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Les télétravailleurs et les invisibles

Effet « nouveauté » oblige, le télétravail – auquel les journalistes ont aussi été contraints – a fait l’objet d’une forte couverture médiatique. Mais là encore, le sujet n’a pas échappé au biais du journalisme de classe, jusqu’à la caricature avec la floraison de reportages sur de jeunes cadres technophiles, partis télétravailler au bout du monde : « À Madère, la possibilité d’une île pour les télétravailleurs » (M le Mag, 26 mars 2021) ; « La Thaïlande, paradis tropical du travail à distance » (France 24, 5 fév. 2021) ; « L’essor des ‘digital nomads’ avec le Covid : « Quand je fais une pause, je vais sur la plage » (Europe 1, 13 nov. 2020) ; « Les îles Caïmans proposent un télétravail de rêve mais il faut gagner au moins 85 000 euros par an » (Le Progrès, 29 oct. 2020) ; « Télétravailler au bout du monde : Pourquoi pas vous ? » (Les Échos, 21 juil. 2021) ; « Courchevel, Maurice, la Barbade… Ces paradis qui tentent d’attirer les télétravailleurs » (Madame Figaro, 22 janv. 2021) ; « Vous êtes en télétravail et avez toujours rêvé de vivre sur une île paradisiaque ? La Barbade a pensé à vous. » (CNews, 22 juil. 2020) ; « Pratique. Quelques conseils pour travailler depuis un paradis sur terre » (Courrier international, rubrique « Expat », 3 sept. 2020) ; « Sur la plage abandonnée, coquillages et télétravail » (L’Express, 26 fév. 2021). Fort à parier que les « haut gradés » journalistiques comptent dans leur entourage plus de « digital nomads » que de téléopérateurs.

Parallèlement, les rédactions parisiennes ont semblé découvrir que les poubelles ne disparaissaient pas des trottoirs par magie, que leurs bureaux n’étaient pas nettoyés par de serviables lutins, ni leurs repas livrés par pigeons voyageurs. À cette catégorie de travailleurs, elles donnèrent alors un nom tout ajusté : les « invisibles ». Mais invisibles pour qui ? Mouloud Achour, animateur de Canal+ pourtant bien éloigné de la critique des médias, pointait là une expression de classe : « Y a un truc qui me fait rire, c’est que les gens disent ‘grâce à cette crise, on voit les invisibles’. Et ceux qu’eux appellent les invisibles, c’est les gens que nous, on voit tous les jours, dans le quotidien, dans la rue. Pourquoi on appelle les ‘invisibles’ les gens normaux ? Les gens qui sont caissiers, qui sont livreurs, les gens qui sont chauffeurs-livreurs, qui triment, qui font des métiers normaux, pourquoi on les appelle tout d ‘un coup les ‘invisibles’ ? Moi, je ne supporte pas cette expression. »

Cette révélation a toutefois donné lieu à quelques sujets et émissions hors norme, qui, par contraste, rendent saillante la norme : celle qui occulte en permanence des millions de travailleurs dans les médias. Ceux de l’hôpital public, notamment, ont fait l’objet de reportages écrits et audiovisuels, parfois de bonne facture. Les espaces plus en vue de l’information ont cependant continué à les exclure. Dans les matinales radiophoniques par exemple, et ce dès le début de la crise sanitaire, les médecins ont été surreprésentés au détriment d’autres catégories professionnelles, comme les aides-soignantes, les infirmières, ou les agents de nettoyage.
Un phénomène que certaines émissions ont poussé à l’extrême au cours de cette période : le 1er mai 2020, l’émission « Grand bien vous fasse » de France Inter réussissait l’exploit d’invisibiliser les travailleurs du nettoyage dans une émission consacrée à leur invisibilisation.

Extrait d’un dossier « Médias et travail » dans le numéro d’octobre 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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