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Société

Violences judiciaires

Dans le titre de votre dernier ouvrage, vous utilisez l’expression « violences judiciaires ». Comment les identifiez-vous?
Une violence qui s’articule autour de deux modalités imposées par le pouvoir judiciaire : les contraintes sur les corps et l’humiliation. Les contraintes sont les mesures de garde à vue, la prison, l’interdiction de manifester, de se rendre à tel endroit, l’obligation de pointer au commissariat, etc. Elles peuvent être ressenties par les personnes qui les subissent comme de la violence.
Celle-ci peut apparaître légitime et/ou légale, mais dans certaines situations elle est contestable et contestée.
L’humiliation résulte quant à elle des propos de magistrats, de leur mépris, par exemple quand ils critiquent les choix de gilets jaunes de venir manifester à Paris ou, comme j’ai pu l’entendre lors d’une audience, quand un procureur parle d’antisémitisme alors que les
prévenus n’étaient évidemment pas poursuivis pour cela. L’humiliation se trouve aussi dans le traitement des personnes : quand, dans l’attente d’un procès, on empêche un individu de manifester, on touche à un aspect constitutif de son identité, de sa volonté de
s’engager dans l’espace public, la société, la cité.

[…]

Vous évoquez un double mouvement de dépolitisation et de criminalisation des actions politiques. Quel est-il ? Cette idée m’a été soufflée par les analyses de Vanessa Codaccioni, sociologue spécialisée dans la justice d’exception. La dépolitisation de l’action politique s’exprime d’abord dans les propos tenus en audience. Des procureurs expliquent à des manifestants qu’ils ne sont que des délinquants, faisant le choix de ne pas voir les raisons politiques de l’action. Cette volonté de dépolitisation se voit aussi dans les motifs de poursuites, par exemple le choix entre « attroupement » et « groupement ». L’un étant politique, l’autre non.
L’attroupement est un rassemblement de personnes susceptible de troubler l’ordre public. Une infraction peut alors être commise si les policiers font des sommations et que les personnes ne les respectent pas. Ce délit est considéré comme politique depuis le XIXe siècle. Dans la tradition du droit français, la justice accorde un traitement de faveur aux personnes accusées de crimes ou de délits de nature politique et, notamment, l’impossibilité d’être jugé en comparution immédiate. Par conséquent, cette infraction était très peu utilisée par les procureurs jusqu’en 2019. La loi dite « anticasseurs » a supprimé le traitement de faveur accordé au délit d’attroupement, qui peut désormais être jugé en comparution immédiate. La mécanique de dépolitisation passe donc aussi parla loi.
Mais les procureurs poursuivent beaucoup les manifestants pour « groupement formé en vue de la préparation de violences ».
Avec un collectif d’avocats, nous avons tenté de démontrer que ce délit était politique, parce qu’il venait punir des manifestants dans un contexte de répression des mouvements sociaux.
Les juges nous ont donné tort, arguant de l’existence d’une liste d’infractions politiques reconnues par la jurisprudence dont le groupement ne fait pas partie.

[…]

Qu’en est-il de lu mécanique de criminalisation ?
C’est l’autre mouvement qui agit en parallèle : l’utilisation et parfois le détournement des outils de la loi et de la procédure pénale pour réprimer des personnes qui font le choix d’agir politiquement. Dans les manifestations, c’est massif : lorsque des milliers de gens sont placés en garde à vue et qu’une faible partie est effectivement condamnée, on peut en déduire que la garde à vue ne sert plus à caractériser les éléments d’une infraction pénale mais à maintenir l’ordre en écartant des gens de la manifestation.

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf dans Politis du 12 janvier 2023.

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Économie Société

Sobriété collective et partageuse

Les limites physiques ont été trop longtemps ignorées : les ressources qui s’épuisent et les pollutions qui menacent la biodiversité et la survie de l’humanité imposent des remises en cause radicales de notre relation à l’environnement et de la primauté de la croissance économique.
Dans un monde où la rareté devient la règle, deux voies se présentent à nous : répartir équitablement les ressources de manière à, sauvegarder les usages essentiels, ou laisser un petit nombre les accaparer comme c’est le cas aujourd’hui. Les chiffres sont édifiants : les 10 % les plus riches consomment 20 fois plus d’énergie que les 10 % les plus pauvres, les 1% les plus riches émettent plus de CO2 que les 50 % les plus pauvres à l’échelle mondiale.
De plus en plus d’acteurs et d’actrices du monde associatif, académique, politique, économique appellent à une révolution copernicienne de l’organisation de notre société : les indicateurs financiers, comme le PIB, doivent laisser la préséance aux indicateurs environnementaux et sociaux, comme le bilan carbone, la consommation de ressources, la répartition des richesses. L’urgence d’un tel changement se fait plus pressant d’année en année.

