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Environnement Société

La vraie écologie politique

« Ils sont anti-viande, anti-traditions, anti-joie de vivre, anti-tout… » La menace écolo ne fait vraiment pas rire Valeurs actuelles. En mars 2021, l’hebdomadaire d’extrême droite affichait ainsi à sa Une son enquête sur cette « nébuleuse qui nous pourrit la vie ». À gauche, le ton n’est par guère plus amène. Fabien Roussel, récent candidat communiste à l’élection présidentielle, fait campagne en fustigeant l’écologie « qui veut tout interdire, du sapin de Noël au tour de France en passant par la viande » et a porté les indignations du parti de Karl Marx sur un terrain culinaire inattendu : « Fini la coppa ! Fini les panisses à Marseille ! Fini les frites dans le Nord ! Terminé ! Mais on va manger quoi ? Du tofu et du soja ? Mais enfin ! »

Les détracteurs de l’écologie politique ont beau jeu de l’attaquer sur ce poncif : les écolos seraient d’austères moralisateurs dont le projet de société ne serait fait que de restrictions et de morosité. De fait, ce courant politique est intrinsèquement lié à la notion de contraintes puisqu’il ambitionne de ramener nos activités productives sous le seuil des limites planétaires, pulvérisées par la civilisation industrielle.
Le plaisir serait-il donc devenu l’apanage des « réactionnaires bons vivants », ces hédonistes de droite qui n’aiment « que les plaisirs approuvés par le passé », tels que décrits avec malice par le philosophe Michaël Fœssel ?
Évidemment non. C’est même tout le contraire si l’on suit André Gorz, l’un des penseurs majeurs de l’écologie politique. Pour le philosophe, nous nous fourvoyons aujourd’hui en cédant à des désirs qui n’ont rien de naturels mais sont « produits en fonction des besoins de rentabilité capital ». Pour atteindre cet impératif de rentabilité, le capitalisme utilise sa puissante propagande commerciale sans tenir compte de nos besoins fondamentaux et organise une véritable « dictature monopoliste sur les besoins et les goûts des individus ». Ce mode d’organisation, explique Gorz, crée structurellement toujours « plus de besoins insatisfaits qu'[il] n’en comble » afin de justifier la production et le profit, dans une fuite en avant résumée par un autre penseur phare de l’écologie politique, Ivan Illich : « Le
taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production. »
Dès les années 1970, ces deux auteurs formalisaient ainsi un pari fondateur de l’écologie politique : on peut émanciper l’individu en le libérant des leurres et frustrations des besoins artificiels, et bâtir une société épanouissante pour tous, par les plaisirs et les joies authentiques.
[…]
Mais comment, pour l’écologie, proposer une alternative sans s’ériger en prescripteurs du bon goût et éviter une posture souvent suspectée d’être teintée de mépris de classe ? Une piste consisterait à « ne pas confondre le plaisir avec les captations publicitaires dont il fait l’objet », écrit Michaël Fœssel. « Avant d’être un acquiescement à une industrie automobile polluante, le goût pour la vitesse s’explique par le sentiment d’être souverain au moins dans un endroit de sa vie. » Le désir fondamental à assouvir serait ainsi celui de la quête d’autonomie. Laquelle est, précisément, une valeur phare de l’écologie politique.
Réduire l’usage automobile pourrait ainsi être perçu non plus comme une contrainte, mais comme la libération d’une frustration et l’accès à un plaisir nouveau dans l’autonomie retrouvée. Préférer le vélo, par exemple, pour gagner du temps, se libérer de toute dépendance au carburant et rendre le trajet plus agréable. Lorsque le vélo – ou une autre option – n’est pas possible, l’autonomie et le plaisir peuvent par exemple se trouver dans la réduction du nombre de trajets contraints.
Car c’est là un autre pilier du projet écologique : libérer le temps, en réduisant notamment le temps de travail. Pour André Gorz, les gains continus de productivité ont drastiquement réduit la quantité de travail nécessaire, mais le capitalisme a maintenu son emprise sur la société en créant des emplois vides de sens et en transformant en prestations salariées des activités auparavant domestiques, dans l’éducation ou la cuisine par exemple, afin que le temps de travail reste « le temps social dominant ». La réduction du temps de travail est aussi un enjeu écologique puisqu’il faut produire moins pour limiter la destruction en cours des écosystèmes terrestres.
Les deux programmes qui se revendiquaient le plus clairement de l’écologie lors de l’élection présidentielle de 2022 – celui de La France insoumise et celui d’Europe-Écologie-Les-Verts – prônaient ainsi tous deux le passage à la semaine de 32 heures. À terme, le travail contraint ne représenterait pour André Gorz qu’une part marginale de nos activités.

