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Retraites, un choix idéologique

Tout d’abord, maintenir le système actuel n’est pas forcément un objectif souhaitable. Il pourrait y avoir de sérieuses améliorations, comme l’égalité femmes-hommes par exemple. Mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a aujourd’hui aucune obligation à avoir une mesure d’âge ou de durée de cotisations à court ou moyen terme.
Ainsi, le gouvernement fait mine de s’inquiéter d’un déficit d’environ 12 milliards d’euros à l’horizon 2027, or non seulement ce n’est pas inquiétant (on pourrait finalement s’en accommoder), mais ce déficit pourrait même être comblé assez facilement, par exemple avec une très légère augmentation des cotisations des salariés de l’ordre de 0.8 %. Cela représenterait un peu moins de 15 euros par mois pour quelqu’un qui gagne le Smic, et un peu plus de 25 euros quand on est au salaire moyen. Cela, c’est la version la plus coûteuse pour les salariés. Mais il y a bien d’autres solutions : diminuer les exonérations de cotisations employeurs ou revenir sur la baisse des impôts de production. Les marges de manœuvre existent et on les connaît. Simplement, le gouvernement les exclut.

C’est vraiment un choix idéologique : le projet de l’exécutif est de diminuer les prélèvements obligatoires et de baisser les dépenses publiques. Son problème n’est pas d’équilibrer le système de retraite, c’est de parvenir à s’en servir pour faire des économies sur les dépenses publiques. Sans revenir sur les baisses d’impôts aux entreprises ! Et ce n’est pas une extrapolation ou une interprétation de ma part.
Cela apparaît à la page 9 du projet de loi de finances, ou a la page 3 du programme de stabilité transmis à la Commission européenne, où il est expliqué que le gouvernement français s’est engagé dans des baisses d’impôts (comme avec la fameuse TVAE ou la taxe d’habitation), et que, pour que cela ne creuse pas les déficits, il promeut des « réformes structurelles », par exemple « la réforme des retraites ». Je cite de mémoire, mais ce sont quasiment les mots employés. La réforme n’a pas pour cause principale un supposé problème
important de déficit. Le gouvernement a deux objectifs : mettre davantage de personnes sur le marché du travail, mais surtout une stratégie générale de baisse d’impôts, plutôt sur les entreprises, compensée par une baisse des dépenses publiques via sa réforme du système de retraite.
Celle-ci ne repose pas sur un diagnostic sérieux. C’est ce qui la lui rend difficile à justifier. Elle ne répond à aucun des enjeux réels de la période : l’emploi des seniors, les inégalités femmes-hommes, la question du vieillissement, l’aménagement du travail, etc.

Extrait d’un entretien de l’économiste Michaël Zemmour dans Politis du 05 janvier 2023.

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Politique

Républicanisme de pure forme

Nous, républicains – car, malgré les dérives de droite et néolibérales de l’idée républicaine, nous ne pouvons qu’être républicains -, sommes fatigués. Fatigués du dévoiement de cette idée, « réduite à un universalisme de façade et à une laïcité entièrement falsifiée, [et qui] n’est plus utilisée que pour dissimuler la réalité des fractures et tenter de combler le déficit croissant de légitimité auquel se heurte une république sociale qui laisse proliférer l’inégalité et précarise les existences ».
Partant de ce triste constat, Jean-Fabien Spitz, professeur émérite de philosophie politique à l’université Paris-l, n’hésite pas, à juste titre, à qualifier de véritable « intégrisme politique », devenu même un « mantra du discours politique en France », ce républicanisme de pure forme, contraire même à l’idée républicaine et transformé en alibi chargé de défendre in fine notre ordre social profondément inégalitaire.
Et l’auteur d’affirmer sans détour que cet « intégrisme républicain » n’est aujourd’hui que le « faux nez du libéralisme autoritaire ».

Où commence donc la République ? Et surtout, où l’intervention de la République, en tant que pouvoir, doit-elle s’arrêter, pour rester fidèle à ses valeurs et principes, et ne pas les trahir ? Ce sont les questions que pose Jean-Fabien Spitz, dans un essai qui dénonce les dérives et l’instrumentalisation des valeurs de la République trop souvent mises en avant ces dernières années dans le débat public hexagonal.

