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Société

L’humain déshumanisé

« Sauver des vies, quoi qu’il en coûte ». On ne peut, à priori, trouver de principe plus louable, plus humaniste. Mais à l’épreuve des faits, cette fin (sauver des vies) justifie-t-elle tous les moyens ? Le « quoi qu’il en coûte » n’est-il pas problématique ? Lors du premier confinement, dictatures comme démocraties ont pris des mesures radicales pour « sauver des vies », tant en matière économique qu’en matière de libertés. Si l’on s’attarde sur les mesures restreignant les libertés, les dictatures ne se sont pas posées de questions éthiques, et ont utilisé tout leur arsenal répressif pour limiter la diffusion du virus. Le cas de la Chine est impressionnant à cet égard, ce qui a fait dire à feu Axel Khan ; « en contexte de pandémie, la démocratie est un inconvénient ». Ainsi, faire de la préservation de la vie une valeur supérieure à toute autre chose peut justifier la dictature. Elle peut également justifier, on l’a vu en France lors du premier confinement, des actes qui relèvent d’une forme de barbarie : comment qualifier autrement l’interdiction faite aux proches d’un mourant de rendre une « dernière visite », ou d’assister aux obsèques ? Comment expliquer ce paradoxe, d’une valeur démocratique par excellence, qui semble se retourner contre elle ?

Pour le philosophe Olivier Rey, notre époque a tendance à réduire la « vie » à sa dimension biologique. C’est seulement cette vie biologique que les États se sont employés à défendre, en la plaçant au-dessus de tout, quitte à nier la nécessité des autres dimensions de l’existence, à commencer par le sens qu’on peut lui donner. Or, « un homme qui n’est plus rien qu’un homme n’est plus un homme », disait Hannah Arendt. Mais encore ? « Un individu privé de sa capacité à exercer ses attributs spécifiquement humains – sa socialité, ses projets, sa liberté, son métier, son ouverture aux autres, ses aspirations – finit en général par s’étioler et par se déshumaniser », commente la philosophe Alexandra Laignel Lavastine (La Déraison Sanitaire).

Extrait d’un article de Fabien Ginisty dans l’âge de faire d’octobre 2021.

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Société

Le complotisme

6 janvier 2021 : QAnon explose à la face du monde. Ce jour-là, des hommes et femmes qanonistes, alliés à l’extrême droite des Proud Boys, attaquent le Capitole de Washington, porteurs d’un discours pour le moins confus. Une certitude : ils ne sortent pas de nulle part. Depuis quelque temps déjà, les observateurs du champ politique américain assistent, médusés, aux manifestations bizarres du mouvement QAnon, avec ses slogans passablement allumés : « Libérez les enfants ! », « Faites confiance au Plan ! », « Arrêtez l’adrénochrome ! ». Cerise sur l’absurde, avant même l’attaque du Capitole, une hypothèse étonnante commence à circuler dans les médias, jusque dans les colonnes du Monde qui titrait, le 26 novembre dernier : « Et si le mouvement complotiste américain QAnon était une fanfiction ? »
Selon cette thèse, QAnon serait le fruit d’un canular fondé sur le roman Q (titré en français, L’Oeil de Carafa), publié en 1999 par le collectif italien Luther Blissett. C’est à l’un de ses auteurs, Roberto Bui, alias Wu Ming, que nous donnons la parole dans ces pages.

Rebondissant sur cette vertigineuse théorie, Roberto Bui vient de consacrer un livre à QAnon. Intitulé La Q di Qomplotto (« Q comme Qomplot », dont la traduction française sortira chez Lux en avril 2022) […]

 

« Plusieurs chapitres de Q comme Qomplot sont consacrés à l’urgence épidémique, ou plutôt à une critique radicale de cette urgence, en exposant ses dynamiques et en montrant que sa gestion a été à la fois déresponsabilisante pour la classe dirigeante et culpabilisante pour les citoyens. Cette urgence était hypocrite lorsqu’elle interdisait et diabolisait des activités inoffensives en extérieur tout en encourageant la poursuite d’activités productives beaucoup plus dangereuses en milieu clos. En somme, il s’est agi d’une gestion capitaliste, tout simplement néolibérale (lire le libéralisme autoritaire), qui ne pouvait qu’alimenter le complotisme. Le complotisme est toujours la traduction d’un malaise réel. Ce malaise, il faut le prendre en compte.

