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Économie Société

Quel travail est essentiel ?

Au fond, quel travail est essentiel ?
Ce fut la surprise du premier confinement. Le monde, éberlué, découvrait que l’essentiel n’était pas de travailler pour produire des gadgets à renouveler tous les six mois. Les soignant-es – notamment les infirmières, sages-femmes et aides-soignantes – battaient le pavé depuis des années pour réclamer des postes, des moyens et de la reconnaissance, et cela dans la quasi-indifférence générale, surtout celles des gouvernants, et, d’un coup, ils étaient applaudis aux fenêtres.

 

Ainsi, pour faire société, c’est-à-dire pour aller vers « la civilisation des mœurs », comme disait le sociologue Norbert Élias, la priorité est de délibérer démocratiquement sur les finalités assignées au travail humain. La surprise du confinement est donc simultanément sa première leçon : éduquer, soigner, protéger, tels sont les enjeux mis au jour. Enjeux du présent et de l’avenir. En effet, donner enfin du sens au travail est le seul moyen de concilier les préoccupations sociale et écologique.

 

Avec le travail, c’est le fonds qui manque le moins Ésope et La Fontaine l’avaient compris, avant même Marx, « le travail est un trésor ». En l’occurrence, le travail accompli dans tous les services non marchands, qui échappent donc au règne du profit, est productif des choses essentielles, mais, de surcroît, est productif de valeur économique qui n’est pas soustraite à celle des marchandises mais qui s’y ajoute. On pouvait s’en douter, et quelques rares économistes iconoclastes le criaient dans le désert depuis longtemps, mais la sentence bourgeoise était la plus forte : tout ce qui n’est pas marchandise est parasitaire et argent gaspillé. Mais l’idéologie ne gagne pas à tous les coups car, un rappel à un peu de raison vient d’être adressé par l’Insee lui-même : les fonctionnaires sont productifs. Que ceux ou celles qui voudraient encore supprimer des postes par dizaines sinon centaines de milliers se le disent !

 

Mais le meilleur reste à voir : comment ce travail essentiel est-il productif ? S’agit-il d’un tour de magie ? La magie n’est pas dans l’argent, elle est dans la démocratie : la collectivité a un jour décidé qu’on devait apprendre et écrire à tous les enfants, soigner
tous les malades, et satisfaire aussi de nombreux autres besoins collectifs. Elle a donc validé par avance le travail de ceux et celles qui seraient affectés à ces tâches, hors de toute nécessité de passer par la case marché-profit-accumulation. Rien qu’en procédant à cette validation sociale par une décision politique démocratique, dont la seule condition est que celle-ci soit suivie d’une seconde décision : accepter démocratiquement qu’un impôt aussi juste que possible en vienne effectuer le paiement. « Travaillons, prenons de la peine » à définir ainsi le travail.

Extrait d’un article de Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’avril 2022.

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Médias Santé Société

Censure en démocratie

Ce n’était déjà pas simple avant, mais depuis l’apparition du Covid, il est devenu à peu près impossible d’émettre la moindre critique sur la vaccination, en général. L’interdiction de douter concerne bien tout ce qui touche de près ou de loin à la vaccination.
Exemple, avec le problème des adjuvants aluminiques : des scientifiques tout à fait sérieux soupçonnent que l’aluminium contenu dans certains vaccins puisse provoquer des troubles importants chez certaines personnes, en provoquant notamment une maladie appelée myofasciite à macrophages (Lire L’âdf n° 159). Les recherches en la matière avaient donné naissance à un documentaire tout aussi sérieux, intitulé L’aluminium, les vaccins et les 2 lapins. Mis en ligne sur le site de l’association d’entraide aux malades de myofasciite à macrophages (E3M), celui-ci a été tout bonnement supprimé par Youtube le 1er février 2022. Prétexte avancé par la plateforme : « Informations médicales incorrectes ». Nouveau gardien de la vérité, Youtube (détenu par Google) a ainsi supprimé en février plusieurs vidéos portant sur le sujet. La dernière en date est le documentaire Aluminium, notre poison quotidien, qui ne devait pourtant pas être totalement délirant, puisqu’il avait été diffusé sur France 5 en 2011. L’association E3M a engagé un référé contre Google.

Article paru dans l’âge de faire de mai 2022.