La question de l’acceptation par la population d’une telle rupture et des mesures qu’elle suppose est souvent brandie pour justifier l’inaction. Or le Covid et le confinement ont contribué à faire évoluer nos attentes : ralentir, travailler moins, réfléchir au sens du
travail deviennent des exigences de plus en plus prégnantes. Et un mouvement indéniable est enclenché, en particulier dans la jeunesse, qui fait de la question environnementale une priorité absolue, au cœur de son choix de vie.
Il ne s’agit pas de minimiser les réticences, notamment d’une partie de la population prise dans « l’urgence de la fin du mois ». Mais l’exemple de la Convention Citoyenne pour le Climat, parmi d’autres, démontre que si l’on prend le temps du débat et de l’information,
les citoyennes sont prêt-es pour les nécessaires mesures de rupture.

[…]
Après avoir longtemps été caricaturé comme synonyme de régression, le concept de sobriété s’impose désormais dans le vocabulaire de ses plus farouches opposants d’hier. Il s’agit cependant le plus souvent d’un pur affichage visant à faire porter les efforts sur les plus pauvres en préservant les intérêts économiques des plus riches.

La sobriété doit être entendue dans une définition large : la préservation d’une planète habitable implique non seulement de réduire notre consommation d’énergie mais aussi celle de toutes les ressources – eau, métaux, biomasse, etc. L’impact délétère de nos modes de vie sur l’environnement ne se limite pas, en effet, au réchauffement climatique (pollution de l’air, de l’eau, des sols…).
Prise dans cette acception, la sobriété ne se résume pas à la « chasse au gaspi » et à l’injonction aux efforts individuels. Comme le relève une étude du cabinet Carbone 4, adopter un comportement « héroïque » ne suffirait pas : même si nous réalisions toutes et tous
les « petits gestes du quotidien » et les « changements de comportement plus ambitieux » (manger végétarien, ne plus prendre l’avion, faire systématiquement du covoiturage…), cela ne permettrait de réaliser que 25 % de l’effort nécessaire à l’atteinte de l’objectif de 2°C de l’Accord de Paris.
L’atteinte de ces objectifs multiples et complexes, tout comme l’adaptation aux conséquences déjà inéluctables de nos surconsommations, est avant tout un enjeu collectif qui impose de mobiliser tous les leviers : comportementaux, organisationnels et technologiques. Dans de nombreux secteurs, des leviers efficaces d’économies sont déjà à notre portée. Citons par exemple l’isolation des logements, la limitation de la vitesse sur routes et autoroutes, la diminution du poids des voitures, le développement des transports collectifs et du fret ferroviaire, le développement de l’alimentation végétale, bio et locale, notamment dans la restauration collective.

Extraits d’un article dans Lignes d’attac de janvier 2023.

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Société

Développement personnel, régressions collectives

L’art de faire les choses jusqu’au bout ; De l’obscurité à la lumière ; Mon parcours, mes leçons de vie ; Réfléchissez et devenez riche ; Le best-seller qui a mené des millions de personnes vers le succès ; Trouver ma place : 22 protocoles pour accéder au bonheur (Par l’auteur du best-seller La clé de votre énergie)…
Nombreux sont les titres racoleurs qui garnissent l’étal du rayon « développement personnel » de cette librairie marseillaise.
[…]
En France, plus de 900 ouvrages de ce type ont été publiés pour la seule année 2021 – dont certains best-sellers se vendent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. De mai 2021 à avril 2022, six millions ont trouvé preneur, représentant 71 millions d’euros de chiffre d’affaires. Une augmentation de 17,5 % par rapport à la période précédente. Quoiqu’on en pense, le succès est là et il pose question. Est-ce que, comme disait l’autre, il n’y a pas de mal à se faire du bien ? Ou ces ouvrages ne sont-ils pas la tête de gondole d’une idéologie politique plus vaste qui imprègne nos vies quotidiennes ?