 

Lorsqu’on s’attaque au complotisme, il convient de partir du noyau de vérité qui se trouve au cœur de tout fantasme de complot, aussi baroque et aberrant soit-il. Les complotismes nés de la pandémie ne font pas exception, bien au contraire : ils font même office de paradigmes. Sous les strates et les sédiments de choses fausses, avant toutes les distorsions, les fantasmes de complots se fondent sur des prémisses véridiques. Les identifier est un art ; le politique consiste à les intercepter afin d’empêcher qu’elles soient « capturées » par le complotisme.

 

Que le capitalisme global profite de la pandémie et ses conséquences pour mener à bien une restructuration colossale, cela me semble plus qu’évident. Quand un complotiste parle de « Great Reset« , il touche à une vérité profonde. Le problème est qu’il en tire la narration fallacieuse d’un grand programme, d’un complot ourdi depuis longtemps par les puissants de la Terre (les Juifs, les pédophiles satanistes, les reptiliens, voir tous à la fois). Au premier plan, l’idée que le virus a été créé volontairement voire que la pandémie elle-même est une invention, […]

Extraits d’un dossier sur le complotisme dans le d’octobre 2021.

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Politique Société

Technocrature

Le même Macron affirmait fin avril 2021 : « Le pass sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français. Il ne saurait être obligatoire pour accéder au lieux de la vie de tous les jours comme les restaurants, théâtres et cinémas, ou pour aller chez des amis. » Non seulement cette technocratie qui règne et son champion qui nous gouverne, au nom de leur expertise et compétence hautement revendiquées, ont misérablement failli depuis janvier 2020 à soigner et protéger leur cheptel humain, mais ils retournent leur faillite en réussite, en détournant « l’urgence » sanitaire à leurs propres fins fondamentales : « l’accélération numérique », la mutation vers une société de contrainte automatisée.

Le terme de « technocrature » nous semble caractériser cette poussée de notre technocratie dirigeante vers cette « cyberpolice », cette « police des populations à l’ère technologique » que nous décrivons depuis Terreur et possession et dans nos enquêtes suivantes. Par « police », nous entendons comme le dictionnaire « l’organisation rationnelle de l’ordre public » (la polis), dont la « gestion » ne constitue que l’execution, de même que la digestion n’est qu’une fonction de l’organisme humain. Non seulement la technologie c’est politique, mais c’est la politique. La cyberpolice, ce n’est pas seulement le flicage numérique, mais l’organisation cybernétique de la société.

La véritable organisation d’une polis, cité/société, quelles que soient son régime de propriété, ses convictions politiques ou ses croyances religieuses, réside dans son appareillage technique et matériel. Simplement parce que les con»
traintes technologiques (c”est-à-dire les faits matériels et la rationalité technicienne ) l’emporte sur toute autre considération dans les sociétés humaines asservies au principe de réalité, au primat de l’efficacité, et in fine, à à leur propre volonté de puissance.
Toutes les sociétés, toutes les technocraties dirigeantes tendent vers cet objectif de toute-puissance. toutes cherchent « le seul meilleur chemin » d’y parvenir.

Tout au plus devons-nous conserver la distinction entre techno-despotisme « éclairé » (américain, occidental) et techno-despotisme « absolu » (chinois. oriental) même s’ils interagissent, que chacun présente certains traits de l’autre et gravite vers l’autre, en attendant leur fusion au sein d’un techno-totalitarisme mondialisé.

Cette conquête de la puissance a cependant un coût ravageur pour la nature et les hommes, notamment depuis la révolution thermo-industrielle qui a détruit en deux siècles la plus grande part de ce qui avait échappé aux destructions des sociétés paysannes, artisanales et primitives (chasseurs-cueilleurs).

Extrait d’un entretien de Pièces et main d’œuvre dans le journal La Décroissance de septembre 2021.

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Politique Société

Le culte Bernard Tapie

[…] Tel fut Bernard Tapie, qui croule sous les hommages les plus officiels, et même les plus présidentiels, au lendemain de sa mort. Ce multiple repris de justice occupait toutes les unes de la presse lundi, après avoir vampirisé les journaux télévisés du week-end. […] Tapie a été l’incarnation d’une époque. Il a été le verbe et la silhouette d’un moment politique. Celui de la brusque conversion du Parti socialiste au libéralisme, dans les années 1980. À son insu, il a été porteur d’une antimorale devenue morale officielle. Mieux que quiconque, il a illustré, dans son ivresse d’action, un discours de la « gagne » et du « tout est permis ». Et il a beaucoup gagné en effet : […] et surtout beaucoup d’argent en rachetant à vil prix des dizaines d’entreprises en difficulté, aussitôt revendues à prix d’or. Une spéculation qui a fait sa fortune.