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Société

Extrêmes droites et fascisme

[…] nous imaginons souvent que nos pays en auraient fini avec les formes de barbarie des siècles précédents, alors même que celles-ci ont eu principalement l’Europe pour épicentre. Que ce soit l’esclavage, le colonialisme, le fascisme, les guerres mondiales et bien sûr le génocide des juifs d’Europe et des Roms commis par les nazis ; cela sans nier les atrocités commises ailleurs par des pouvoirs tyranniques. Disons que, dans l’imaginaire dominant des pays d’Europe, on réserve la barbarie, la dictature ou les politiques d’épuration ethnique à des pays lointains, d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie. Or ce nationalisme radical de purification qu’est le fascisme est bien né sur le Vieux Continent et n’a pas disparu dans les décombres du bunker d’Hitler en 1945, comme le rappelait souvent l’historien du fascisme Zeev Sternhell.

Après l’éclipse de l’après-guerre, dans une Europe traumatisée par le second conflit mondial, le fascisme a été contraint de muter pour renaître et reprendre sa marche en avant. À partir des années 1970, chaque crise lui a permis de progresser, à des rythmes différents selon les pays. En centrant son activité sur la scène électorale et médiatique, il a adopté la guerre de position comme stratégie politico-culturelle, au sens de Gramsci. Même si des petits groupes violents se développent dans son sillage en cherchant à tenir la rue et, pour cela, en commettant des agressions contre les minorités (ethno-raciales, de genre, sexuelles) et les militant-es féministes, antiracistes, antifascistes et de gauche. Jusqu’à commettre des attentats, pour certains militants fascistes isolés.

[…] le déni a longtemps été plus fort en France qu’ailleurs, parce qu’on s’imagine bien souvent que notre pays serait une sorte de phare de l’humanité : la « patrie des droits de l’homme ». Certains historiens ont même prétendu que la France avait été « allergique » au fascisme au XXe siècle : du fait notamment de la profondeur de l’ancrage des idées républicaines et de l’existence d’autres traditions à droite, le fascisme n’aurait pas pu trouver de terrain favorable et donc se développer.
Or c’est oublier qu’il y eut des mouvements de masse authentiquement et indéniablement fascistes dans les années 1930 (par exemple le Parti populaire français de Jacques Doriot), que d’autres mouvements de masse (comme les Croix-de-Feu) avaient plus qu’un air de famille avec le fascisme, et que le régime de Vichy fut une dictature qui emprunta nombre de ses traits au fascisme (en particulier à sa variété portugaise que fut le salazarisme).
C’est aussi oublier à quel point l’un des principaux axes de propagande des fascismes européens, à savoir l’antisémitisme, fut central et endémique dans la politique française dès la fin du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle. C’est oublier enfin combien la République fut compatible avec l’entreprise coloniale, et tout ce que celle-ci comportait de politiques de déshumanisation, de hiérarchisation raciale, d’accaparement de biens, etc. Des traits qui sont bien communs avec le projet fasciste. Rien d’étonnant, donc, à ce que, parmi les fondateurs du FN, se soient mêlés des collaborationnistes (pétainistes) et des nostalgiques de l’Algérie française dont certains se vantaient même d’avoir torturé pendant la guerre coloniale.

Extraits d’un entretien d’Hugo Palheta dans Politis du 14 avril 2022.

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Économie Environnement Politique Société

Démocratie et énergies fossiles

« L’argent qui finance cette agression est directement lié au changement climatique, puisque cet argent vient des énergies fossiles, pétrole et gaz. Si nous ne dépendions pas de ces énergies, la Russie n’aurait pas les moyens pour entreprendre cette guerre », déclarait Svitlana Krakovska, la représentante ukrainienne au Giec.
Dans Carbon Democracy, Timothy Mitchell a théorisé le fait que la dimension démocratique d’un pays est inversement proportionnelle à ses ressources fossiles. Avec la guerre en Ukraine, nous avons passé un nouveau cap : c’est une arme. Cette guerre est biface. D’un côté, l’Occident prétend faire le blocus économique le plus sévère depuis 1945 et, de l’autre, tous les jours, plus de 650 millions d’euros sont versés en achat de pétrole, de gaz et de charbon. Toutes les banques russes sont exclues du système interbancaire Swift, sauf les deux plus importantes, qui gèrent les revenus issus de ressources fossiles. Nous sommes loin de la confrontation entre deux blocs ! Le capitalisme a la capacité de lier les blocs démocrates et autoritaires.