Extraits d’un article de Vincent Lucchese dans Socialter de juin 2022.

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Société

La jeunesse manipulée par les influenceurs

Symboles de gloire et d’ascension sociale à vitesse grand V, les Influenceurs sont devenus les nouvelles idoles des jeunes […] ils sont souvent aussi les victimes de leur marketing douteux.
[…]
Des femmes et des hommes sandwich qui ont compris que leur seul talent musical ne suffirait pas à assurer leurs fins de mois… Mais pas sûr qu’ils fassent le poids si on les compare aux millions que brassent les influenceurs qui sont devenus en quelques années via Tik-Tok et Snapchat, les nouvelles idoles des jeunes. Nombre d’entre eux sont originaires du sud est de la France, le marketing d’influence étant la voie toute tracée des anciens candidats de téléréalité dont toutes celles et ceux issus de la série interminable Les Marseillais dans à peu près toutes les autres villes du monde et même « contre le reste du monde ».
Ils ont entre 20 et 35 ans. Ils vivent dans des villas de rêve à Dubaï, officiellement pour assurer leur sécurité – nombreux ont vu leurs villas marseillaises cambriolées – officieusement pour échapper aux impôts.
Leurs followers se comptent en millions sur les réseaux sociaux, un public jeune (entre 14 et 24 ans environ) et vulnérable, auquel ils vendent à peu près tout et souvent n’importe quoi. Ils ont tous un domaine de prédilection. Le commerce des filles tourne autour du maquillage, de la chirurgie esthétique. Pour les mecs, ce sont plutôt les jeux d’argent, les paris sportifs, le trading […].

Et cette vie de notoriété rapide et d’argent facile fait rêver pas mal la jeunesse, notamment celle des quartiers populaires !
Mais derrière la façade, beaucoup d’arnaques, celle du « dropshipping » qui consiste à vendre des produits Aly Express ou Wish peu chers à la base mais sur lesquels les revendeurs appliquent une marge importante, profitant de la crédulité des jeunes acheteurs. Les pièges sont nombreux : fausses promotions, produits contrefaits, ou commandes jamais livrées. De plus en plus d’influenceurs sont mêlés à ce type de commerce, qui reste légal en France. Quand il s’agit de faire la promotion de chirurgie esthétique, ça peut carrément tourner au drame. […]

Selon l’Autorité des jeux en ligne (ANJ), 34 % des joueurs misant sur le sport via les plateformes numériques ont moins de 25 ans. De nombreux influenceurs font l’apologie des jeux d’argent et les entreprises comme Winamax, leader sur le marché, adaptent leurs publicités – retoquées depuis par l’ANJ – avec des slogans comme : « Tout pour la daronne », « Grosse côte, gros gains, gros respect », « No bet no game ». Sous entendant que jouer, c’est gagner et gagner c’est se faire respecter et s’assurer une ascension sociale. Certains jeunes se font aussi alpaguer par le trading en ligne mettant encore plus à sec des parents qui le sont déjà… dont les influenceurs Milla Jasmine, Marc Blata, et Laurent Billionaire se sont fait les VRP depuis leurs villas dubaïotes.

Extraits d’un article de Samantha Bouchard dans le mensuel Le ravi de juillet 2022.