Cela dans une France politique qui ne voulait rien savoir des moyens. Seul comptait le résultat. Et tant pis si les équipes de foot adverses étaient soudoyées, et les arbitres choyés ; si la dope gangrenait le cyclisme, si les sociétés passées entre ses mains laissaient sur le carreau des centaines de salariés. Après avoir vendu de l’espoir, la France socialiste voulait vendre du rêve. Tapie était son homme. Il exhibait les signes extérieurs de richesse les plus tape-à-l’œil, le yacht, l’hôtel particulier, l’avion. Autant d’avantages dont il faisait partager la jouissance éphémère à un microcosme d’affairistes, de politiques, et de journalistes.
C’était les années fric. À la télévision, Yves Montand et Laurent Joffrin animaient « Vive la crise », fameuse émission qui assurait la promotion du libéralisme et du tournant de la rigueur. On y annonçait, entre autres, que l’indemnité des chômeurs serait réduite de 20 % et que les retraites seraient amputées de 20 à 70 %. Déjà ! Un discours s’imposait, très « thatchérien », du chacun pour soi et de la réussite à portée de tous. « Entreprenez ! », lançait Tapie à une France frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Macron n’était pas encore là pour encourager le chômeur à traverser la rue pour trouver un boulot, mais le principe était posé. Qui mieux que « Nanard », le gouailleur populaire, fils d’un ouvrier fraiseur et d’une aide-soignante, pour démontrer que l’on pouvait devenir milliardaire et même ministre, en partant de peu ? À condition d’être animé d’une volonté de fer, et de ne pas être encombré de scrupules. Tapie payait d’exemple. Ne pas tout attendre de l’État, et même n’en plus rien espérer.
Ce discours évidemment était trompeur. Car Tapie n’a cessé de profiter d’appuis politiques et financiers […].

Mais Mitterrand-Tapie ? Comment le lecteur de Saint Augustin, esthète austère et introverti, a-t-il pu se laisser encanailler par « Nanard » ? Là aussi, la réponse est simple : Tapie s’est trouvé au bon endroit au bon moment. Les socialistes qui venaient « de ne pas rompre avec le capitalisme » étaient en recherche d’une idéologie de substitution. Ils voulaient pouvoir encore parler au peuple tout en le plumant. Tapie fut ce parfait illusionniste. Et, de surcroît, Nanard faisait rire Tonton. Les monarques aiment ces fous qui sont leur image inversée. […] Tapie a su se faire admirer du peuple avec lequel il n’avait plus rien de commun, sauf une gestuelle et un verbe haut. Il n’a pas beaucoup enrichi de salariés dans les entreprises qu’il a rachetées, mais il a su faire respirer, de loin, l’air
de la gagne à des populations qui en ont retiré plaisir et fierté. C’est l’histoire des supporters de l’OM. Faute de pain, du jeu !

Et ce mérite évanescent, on ne peut le retirer à Tapie. Pas plus qu’une sincérité apparemment indiscutable dans sa détestation de l’extrême droite, en dépit de quelques manœuvres douteuses quand il s’est agi, en 1993, de sauver son poste de député. Il n’a jamais rien cédé au racisme et à la xénophobie. Mais cela aussi collait bien à l’époque. Les socialistes étaient convertis au libéralisme, et il ne leur restait « de gauche » qu’une hostilité ostensible au Front national. Tapie n’a pas ménagé sa peine de ce côté-là, sans comprendre
que les coups de gueule sont contre-productifs quand le chômage et le déclassement se répandent dans le pays. […]

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 07 octobre 2021.

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L'énergie en France Société

Nucléaire et démocratie

Entre le 13 février 1960 et le 27 janvier 1996, l’État français a effectué 210 explosions nucléaires, dont 17 au Sahara algérien et 193 en Polynésie française ; 50 dans l’atmosphère et 160 dans des galeries ou des puits. Toutes ces explosions ont libéré dans l’atmosphère ou emprisonné dans des puits, des quantités énormes d’éléments radioactifs, dont pour certains la durée de vie se compte en plusieurs dizaines de milliers d’années.

