nous, aujourd’hui, comme pour nos pères de 1789, de lier les deux, de défendre les deux – pour se choisir, ensemble, un autre chemin, plus humain.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2021.

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