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Revenir aux racines du conflit israélo-palestinien

[…] Les bombes israéliennes comme les roquettes du Hamas sont la conséquence du conflit, et non la cause. En se déplaçant sur le terrain militaire, hautement favorable à la puissance israélienne, la crise relègue la question coloniale à l’arrière-plan. Inlassablement, il faut donc revenir aux expulsions de Palestiniens de Jérusalem, et aux destructions de maisons, si on ne veut pas seulement arracher une « trêve », mais aller aux racines du mal. […]

Dans un essai édifiant, le politologue Samy Cohen retrace la dérive de la politique israélienne au cours des dernières décennies (Israël, une démocratie fragile). L’entrée des troupes israéliennes dans Jérusalem-Est en juin 1967 en constitue le point de départ quand les colons les plus fanatiques ont cru voir l’accomplissement de la promesse divine. L’histoire est ensuite celle de la duplicité de la gauche, et de la complicité d’une droite impliquée moralement dans l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995. Le Bloc de la foi, le mouvement Kach du rabbin Kahane et aujourd’hui son héritier en racisme, Itamar Ben-Gvir, ont pu dicter leur volonté aux gouvernements successifs.
Il n’est pas exagéré de dire que la région a sombré dans un délire mystique qui opère directement sur la réalité. Ce délire a d’abord été le fait des extrémistes juifs avant d’être islamiste.
Des politiques pourtant doués de raison ont cru pouvoir jouer avec cette folie pour bricoler leurs petites majorités. Benyamin Netanyahou est évidemment le pire exemple de ce cynisme teinté d’idéologie coloniale. Capable de s’allier, à l’intérieur, avec les colons les plus racistes, il s’est rapproché, à l’extérieur, de Trump, de Bolsonaro et des illibéraux antisémites d’Europe de l’Est. Il a criminalisé les ONG de défense des droits humains, légalisé un apartheid affiché sans fard par une loi qui réserve le droit à l’autodétermination au seul peuple juif. Déjà victimes d’une discrimination économique et sociale, près de deux millions de Palestiniens israéliens sont désormais promis à une ségrégation politique. C’est ce système plongé dans une crise politique profonde et cette idéologie que soutiennent chez nous des politiques de droite et, souvent, de gauche, trop contents d’expliquer ce conflit par la première roquette du Hamas.
[…]
De la France, hélas, il ne faut rien attendre. Elle produit ce qu’il y a de pire en Europe. Le ministre de l’Intérieur, soutenu par une camarilla d’intellectuels au discours bien rodé, a interdit à Paris la manifestation de solidarité au peuple palestinien. Le préfet de Paris est allé – comble du ridicule – jusqu’à faire arrêter le président de l’association France Palestine Solidarité au sortir d’une délégation que celui-ci conduisait au ministère des Affaires étrangères. Tout cela nous en dit plus sur l’extrême-droitisation et l’arabophobie ambiantes que sur la situation au Proche-Orient.

Extraits d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 20 mai 2021.

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Gauche sioniste

Un autre grand mérite du livre de Vescovi est de révéler ce qui nous parait être aujourd’hui une évidence. Ce courant sioniste. celui de Golda Meir, de Shimon Peres et de Yitzhak Rabin, n’a jamais voulu la paix parce qu’il n’a jamais admis l’idée d’un véritable État palestinien. La guerre de 1967 présentée comme un acte de défense, fut en réalité le point de départ d’une intense colonisation de Jérusalem, de la Cisjordanie et de Gaza. Effet d’aubaine ou projet mûri en secret ? Vescovi incline vers la seconde hypothèse.

La mainmise sur les Territoires palestiniens a été l’occasion pour la gauche sioniste de fusionner idéologiquement avec les droites, religieuse ou « révisionniste » (celle de Begin et de Netanyahou), jusqu’à être écrasée par ces courants qui avaient la logique sioniste pour eux. Au passage, l’auteur égratigne la légende Rabin. Jamais le Premier ministre assassiné en 1995 n’a mis un terme à la colonisation. Avec le processus d’Oslo, nous dit Vescovi, il a surtout cherché à « réformer les modalités d’une occupation qui suscite la révolte des Palestiniens, sans mettre fin pour autant à la présence israélienne dans les Territoires occupés ».