Le terme d’ « essais nucléaires » peut prêter à confusion, laissant à penser qu’il s’agit d’expériences utilisant de faibles quantités de matière radioactive, or ce n’est pas le cas ! Une bombe sur deux que la France a fait exploser était d’une puissance supérieure à celle qui est tombée sur Hiroshima (pour prendre une unité de mesure « plus parlante » que les kilotonnes). La plus puissante larguée au-dessus de la Polynésie, équivalait à 173 fois « Little Boy » qui a détruit la ville japonaise !

Les populations des zones environnantes des sites d’essais non seulement n’ont pas été consultées ni informées sur les dangers des retombées radioactives, mais n’ont pas été suivies sur un plan sanitaire de manière spécifique. Le personnel affecté au programme d’essais n’était pas mieux loti. Estimé pour la France à environ 150 000 personnes, il était composé d’une grande majorité d’appelés du contingent qui, une fois terminé leurs temps de service militaire, ont été renvoyés chez eux sans aucune consigne particulière ni suivi médical spécifique. Et c’est souvent trente ou quarante ans après que les problèmes sont survenus, rendant difficile pour les victimes de faire le lien entre leur exposition à la radiation et les maladies auxquelles elles étaient confrontées.

Pendant plusieurs décennies le discours officiel sur les conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires, a reposé sur le déni affirmant que la France avait pris toutes les précautions et donc qu’ils avaient été « particulièrement propres ». Il aura fallu toute la ténacité, à partir des années 1990, de quelques organismes et lanceurs d’alerte, comme l’Observatoire des armements avec Bruno Barrillot pour que la question émerge dans l’espace public. En 2001, les premières associations de victimes se sont constituées (Moruroa e tatou en Polynésie et Association des vétérans des essais nucléaires en métropole) et neuf ans plus tard, le Parlement adopte une « loi relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français », dite « loi Morin ». Mais du principe de présomption du lien de causalité entre les maladies radio-induites et la présence sur les zones impactées par les essais contenu dans le texte, à son application au bénéfice des victimes et de leurs ayants droit, le chemin est pavé de chausse-trappes.

En dix ans d’existence de la loi, sur un total de 1 747 dossiers enregistrés par le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), seulement 485 indemnisations ont été accordées, principalement au bénéfice des anciens membres du personnel militaire ou civil. Une seule personne résidant en Algérie a été reconnue victimes et 197 résidant en Polynésie française. Certes, depuis 2018, l’application de la loi s’est améliorée suite aux actions menées par les associations, mais les recours devant les tribunaux sont encore nombreux pour obtenir droit à réparations.

En effet, la radioactivité est invisible, inodore, bref insaisissable. Cette particularité rend son identification encore plus complexe comme facteur de risque pour la santé et favorise l’éclosion de controverses scientifiques, comme, par exemple, celles concernant les effets des faibles doses de radioactivité qui ne seraient pas démontrés, ou encore sur les conséquences trans-générationnelles. Même si la météo se charge occasionnellement de faire des piqûres de rappel de la nocivité de la radioactivité disséminée par la France au Sahara.

Extrait d’un article de Patrice Bouveret dans la revue Sortir du nucléaire de juillet 2021.

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Environnement Société

La servitude volontaire de nos modes de vie

C’est un lieu commun de la rhétorique révolutionnaire depuis Marx que de dire que les dominés n’ont rien à perdre que leurs chaînes. La formule est exaltante, mais l’expérience montre qu’elle ne correspond pas vraiment à la réalité. L’esclave tient d’autant plus à ses chaînes que la servitude est volontaire. Or, dans notre société productiviste/consumériste, comme l’avait déjà bien vu en son temps Aldous Huxley dans son livre d’anticipation Le Meilleur des mondes, la servitude volontaire atteint des sommets. Cela est le résultat d’une colonisation de l’imaginaire sans précédent, grâce en particulier aux nouvelles technologies.