Si l’on suit les préceptes du développement personnel, chaque individu est appelé à trouver « en lui » les ressources nécessaires au dépassement des épreuves de la vie quotidienne. Le « bonheur » en devient un objectif accessible à tout le monde pour peu qu’on soit optimiste, volontaire et qu’on regarde la vie du bon côté – et ceux qui ne l’atteignent pas n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes ! Un phénomène qui semble être le dernier avatar de nos sociétés capitalistes et individualistes en crise.
Pour le documentariste Jean-Christophe Ribot, le développement personnel est avant tout une idéologie politique qui, en faisant du bonheur un choix individuel, légitime les inégalités sociales et économiques. Que ce soit en étouffant les souffrances au travail, en responsabilisant les pauvres ou en vantant le mythe de la réussite individuelle (la fameuse figure du self-made-man), elle mise sur nos peurs, nos peines, nos aspirations pour mieux nous isoler et devenir un outil de docilité.

Ce courant de pensée n’épargne pas certains milieux écologistes, où l’idée du « travail sur soi » prend parfois le pas sur la lutte collective. Un défaut de pensée systémique que critique notamment la militante écologiste et féministe Aude Vidal : « Se faire des illusions sur la capacité de ces petits gestes à remettre en question la course de notre monde, c’est une fabrique de l’impuissance ».

Autre pavé dans la mare du développement personnel, le culte du bien-être s’est par le passé révélé être un terreau fertile pour des idéologies de la pureté – raciale, ethnique, etc. C’est ce qu’illustre, sous des attraits bucoliques et champêtres, le courant de la
Lebensreform dans l’Allemagne du début du XXe siècle. Depuis plusieurs décennies, ce même culte a fait du corps physique une ressource à investir en faisant du « muscle » un des marqueurs visibles de cette volonté d’accomplissement individuel.

Tout n’est cependant pas à jeter dans les outils mobilisés par le développement personnel. Nous avons aussi besoin de prendre soin de nous pour faire exister nos combats et la lutte politique ne doit pas empêcher la recherche d’un mieux-être.
Méditation, espaces de paroles, communication non violente, questionnements spirituels… Autant de pratiques qui peuvent s’envisager en vue d’une transformation radicale de la société.
Contre le « bonheur » comme outil de contrôle et l’injonction à être « heureux », préférons la joie militante, le soin collectif et la lutte. Comme le rappellent la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas : « Ce sont la justice et le savoir, et non le bonheur, qui demeurent l’objectif moral révolutionnaire de nos vies. »

Introduction d’un dossier « Développement personnel » dans le journal CQFD de janvier 2023.

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Société

L’Éducation nationale et la surexposition aux écrans

[…] Mais soyons honnêtes : la part « pédagogique » est souvent bien minoritaire dans l’usage qu’ils font effectivement de ces outils.

Après la « continuité pédagogique » grâce au « distanciel » lors du confinement, dont l’institution s’est gargarisée, le déploiement du « numérique éducatif » est à l’origine d’une explosion, incontrôlable pour les familles, de la surexposition aux écrans. Mais c’est nous
parents qui ne savons pas gérer nos jeunes !
Alors que nombre de médecins alertent sur les dangers de passer plusieurs heures par jour devant un écran, l’Éducation nationale met le numérique au cœur de l’instruction, valide la surexposition comme norme et appelle cela « modernisation de l’école » et « innovation
pédagogique ». Mutation qu’elle impose sans concerter ni enseignants ni parents et sans l’évaluer. En Grand Est, région pionnière du « lycée 4.0 » lancé en 2017 et généralisé en 2019, aucune évaluation pédagogique du dispositif n’a été faite.
Dans le jargon ministériel, la stratégie est de « développer un écosystème global de l’e-Education, depuis les contenus et services jusqu’au matériel ». Alléger les effectifs de classes pour donner aux enseignants les moyens de faire leur travail et réformer le métier pour susciter des vocations ne fait pas partie des priorités. Pour éduquer les citoyens de demain, le ministère n’investit pas dans l’humain mais dans la technologie. Et justifie cette débauche numérique en assurant que c’est en immergeant les enfants dans le numérique qu’on en fera des utilisateurs avisés. Mensonge ! Oui nous vivons dans un monde où le numérique est partout, et oui il serait nécessaire que les enfants puissent recevoir une véritable éducation au numérique.
Mais éduquer AU numérique n’est pas éduquer PAR le numérique. Or aujourd’hui c’est bien une éducation PAR le numérique qu’on développe ; l’éducation AU numérique est pour ainsi dire inexistante.