Shimon Peres, qui lui succède, n’aura de cesse de donner des gages à la droite, jusqu’à favoriser son retour au pouvoir. Et c’est encore un « sioniste de gauche », Ehud Barak, qui portera le coup de grâce au processus de paix, avec la vraie-fausse négociation de Camp David (juillet 2000),
qui provoquera la deuxième Intifada. Pour le parti des fondateurs d’Israël, ce sera un suicide politique. Le mérite de Vescovi est enfin de mettre en évidence la relation entre cette dérive politique et les évolutions de la société plongée dans un ultralibéralisme qui a emporté, en même temps que la paix, les valeurs collectives, celles des Kibboutzim, qui étaient au cœur de l’utopie de la gauche sioniste.

Extrait d’un article de Denis Sieffert, au sujet du livre L’échec d’une utopie. Une histoire des gauches en Israël de Thomas Vescovi, dans Politis du 13 mai 2021.

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Politique

Les années de plomb

On a envie de poser une question, une seule : pourquoi maintenant ? Quel événement nouveau, quelle soudaine révélation justifie aujourd’hui que la France autorise l’extradition de neuf ressortissants italiens soupçonnés d’avoir commis des attentats dans l’Italie des
années 1970 ? La réponse, sans rapport avec le droit, ni avec le comportement des ex-activistes, nous plonge dans ce que la politique peut montrer de plus médiocre.
Il s’agit d’abord, et à l’évidence, d’offrir au Premier ministre italien, Mario Draghi, un trophée qui lui vaut les félicitations du postfasciste Matteo Salvini.

[…] le président de la République et son garde des Sceaux doivent aussi falsifier l’histoire. Certes, il ne s’agit pas ici de nier les crimes qui ont été commis entre 1970 et 1980 par les « brigadistes », ou autres enfants perdus de l’extrême gauche italienne, mais de resituer le contexte de ce que la cinéaste Margarethe Von Trotta a appelé « les années de plomb ». On fera un sort particulier à Cesare Battisti, qui croupit déjà dans les prisons italiennes. À l’époque plus délinquant que révolutionnaire, celui-là a avoué ses crimes et s’est même vanté d’avoir dupé ceux qui l’ont soutenu (dont Politis). Ce qui, toutefois, ne devrait pas autoriser l’Italie à ignorer sa vie « d’après » et à lui réserver des conditions de privations indignes.

Mais revenons à l’histoire. L’Italie était alors gangrenée par la mafia et ses loges maçonniques, qui tenaient le pouvoir « démocrate chrétien ». L’État déliquescent fécondait une extrême droite liée à la police. Et c’est de ce côté, celui du mouvement fasciste Ordre nouveau, infiltré par les « services », que sont venus les attentats les plus aveugles et les plus sanglants, dont les noms résonnent encore dans la mémoire de l’Italie : place de la Loggia, à Brescia, Piazza Fontana, à Milan, Italicus Express, gare centrale de Bologne. Tous commis au milieu de la foule. Au total, des centaines de morts. Et de sordides manipulations pour en attribuer la responsabilité à l’extrême gauche.
Le climat était à la menace de coup d’État et d’un retour au fascisme. Les nostalgiques de Mussolini étaient nombreux (ils existent encore et se réjouiront de la décision du président français).

Face à cela, les futurs extradés de M. Macron se sont crus investis du droit d’assassiner (ils disaient « exécuter ») des policiers, des militaires, des banquiers, et même un Premier ministre, Aldo Moro, en 1978. Ce sont des crimes, certes « ciblés », comme on dit, mais que le chaos ne peut excuser.
Quoi qu’il en soit, le silence sur toute cette réalité constitue une honteuse falsification de l’histoire. Le pire dans ce registre est venu, hélas, de l’ancien avocat Éric Dupont-Moretti, qui, dimanche, sur France Inter, a posé cette question faussement innocente : « Que dirait-on si l’Italie abritait aujourd’hui les terroristes du Bataclan ? » En confondant les jeunes gens égarés des années de plomb avec les jihadistes de Daech, il donne la vraie réponse à la question « pourquoi maintenant ? » : exploiter encore un peu plus, et dans un contexte préélectoral, l’émotion que provoque confusément et instantanément dans l’opinion le mot « terrorisme ». Le ministre a-t-il seulement conscience de l’énormité de son propos ? Imagine-t-il les terroristes de Daech reconvertis en travailleurs sociaux dans les hôpitaux italiens ? En défendant l’indéfendable, il s’est vanté de ne pas avoir « d’état d’âme ». On le croit volontiers.

Extraits d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 6 mai 2021.

