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La presse locale

Il y a la presse dont on parle et celle qu’on lit. La nationale, la locale. Pour ceux qui la produisent, la locale a deux avantages : on la lit et on n’en parle pas. Autrement dit, elle se vend plutôt bien et échappe à la critique. Ce serait d’ailleurs folie de s’y risquer vu qu’elle occupe presque toujours une situation de monopole. Quels parti ou association peut se dispenser de voir le journal du coin signaler ses réunions, ses rassemblements ? Quel impact auraient-ils si un journaliste local ne venait pas en rendre compte et prendre les photos qui permettront aux rares participants de la manifestation de prouver que celle-ci a bien existé. Et qu’il en était. On comprend donc que la presse régionale ait été largement épargnée par la vague de critique des médias qui a ébranlé, il y a vingt-cinq ans, la puissance du journalisme de marché.

Mais cette médaille comporte son revers : la presse locale est rarement savoureuse, accrocheuse, sardonique. Pour ménager une clientèle qui va forcément voter pour des candidats opposés, elle se veut apolitique. Pour ne pas être exclue des petites confidences des notables, elle les ménage. Et quand elle a fini de satisfaire ses actionnaires, de rassurer ses lecteurs et de donner des gages aux élus du cru, elle s’emploie à ne pas mécontenter ses annonceurs. Autant dire qu’à la lire, on s’ennuie beaucoup : météo, sports, faits d’hiver, dîners d’anniversaire… Des enquêtes sur la grande distribution, sur le clientélisme, sur une critique des artistes médiocres mais locaux ? Trop risqué. Pour des titres comme Fakir ou le Ravi, la voie était donc libre : celle du journalisme, de l’humour, du courage, des procès. La plupart des publications de ce genre ne vivent hélas pas longtemps. Pourtant, au moment où à Amiens Fakir fête son centième numéro, le Ravi célèbre à Marseille son deux-centième. On ne peut donc que souhaiter à tous les deux de pouvoir écrire un jour comme Jean Cocteau :  » Je suis heureux. Quarante ans de meute. Quarante ans à tenir le coup. Quarante ans qu’on me traite en gamin qui débute. Quarante ans de liberté. Quarante ans que je les emmerde. »

Article de Serge Halimi dans le mensuel Le ravi de novembre 2021.

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