Dans ces conditions, l’Éducation nationale renforce surtout la dépendance au numérique, produisant davantage des consommateurs captifs que des utilisateurs avisés, avec des opinions qui se forgent plus par les algorithmes que par la réflexion. Ou comment fabriquer une pensée standardisée. C’est bon pour la santé de la Ed Tech, des Gafam et du commerce, pas pour celle de nos enfants. Et c’est surtout bien inquiétant pour notre avenir à tous : isolés devant des machines, comment apprendre à faire société ?
Il y a de quoi s’interroger sur les véritables objectifs que nos gouvernants poursuivent à travers l’imposition de l’école numérique. Car ce que nous constatons, c’est qu’elle démonte l’instruction et ne contribue certainement pas à former des citoyens éclairés.
Pour signer la pétition : framaforms.org/nous-sommes-parents-deleves-et-nous-refusons-lecole-numerique-1670436057

Extrait d’un article de l’âge de faire de janvier 2023.

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Économie Environnement Société

Consommer moins mais produire plus !!??

Le discours présidentiel sur l’ère de l’abondance fait aussi écran à des rationnements pas si lointains, […]
les événements, même prévisibles, ne sont jamais anticipés par les gouvernants ; et ces derniers préfèrent toujours « contraindre les particuliers pour ne pas toucher à l’activité économique ».
Éviter à tout prix la contrainte, c’est justement le choix du « plan de sobriété » que le gouvernement a présenté le 6 octobre. Au triptyque tragique du chef de l’État en a répondu un autre, anecdotique, promu depuis par un spot gouvernemental :
« Je baisse, j’éteins, je décale. » Baisse du chauffage, réduction de l’éclairage, incitation à prendre le vélo…
Le discours anxiogène se traduit – pour l’instant – par d’indolores écogestes. Mais le cadre est d’ores et déjà posé, et Élisabeth Borne ne se prive pas de le répéter. « La sobriété énergétique, ce n’est pas produire moins et faire le choix de la décroissance », expliquait la Première ministre dans son discours de présentation du plan de sobriété. « Certains, par idéologie ou par simplisme, veulent nous conduire vers la décroissance. Ce n’est pas la solution. […] La sobriété, c’est baisser un peu la température, décaler ses usages et éviter les consommations inutiles », reprenait-elle un mois plus tard à l’Assemblée nationale.
Produire plus, quoi qu’il en coûte: le dogme est posé, le reste devra s’y adapter. « Il y a un refus de mise en débat du modèle économique et des modes de vie, là où une vision écologiste réclame de l’équité climatique et de la justice sociale. Puisqu’il ne s’agit que d’adaptation ponctuelle, on répond à la crise avec les trois leviers disponibles : efficacité, sobriété, renouvelables », tranche Fabrice Flipo, professeur de philosophie à l’Institut Mines-Télécom et notamment auteur de Décroissance, ici et maintenant (Le Passager clandestin, 2017). Sans bifurcation profonde, ne reste donc qu’une logique de « grappillage » qui crée un « enfumage » en faisant passer de l’efficacité (gérer mieux la consommation) pour de la sobriété (réduire un usage). Bref: « On ne change pas le système, on optimise
seulement sa gestion. »
« Avec ces micro-stratégies seulement réactives, le gouvernement explique qu’il y a des limites mais n’en tire aucune implication en matière de partage », renchérit Timothée Parrique. Ce dernier identifie deux angles morts d’une telle ligne néolibérale : la volatilisation de la question des inégalités « alors que les pressions environnementales sont toutes corrélées à la richesse », et le refus de mettre en cause la logique de croissance et son architecture destinée à fabriquer du désir marchand. « Le citoyen doit être sobre tout en étant abreuvé de publicités. Il faudrait consommer moins mais produire plus : c’est absurde », s’afflige le chercheur. De ce fait, le périmètre des « efforts » demandés se contente de cibler des usages insignifiants, sans changer la dynamique des besoins.

