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Les sciences sociales

[…] Ce sont surtout les responsables politiques qui ont cette défiance. Les sciences sociales, comme disait Bourdieu, dérangent. Elles montrent des inégalités là où certains prétendent qu’il n’y en a pas, montrent des déterminismes sociaux là où on voudrait voir de la liberté pure.

Certains lui opposent la responsabilité individuelle.

Il existe une philosophie de la responsabilité. Ses partisans affirment qu’il n’y a pas à chercher des « causes » car la seule explication serait la motivation des gens qui sont libres. Chacun décide de sa vie, de son destin, etc. Si c’était aussi simple, on ne voit pas pourquoi tout le monde ne ferait pas le choix d’être riche, célèbre et bien éduqué !
Lorsque Philippe Val écrit en substance dans son livre que quand on veut on peut, eh bien, il a zéro à sa copie de sociologie ! Ceux qui réussissent leurs études ont statistiquement beaucoup plus de chances de venir de milieux culturellement dotés. Certains ne veulent pas entendre ça et disent que c’est désespérant. Ce n’est pas une bonne nouvelle mais c’est vrai, il y a des inégalités, des dominations, des exploitations.

Vous parlez de Philippe val qui a commis un livre contre le « sociologisme », c’est symptomatique !

Val incarne une vision très conservatrice. Il défend la philosophie de la responsabilité : nous sommes tous libres, responsables de notre destin, donc les pauvres sont responsables d’être pauvres et les riches d’être riches. Ceux qui n’ont pas réussi sont ceux qui ne s’en sont pas donné la peine. Ce serait un ordre naturel des choses. Beaucoup de gens, y compris des responsables au PS, le pensent. Une vision qui n’est pas socialiste car le socialisme, à l’origine, est très lié aux sciences sociales.
Nous pouvons certes élaborer des choix mais ils s’opèrent toujours en fonction de notre histoire, de nos conditions d’existence. Si vous naissez au fin fond du Sahel, il y a peu de chances pour que vous vous retrouviez à Harvard un jour. C’est un peu brutal mais c’est comme ça. Vous naissez dans telle société, dans tel milieu de cette société et cela limite vos possibilités. Selon que vous êtes un homme ou une femme, vous n’avez pas la même éducation. Nous sommes le produit de ces choses très complexes qui nous déterminent.

[…]

Vous reprochez aux hommes politiques de ne pas s’intéresser aux sciences sociales.

Il y en a beaucoup qui n’ont pas lu de bouquins de sciences sociales de toute leur carrière, ou alors ils ont très vite oublié. Ce qui est étonnant, c’est que quand on veut développer des politiques de santé, on s’appuie sur des médecins, des biologistes. Quand on veut envoyer un vaisseau dans l’espace, on s’entoure d’ingénieurs. Mais en matière de société, l’idéologie remplace tout. Ils sont persuadés d’avoir raison et ils ne s’appuient pas sur les travaux de ceux qui connaissent beaucoup mieux les situations. C’est un vrai problème.

[…]

Que faudrait-il pour que les idées de Bourdieu redeviennent tendance ?

Si je pouvais répondre, je serais un prophète, le contraire de ce que mon travail me pousse à faire. En tant que citoyen, j’ai un certain nombre de combats personnels : par exemple, enseigner les sciences sociales dès l’école primaire. Je trouve anormal de laisser les enfants dépourvus de connaissances sur le monde social, c’est presque criminel.
On considère indispensable de leur apprendre que le monde physique a ses lois, ses régularités, on leur fait faire des expérimentations, on leur fait prendre conscience qu’il y a une logique de la biologie, de la chimie, ça fait partie de l’esprit des Lumières. C’est un savoir sur le monde.
Mais en matière de savoir social, on les laisse complètement dépourvus. Il faut le leur enseigner comme l’histoire ou la géographie. Pas sous la forme d’un cours magistral, mais à travers des enquêtes, des entretiens qui leur permettraient de comprendre pourquoi les gens font ce qu’i1s font, pourquoi ils pensent ce qu’ils pensent; ils prendraient conscience de leur société locale, de leur ville, de leur famille, des autres, de leurs différences et pourraient ainsi comprendre pourquoi les autres sont ce qu’ils sont… Ils auraient beaucoup plus de compréhension en matière de différences religieuses, culturelles. Si on ne donne pas aux enfants des instruments pour comprendre leur société, ça fait des gens qui pensent que le monde social tel qu’ils ont appris à le voir dans leur milieu est une chose naturelle. Eh bien non, c’est toujours un produit de l’histoire.

Extraits d’un entretien entre le sociologue Bernard Lahire et la rédaction de Siné mensuel (numéro d’avril 2016).

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