Les énergies fossiles ont été essentielles à l’accélération du capitalisme aux XIXe et XXe siècles. L’accès à des énergies à bas coût a permis d’accélérer la productivité, et donc la croissance. Mais ces énergies sont émettrices de gaz à effet de serre. Elles sont la première raison des changements climatiques qui ont fait entrer l’humanité dans l’ère de l’anthropocène.
La realpolitik des pays occidentaux a amplifié notre dépendance au gaz et au pétrole russes, mais aussi à toutes les matières premières, dont l’uranium, provenant de régimes autoritaires. Notons cette corrélation entre économie fondée sur la rente géologique et régime
autoritaire, que l’Équatorien Alberto Acosta avait décrite dans son livre La Malédiction de l’abondance.
Les pays occidentaux ont laissé prospérer des régimes autoritaires pour avoir un accès aux énergies fossiles à un prix faible. Dans les pays producteurs, une minorité a récupéré la rente au détriment de la population.

Début d’un article de Jérôme Gleizes dans Politis du 31 mars 2022.

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Société

La résilience

Les politiques publiques prétendant répondre aux désastres du techno-capitalisme – de la loi « Climat et résilience » aux politiques anti-Covid19 – s’inscrivent dans cette nouvelle religion d’État qu’est la résilience, métaphysique étatique du malheur qui justifie le désastre comme le pendant inéluctable du progrès, au point d’en faire sa source.

On peut comprendre un tel engouement résiliomaniaque étant donné que nous sommes de plus en plus confrontés à des catastrophes impossibles à maîtriser. La résilience apparaît alors comme une formule magique prétendant clore cette impossibilité pour en faire une source de rebond vers un soi-disant « monde d’après ». En fait, plus on connaît les causes des désastres, plus les réponses fournies sont concentrées sur leurs conséquences, et sur la manière d’en tirer parti, rendant ainsi les causes de plus en plus désastreuses.

C’est un principe de base de la résilience, cet art de s’adapter au pire, notamment technologiquement, sans jamais élucider les raisons de ce pire. Car la résilience interdit de s’interroger sur le fait que les catastrophes industrielles sont les produits de notre mode de production économique capitaliste, qu’elles résultent d’une société technologique se voulant sans limite. Ainsi s’agit-il de combattre le cancer, le dérèglement climatique, le Covid-19, sans combattre le monde qui les fait émerger.

À Fukushima, mais c’est aussi vrai ailleurs, la résilience est promue au rang de technique thérapeutique – de fait, une technologie du consentement – pour faire face à un désastre individualisé où les gens sont amenés à faire fi de leur impuissance face aux dégâts pour, au contraire, nourrir l’illusion d’être puissants et agissants.

Chacun est exhorté à « rebondir », à « vivre avec » et à cogérer la catastrophe, en participant à la « décontamination » ou en surveillant la radioactivité ambiante au prétexte que ce serait bon pour sa santé psychique. L’objectif des apôtres de la résilience (autorités publiques, associations locales, experts internationaux) est d’amener chacun à cesser de s’inquiéter « inutilement » d’avoir fatalement à vivre avec la contamination, qui est en réalité une situation de survie.

Les gens doivent apprendre à se contenter d’un bonheur palliatif, où règne le « trop peu », considéré comme éternel et indiscutable : un « trop peu » de santé, de liberté, de peur, de refus, de vie.
L’idée de base des partisans de l’accommodation, selon qui être résilient signifie non seulement être capable de vivre malgré l’adversité et la souffrance, mais surtout de vivre grâce à elles et de grandir et s’adapter par la perturbation et la rupture, est en réalité inapplicable dans le monde de la radioactivité, comme dans nombre de situations d’exposition toxique ou de contamination. Mais qu’à cela ne tienne : le culte de l’adaptation soutient sans relâche que la catastrophe n’est pas ce qui survient, mais l’impréparation individuelle et collective à ce qui survient, et déploie sans fléchir son algorithme de la résurrection permanente, ne manquant jamais de culpabiliser ceux, et à Fukushima ce sont particulièrement « celles », qui le contestent.

Début d’un article de Thierry Ribault dans L’Écologiste de février – avril 2022.

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Société

Le travail tue

Le 17 septembre 2021, […] l’organisation mondiale de la santé et l’organisation mondiale du travail ont annoncé la conclusion de leurs travaux : le travail tue presque deux millions de travailleurs chaque année.