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Médias Politique Société

Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

[…] Une cause majeure de cet affaissement moral des médias est que leurs directeurs et hiérarchie, le plus souvent, répercutent le mode de pensée de l’oligarchie, dont ils se sentent membres à part entière. Des rémunérations élevées leur paraissent naturelles, une voiture avec chauffeur va de soi, et ils suivent avec entrain les coutumes de la classe dirigeante. Voici ce que notait le chroniqueur mondain de la fête fastueuse donnée par le milliardaire Pinault à Venise : étaient là « tous les patrons de presse, au bras de leurs épouses, tout comme les patrons des chaînes de radio et de télévision ».

Le directeur nomme le rédacteur en chef, qui désigne ses chefs de service, qui dirigent les journalistes. Qui choisit le directeur ? Le propriétaire du média. S’il arrive que celui-ci ait la passion de l’information et de la liberté, il est plus souvent guidé par ses intérêts. À Hong Kong, par exemple, « sur les trente quotidiens de la ville, seul l’Apple Daily est indépendant et critique Pékin, estime le député Martin Lee. Pourquoi ? Parce que son propriétaire n’a pas d’intérêts en Chine. Tous les autres ont investi sur le continent et ne veulent pas perdre de l’argent ».

Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

Comment la banalisation de la torture, la multiplication des lois sécuritaires, l’extension des pouvoirs de la police, la prolifération des instruments de surveillance, la démission de la presse sont-elles possibles ? Comment une telle dégradation de l’esprit de la démocratie s’est-elle produite ? Par le fait que, depuis la chute de l’URSS, la classe dirigeante s’est convaincue qu’elle n’avait plus besoin de la démocratie. Auparavant, la liberté était le meilleur argument pour contrer le modèle collectiviste. Elle était bonne pour les individus, et elle favorisait une bien plus grande réussite économique.
Mais dans les années 1990, le paradigme qui associait liberté et capitalisme s’est dissous. D’une part, la droite extrême a élaboré aux États-Unis, sous l’influence des « néo-conservateurs », une idéologie plaçant la priorité sur le maintien de l’ordre social institué et de la puissance américaine. D’autre part, la montée impressionnante de l’économie chinoise dans un contexte de répression continue et de parti unique a habitué les esprits à ce découplage possible entre libertés publiques et dynamisme économique.

Ainsi, la démocratie devient antinomique avec les buts recherchés par l’oligarchie : elle favorise la contestation des privilèges indus, elle alimente la remise en cause des pouvoirs illégitimes, elle pousse à l’examen rationnel des décisions. Elle est donc de plus en plus dangereuse, dans une période où les dérives nuisibles du capitalisme deviennent plus manifestes.

Qui plus est, le maintien du gaspillage ostentatoire implique une forte consommation de pétrole et d’énergie. Comme les réserves les plus importantes en sont situées au Moyen-Orient, il faut mener une politique visant à contenir la contestation politique dans cette région. Cette politique prend le nom de « lutte contre le terrorisme ». Elle présente l’avantage de justifier les restrictions aux libertés au nom de la sécurité, ce qui permet de réprimer les mouvements sociaux qui commencent à se réveiller.

Extrait de l’essai d’Hervé Kempf Comment les riches détruisent la planète.

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Loi séparatisme à géométrie variable

Le climat de chasse aux sorcières orchestré par le gouvernement évitera-t-il un drame ? Depuis le vote par le conseil municipal de Strasbourg, le 22 mars, en application du concordat, d’une subvention de 2,5 millions d’euros pour l’extension de la mosquée Eyyub Sultan, soutenue par une association pro-turque, Millï Görüs, pas un jour ne se passe sans que la municipalité écolo de la capitale alsacienne ne soit la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux et dans les médias. Avec ce résultat que sa maire, Jeanne Barseghian, a reçu des menaces de mort.

À l’origine de cette « mise en danger » dénoncée par Julien Bayou, le secrétaire national d’Europe écologie-Les Verts, on trouve les duettistes de la place Beauvau. Quelques heures à peine après le vote, Gérald Darmanin lançait lui-même l’hallali.
Prétextant la lol séparatisme, ni promulguée ni adoptée, il accusait dans un tweet « la mairie verte de Strasbourg » de financer « une mosquée soutenue par une fédération qui a refusé de signer la charte des principes de l’islam de France et qui défend un islam politique ».
Le troll de l’Intérieur annonçait une heure plus tard dans un second tweet que « devant la gravité des décisions prises par [cette] municipalité », il avait demandé à la préfète « de déférer la délibération […] devant le juge administratif ». Dans la foulée, sa ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, rivalisait d’outrance. Sur LCI, elle y voyait « la démonstration » qu’EELV « flirte dangereusement avec les thèses de l’islamisme radical ». Évoquait sur CNews l’existence d’ « une complicité avec l’islam politique ».