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Politique Société

La démocratie représentative

Dans un contexte de crises récurrentes de toute nature, tel que l’époque où nous sommes, la réorchestration de l’inusable idéologie du « consensus républicain » sur le thème du « rassemblement des Français » ne saurait masquer totalement l’imposture qui est au cœur même de la société de classes, où tout l’art de légiférer et de gouverner se résume à trouver des moyens acceptables de plumer la volaille populaire sans la faire s’égosiller au point qu’on doive l’assommer pour qu’elle se taise.
C’est vrai de tous les régimes prétendument démocratiques qui organisent, en France comme ailleurs, la domination de la bourgeoisie possédante et exploiteuse sur l’ensemble de la société.
Pour assurer le bon accomplissement de cette mise en scène égalitariste, il faut du monde, avec des compétences ad hoc. D’où la sur-représentation statistique, parmi nos député-e-s, des « cadres et professions intellectuelles supérieures », catégorie socioprofessionnelle dont on rappelait opportunément ces jours-ci qu’elle fournit la moitié des candidat-e-s aux législatives alors qu’elle ne constitue que 19 % de la population globale.
Que les classes populaires et tout particulièrement les ouvriers et les employés soient massivement exclus des enceintes du pouvoir, et que cet éloignement soit le produit de divers mécanismes de sélection, de formation et de cooptation, en même temps que la manifestation d’une forme d’autocensure induite par les rapports mêmes de domination (« non, je ne m’en sens pas capable »), voilà une donnée bien attestée et depuis longtemps, ne serait-ce que depuis le temps où la bourgeoisie instruite des offices et le bas clergé des paroisses de l’Ancien Régime se chargeaient de rédiger les cahiers de doléances pour les laboureurs et autres illettrés du Tiers-État. L’exclusion, c’est là un des défauts de la délégation politique, mécanisme qui semble aller de soi dans notre pratique de la démocratie et qui contribue à accréditer la fiction que dans nos sociétés, c’est « le peuple » qui est le souverain à travers ses représentants élus, alors que ces élus ne sont qu’une petite fraction de la classe moyenne dûment façonnée par le jeu d’institutions aussi puissantes que l’École, l’Université, la Presse, les Partis, les Associations, etc. La tâche de ces institutions est de distinguer et d’endoctriner des « capacités », ou « cadres », c’est-à-dire des auxiliaires pour s’assurer que la vie sociale est le théâtre d’une concurrence incessante imposant à chacun, en tous domaines, d’entrer dans des compétitions, des classements et des hiérarchies où ce sont, paraît-il, « les meilleur-e-s qui gagnent ».
Pour durer, la démocratie doit se déguiser en « méritocratie » individualiste et enflée de vanité.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2022.

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Société

antiterrorisme et technopolice

Le 8 décembre 2020, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) interpellait neuf personnes, désignées comme membres « de la mouvance d’ultragauche », pour « association de malfaiteurs terroriste en vue de commettre des crimes d’atteinte aux personnes ». Sept d’entre elles sont mises en examen, dont cinq placées en détention provisoire. Accusées d’avoir formé un groupe clandestin pour préparer une « action violente » contre les forces de l’ordre, elles nient catégoriquement. Toutes seront libérées au fil des mois.
Libre Flot est le dernier à être sorti de prison, en avril dernier, au bout de seize mois d’isolement et trente-sept jours de grève de la faim. L’instruction est toujours en cours et les accusé-es restent soumis-es à des mesures de surveillance et à un contrôle judiciaire strict. […]

Alors que l’antiterrorisme est l’argument par excellence pour justifier toute opération militaire à l’étranger – comme si elles étaient dénuées de quelconques intérêts géopolitiques -, on ne peut que constater sur le territoire français comment l’émotion suscitée par les tragiques attentats de Paris a été utilisée pour justifier la discrimination religieuse et faire passer à une vitesse hallucinante les lois les plus liberticides sans possibilité de les contester.
Il y a comme des vases communicants entre la justice dite « d’exception” (mais pas tant) que représente l’antiterrorisme et la justice pénale « ordinaire ». […]

On a encore beaucoup de batailles à mener. Et dans le lot, effectivement, il y a la lutte contre la criminalisation de nos outils de communication. […]

Aujourd’hui encore, vu qu’ils n’ont aucun « projet d’action violente » à nous reprocher et que le dossier repose exclusivement sur cette suspicion, le juge d’instruction Jean-Marc Herbaut se sert du fait que le décryptage de nos outils informatiques n’est pas terminé pour maintenir l’enquête ouverte et refuser la levée totale des « interdictions de communiquer » entre nous. Alors que toutes nos auditions ont déjà été effectuées et que nous sommes dehors depuis de nombreux mois, utiliser cet argument pour nous interdire de nous parler n’a pas d’autre but que celui de nous isoler les uns des autres jusqu’au procès.