Extraits d’un article de Youness Bousenna dans Socialter de décembre 2022.

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Économie Société

La coolitude des start-up

Le Chiffon : Dans quels éléments concrets s’incarne la « coolitude » des start-up dont vous parlez ?

Mathilde Ramadier : La « coolitude » que je dénonçais dans mon ouvrage paru en 2017, Bienvenue dans le nouveau monde, et qui a toujours cours, malheureusement, s’exprime à différents niveaux le pense que cela commence avec le langage : le vocabulaire employé, les anglicismes du globish, le tutoiement.
Ensuite, ce mode d’être s’infiltre sur les lieux du travail et dans les relations humaines avec un processus de ludification appuyé : tout doit être rendu ludique ou fun, pour faire oublier qu’il s’agit de travail. On ne parle plus de « projets » mais de « challenges » ou « d’aventures »…
Bien sûr il y a l’exemple, désormais connu, de la table de ping-pong dans l’open space, mais cela peut-être plus subtil, quand on propose des activités de team bulding régressives, quand on utilise des smileys et la culture du LOL comme référence commune. Qu’y a-t-il de gênant à tout cela, me diriez-vous ? Le problème, c’est que c’est utilisé comme un voile de fumée pour faire passer la pilule – des contrats précaires, des bullshit jobs, de la perte de sens, du greenwashing évident dans certains cas… voire même d’une certaine forme d’esclavagisation, notamment dans l’économie des plateformes.

 

Selon vous, sur quels mythes narratifs repose le fonctionnement d’une start-up ?

 

Sur le mythe du/de la self-made wo-man, qui s’est construit-e seul-e, grâce à son talent mais aussi et surtout ses efforts, sa foi (en son projet, dans le système), et pas du tout grâce à sa formation, à l’État, aux autres ou à son milieu social (puisqu’on encourage les « drop outs » (électron libre) comme Steve Jobs, d’ailleurs). Il faut tout donner pour monter sa startup, mais aussi tout donner pour rejoindre la startup d’un-e autre. Gare à celui ou celle qui compte ses heures !
C’est un mythe très individuel et méritocratique, centré sur la performance, sur le « je », très égocentrique, avec une visée souvent démesurée (on livre des repas industriels mais en fait « on change le monde »). […]

Début d’un entretien de Mathilde Ramadier dans Le chiffon de novembre 2022.

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Société

Antifa, le jeu, censuré

Depuis des années, la droite et l’extrême droite, épaulées par leurs journalistes d’accompagnement (JD’A), se posent en victimes de la « censure » : on ne compte plus les couvertures de Valeurs actuelles (et d’autres) trompetant qu’ « on ne peut plus rien dire ».
Bien évidemment, c’est un mensonge. Et même un double mensonge. Car, d’une : dans la vraie vie, ces droites peuvent, hélas, très librement dire les pires vilenies et ne s’en privent assurément pas, comme chacun pourra en témoigner s’il s’égare sur les chaînes dites « d’info » ou « de divertissement » du groupe Bolloré. De deux : dans la vraie vie, ce sont ces droites et leurs JD’A qui encouragent et tolèrent la censure, comme l’actualité vient, très opportunément, et encore une fois, de nous le rappeler.
La Fnac vendait, jusqu’au 26 novembre, un jeu de société antifasciste, conçu par le très recommandable site La Horde et publié par les éditions Libertalia sous ce sobre titre : « Antifa, le jeu ».
Cette commercialisation d’un jeu formant à la résistance contre la haine d’extrême droite a, sans surprise, très fortement déplu à plusieurs élus réactionnaires et à leurs JD’A, qui s’en sont bruyamment offusqués. Elle a scandalisé aussi le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), qui a confectionné, le 26 novembre, pour la dénoncer, ce tweet rageur; « Ce « jeu » est en vente à la Fnac. @Fnac un commentaire pour ainsi mettre en avant les antifas, qui cassent, incendient et agressent dans les manifestations ? »
Quelques heures plus tard, la Fnac, cédant vitement sous cette double pression droitière et policière, a très gentiment répondu, en reprenant les guillemets qui, dans le tweet du SCPN, suggéraient faussement que ce jeu antifasciste n’en était pas vraiment un : « Nous comprenons que la commercialisation de ce « jeu » ait pu heurter certains de nos publics. Nous faisons le nécessaire pour qu’il ne soit plus disponible dans les prochaines heures. »
Cette réponse a, elle, beaucoup plu à ces commissaires fâchés, qui se sont fendus d’un grand « merci ». Et qui ont donc remercié la Fnac d’avoir censuré un jeu antifasciste dont ils venaient de dénoncer la commercialisation.
Est-ce que les droites et leurs JD’A se sont alarmé-es de cette censure ? Non pas. Le directeur de Valeurs actuelles a plutôt demandé, sur une chaîne du groupe Bolloré : « Imagine-t-on la réaction médiatique et politique si « Militant patriote, le jeu », l’inverse du « jeu » antifa, existait ?
Pour ce journaliste engagé, « l’inverse » d’un-e antifasciste est donc un « militant patriote »: cet aveu, d’importance, dit au fond tout ce qu’il y a à savoir de ces droites qui aiment tant les censures qu’elles prétendent dénoncer.