Pourtant, comme l’ont noté plusieurs de nos confrères, l’association Millï Görüs dont le projet de mosquée a été validé par les précédents maires UMP et PS, passés depuis à LREM, a reçu en 2019 du ministère de l’Intérieur une subvention de 22 400 euros au titre de la « prévention de la délinquance ». La même année, la préfecture du Bas-Rhin a autorisé l’association Vision, une de ses composantes, à ouvrir une école élémentaire privée hors contrat.
Même Darmanin, via la préfecture, lui a versé 2 500 euros au titre de la « politique de la ville ». Ni ces rappels ni les selfies retrouvés du président de Millï Görüs, avec Valls, Castaner, Philippe ou Macron, n’ont mis un bémol aux attaques de Darmanin et Schiappa.

Deux semaines après, ils persistaient à accrocher une cible au dos de la maire EELV. Un acharnement qui pourrait tomber sous le coup de l’article 18 de leur future loi séparatisme qui réprime sévèrement le fait d’exposer le « titulaire d’un mandat public électif […] à un risque direct d’atteinte à [sa] personne […] que l’auteur ne pouvait ignorer ». Mais sans doute pensent-ils être au-dessus de leur loi.

Article de Michel Soudais dans Politis du 8 avril 2021.

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Islamo-gauchisme

Une des choses que m’a enseignées Mme Mandouze est le double rôle du trait d’union. Parfois, il vient exclure un tiers : dans « civilisation judéo-chrétienne », le trait d’union exclut l’autre, le musulman. La deuxième fonction du trait d’union est de lier une entité qu’on veut délégitimer avec une autre, d’emblée illégitime, les deux illégitimes se renforçant mutuellement : « judéo-bolchévisme », « hitléro-trotskisme » en sont deux échantillons.

L’exemple à la mode en France, dans les médias mais aussi dans le discours officiel, vient de l’extrême droite mais s’étend à la vitesse d’une épidémie dans toute la société française : « islamo-gauchisme », un mot inventé il y a une vingtaine d’années. Il s’agirait là de deux maux qui non seulement s’assemblent mais s’unissent dans une entreprise de destruction de ladite République française. L’Islam et l’extrême gauche – et dans ce concept, on inclut aujourd’hui, en plus des militants, tous les intellectuels critiques – se sont unis pour remettre en question l’identité française, avec son béret, sa baguette et son saucisson pur porc.

En identifiant les musulmans comme la menace existentielle de cette identité, on reprend, souvent mot à mot, les attaques contre les Juifs français avant la chute du régime de Vichy. On rêve d’utiliser les méthodes d’exclusion de cette époque funeste et on espère faire oublier la complicité française massive avec ces mesures d’exclusion et de discrimination qui – ne l’oublions pas – ont mené jusqu’aux chambres à gaz d’Auschwitz. Gagner le soutien des Juifs de France à cette campagne contre le complot islamo-gauchiste est un des défis de la droite au pouvoir en France et de certains intellectuels dits de gauche.

Je vis à 3000 kilomètres de la métropole et je suis peu impliqué dans la vie politique française. Mais là, je me sens doublement concerné : d’abord comme Juif, j’ai la mémoire de l’antisémitisme français vissée dans mon être le plus profond. Et je me sens dans l’obligation de rappeler aux Juifs de France, dont la mémoire est très courte, que ce qui se dit contre les musulmans de France a été dit contre les juifs et peut facilement l’être à nouveau. Un raciste est un raciste, et ce ne sont que les victimes qui alternent.

Ensuite, comme collaborateur de Siné Mensuel et ami de sa formidable rédactrice en chef, je suis étiqueté comme gauchiste. Comme militant en Israël de la cause palestinienne, je suis, par glissement sémantique (comme le disait un certain Finkielkraut), un islamiste, donc forcément un antisémite. Alors, ministres de la République et publicistes des misérables chaînes de télé françaises d’info continue et de radios racoleuses, redonnez-moi – grand amateur de jarret de porc, qui n’est ni Casher ni halal – mon vieux titre de judéo-bolchévique. Je l’assume beaucoup mieux qu’islamo-gauchiste.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel d’avril 2021.