Il ne faut donc pas s’attendre de la part de nos concitoyens à une attitude rationnelle (et encore moins raisonnable…). La plus grande partie d’entre eux savent très bien que nous allons « droit dans le mur », sans trop savoir exactement ce que cela signifie, et en même temps ne croient pas que les choses vont changer ni que nous pouvons les changer. Ce n’est pas seulement le fait souligné par Jean-Pierre Dupuy, dans son livre Pour un catastrophisme éclairé, que « nous ne croyons pas ce que nous savons » – ce qui avait déjà frappé Günther Anders à propos du danger atomique -, mais plus profondément que cette dissonance cognitive s’accompagne d’une véritable paralysie de l’action.

Le projet de la décroissance étant tout à fait raisonnable et fondé sur une analyse rationnelle se heurte à une double barrière. Il ne séduit pas la pensée aliénée et bouscule le confort de l’inertie, ce qui explique la situation que vous déplorez comme moi. Il est tout à fait remarquable que la collapsologie qui, tout au moins en France, a plus ou moins été un sous-produit de la décroissance, surmonte ce double obstacle. Puisqu’il n’y a rien à faire, en effet, on peut continuer à vivre comme avant et, tout en sachant que tout va s’effondrer, penser en même temps que grâce à la technique, on s’en sortira !

Le cas du président Sarkozy, partisan s’il en est de la société de croissance, qui a adoré le livre de Jared Diamond Effondrement- la bible de la collapsologie -, est loin d’être une exception. Il est probable que la plupart des leaders du capitalisme mondial soient sur cette position. Gaël Giraud, le jésuite écologiste, qui a beaucoup fréquenté les banquiers, raconte que les financiers de la City à Londres interpellés sur le dérèglement climatique étaient parfaitement au courant des perspectives d’effondrement. Mais ils s’avouaient impuissants et s’y préparaient en achetant des fermes dans le Grand Nord. La collapsologie, en effet, ne pousse pas à l’action collective, mais à des tentatives individuelles d’échappement ou d’adaptation. Certains s’orientent vers l’adaptation matérielle, rejoignant le survivalisme, accumulant dans leur bunker armes et rations de survie, d’autres préfèrent la préparation spirituelle avec le développement personnel.

Extrait d’un entretien de Serge Latouche dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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Politique Société

L’héritocratie française

La France n’est pas seulement, comme l’a dit un jour Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU, « un vieux pays d’un vieux continent », fruit d’une longue histoire. Revers de la médaille, c’est aussi un pays d’héritiers. On les retrouve en nombre aux postes de pouvoir et parmi les « premiers de cordée » encensés par Emmanuel Macron. Passant au crible le classement Forbes 2021, le Financial Times constatait il y a quelques mois que près de 80 % des 42 milliardaires hexagonaux de ce hit-parade mondial étaient des héritiers. Un pourcentage sans équivalent et bien au-dessus de la moyenne mondiale d’environ 40%, qui fait de notre pays un paradis sans rival pour les progénitures des grandes fortunes, les Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, Martin Bouygues… Les citer tous serait fastidieux.

Et puis les héritiers ne sont pas seulement nombreux aux postes de commande des entreprises ou parmi les rentiers de ces dernières – songeons à Françoise Bettencourt Meyers, héritière de L’Oréal et femme la plus riche du monde, ou Élisabeth Badinter, fille du fondateur de Publicis -, on en trouve également en politique à la tête de communes ou de circonscriptions conquises par leur parenté, et même à la tête du parti qui passe pour être « antisystème » : le lepénisme est un héritage. Également parmi les avocats, artistes, journalistes… Comment croire encore au mythe de l’égalité des chances et du mérite quand ceux-là n’ont eu que la difficulté de naître et de se faire un prénom ?

Entendre à longueur d’année vanter la mobilité dont nous devrions faire preuve dans une société ouverte, alors que des dynasties se perpétuent et sont portées au pinacle comme une nouvelle noblesse, n’est pas un simple paradoxe. C’est aussi un des symboles d’une société bloquée dans son ascenseur social. S’y attaquer devrait être un des enjeux de la présidentielle. Il y faudrait de l’ambition et du volontarisme, tant pour réformer un système scolaire qu’un système fiscal conçus pour favoriser la reproduction sociale. Qui osera ?

Article de Michel Soudais dans Politis du 26 août 2021.