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 08 décembre 2022.

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Politique Société

Services publics et noblesse managériale publique-privée

Pour se débarrasser d’un service public dont on ne veut plus, il faut le sous-financer. Une fois empêché de remplir sa mission, il pourra être mis en pièces et confié à de grandes sociétés privées, qui trouveront les moyens de faire du profit là où auparavant, il était surtout question d’intérêt général. Et tant pis pour la casse : d’une part, les conditions de travail impossibles et l’épuisement des agents d’autre part, l’abandon des usagers les plus pauvres et les plus fragiles.
Dans La Valeur du service public (La Découverte, 2021), la politiste Julie Gervais, l’historienne Claire Lemercier et le sociologue Willy Pelletier décortiquent le lent détricotage néolibéral des services publics.
Privatisations, fermetures de services, séparation des activités rentables et non rentables, renforcement des hiérarchies, affaiblissement du statut des fonctionnaires qui leur garantissait une sécurité permettant de résister à des injonctions injustes…
Les mécanismes sont divers. Mais à chaque fois, pointent l’auteur et les deux autrices du livre, on retrouve aux manettes une catégorie sociale bien particulière : la « noblesse managériale publique-privée ».
Formés à l’impératif gestionnaire issu du privé dans de grandes écoles pourtant publiques, ces enfants des classes privilégiées n’ont jamais à connaître le tort que leurs réformes déconnectées de la réalité causent au commun des mortels.

[…]

Et puis cet effondrement des services publics produit du « chacun seul ». Dans les territoires ruraux pauvres, ses effets ont un nom : le vote Le Pen. Là où j’habite, dans l’Aisne, il y a des villages où l’extrême droite a atteint près de 80 % des voix au second tour de la présidentielle.

[…]

Ce règne de la déshumanisation où chacun et chacune devient des dossiers, conjugué au règne des algorithmes (qui désorganisent tout, comme on l’a vu avec Parcoursup), fait que dans ces territoires où les gens sont de plus en plus isolés les uns des autres, il ne reste plus rien. Sauf le fantasme que les autres auraient un peu plus que soi, et une insécurité générale. Une insécurité à comprendre non pas dans son acception policière, mais au sens d’une insécurité sociale diffuse. Et tout cela produit un sauve-qui-peut général dont la « générale » se nomme Le Pen. Aujourd’hui, une course contre la montre est engagée entre la civilisation des services publics et une civilisation du « chacun seul ».

[…]

Mais au sein de cette noblesse managériale publique-privée, il y a aussi des gens issus du privé qui, à un moment donné, sont de passage dans l’État. Prenez Éric Woerth : il n’est pas haut fonctionnaire. Il a fait sciences Po puis HEC avant de travailler comme gestionnaire de fortune chez Arthur Andersen, où il gérait les patrimoines de gens comme Elton John. Gérer ce genre de clients, ça veut dire faire de l’optimisation fiscale, trouver des niches qui permettent de payer moins d’impôts. Eh bien quelques années plus tard, Éric Woerth est devenu ministre du Budget de Nicolas Sarkozy… Et il a ramené avec lui des banquiers au sein de son cabinet, tout en plaçant ses relations parmi les consultants au sein de la Direction générale de la modernisation de l’État. […]