Nous devrions nous arrêter un instant pour prendre conscience de l’énormité de ce chiffre comparé à d’autres causes de décès. Les guerres tuent 86 000 personnes par an en moyenne, les drogues illégales environ 250 000. En 2020, la Covid a tué 1,8 million de personnes, selon les chiffres de l’OMS.
Cela signifie que le travail est six fois plus mortel que la guerre et la drogue combinées et qu’il est aussi létal que la Covid. On atteint des niveaux épidémiques. Il n’existe toutefois pas de guerre contre le travail, ni d’organisations caritatives luttant contre le travail, ni de battage médiatique, ni de grève générale, ni de programmes de santé publique massifs dédiés à la réduction des heures de travail et à l’amélioration des conditions de travail.

Loin de nos regards.
Sans doute est-ce parce que les emplois dangereux et difficiles, cachés à nos regards – par exemple les travailleurs dans les abattoirs, au fond des mines et auprès des malades – sont ceux qui rendent possible notre mode de vie confortable. Le système capitaliste prospère grâce à ces emplois – sans même parler de l’avidité des actionnaires. Il s’agit d’une réalité dérangeante que personne ne veut voir. L’exposition à la pollution de l’air sur le lieu de travail, par exemple, dans les usines et les industries extractives est responsable de 450 000 décès.
[…]

Surtravail.
Beaucoup de ces décès prématurés sont causés par le surtravail, selon l’OMS : « Les décès dus aux cardiopathies et aux accidents vasculaires cérébraux associés à l’exposition à de longues heures de travail » ont causé 750 000 décès. Parmi dix-neuf facteurs de risques analysés, « le risque principal est l’exposition à de longues heures de travail », soit le tiers.
D’année en année, la situation ne fait qu’empirer.
Selon le rapport, entre 2000 et 2016 « les décès dus aux cardiopathies et aux accidents vasculaires cérébraux associés à l’exposition à de longues heures de travail ont augmenté respectivement de 41 % et l9 %. Ces chiffres témoignent d’une tendance à la hausse de ce facteur de risque psychosocial relativement nouveau. »

Extraits d’un article de Tom Hodgkinson dans L’Écologiste de février – avril 2022.

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Environnement L'énergie en France Politique Société

Guerres et énergies

Cette guerre de la ressource, nous nous en rapprochons avec le retour du conflit à la lisière de l’Europe. La Russie, redevenue une grande puissance énergétique, tient à le faire savoir avec son arsenal mis à jour grâce aux revenus du pétrole et du gaz. Mais qui donc a bien pu financer de tels investissements militaires ? C’est nous, principalement !
Avec le concours des autres pays « développés » qui, c’est bien connu, ont des idées puisqu’ils n’ont pas de pétrole ! La première (et seule idée) ayant été d’en acheter à des pétromonarchies, des dictatures ou des pays pour le moins totalitaires, ici ou là. Et qui pour nous « défendre » ?
Les États-Unis ? Ceux-ci étant redevenus un des principaux producteurs de charbon, de gaz ou de pétrole « non conventionnel », pour nous en vendre au mépris des destructions que cela entraîne sur leur propre sol et pour le climat en général.
Nous avons ainsi financé, pour faire rouler nos tonnes de ferraille afin d’être « libres », la militarisation de tous les producteurs. « Vous oubliez l’énergie électrique, propre, décarbonée, solidaire, etc., etc. » Il n’y a pas encore et il n’y aura pas de mines d’électricité, les chimères sont de faibles recours face à la situation actuelle.

Extrait d’un article de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance de mars 2022.

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Environnement Société

Privatiser les gènes

[…] durant les années 2000, les lobbies agro-industriels et la Commission européenne, qui lui est favorable, ont peu à peu perdu la bataille des OGM transgéniques. Ils ont donc délaissé ce domaine et ont investi leurs capitaux ailleurs.
À tel point qu’aujourd’hui, la technique de la transgenèse apparaît archaïque ! Ainsi, on constate actuellement une « poussée » de l’appropriation du vivant de deux manières.

