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Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

[…] Une cause majeure de cet affaissement moral des médias est que leurs directeurs et hiérarchie, le plus souvent, répercutent le mode de pensée de l’oligarchie, dont ils se sentent membres à part entière. Des rémunérations élevées leur paraissent naturelles, une voiture avec chauffeur va de soi, et ils suivent avec entrain les coutumes de la classe dirigeante. Voici ce que notait le chroniqueur mondain de la fête fastueuse donnée par le milliardaire Pinault à Venise : étaient là « tous les patrons de presse, au bras de leurs épouses, tout comme les patrons des chaînes de radio et de télévision ».

Le directeur nomme le rédacteur en chef, qui désigne ses chefs de service, qui dirigent les journalistes. Qui choisit le directeur ? Le propriétaire du média. S’il arrive que celui-ci ait la passion de l’information et de la liberté, il est plus souvent guidé par ses intérêts. À Hong Kong, par exemple, « sur les trente quotidiens de la ville, seul l’Apple Daily est indépendant et critique Pékin, estime le député Martin Lee. Pourquoi ? Parce que son propriétaire n’a pas d’intérêts en Chine. Tous les autres ont investi sur le continent et ne veulent pas perdre de l’argent ».

Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

Comment la banalisation de la torture, la multiplication des lois sécuritaires, l’extension des pouvoirs de la police, la prolifération des instruments de surveillance, la démission de la presse sont-elles possibles ? Comment une telle dégradation de l’esprit de la démocratie s’est-elle produite ? Par le fait que, depuis la chute de l’URSS, la classe dirigeante s’est convaincue qu’elle n’avait plus besoin de la démocratie. Auparavant, la liberté était le meilleur argument pour contrer le modèle collectiviste. Elle était bonne pour les individus, et elle favorisait une bien plus grande réussite économique.
Mais dans les années 1990, le paradigme qui associait liberté et capitalisme s’est dissous. D’une part, la droite extrême a élaboré aux États-Unis, sous l’influence des « néo-conservateurs », une idéologie plaçant la priorité sur le maintien de l’ordre social institué et de la puissance américaine. D’autre part, la montée impressionnante de l’économie chinoise dans un contexte de répression continue et de parti unique a habitué les esprits à ce découplage possible entre libertés publiques et dynamisme économique.

Ainsi, la démocratie devient antinomique avec les buts recherchés par l’oligarchie : elle favorise la contestation des privilèges indus, elle alimente la remise en cause des pouvoirs illégitimes, elle pousse à l’examen rationnel des décisions. Elle est donc de plus en plus dangereuse, dans une période où les dérives nuisibles du capitalisme deviennent plus manifestes.

Qui plus est, le maintien du gaspillage ostentatoire implique une forte consommation de pétrole et d’énergie. Comme les réserves les plus importantes en sont situées au Moyen-Orient, il faut mener une politique visant à contenir la contestation politique dans cette région. Cette politique prend le nom de « lutte contre le terrorisme ». Elle présente l’avantage de justifier les restrictions aux libertés au nom de la sécurité, ce qui permet de réprimer les mouvements sociaux qui commencent à se réveiller.

Extrait de l’essai d’Hervé Kempf Comment les riches détruisent la planète.

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