Si on veut devenir directeur général ou sous-directrice d’un ministère, on doit être nommé par son supérieur hiérarchique et validé par le cabinet du ministre. il faut donc toujours plaire à son chef et à l’autorité politique.
En fait, c’est l’obéissance qui est récompensée. Alors, plus on réforme dans le sens modernisateur des réformes néolibérales, plus on monte dans la hiérarchie, plus on monte et plus on est docile, plus on est docile et moins on voit les gens que ces réformes affectent…
[…] À l’aune managériale, l’intérêt général consiste à couper dans les budgets. C’est ça qui est valorisé. Un ancien du ministère des Finances racontait récemment qu’il devait procéder à des coupes franches dans le budget du ministère de la Justice. Dans ce cadre-là, il fallait éviter tout état d’âme et donc mettre à distance les gens concernés par ces coupes budgétaires.
Une fois, il avait été invité par un directeur de prison à visiter l’établissement, pour se rendre compte de l’état du bâtiment : les murs qui suintent, la vétusté, les conditions déplorables de détention. Et là… mise en garde absolue de ses collègues : « Tu vas te faire stockholmiser. » Une référence au syndrome de Stockholm, qui désigne la propension de certains otages à sympathiser avec leurs geôliers et à prendre leur parti.
Au ministère des Finances, il s’agit vraiment de cela : ne jamais être dans l’empathie.
C’est d’ailleurs aussi pour ça que la noblesse managériale publique-privée change de poste tous les trois ans : au bout d’un moment, ses membres commenceraient peut-être à s’identifier, à s’intéresser aux effets de leurs réformes. À être un petit peu humains, finalement.

Extrait d’un article dans le journal CQFD de décembre 2022.

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Environnement L'énergie en France Société

La sobriété selon le marché

Le plan de sobriété presenté par le gouvernement en octobre est censé incarner la « radicalité » du gouvernement pour mener à bien la « révolution écologique », selon les mots de la Première ministre Élisabeth Borne. L’objectif de ce plan est d’ailleurs relativement ambitieux : faire baisser de 10 % en deux ans la consommation globale d’énergie. […]

On citera le « bonus covoiturage » d’environ 100 euros pour les particuliers. On relève également l’augmentation de 15 % de l’indemnité forfaitaire de télétravail dans la fonction publique, pour que les fonctionnaires se déplacent moins… Et puis c’est tout ! Le reste du plan n’est qu’une série de mesures anti-gaspi auxquelles les entreprises se sont engagées.
Fermer la porte quand le commerce est chauffé, couper l’eau chaude quand elle est inutile, etc. Le gouvernement affiche ainsi la bonne volonté des entreprises, jusqu’à préciser des détails qui frisent le ridicule : « former les conducteurs de remontées mécaniques à l’écoconduite », « vérifier la pression des pneus » des véhicules de fonction… et « pour les matchs en soirée, l’éclairage qui est aujourd’hui allumé a 100 % 3 heures avant le match, sera désormais allumé à 100 % au plus tôt 2 heures avant le match pour le football, 1 heure pour le rugby ». Tous ces engagements pourraient conduire à une baisse de la consommation de l’ordre de 50 TW/h (sur une consommation totale d”environ 1 600 T\Wh), soit 3 % d’énergie économisée. Encore faut-il qu’ils soient tenus !
Il s’agit en effet de promesses dans l’immense majorité des cas.
Autrement dit, les entreprises font bien ce qu’elles veulent. Aveu de faiblesse de l’État ? Pas du tout, répond le gouvernement, qui refuse toute idée de réglementation, pour les entreprises comme pour les particuliers. La limitation à 110 km/h sur autoroute par exemple : « C’est important d’informer sur les économies qu’on peut faire en roulant moins vite, (…) mais on ne peut pas fonctionner à coups d’interdictions », a estimé la cheffe du gouvernement sur BFM, tout en rappelant qu’une telle baisse permettait de « réduire de 20 % sa consommation ». Mais au final, s’il n’y a pas d’interdiction, qui fera l’effort de réduire sa consommation ?
Uniquement les écolos ? Non : beaucoup de gens sont déjà contraints de rouler moins vite, de ne pas chauffer, etc. D’autres, par contre, ont les moyens de se déplacer en jet, d’acheter de très grosses voitures polluantes, et de chauffer d’immenses demeures. Le marché est d’une grande violence sociale, car il contraint d’autant plus ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens.
Il faut justement des mesures d’interdiction et de réglementation pour équilibrer cet effort : taxer fortement le kérosène des jets privés, prévoir un malus-poids digne de ce nom pour les véhicules, réfléchir à une tarification énergétique pat tranches proportionnelles, tenir compte des surfaces habitées pour les aides à l’isolation.
Ce n’est pas seulement une question de justice sociale : rappelons qu’en termes d’émissions de gaz à effet de serre, très souvent liées à la dépense énergétique, les Français parmi les 10 % les plus riches émettent 24,7 tonnes par personne et par an, quand la moyenne nationale s’établit à 9 tonnes. Qu’est-ce qu’on laisse entendre, quand on dit que « chaque geste compte » ? Que chaque geste se vaut, qu’on se rende à Saint-Tropez pour le week-end en jet, ou qu’on chauffe la chambre de ses enfants. Le marché ne fait pas la différence, le gouvernement non plus.