 

Plus largement, la question de la surveillance des moyens de communication mérite à mon sens une attention collective particulière : en posant une suspicion sur l’usage de ces outils, ils les criminalisent de fait. Alors qu’on est dans une société qui nous oblige à utiliser ces technologies de communication à plein de niveaux – même ouvrir un compte en banque sans téléphone portable est devenu compliqué – on nous enlève toute liberté de choix dans leur utilisation. Si tu utilises des outils pour protéger ta vie privée par choix éthique ou politique, tu deviens suspect. Ça fait partie de ce que La Quadrature du Net nomme la « technopolice », qui se développe actuellement en dehors du droit . Ces enjeux, qui peuvent paraître spécifiques à notre dossier, nécessitent pour moi une lutte politique en plus de la lutte judiciaire que nous menons déjà, car ils sont symptomatiques d’une société de plus en plus sécuritaire.

Extraits d’un article dans le de juillet 2022.

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Société

Oser bifurquer

À l`epoque, c’est déjà un buzz. Nous sommes le 30 novembre 2018. Futurs diplômés, parents, familles, anciens élèves, professeurs, institutionnels et industriels sont réunis pour la cérémonie de remise des diplômes de l’École centrale de Nantes. Parmi les tout juste diplômés, Clément Choisne, 24 ans. Lunettes rondes, nœud papillon et moustache chevron, le jeune ingénieur fait face à l’auditoire. « Comme bon nombre de mes camarades, alors que la situation climatique et les inégalités de notre société ne cessent de s’aggraver, que le Giec pleure et que les êtres se meurent, je suis perdu. Incapable de me reconnaître dans la promesse d’une vie de cadre supérieur en rouage essentiel d’un système capitaliste de surconsommation. »

[…]

Depuis, les discours de jeunes diplômés de grandes écoles appelant à un sursaut écologique face à l’urgence climatique se sont multipliés. À Polytechnique, cette fois dans l’Essonne, durant la cérémonie des 24 et 25 juin derniers, plusieurs diplômés ont invité étudiants et anciens à « amorcer un virage radical », à « sortir des sentiers battus » et à « construire un avenir différent de celui qui semble tout tracé aujourd’hui ». « Il est urgent de sortir des rails sur lesquels nous installent insidieusement notre diplôme et notre réseau […].

Car tenter de résoudre à la marge des problèmes sans jamais remettre en cause les postulats mêmes du système dans lequel nous vivons ne suffira pas. »

[…]

Coup d’accélérateur de ces prises de position en 2022 : le discours de huit étudiants d’AgroParisTech, le 30 avril, qui appellent à « déserter » des emplois « destructeurs » lors de leur cérémonie de remise de diplômes. « Nous refusons de servir ce système et nous avons décidé de chercher d’autres voies ».

[…]

Un contexte marqué par des catastrophes climatiques de plus en plus nombreuses, une crise sanitaire qui a pu remuer les consciences et une inaction gouvernementale criante.
« La jeunesse, en particulier la jeunesse diplômée, est porteuse d’une demande de radicalité, constate Monique Dagnaud. Ce qui se traduit par exemple dans la volonté de marquer son désaccord, sa révolte par rapport à l’enseignement reçu dans sa formation. »

[…]

Face à l’idée que le changement peut provenir de l’intérieur, qu’il faudrait travailler au sein même des entreprises qui contribuent le plus au dérèglement climatique pour les transformer en profondeur, de jeunes diplômés disent « non ». Non, ce n’est pas efficace ; non, rien ne change.

Extraits d’un article dans Politis du 21 juillet 2022.

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Politique Société

J’ai très envie de les emmerder

« J’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire jusqu’au bout. C’est ça la stratégie. » Cette adresse inédite d’un président de la République à des millions de ses administrés peut très légitimement être comprise comme une menace de mort : le « jusqu’au bout » veut-il dire autre chose ? C’est du moins leur bannissement de la communauté nationale, si ce n’est leur mort sociale, qu’il a déclaré ce jour-là. Comment comprendre qu’après une déclaration aussi scandaleuse un tel personnage ait pu être réélu ?