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Les faux amis de la laïcité

Nos librairies manquent-elles d’ouvrages décrivant les « territoires perdus de la République », et nos kiosques de unes anxiogènes dénonçant la montée de l’islamisme dans « les quartiers » ? Sommes-nous privés de débats télévisés sur la menace séparatiste ? Les noms Le Pen, Zemmour, Retailleau, Ciotti sont-ils trop méconnus ?
Un professeur de philosophie d’un lycée de Trappes a dû le penser en tout cas, et se convaincre qu’il manquait quelqu’un – lui – dans le long cortège des « lanceurs d’alerte » – puisque c’est ainsi qu’il se définit. L’Obs, Le Point, et pas mal de télés lui ont aussitôt ouvert leurs pages ou leurs micros. Il y a dénoncé « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et les corps ». Pour preuves, « les coiffeurs non mixtes » et « les cafés interdits aux jeunes filles d’origine maghrébine ». On connaît la litanie.

Il ne s’agit pas ici de nier cette part de réalité mille fois décrite par maints « spécialistes » sur les plateaux de télévision, mais de s’interroger sur l’efficacité de ce ressassement et, plus profondément, sur les vertus de cette guérilla idéologique. Didier Lemaire, l’enseignant, donne d’ailleurs lui-même la réponse à cette question quand il rapporte la réaction de ses élèves qui lui ont demandé « pourquoi il avait écrit une lettre contre eux ». Que son propos ait été ressenti comme agressif en dit long sur la valeur pédagogique de cette stratégie de l’affrontement.
Nombre de ses collègues usent d’une tout autre pédagogie dans la discrétion de leurs classes et de leur établissement.

En se lançant dans une croisade dans les médias, Didier Lemaire s’est comporté en politique. Ce qu’il est, puisqu’il fut secrétaire national du très radical mouvement Forces laïques, transformé en « parti républicain laïque » puis « solidariste ». Un courant qui appartient plutôt à la mouvance la plus laïcarde de la franc-maçonnerie qu’à l’extrême droite. Le vieux radicalisme Troisième République en somme.
Didier Lemaire est en guerre contre l’islam comme le petit père Combes l’était contre le catholicisme. Or – faut-il le rappeler ? – ce n’est pas Combes qui a fait triompher la laïcité, mais Jaurès et Briand. Des esprits ouverts, militant pour la paix des consciences.

Aujourd’hui, la politisation voulue par le professeur tourne au désastre. Le préfet des Yvelines a lui-même, et de façon assez inhabituelle, jugé « contre-productif de sembler stigmatiser les 32 O00 habitants de cette ville (Trappes) qui, pour la très grande majorité d’entre eux, sont attachés aux valeurs républicaines ». Avant de devoir mettre en sourdine sa sincérité, sans doute tancé par sa hiérarchie gouvernementale. Mais, c’est le maire de Trappes qui a le plus mal vécu l’affaire. Ali Rabeh, un proche de Benoît Hamon, a dénoncé sans détour les « mensonges » du prof de philo. Et, la colère étant mauvaise conseillère, il est allé jusqu’à mettre un orteil dans l’enceinte du lycée pour y diffuser un tract de soutien aux élèves. Crime de lèse-laïcité ! La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, demande la révocation de l’édile, et Jean-Michel Blanquer a mis l’élu dans le même sac des « pressions religieuses et politiques ».

On serait très incomplet si on omettait de préciser que l’élection d’Ali Rabeh risque de faire l’objet d’une annulation (sans rapport avec l’affaire) et que nous sommes donc possiblement à la veille d’une nouvelle campagne électorale. Ce qui explique l’enpressement de Valérie Pécresse, qui a un « bon candidat » pour la mairie de Trappes, à condamner Ali Rabeh. Quant au professeur de philo, dans quelle galère il s’est mis ! Et dans quelle galère il a mis ses élèves ! Le voilà amené à quitter son lycée, mais assuré (dieu merci !), par un ministre bienveillant, d’un poste hors enseignement dans l’Éducation nationale. Pourquoi pas conseiller sur les questions de laïcité ? Honni soit qui mal y pense.

Mais ce n’est pas tout. Didier Lemaire dit avoir reçu des menaces de mort, et le voilà sous protection policière rapprochée. Puis, c’est Ali Rabeh qui, lui aussi, a été menacé. Cette affaire est, si j’ose dire, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. J’ignore le degré d’opportunisme du prof de philo, mais je ne doute pas que celui des deux ministres qui sont intervenus dans cette affaire, Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin, soit très élevé. En plein débat sur la loi contre le séparatisme, et alors que l’on tente à toute force d’installer dans les consciences l’inéluctabilité d’un nouveau duel Macron-Le Pen en 2022, un déballage de plus sur cette thématique est une aubaine. À supposer qu’il ne soit qu’un idéologue, redoutable mais sincère, l’enseignant illustre une laïcité de la dénonciation publique, et une République désincarnée, abstraite de toute réalité sociale, et d’une grande violence. Ne va-t-il pas jusqu’à souhaiter que l’on retire ces adolescents à leurs parents en cas de contestation des règles de laïcité ? Créer un conflit insoluble dans la conscience de ces jeunes gens entre l’école et leur famille, est-ce vraiment le bon chemin ? En attendant, deux hommes vivent aujourd’hui dans la crainte d’une agression. À tort ou à raison. Mais après l’assassinat de Samuel Paty, les menaces, réelles ou exagérées, ne peuvent être prises à la légère!