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Société

Sexisme, racisme et capitalisme

depuis cinq cents ans de domination capitaliste, on a pu constater combien ce système exploite le travail humain de façon très diverse selon les populations qu’il soumet, que ce soient les femmes, les enfants, les Noirs ou d’autres groupes issues des pays colonisés, aujourd’hui migrants ou non. En réalité, l’exploitation (parfois jusqu’à l’esclavage) ne s’est jamais interrompue, prenant des formes multiples et assujettissant des populations différentes.
Avec le sexisme et le racisme, diverses formes de travail non payé (ou très peu) se sont développées de façon structurelle, variant dans le temps et selon les personnes exploitées. Notamment en occultant la soumission du corps des femmes, chargées d’assurer la reproduction de la force de travail des hommes (par les tâches domestiques), mais aussi la production – biologique – des futurs travailleurs, bientôt exploités à leur tour.

Malgré cela, le capitalisme a toujours réussi à se présenter comme un système démocratique, progressiste ou libéral au sens premier du mot. En particulier en présentant l’exploitation comme un échange égal et contractuel d’un travail contre une rétribution. Or, en réalité, le capitalisme a toujours été fondé sur de multiples formes d’esclavage ! Il lui a donc fallu justifier ces formes de domination et de mise en servitude au moyen d’une organisation du travail raciste et sexiste, soumettant d’abord les corps des personnes exploitées, ceux des femmes, des peuples colonisés, etc.

Il ne faut pas oublier, en effet, que la majeure partie du monde, soumise aux dominations coloniales, n’a jamais travaillé dans un cadre d’échanges contractuels égalitaires. Ce type d’échanges, fondés sur un contrat de travail, n’a jamais été réservé qu’à une toute petite partie du prolétariat mondial. C’est bien pour cela que le racisme et le sexisme sont fondamentalement nécessaires ! Par exemple, aux États-Unis, si l’esclavage a été formellement aboli, le système de domination esclavagiste n’a jamais disparu ni vraiment été supprimé. C’est pour cela que je dis que le racisme demeure structurel, et structurant, pour la domination capitaliste mondiale. Tout comme le sexisme.

Extraits d’un entretien de Silvia Federici dans Politis du 22 juillet 2021.

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Religion et fascisme

La lâcheté se porte bien par les temps qui courent. On a beaucoup parlé de l’affaire Mila. L’ado a été passée aux rayons X, tout le monde la ramène sur son aspect, son âge, ce qu’elle a dit, ce qu’elle n’a pas dit, ce qu’elle aurait dû dire. Et comment elle fait le jeu de l’extrême droite. Ben voyons. On parle laïcité, blasphème, vilenie des réseaux sociaux. Mais on ne mentionne qu’au passage, sans creuser, les 50 000 menaces de mort et les tombereaux d’insultes machistes, lesbophobes aussi variées qu’ignobles qu’elle a reçus. Un raz-de-marée de merde. Pourtant le problème est là. Pas ailleurs. Foutredieu de cornecul de la mer molle !

Mais voilà, on a la trouille. Il y a de quoi : on pense, entre autres, aux centaines de victimes, à Samuel Paty décapité, comme ça, pour rien. Ça horrifie, oui. Alors quoi ? Mieux vaut ne pas faire de vagues ? La fermer ? Dire à Mila qu’elle aussi aurait dû la fermer ? C’est plus prudent ? Plus raisonnable ? Faudrait pas insulter la religion ? Autrement, on se fait couper la tête ? Sérieux ? Faut s’écraser collectivement ? Ne pas froisser les abrutis qui risqueraient de passer à l’acte ? Où est la limite, j’aimerais qu’on m’explique.
On le sait, pourtant, que quand on veut éviter la guerre en acceptant le déshonneur, on récolte les deux.

Ici en Europe, quand les cathos menaient la danse, on coupait des langues, on fouettait, on pendait les blasphémateurs. Aujourd’hui, dans de riants pays à intégrisme musulman, on fouette, on bastonne, on vitriole. Pour… des mots ! Y en a qui voudraient faire pareil ici. Jeter aux orties les décennies de lutte qu’il fallut à nos aïeux pour empêcher les fous de Dieu de nuire.

Tel le singe qui regarde le doigt quand on lui montre la Lune, on dissèque Mila pour que çà se voie moins qu’on se laisse intimider par les fascistes. Car les intégristes dits religieux sont juste des fascistes. Ils ont choisi la religion comme vecteur, mais leur seule valeur est la haine. Admettre qu’il faudrait ne pas blasphémer, c’est entrer dans le jeu des assassins.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2021.