 

Tout d’abord, le système électoral est ainsi fait qu’aujourd’hui, ce sont 18,7 millions de votes qui se sont exprimés pour ce président au second tour. Ce ne sont pas des votes d’adhésion, mais des votes pour « faire barrage à l’extrême droite », pour la moitié d’entre eux, car Emmanuel Macron avait comptabilisé 9,7 millions de voix au premier tour. Il y a 48,7 millions d’électeurs inscrits, et 67,4 millions de Français recensés : on constate donc que cela ne concerne vraiment pas toute la population française.

 

Ensuite, si l’on se demande ce qui crée l’adhésion à ce personnage, je pense que la réponse pour bon nombre d’individus est à chercher dans le syndrome de Stockholm : la victime d’une agression prend fait et cause pour son agresseur, par mécanisme de survie. Il s’agit surtout de « se mettre à la place » de son agresseur, pour anticiper ses faits et gestes, et se plier à ses quatre volontés, dans l’espoir de le calmer dans ses exigences. Cela entraîne de facto une communication très perméable entre la souffrance de l’agresseur et
celle la victime, jusqu`à ce que cette dernière finisse par exclusivement compatir avec son agresseur.

 

L’un des signes de la perversion est l’idéalisation dudit profil pervers. La victime, de peur de se confronter à l’horreur de la realité qu’elle a vécue, crée un portrait idéal de son agresseur, pour survivre dans un récit selon lequel elle n`aurait pas été maltraitée. Ou encore, si elle reconnaît avoir été maltraitée, c’était paradoxalement « pour son bien », et elle était « consentante ». Il existe enfin une fascination répandue pour la perversion, car elle se permet toutes les transgressions possibles, de façon très « décomplexée ».

 

Sur le plan politique, nos sociétés nous abreuvent d’éloges sur la « démocratie », en omettant qu’une démocratie signifie le pouvoir du peuple, et que le peuple n’est pas la masse. En philosophie politique, depuis Platon, Aristote et Polybe de Megalopolis, il est question de l’anacyclose, c’est-à-dire des cycles politiques ou d’un éternel retour des dégénérescences des régimes politiques. La démocratie dégénère en ochlocratie, c’est-à-dire en gouvernement, non plus du peuple, mais de la foule. Une foule ou une masse est une somme d’individus qui se laissent séduire par le pouvoir et les médias du pouvoir sans jamais être capables de recouvrer leur esprit critique singulier.
Je crois que quiconque est un peu sensé sait que suivre la foule n’est jamais un gage de vérité. Le philosophe Alain, dans ses Propos impertinents, rappelle ce qu’est la démocratie « pure » : « Les hommes, inégaux en fait, sont égaux en droit ; voilà le principe. La loi et les pouvoirs publics doivent lutter perpétuellement contre l’inégalité, qui, par l’effet des lois naturelles, renaît sans cesse, et sous mille formes. »

L’ostracisme et la condamnation à la mort sociale, dont vous parlez, voire pire, puisque certains soignants se retrouvent sans moyens de subsistance, et dans des situations très critiques, pour avoir refusé de céder à un chantage impliquant une transgression sur leur corps, sont une manifestation criante de résurgence de cette inégalité. Comment y remédier ? Alain parlait d’organiser « le gouvernement du peuple par lui-même. […] Un peuple instruit, qui délibère et discute ; un peuple éclairé par des spécialistes, éclairé par ses représentants, mais non pas gouverné par eux ; non, gouverné par lui-même : tel est l’idéal. […] Toutes les puissances, noblesse, religion, richesse, compétence, presque toujours unies, travaillent à tromper l’électeur, à tromper l’élu. »
Nous avons failli à « surveiller les pouvoirs publics, et les rappeler à l’obéissance », par un excès de naïveté et un défaut de vigilance. Alors, ce pouvoir, désormais sans limites ni contre-pouvoirs efficaces, déploie ses procédés totalitaires, et nous a réduits à des corps privés de nos droits fondamentaux, à des « cas » positifs ou négatifs, séquestrés à domicile, et tracés : « Des hommes réduits à leur pure existence biologique ne sont plus des hommes », nous dit Agamben dans Quand la maison brûle. Survivre n’est pas vivre.