Article de Denis Sieffert dans Politis du 18 février 2021.

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La peste et le choléra

La clique à Macron, c’est un peu comme un mec relou qui crache sur tes potes, te traite d’islamo-gauchiasse à longueur de journée puis s’indigne que tu ne veuilles pas sortir avec lui.
On s’explique : le 27 février, Libé publie un dossier sur les électeurs de gauche qui ne voteront pas Macron au second tour en 2022, même s’il fait face à Marine Le Pen. Le titre, explicite : « J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini. » Parole est donnée à divers électeurs expliquant en substance qu’à choisir entre la peste et le choléra, ils ont déjà le Covid.

Panique à bord chez les macronistes. C’est que finalement, on en aura bien besoin,de tous ces « droits-de-l’hommistes », ces « fainéants », ces « cyniques », ces « ayatollahs de l’écologie », ces « Amish », ces ouvriers qui « foutent le bordel » et autres « gens qui ne sont rien ».
Et les fantassins de la majorité, toute honte bue, de dispenser force leçons de morale.
Comparant la situation actuelle au funeste épisode Chirac-Le Pen de 2002, Nathalie Loiseau joue les rossignol de l’antifascisme : « Il n’aura fallu que 19 ans à une partie de la gauche pour perdre la boussole, renier ses valeurs et espérer le pire, dans l’attente illusoire de jours meilleurs pour elle. »
Petit rappel : en 1984, l’actuelle cheffe de file des macronistes au Parlement européen avait candidaté à des élections étudiantes sur une liste d’extrême droite issue du Gud (Groupe union défense), ancêtre du sinistre Bastion social. Et en 2018, elle accusait les réfugiés prétendant choisir leur pays d’accueil, de s’adonner au « shopping de l’asile ».

Députée LREM, Anne-Christine Lang aurait pour sa part mieux fait de la tourner sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir : « Cette soi-disant « vraie gauche » qui a tout perdu, ses valeurs, sa boussole, sa dignité… Honte à elle ! Quant à nous, nous continuerons à combattre Le Pen et à faire barrage au Front national. Toujours, partout. » Partout ? Certainement pas à l’Assemblée nationale, où la parlementaire avait provoqué un islamophobe esclandre en septembre, quittant une commission d’enquête parce qu’une syndicaliste étudiante voilée participait aux débats.

Député et chef de file LREM pour les régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, Bruno Bonnell a quant à lui gazouillé le tweet suivant : « NON ! Le combat contre les extrêmes est un devoir : La mission politique est de rassembler ; pas de déchirer la Nation. Quelle que soit la frustration, ne franchissons aucune ligne noire. »

Mais cette ligne noire, bordel de queue de poêle, c’est vous, les adorateurs de « Jupiter », qui l’avez enjambée, dépassée et même piétinée. C’est votre ministre de l’Intérieur, accusé de viol, qui trouve Marine Le Pen « pas assez dure », « un peu molle », qui débat cordialement avec Éric Zemmour, qui assume sans vergogne de racoler à droite toute : « je souhaite que les électeurs du Front national votent pour nous ». C’est votre ministre de l’Enseignement supérieur qui se prend pour Joseph Mc Carthy, sonnant la chasse aux « islamo-gauchistes » des universités qui ont le tort de s’intéresser aux oppressions héritées de l’époque coloniale, ainsi qu’aux discriminations liées au genre et à l’origine ethnique. C’est vous qui participez au déferlement de haine contre les musulmans et qui réduisez les droits des travailleurs. Ce sont vos préfets qui ordonnent, en plein hiver, la destruction des tentes et effets personnels des exilés du Calaisis. C’est sous vos ordres que la police a gazé, frappé, éborgné, mutilé tant de Gilets jaunes, multipliant au passage les illégales arrestations préventives et rendant caduc le droit de manifester sereinement. C’est vous qui ne cessez de restreindre les libertés, à coup d’état d’urgence, de drones policiers, d’article 24, de loi « Séparatisme » et autres dissolutions administratives.

