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Environnement Politique

Légalité et légitimité

Si la vérité n’éclate pas, si les mensonges restent méconnus et impunis, et si les recours sont perdus, que ferons-nous se demandent parmi les opposants, ceux qui ont accepté les règles du jeu du « débat démocratique » parce qu’ils le croyaient honnête ?
Depuis des mois, je sais que nous ne ferons pas l’économie du choix entre légalité et légitimité. Que nous devrons résister et désobéir. Fille d’une institutrice, héritière des hussards de la République, et d’un ouvrier de la sidérurgie, j’ai été élevée dans le respect de l’ordre, de la règle et du travail. À vingt ans je comprenais Créon et peinais à admettre la dureté de cristal d’Antigone, à soixante je suis révoltée comme je ne l’ai jamais été après avoir passé toute ma vie d’enseignante et d’élue à rechercher l’intérêt général.
Le discours de l’État et des plus fervents zélateurs du transfert (de L’aéroport de Nantes) ne cesse de se référer à la légitimité démocratique des élus qui ont voté pour le projet et au respect de l’État de droit pour discréditer les opposants. Comme si l’histoire ne nous avait pas appris que le pire peut arriver légalement et démocratiquement…
Pour que l’État de droit soit respecté, il faut qu’il soit respectable. Pour que la légitimité des décisions prises par nos représentants soit reconnue, il faudrait qu’ils admettent que la démocratie est un exercice continu, qui exige de reconnaître la place des citoyens, leurs compétences, leurs capacités à produire des analyses et des propositions alternatives, bref à accepter de perdre une parcelle de pouvoir. Il faudrait qu’ils acceptent de reconnaître qu’ils ont peut-être regardé trop superficiellement ce dossier. Se croire seul dépositaire du bien commun, surtout quand on voit ce que certains en font, sans assumer aucune des conséquences parfois désastreuses de ses votes ou décisions n’est pas digne d’une charge élective. L’intelligentsia applaudit Stéphane Hessel qui appelle à l’indignation, invite partout Edgar Morin, le sage de la complexité, mais ne trouve leurs propos formidables que dans les colloques et les réunions de l’entre-soi.

Après la mort de Rémi Fraisse, j’ai écrit une lettre à Najat Valaud-Belkacem, la Ministre de l’Éducation Nationale :
« Bien que vous ne connaissiez probablement pas dans le détail les dossiers le Notre-Dame-des-Landes ou du barrage de Sivens, ou d’un autre de ces grands projets contestés, c’est à vous que je souhaite m’adresser aujourd’hui.

Depuis la mort de Rémi Fraisse, ce ne sont que questions et commentaires dans tous les médias, manifestations dans les rues de France, émotion et colère. Ce qui s’est passé à Sivens aurait pu arriver à Notre-Dame en 2012 lors de la tristement célèbre opération « Cesar », et nous l ‘avons craint chaque jour de cet automne-là. C’est probablement pour cela que nous avons été très sollicités pour réagir sur le drame de Sivens. Un journaliste m’a demandé ce que je pouvais dire, en tant qu’opposante au transfert d’aéroport mais aussi en tant qu’ancienne enseignante aux jeunes en colère. Et cette question à laquelle j’ai probablement mal répondu sur le coup m’a donné à refléchir depuis. »

Et c’est vous que je vais interroger en retour; Madame la Ministre. J’ai enseigné les lettres classiques du collège à la classe préparatoire. Ai-je eu tort de faire découvrir à mes élèves la révolte d’Antigone dans Sophocle, jean Anouilh ou Henry Bauchau, ai-je eu tort de leur expliquer la différence entre la légalité et la légitimité d’un combat ? Ai-je eu tort de leur faire lire Émile Zola ou Victor Hugo en lutte permanente contre l’injustice et pour la vérité ? Ai-je eu tort de montrer aux plus jeunes que le Petit Prince a raison de préférer sa rose aux fausses richesses du businessman et de débattre avec les plus âgés sur le Discours de la servitude volontaire d ‘Étienne de la Boétie ? Ai-je eu tort de lire avec eux Les racines du ciel dont on a dit qu’il était le premier roman « écologique », le premier appel au secours de notre biosphère menacée ? Dont le héros avait trouvé la force de résister à la barbarie des camps grâce aux hannetons et aux éléphants, pour lesquels il se battait désormais. « L’espèce humaine (est) entrée en conflit avec l’espace, la terre, l’air même qu’il lui faut pour vivre. Comment pouvons-nous parler de progrès, alors que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? », écrit Romain Gary. Lorsqu’il a reçu pour ce livre le prix Goncourt en 1956, le ministre de la culture l’a probablement félicité n’est-ce pas…

Dois-je multiplier les exemples ? Faut-il vraiment lire Villon (un délinquant d ‘ailleurs… ), Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Beaumarchais, Montesquieu, Voltaire, Bernanos, Camus, Boris Vian ( un dangereux pacifiste, lui !), Malraux et tant d’autres ? Tous ces auteurs font pourtant partie des programmes, ils sont « consacrés », régulièrement cités et encensés par les grands de ce monde… Alors ? Aurais-je du plutôt choisir hors programme, des ouvrages qui apprennent l’appât du gain, l’art du mensonge, le refus du doute, le goût du pouvoir; la supériorité de l’oligarchie sur la démocratie ? Aurais-je du leur dire que la justice, la vérité, le respect du vivant étaient des utopies inutiles, des valeurs ringardes et en total décalage avec le monde réel ? Peut-être après tout. Le choc serait moins rude et l’école serait enfin en phase avec la société…

C’est pourquoi, Madame la Ministre, je vous engage vivement à revoir les programmes si vous voulez que la jeunesse se taise, qu’elle accepte le monde saccagé que nous allons lui laisser; qu’elle n’ait comme idéal que la reproduction des erreurs de ses aînés, qu’elle ne s’indigne pas comme le lui demandait pourtant il n’y a pas si longtemps Stéphane Hessel, sous les applaudissements de tous. Au moins, les choses seraient claires. Et l’on ne s’étonnerait plus que les socialistes au pouvoir qui avaient pleuré en 1977 la mort de Vital Michalon, tué lui aussi par une grenade offensive au cours d’une manifestation antinucléaire, n’aient visiblement aucun remords pour Rémi Fraisse et se dédouanent au contraire de leurs responsabilité en stigmatisant « la violence des manifestants ». Sans doute n’ont-ils plus le temps de lire, sans doute ont-ils oublié leurs lectures et leur jeunesse.

Extrait des dernières pages du livre « Notre-Dame-des-Landes » de Françoise Verchère.
Ce livre explique en 120 pages « La fabrication d’un mensonge d’État ». À lire absolument pour avoir un avis éclairé sur ce dossier.

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