La première, c’est le développement de nouveaux OGM par d’autres techniques que la transgenèse, et la pression sur les instances politiques européennes pour que ces nouveaux OGM ne soient pas encadrés strictement comme le sont les OGM transgéniques.
La principale technique dans ce cas est la mutagenèse. Elle n’est pas nouvelle, mais a été révolutionnée ces dernières années du fait de différentes innovations technologiques. Je pense à l’émergence des techniques de régénération des cellules végétales multipliées en laboratoire. Il y a eu également la baisse incroyable du coût du séquençage génétique, divisé par 100 000 en dix ans. Ajoutez à cela d’autres innovations et vous obtenez une explosion des nouvelles techniques génétiques. Sans entrer dans les détails, aujourd’hui, le
lobby biotechnologique joue aux apprentis-sorciers. C’est pour cette raison que nous luttons pour faire en sorte que ces nouveaux OGM ne soient pas exclus du champ d’application de la réglementation sur les OGM. La bataille juridique et politique est en cours.

[…] Le brevetage des gènes est une autre façon de privatiser toujours plus le vivant. Jusque dans les années 90, le droit de propriété intellectuelle le plus utilisé était le droit d’obtention végétale (Dov), qui repose sur la caractérisation des variétés : telle pomme jaune et grosse par exemple. Or, pour les obtenteurs, c’est-à-dire les firmes qui vivent des brevets comme BASF ou Bayer, l’inconvénient avec le Dov, c’est que si je croise cette pomme avec une pomme rouge, et que j’obtiens une pomme aussi grosse mais rouge, le propriétaire de la pomme jaune perd ses Dov sur cette pomme croisée avec « ma » variété. Or, avec l’évolution du « génie » génétique, Bayer et consorts peuvent isoler le gène qui rend la pomme grosse : aujourd’hui, ils déposent les brevets sur les gènes, ce qui leur permet d’exiger des droits, c’est-à-dire de l’argent, sur l’ensemble des variétés dans lesquelles on retrouve ces gènes. Hier, il y avait quelques gènes brevetés, comme le fameux gène de Monsanto qui permet à la plante de résister au Roundup. Aujourd’hui, ce brevetage des gènes a explosé, et s’étend aussi aux gènes « natifs » qui sont présents à l’état naturel.

[…] Dans les années 2000, certains programmes mondiaux « publics-privés », comme Divseek, financé en partie par la Banque mondiale, ont conduit au séquençage du génome de l’ensemble des plantes présentes dans les banques de semences. Cela s’est traduit par la constitution d’immenses bases de données numériques, contenant d’une part les séquences génétiques, d’autre part les caractères des plantes (résistance, taille, etc.), le tout mis à disposition des industriels. Il ne restait plus qu’à croiser les données de ce « Big
data » pour « découvrir » que statistiquement, tel gène correspond à tel caractère. Ce gène est ensuite isolé, sélectionné et introduit par les généticiens dans ce qu’on appelle les « variétés élites » existantes.
Le gène est ensuite breveté, et même s’il ne produit pas lui-même des semences, le détenteur du brevet pourra réclamer des droits de propriété pour toutes les plantes qui contiennent ce gène et expriment le caractère associé.

Extrait d’un entretien de Guy Kastler dans l’âge de faire de mars 2022.

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Société

Totalitarisme

Le totalitarisme se caractérise, pour la philosophie politique, par les critères suivants : un système organise par le monopole des médias de masse, par la surveillance des individus avec un encouragement aux délations, une politique organisée sur la terreur et une idéologie mouvante, construite sur le clivage entre bons et mauvais citoyens, sur l’ennemi visible ou invisible et la pureté, une persécution des opposants et de toute critique […]

On doit au philosophe Giorgio Agamben une réflexion philosophique profonde sur l’état d’exception en matière politique. L’état d’exception est un espace dans lequel le Droit est suspendu, donc un espace anomique, mais qui prétend être inclus dans le système juridique. Agamben parle « d’éclipse du Droit » : le Droit demeure, mais n’émet plus sa lumière. La première conséquence est la perte pour les citoyens du principe fondamental de la sécurité juridique : l’illégalité est normalisée. En clair, le Droit qui est censé protéger les individus, devient l’outil de leur persécution. C’est cela, le fait totalitaire. L’état d’exception, historiquement, trouvait un terme temporel, comme dans la dictature romaine. Aujourd’hui, il devient la condition normale. C’est en somme une exception permanente, donc ce n’est plus une exception !
Le régime totalitaire est donc le moment où sont autorisées toutes les transgressions possibles, au nom d’un idéal tyrannique (« le bien commun », « la santé pour tous », etc.) que l’on peine à définir, bien entendu, et qui repose sur un sophisme, une proposition contradictoire. Agamben le résume ainsi : « Une norme qui stipule que l’on doit renoncer au bien pour sauver le bien est tout aussi fausse et contradictoire que celle qui, pour protéger la liberté, exige que l’on renonce à la liberté. » […]