Sur un certain nombre de fondamentaux, on en est à se demander si Marine Le Pen aurait vraiment pu faire pire. Quand des électeurs de gauche se font violence pour « faire barrage » dans les urnes, ce n’est pas pour voir appliquer les idées de la candidate contre laquelle ils ont voté. Alors non, face au courant d’eau brune qui déborde, vous, les macronistes, n’êtes définitivement pas un barrage. Vous êtes le fleuve. En tout cas, le fascisme qui monte, vous en faites le lit. Et votre calice toxique, déso’, on ne le boira pas jusqu’à la lie.

Édito du numéro de mars 2021 du mensuel CQFD.

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Communisme

C’est probablement là l’un des paradoxes les plus extravagants de l’histoire : on n’a pas cessé de faire le procès d’une chose – le « communisme » – qui n’a jamais existé, en tout cas dans aucune des expériences historiques à propos desquelles ces procès se sont tenus. Certes, il y a eu et il y a encore des partis formellement « communistes » (en URSS, en Chine, etc.), mais d’abord, aux dires mêmes des dirigeants de ces pays dès l’origine, il ne s’agit pas de « communisme » mais d’une supposée étape de transition à laquelle on donne le nom de « socialisme » (URSS : Union des républiques socialistes soviétiques). Ensuite, la nature même de la formation « socialiste » est très indécise – il existe d’assez bons arguments pour considérer qu’avec l’URSS on avait affaire à une variante de « capitalisme d’État ». Et surtout, « communisme » est resté depuis Marx un signifiant dont les contenus sont pour l’essentiel manquants. Qu’est-ce que c’est, le « communisme » ? Comment ça se définit ? […]

Donc voilà la situation : on fait le procès de quelque chose qui n’a jamais eu lieu et dont on sait à peine ce que c’est. Et quoiqu’on ne le sache pas exactement, nous n’en sommes pas moins certains que ce qui a eu lieu sous le nom usurpé de « communisme » est une chose dont personne ne veut refaire l’expérience.

[…] La restauration de l’idée de communisme suppose de défaire la muraille des images désastreuses sur lesquelles le mot est systématiquement rabattu avant tout examen. On ne défait jamais si bien des images distordues qu’en proposant des images droites à la place. Au reste, on règle par là deux problèmes d’un coup : celui de l’adversité imaginaire et celui de l’introuvable « définition » du communisme. […]

L’idée que le communisme pourrait advenir par le jeu des institutions politiques présentes et sous la forme d’un « président de la (Ve) République » élu en 2022 est simplement lunaire – et ce n’est pas de la date que je parle. L’avènement du communisme est le renversement d’un ordre de domination, et c’est le genre de chose que les dominants ne regardent pas sans réagir. C’est l’un des points sur lesquels j’insiste particulièrement dans le livre : ce qu’on appelle avec complaisance la « démocratie » n’a rien à voir avec la démocratie dans son concept, c’est-à-dire un système où la discussion collective s’autorise à délibérer de tout. Notre « démocratie » est la démocratie bourgeoise, elle veut bien discuter de tout sauf des bases de l’ordre social bourgeois (capitaliste) : la propriété privée des moyens de production, la liberté de contracter
– ça, pas touche! À partir du moment où un mouvement politique s’avisera d’y mettre la main, la bourgeoisie se considérera en état de guerre et tous les moyens lui seront bons. Ce sont des choses qu’il faut avoir à l’esprit pour se défaire des visions légèrement niaiseuses de la « démocratie » (que le monde entier nous envie) et surtout les cruelles déceptions qui suivraient en cas de confrontation réelle dont, d’ailleurs, la répression sauvage des Gilets jaunes nous a donné un parfait avant-goût.

[…] L’idée directrice du communisme est d’en finir avec la précarisation de l’existence – précarisation à géométrie variable : quasi inexistante pour certains, ravageuse d’angoisse pour les autres. Pour tous ceux-là, les plus nombreux, le capitalisme est un système dans lequel la survie matérielle des individus est abandonnée à ces maîtres fous que sont le marché et l’emploi. La situation présente l’illustre à la perfection : selon la loterie qui fait que vous travaillez dans la restauration ou dans le matériel informatique, votre destin sera tel ou tel. Comment peut-on accepter de livrer les existences à un aléa pareil ?
Et, quand ce n’est pas l’aléa du marché, c’est celui du patron à qui les démolitions successives du Code du travail permettent de faire à peu près ce qu’il veut des salariés. La finalité première du communisme, c’est de destituer ce double arbitraire du marché et de l’employeur (donc de la forme même « emploi »), et d’installer les existences dans la tranquillité matérielle, de les délivrer de l’incertitude chronique et de l’angoisse. Telle est la visée de la « garantie économique générale », dont j’emprunte le principe au « salaire à vie » de Bernard Friot. On ne doit plus avoir la hantise du lendemain.