Extrait d’un entretien d’Ariane Bilheran dans le journal La Décroissance de juin 2022.

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Société

Candidat au bac prometteur

Ce mois-ci, on vous le dit tout net : on n’avait aucune envie de se coltiner un édito sérieux qui aurait tiré à boulets rouges sur les flics ou la Macronie. Comme si une indigestion politique nous poussait à considérer les infos avec plus de morgue et de lassitude que d’habitude.
Heureusement, on a parmi nos connaissances un camarade talentueux qui a passé le 12 mai dernier l’épreuve de spécialité Sciences économiques et sociales du bac – dont les questions à la tonalité néolibérale décomplexée ont suscité quelques levées de bouclier (voir Reporterre. Ledit minot, à barbe fort marxienne, déplorait de n’avoir pu se lâcher lors de cette épreuve, sachant qu’il a déjà redoublé sept fois et professe une critique sociale certes rudimentaire, mais qui a le mérite d’être frontale (la valeur n’attend pas le nombre des années, bb). Alors, on lui a suggéré de refaire l’exercice en répondant aux trois mêmes questions, mais cette fois pour notre pomme.
Voici le fruit de son labeur.

1. « À l’aide de deux arguments, montrez que le travail est source d’intégration sociale. »
Deux arguments seulement ? Mais attendez, il y en a beaucoup plus. Le boulot, ça permet de passer du temps avec sa (ses) mo1tié(s), ses mômes, ses amis, un peu à n’importe quelle heure, et quand ça nous chante. Et puis le turbin, c’est aussi la possibilité de se lancer dans diverses activités à forte valeur sociale ajoutée comme : donner des cours de trombone ou de Français langue étrangère, participer à des cantines solidaires, organiser des concerts de soutien, manifester devant le comico ou le Centre de rétention administrative
pour libérer des camarades. Si, après tout ça, on a encore des forces à revendre, pourquoi ne pas s’impliquer dans un journal indépendant ? Généralement, il suffit d’y mettre le doigt pour s’y faire bouffer le bras – un peu comme un accident du travail, mais en plus folichon. Puis, de fil en aiguille, on peut se retrouver à tourner un film, écrire un livre, se lancer dans le maraîchage radical ou ouvrir un centre social autogéré. Et tout ça, le plus souvent, en compagnie de gens choucards, avec lesquels on partage de nombreux centres d’intérêt. Bref, socialement, c’est le top. Une intégration aux petits oignons. Quoi ? Pardon ? C’est le chômage qui permet tout cela, et pas le travail ? Ah zut. Hors-sujet, alors…

2. « À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance. »
Alors là, la question elle est vite répondue, vu comment elle est formulée chelou. Que signifie « reculer les limites écologiques de la croissance » ? Sans trop comprendre, on peut avancer que, petit un, « l’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage », comme disait le poète ; petit deux, qu’il serait avisé d’aller jeter un œil à l’excellent bouquin d’un certain Mickaël Correia, Criminels climatiques (La Découverte, 2022), puis on reparlera de « l’innovation » qui « peut aider » à rien du tout à part pourrir la planète pour tout le monde en faisant du gros pognon pour quelques-uns et des gadgets pour mieux nous abrutir. Hop, question suivante.

3. « À l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur de la justice sociale peut avoir des effets pervers. »
La main gauche des pouvoirs publics a effectivement un effet pervers, puisque certains croient que l’État est leur ami sous prétexte qu’il permet l’octroi d’allocations de misère. Non mais sans blague ! On nous force à bosser comme des damnés, et dès qu’on fait une petite pause bien méritée, il faudrait dire merci ? Cela dit, ça a parfois des aspects positifs. Par exemple, être contraint à balader un conseiller RSA pendant des mois avec de fausses lettres de refus d’embauche, ça développe l’esprit d’initiative. Et ça, c’est bon pour la société. Mais on n’a pas que ça à foutre non plus ! Y a des jours – nombreux – où on n’est pas dispo, avec des tas de trucs urgents à régler (voir réponse à la première question). Donc la justice sociale, c’est bien mais pas top non plus – ce qu’il faudrait, gros, c’est l’autogestion généralisée.