Je pense personnellement que nous avons le devoir d’introduire des discours différents, car la folie raisonnante de la psychose collective, régie par l’angoisse, conduit à la confusion mentale et aux passages à l’acte. Quand l’individu est harcelé par des discours de persécution, par des paradoxes, des mensonges, des propos violents émis par les mass media et le champ politique, il devient vulnérable, confus, et ne comprend plus ce qui lui arrive. Le système totalitaire désigne comme coupables des innocents, et laisse tranquilles les coupables, […]

Dans la civilisation, le lien entre les individus est marqué par l’hospitalité, l’amitié et la charité. Ce sont trois notions fondamentales. […]

La dérive totalitaire est la réduction des individus à des corps, a minima marchands, a maxima des corps inutiles à éliminer. Elle suppose un abandon radical de la morale, en termes de bien et de mal. Elle se construit aisément sur une population qui ne trouve plus de sens à la réalité de son expérience. L’idéologie est la proposition d’une autre lecture de la réalité, qui rassure car elle a réponse à tout, et qui « prend en charge », pour éviter de se poser des questions existentielles sur son malaise. Si l’on ressent un malaise, c’est la faute de l’autre, évidemment (le virus, les parasites sociaux, etc.).
La fausse logique totalitaire conduit au bouc émissaire, c’est-à-dire à la loi du plus fort : de peur de mourir moi, je préfère que l’autre meure ; de peur de tout perdre, je préfère que l’autre perde tout. Hannah Arendt notait que « la principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux ». […]

« Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents, quelles que soient leur sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d’intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté. » (Hannah Arendt, Le Système totalitaire, Le Seuil, 1972)

Entretien d’Ariane Bilheran dans le journal La Décroissance de février 2022.

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Société

Blanquer, le conservateur

Si le torpillage des principes de la laïcité est une des marottes favorites du ministre de l’Éducation nationale, il a d’autres obsessions en stock. En particulier, la lutte contre l’intersectionnalité. C’est-à-dire contre le fait d’ « analyser la réalité sociale en observant que les identités sociales se chevauchent et que les logiques de domination sont plurielles » – manière de rappeler qu’une PDG blanche et sa femme de ménage d’origine africaine ne subissent pas tout à fait les mêmes formes de domination.

Sur le terrain, ça donne un ministre de l’Éducation nationale qui tape comme il peut sur l’Unef (again) et ses réunions en non-mixité raciale : pour Blanquer, que des personnes victimes de racisme veuillent échanger entre elles à ce sujet est au mieux « une chose folle », au pire le terreau de « projets politiques gravissimes » (BFM, 19/03/21).

Après la race, le genre : le 5 mai dernier, le ministre proscrivait l’usage à l’école de l’écriture inclusive basée sur le point médian. En introduction de sa circulaire, il avait cru bon de placer une citation d’Hélène Carrère d’Encausse et Marc Lambron (deux pontes de l’Académie française) affirmant que cette graphie serait « contre-productive » pour « la lutte contre les discriminations sexistes ». Ben voyons!

Cohérent, Blanquer inaugure finalement début janvier un colloque à la Sorbonne intitulé « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », bâchant entre autres le « néoféminisme » et la « pensée » décoloniale. Une bamboche pseudo-universitaire financée par le ministère sur un fonds réservé.

Lâcher des ronds quand ça sert ses croisades ? Décidément, le ministre sait faire. Notamment en filant du blé à un syndicat lycéen chargé de promouvoir ses réformes iniques. On rembobine. En novembre 2020, une enquête de Mediapart révèle que l’Éducation nationale a rincé à hauteur de 65 000 € le syndicat Avenir lycéen, qui en claquera une proportion significative en restos et hôtels de luxe. Libération découvre dans la foulée que l’idée de la création du syndicat a en réalité « germé [en 2018] rue de Grenelle » pour « servir la communication » de Blanquer, alors que dans la rue, les lycéens qui manifestaient contre la réforme du bac et la création de Parcoursup se faisaient dégommer à coups de flash-ball.

Extrait d’un dossier sur les précaires de l’Éducation nationale dans le journal CQFD de février 2022.