[…] Sortir du capitalisme, c’est perdre le niveau actuel de désir matériel et de consommation. Le perdre jusqu’à quel point de renoncement ? Jusqu’à un point qui trouve l’équilibre entre ce que nous devons urgemment cesser de consommer sauf à rendre la planète inhabitable et ce qui continue de constituer une proposition matérielle admissible pour une majorité – trop peu de personnes peuvent se porter à l’exigence de renoncement d’une forme de vie de type ZAD par exemple. La question du niveau des forces productives et de la division du travail reste donc crucialement posée. Le logement et ses commodités, l’alimentation, la santé sont des domaines où il ne peut pas y avoir de régression. C’est ailleurs qu’il faudra « en lâcher ».
Mais d’abord selon des abandons collectivement délibérés, ce qui ne va pas sans poser de redoutables problèmes – mais des problèmes, la proposition communiste en est pleine ! Il ne s’agit certainement pas de la donner pour un paradis immédiatement accessible, le livre s’attache d’ailleurs à ne rien cacher des difficultés et, sinon à les résoudre, du moins à commencer de les cartographier. Maintenant il s’agirait de ne pas oublier non plus tout ce qu’il y a en face de ces problèmes et de ces renoncements : toutes les récupérations et tous les gains qui les justifient et leur font contrepartie : de la tranquillité matérielle, l’égalité politique dans les rapports de production, du temps – la vie.

Extraits d’un entretien avec Frédéric Lordon dans Siné mensuel de mars 2021.

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Politique

Agir contre les discriminations

Les bonnes actions de M. Macron

On entend et on lit beaucoup, depuis son élection, qu’Emmanuel Macron entretiendrait avec la vérité un rapport un peu ductile. C’est très exagéré, et assez injuste, car il arrive aussi qu’il fasse ce qu’il dit qu’il fait. Le 12 février, il a par exemple tweeté, à 6 heures 17 du matin : « Face aux discriminations, nous répondons par l’action. »
Et cela est vrai: face aux discriminations, Emmanuel Macron et ses collaborateurs agissent. Au mois d’octobre 2019, le chef de l’État français a ainsi accordé à un magazine d’extrême droite qui avait quelque temps plus tôt été condamné pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les Roms » un long entretien dans le cours duquel il a notamment expliqué : « Il y a des emplois que vous ne ferez plus occuper à des Français, comme le métier de plongeur. […] Je préfère avoir des gens qui viennent de Guinée ou de Côte d’Ivoire légaux, qui sont là et qui font ce travail, que des filières ukrainiennes clandestines. »

Qui oserait, après cela – après qu’il avait si crânement revendiqué son intention de concéder quelques boulots éreintants à des « gens venus de Guinée ou de Côte d’Ivoire » (plutôt qu’à des « Français ») -, ne pas donner acte à M. Macron qu’il agit effectivement (et bellement, et vivement) contre les discriminations ?
Autre preuve, plus récente encore, de cette mobilisation du chef de l’État français et de ses collaborateurs : la semaine dernière, le ministre de l’Intérieur – le coruscant M. Darmanin, qui agit quant à lui depuis de longues années contre les discriminations, puisque dès 2013 il promettait par exemple de ne « pas célébrer personnellement » de mariages « entre deux hommes » ou « deux femmes » s’il était élu maire de Tourcoing – a lui aussi accordé un long entretien au même hebdomadaire.

Puis, quelques heures après la publication de cette interview, ce ministre exemplaire a redoublé son activisme contre les discriminations – en allant sur France 2 expliquer à Marine Le Pen qu’il la trouvait un peu trop « molle », avant de lui reprocher, clairement et distinctement, de « [dire] que l’islam n’est même pas un problème ».

Par cette infam… Par cette forte action, cet excellent homme a également contribué à une élévation notoire du débat public, où la dédiabolisation de la présidente du Rassemblement national consistait auparavant à présenter son discours comme normal (et, partant, acceptable) en dépit de son altérophobie, mais où M. Darmanin vient donc d’introduire la suggestion, inédite et très innovante, qu’il était plutôt anormal car insuffisamment altérophobe.
M. Macron ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a, selon Le Parisien, immédiatement adressé à son collaborateur de l’Intérieur ses vives « félicitations » – avant de tweeter, quelques heures plus tard, cet admirable apophtegme : « La lutte contre toutes les formes de haine est un combat quotidien. »

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 18 février 2021.