Pas sûr que notre camarade décroche son bac avec pareils arguments. Qu’importe, nul besoin de diplôme pour obtenir un poste de galérien à CQFD. Jeune, on t’embauche !

Édito du journal CQFD de juin 2022.

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Société

Tik Tok Academy

Quand on parle d’ « académie », je pense d’abord à celle fondée par Platon en 360 avant JC.
Pendant trois siècles, elle a accueilli librement tous les esprits curieux. Platon souhaitait voir appliquer une rigueur au maniement des concepts. Dans Gorgias, un de ses dialogues, il expliquait qu’un orateur l’emporterait toujours devant un médecin en cas de débat. Il incitait à se méfier de la maîtrise de l’art oratoire.

 

Vingt-quatre siècles plus tard, nous voici donc avec la Tik Tok Academy. L’académie du vide. On y apprend à gesticuler, dans des poses sensuelles qui confinent au ridicule. Comme si la féminité, c’était ça : un tour de poitrine, des fesses rebondies… Alors que ce qui te signale comme femme, c’est un geste, une attitude. Enfin… À ce niveau de mise en valeur de ses atours, on en arrive au grotesque. Il y a une formule de Guy Debord dans la Société du spectacle qui explique qu’à un certain degré d’accumulation, le capital transforme les Hommes en image, en pure apparence. C’est ce que vivaient, d’une certaine façon et jusqu’au milieu du XXe siècle, les hommes sandwiches, dans un rôle infamant pour eux.

 

C’est pourtant ce qu’on met aujourd’hui en avant, à nouveau, avec les influenceurs : au prix d’une perte totale de dignité, ils deviennent les vitrines de marques. Et on les forme, donc, à la Tik Tok Academy. Cap à franchir : 100 000 followers. Les recrues sont « nourries et logées », en échange de quoi tous les bénéfices qu’ils génèrent vont à l’agence. On nage en pleine exploitation, avec des jeunes qui ne sont que des gamins, de la chair à Internet… ll y a un concept grec, le Kalos kagathos, qui enjoint d’ajouter à la quête de la beauté celles de la bonté et de l’intelligence. Ici, dans ce nouveau type d’académie, pour ces jeunes influencés qui veulent devenir influenceurs, on développe juste une capacité esthétique pour être un faire-valoir des marques.

Article de Darwin dans le journal Fakir de mai 2022.

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Société

La planification écologique, concrètement

Comme le montrent, année après année, les rapports du Giec, l’économie mondiale doit prendre rapidement un grand tournant : annuler les émissions nettes de gaz à effet de serre (GES), ce qui suppose de ne plus utiliser d’énergie fossile (charbon, pétrole, puis gaz), défendre et même reconstituer la nature et la biodiversité. Certes, la France n’est responsable que d’une faible partie des dégâts écologiques infligés à la Terre, mais, comme tous les pays avancés, elle doit montrer l’exemple : ses habitants sont parmi les plus grands pollueurs par personne ; sa croissance passée est responsable des dégâts accumulés depuis 170 ans.

Le tournant écologique suppose d’utiliser tous les instruments disponibles. Une taxe carbone d’un montant élevé et dont la hausse est annoncée doit pénaliser les productions émettrices de GES et rendre rentables les investissements écologiques. Une taxe carbone aux frontières doit pénaliser les exportations des pays qui n’en introduiraient pas une.
Une grande partie du produit de ces taxes doit être redistribuée aux ménages les plus pauvres. En même temps, cela ne suffit pas ; ce n’est pas le simple jeu des prix qui peut guider les transformations nécessaires ; le rationnement par les prix épargnerait les ménages les plus riches, les plus gaspilleurs.
Un vaste programme d’investissements publics est nécessaire (rénovation des logements, transports collectifs, énergies renouvelables).