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Politique Société

Les femmes en prison

Mais la vraie différence est que les femmes se retrouvent plus facilement abandonnées à elles-mêmes. Les liens avec les familles et les maris se disloquent et certaines n’ont aucune visite durant des détentions qui peuvent durer des années. […] On note
aussi une prévalence des maladies psychiatriques chez les femmes. Pour la majorité, elles ont déjà subi des violences avant d’être détenues, mais l’administration pénitentiaire n’en tient pas compte. » […]

Dans les pays de la Méditerranée, les condamnations les plus prononcées à l’égard des femmes concernent les crimes liés à la morale publique, les crimes familiaux et les trafics de drogues. Mais en Turquie et en Israël de nombreuses femmes, respectivement kurdes et palestiniennes, sont emprisonnées pour leur activisme politique. « Les femmes kurdes peuplent les prisons d’Erdogan par centaines. Elles sont journalistes, élues, avocates et elles subissent les pires atrocités. Elles sont la principale cible pour atteindre le peuple kurde car elles sont au cœur même de sa société », souligne Annick Samouelian, coprésidente de Solidarité et Liberté Provence et coordinatrice du collectif Solidarité Kurdistan.

Beaucoup de prisonnières appartiennent au Parti démocratique des peuples (HDP), parti de gauche et pro-kurdes, considéré par le président turc comme la vitrine politique du PKK. La plupart sont députées ou maires. Le HDP a mis en place depuis 2014 un système de parité qui fait que lorsqu’un homme est élu, une femme aussi. Lors des purges de 2016, de nombreux maires ont été arrêtés. Le chef d’inculpation est toujours le même : « Appartenance à un groupe terroriste ». Les femmes sont enfermées dans des prisons de haute sécurité dans des geôles qui ressemblent à des poulaillers, parfois avec leurs enfants. Ces derniers ne sont pas autorisés à avoir de jouets. Elles subissent aussi des fouilles à nu qui, si elles s’y opposent, se transforment en actes de torture.

Lorsque les femmes écrivent à leur famille en langue kurde, elles sont obligées de payer la traduction de chaque lettre, « ce qui n’est pas le cas pour les autres « nationalités », note Annick Samouelian. Et de dénoncer : « Ce n’est rien d’autre que de la persécution. »
Beaucoup d’entre elles ont entamé des grèves de la faim pour alerter l’opinion publique. Sans effet. Certaines ont perdu la vie. […]

En Israël, les activistes palestiniennes n’échappent pas, elles n’ont plus, à la prison. Le plus souvent sans procès grâce à un système de détention administrative hérité du mandat britannique qui permet d’incarcérer une personne pendant six mois renouvelables à
l’infini sans que la personne concernée n’ait eu droit à un procès équitable. Certaines militantes sont emprisonnées ainsi depuis 15 ans. 37 activistes palestiniennes – étudiantes, journalistes, parlementaires, féministe… – sont actuellement enfermées dans la prison de Damon, près de Nazareth.

Si sur les 4500 prisonniers politiques palestiniens elles représentent un faible nombre, Torr Martin du Collectif Palestine vaincra explique que l’occupation israélienne développe à leur égard une politique d’humiliation et de tortures spécifiques du fait qu’elles sont des femmes. Les humiliations à caractère sexuel sont légions : « Lorsqu’elles sont interrogées dans des conditions indignes, souvent dévêtues et en leur faisant subir des sévices corporels, les autorités font venir leur famille pour y assister et faire pression, explique-t-il.
Il y a une dimension patriarcale et sexiste dans ce que l’on fait subir aux femmes incarcérées. Le but c’est de casser leur détermination. L’emprisonnement pour Israël est une arme coloniale. »

Les interrogatoires peuvent durer des jours entiers, 44 jours pour Mays Abu Gosh, étudiante en journalisme et militante palestinienne d’une vingtaine d’années. Qui n’a de cesse de dénoncer les violences subies depuis sa libération. En 50 ans, 10 000 femmes palestiniennes sont passées par les geôles israéliennes. L’ONG de défense des droits des prisonniers palestiniens, Addameer, dénonce des conditions de détention contraires au droit international. Les violences sexuelles sont largement utilisées pour intimider, humilier les femmes détenues et obtenir des confessions. Pour Addameer, ces pratiques découlent « d’une violence raciste et basée sur le genre institutionnalisée par les autorités israéliennes ».

Extraits d’un article de Samantha Rouchard dans le mensuel Le Ravi d’avril 2021.