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Les années de plomb

On a envie de poser une question, une seule : pourquoi maintenant ? Quel événement nouveau, quelle soudaine révélation justifie aujourd’hui que la France autorise l’extradition de neuf ressortissants italiens soupçonnés d’avoir commis des attentats dans l’Italie des
années 1970 ? La réponse, sans rapport avec le droit, ni avec le comportement des ex-activistes, nous plonge dans ce que la politique peut montrer de plus médiocre.
Il s’agit d’abord, et à l’évidence, d’offrir au Premier ministre italien, Mario Draghi, un trophée qui lui vaut les félicitations du postfasciste Matteo Salvini.

[…] le président de la République et son garde des Sceaux doivent aussi falsifier l’histoire. Certes, il ne s’agit pas ici de nier les crimes qui ont été commis entre 1970 et 1980 par les « brigadistes », ou autres enfants perdus de l’extrême gauche italienne, mais de resituer le contexte de ce que la cinéaste Margarethe Von Trotta a appelé « les années de plomb ». On fera un sort particulier à Cesare Battisti, qui croupit déjà dans les prisons italiennes. À l’époque plus délinquant que révolutionnaire, celui-là a avoué ses crimes et s’est même vanté d’avoir dupé ceux qui l’ont soutenu (dont Politis). Ce qui, toutefois, ne devrait pas autoriser l’Italie à ignorer sa vie « d’après » et à lui réserver des conditions de privations indignes.

Mais revenons à l’histoire. L’Italie était alors gangrenée par la mafia et ses loges maçonniques, qui tenaient le pouvoir « démocrate chrétien ». L’État déliquescent fécondait une extrême droite liée à la police. Et c’est de ce côté, celui du mouvement fasciste Ordre nouveau, infiltré par les « services », que sont venus les attentats les plus aveugles et les plus sanglants, dont les noms résonnent encore dans la mémoire de l’Italie : place de la Loggia, à Brescia, Piazza Fontana, à Milan, Italicus Express, gare centrale de Bologne. Tous commis au milieu de la foule. Au total, des centaines de morts. Et de sordides manipulations pour en attribuer la responsabilité à l’extrême gauche.
Le climat était à la menace de coup d’État et d’un retour au fascisme. Les nostalgiques de Mussolini étaient nombreux (ils existent encore et se réjouiront de la décision du président français).

Face à cela, les futurs extradés de M. Macron se sont crus investis du droit d’assassiner (ils disaient « exécuter ») des policiers, des militaires, des banquiers, et même un Premier ministre, Aldo Moro, en 1978. Ce sont des crimes, certes « ciblés », comme on dit, mais que le chaos ne peut excuser.
Quoi qu’il en soit, le silence sur toute cette réalité constitue une honteuse falsification de l’histoire. Le pire dans ce registre est venu, hélas, de l’ancien avocat Éric Dupont-Moretti, qui, dimanche, sur France Inter, a posé cette question faussement innocente : « Que dirait-on si l’Italie abritait aujourd’hui les terroristes du Bataclan ? » En confondant les jeunes gens égarés des années de plomb avec les jihadistes de Daech, il donne la vraie réponse à la question « pourquoi maintenant ? » : exploiter encore un peu plus, et dans un contexte préélectoral, l’émotion que provoque confusément et instantanément dans l’opinion le mot « terrorisme ». Le ministre a-t-il seulement conscience de l’énormité de son propos ? Imagine-t-il les terroristes de Daech reconvertis en travailleurs sociaux dans les hôpitaux italiens ? En défendant l’indéfendable, il s’est vanté de ne pas avoir « d’état d’âme ». On le croit volontiers.

Extraits d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 6 mai 2021.

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