L’écologie incompatible avec le capitalisme

Surtout, les rands choix en matière de production et de consommation ne peuvent être laissés aux grandes entreprises soucieuses de développer des besoins artificiels pour augmenter leur chiffre d’affaires, et le profit de leurs actionnaires. L’écologie n’est pas compatible avec le capitalisme.
Secteur par secteur, une réflexion collective doit s’engager, avec les travailleurs, les usagers et un ministère de la planification écologique. Comment satisfaire les besoins fondamentaux de tous avec le moins de dégâts écologiques possibles ? Certaines productions
devront être interdites (des SUV aux bitcoins) ; d’autres devront être repensées : ainsi, des voitures électriques légères en location devront remplacer les lourds véhicules actuels en possession individuelle.
La durée de vie, la robustesse, la simplicité, la réparabilité des biens durables devront être garanties. L’obsolescence programmée devra être interdite. Les gaspillages liés à la mode devront être limités.
La réduction des inégalités de revenu, au niveau des entreprises comme par la fiscalité, favorisera la lutte contre la consommation ostentatoire. Posséder une Rolex deviendra ridicule.
Organiser cette rupture posera des questions délicates. Chacun n’a pas la même conception des besoins fondamentaux. Ce sera le rôle de la planification écologique de les poser et d’essayer de les résoudre de façon démocratique.

Article d’Henri Sterdyniak, économiste atterré, paru dans l’âge de faire de juin 2022.

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Économie Société

Quel travail est essentiel ?

Au fond, quel travail est essentiel ?
Ce fut la surprise du premier confinement. Le monde, éberlué, découvrait que l’essentiel n’était pas de travailler pour produire des gadgets à renouveler tous les six mois. Les soignant-es – notamment les infirmières, sages-femmes et aides-soignantes – battaient le pavé depuis des années pour réclamer des postes, des moyens et de la reconnaissance, et cela dans la quasi-indifférence générale, surtout celles des gouvernants, et, d’un coup, ils étaient applaudis aux fenêtres.

 

Ainsi, pour faire société, c’est-à-dire pour aller vers « la civilisation des mœurs », comme disait le sociologue Norbert Élias, la priorité est de délibérer démocratiquement sur les finalités assignées au travail humain. La surprise du confinement est donc simultanément sa première leçon : éduquer, soigner, protéger, tels sont les enjeux mis au jour. Enjeux du présent et de l’avenir. En effet, donner enfin du sens au travail est le seul moyen de concilier les préoccupations sociale et écologique.

 

Avec le travail, c’est le fonds qui manque le moins Ésope et La Fontaine l’avaient compris, avant même Marx, « le travail est un trésor ». En l’occurrence, le travail accompli dans tous les services non marchands, qui échappent donc au règne du profit, est productif des choses essentielles, mais, de surcroît, est productif de valeur économique qui n’est pas soustraite à celle des marchandises mais qui s’y ajoute. On pouvait s’en douter, et quelques rares économistes iconoclastes le criaient dans le désert depuis longtemps, mais la sentence bourgeoise était la plus forte : tout ce qui n’est pas marchandise est parasitaire et argent gaspillé. Mais l’idéologie ne gagne pas à tous les coups car, un rappel à un peu de raison vient d’être adressé par l’Insee lui-même : les fonctionnaires sont productifs. Que ceux ou celles qui voudraient encore supprimer des postes par dizaines sinon centaines de milliers se le disent !

 

Mais le meilleur reste à voir : comment ce travail essentiel est-il productif ? S’agit-il d’un tour de magie ? La magie n’est pas dans l’argent, elle est dans la démocratie : la collectivité a un jour décidé qu’on devait apprendre et écrire à tous les enfants, soigner
tous les malades, et satisfaire aussi de nombreux autres besoins collectifs. Elle a donc validé par avance le travail de ceux et celles qui seraient affectés à ces tâches, hors de toute nécessité de passer par la case marché-profit-accumulation. Rien qu’en procédant à cette validation sociale par une décision politique démocratique, dont la seule condition est que celle-ci soit suivie d’une seconde décision : accepter démocratiquement qu’un impôt aussi juste que possible en vienne effectuer le paiement. « Travaillons, prenons de la peine » à définir ainsi le travail.

Extrait d’un article de Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’avril 2022.