Édito de Fabien Ginisty de l’âge de faire de novembre 2022.

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Société

McKinsey et les opioïdes

J’aurais aimé croire que le rôle que McKinsey a joué aux États-Unis dans l’affaire des opioïdes – en aidant non seulement Purdue, le fabricant de l’OxyContin, mais aussi d’autres producteurs d’opioïdes à vendre davantage de médicaments qui alimentaient une crise sanitaire majeure -, j’aurais aimé croire que cela aurait ruiné toute crédibilité de McKinsey à traiter un problème de santé publique aux États-Unis.
En même temps que ce cabinet travaillait avec les fabricants d’opioïdes pour les aider à en vendre plus et à éviter toute régulation, McKinsey officiait également pour l’agence gouvernementale américaine qui réglemente l’industrie pharmaceutique. Et il est apparu que l’entreprise a utilisé ses liens avec le gouvernement pour faire encore plus d’affaires avec les sociétés pharmaceutiques.
J’aurais aimé croire que cela aurait détruit toute crédibilité de McKinsey à travailler avec les gouvernements pour résoudre les problèmes de santé publique, mais apparemment ce n’est pas le cas. Apparemment, même en France, alors que le rôle de McKinsey aux États-Unis a été clairement établi, cela n’a pas empêché le gouvernement de travailler avec ce cabinet… Et je suis vraiment navré de faire ce constat.

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Il ne s’agit pas seulement de l’OxyContin, qui n’était qu’un type d’antidouleur, il y avait aussi d’autres opiacés produits par d’autres entreprises qui étaient beaucoup trop prescrits. Cela a entraîné une épidémie d’addiction. Environ 5 % de la population des États-Unis est maintenant dépendante aux opioïdes, et beaucoup de gens devenus accros ont continué à consommer de l’héroïne ou du fentanyl (un puissant analgésique). Donc, oui, avant le Covid, le problème de santé publique le plus urgent auquel les États-Unis étaient confrontés était bien cette épidémie d’addiction causée par la prescription massive d’opioïdes. Et cela reste toujours l’un des problèmes de santé publique les plus graves. L’année dernière, plus de cent mille Américains sont morts d’une overdose d’opioïdes. Je le répète, plus de cent mille !
Cela reste donc, Ô combien, un problème de santé publique majeur. Et, permettez-moi de vous dire que la France risque de suivre nos traces. C’est l’une des raisons pour lesquelles cela m’intéressait de vous parler. De nombreux messages sont adressés aux médecins français pour les encourager à prescrire plus d’opioïdes. Des messages qui, si vous regardez attentivement, viennent de l’industrie pharmaceutique, sans avoir l’air de venir de l’industrie. Et cela fonctionne. La prescription d’opioïdes en France est en pleine croissance. Des lors, tout comme aux États-Unis, lorsque les prescriptions d’opioïdes ont augmenté, un problème de santé publique commence à se produire également chez vous. Les dommages causés à la population par les opioïdes prescrits en France sont en hausse. Et ce n’est pas seulement le cas en France, mais aussi en Suisse, en Suède, en Norvège, au Royaume- Uni, aux Pays-Bas. C’est un problème international.

Extraits d’un entretien du docteur Andrew Kolodny dans le journal La Décroissance de novembre 2022.