Une instrumentalisation qui va de pair avec celle d’une laïcité dévoyée elle aussi, alors qu’elle fut pourtant une autre des valeurs fondamentales de la République française depuis 1905. « Aux antipodes de l’inspiration libérale qui animait la loi de 1905 », l’interprétation « moniste » de la laïcité, trop en vogue de nos jours, est la conséquence d’une véritable « falsification entre les mains des intégristes républicains et des gouvernants qui en reprennent les conceptions ».
S’appuyant ici sur les analyses du politiste Philippe Portier, Jean-Fabien Spitz souligne combien la laïcité s’est « transformée d’un système de préservation des libertés en un système d’unification des conduites », tandis que « les partisans de cette transformation n’hésitent plus à contraindre les appartenances religieuses à devenir invisibles dans l’espace public pour promouvoir ce dernier en un « commun » parfaitement imaginaire dont la fonction est de cacher la réalité des inégalités et des discriminations ». Vient évidemment à l’esprit, sur ce point, la loi de 2004 interdisant auxjeunes filles le port du voile à l’école.
C’est là, pour l’auteur, l’exemple paroxystique de cet intégrisme qui va à l’encontre de l’idée républicaine héritée des Lumières.
Dans un entretien sur France Inter, il résumait ainsi son propos : « Quelles que soient les raisons du port du foulard (en dehors d’une contrainte délictuelle), l’État n’a pas à les examiner. C’est une atteinte à la liberté de conscience et à la liberté des individus que d’interdire aux gens de s’habiller comme ils l’entendent, y compris à l’école. » Or cette « conception travestie » de la République se montre par ailleurs beaucoup moins sévère avec les inégalités et les discriminations qui, pourtant, piétinent bien plus les principes républicains.
Et de pointer un certain « centrisme mou » (suivez son regard vers la Macronie) aux tendances non moins autoritaires, qui promeut fièrement le néolibéralisme, avec une défense de la propriété pour faire accepter (ou absoudre) un système profondément inégalitaire.
C’est sans doute ici l’un des points stimulants de ce livre, puisqu’il critique vertement le néolibéralisme en s’appuyant sur l’un des penseurs les plus prestigieux du libéralisme politique, John Locke (1632-1704).

Grand spécialiste du philosophe, Jean-Fabien Spitz – pour qui l’idée républicaine « est une réflexion sur la manière de réaliser une société d’individus libres et indépendants, et de faire correspondre la réalité des indépendances à celle des droits » – résume justement la pensée du libéral Locke : « Pour lui, si vous vous appropriez des choses dans des conditions telles que cela met d’autres personnes dans l’impossibilité de subsister, cette appropriation n’est pas légitime. » L’égalité, autre fondement de l’idée républicaine, suppose donc, pour être réelle, dans une société où la propriété du capital est très inégalement répartie, « des droits sociaux et une propriété sociale – des services publics – qui permettent aux exclus de la propriété de disposer des moyens de demeurer indépendants.

Extrait d’un article d’Olivier Doubre dans Politis du 01 décembre 2022.
La République ? Quelle valeurs ?
La bataille de la sécu

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Politique Société

Services publics et noblesse managériale publique-privée

Pour se débarrasser d’un service public dont on ne veut plus, il faut le sous-financer. Une fois empêché de remplir sa mission, il pourra être mis en pièces et confié à de grandes sociétés privées, qui trouveront les moyens de faire du profit là où auparavant, il était surtout question d’intérêt général. Et tant pis pour la casse : d’une part, les conditions de travail impossibles et l’épuisement des agents d’autre part, l’abandon des usagers les plus pauvres et les plus fragiles.
Dans La Valeur du service public (La Découverte, 2021), la politiste Julie Gervais, l’historienne Claire Lemercier et le sociologue Willy Pelletier décortiquent le lent détricotage néolibéral des services publics.
Privatisations, fermetures de services, séparation des activités rentables et non rentables, renforcement des hiérarchies, affaiblissement du statut des fonctionnaires qui leur garantissait une sécurité permettant de résister à des injonctions injustes…
Les mécanismes sont divers. Mais à chaque fois, pointent l’auteur et les deux autrices du livre, on retrouve aux manettes une catégorie sociale bien particulière : la « noblesse managériale publique-privée ».
Formés à l’impératif gestionnaire issu du privé dans de grandes écoles pourtant publiques, ces enfants des classes privilégiées n’ont jamais à connaître le tort que leurs réformes déconnectées de la réalité causent au commun des mortels.

[…]

Et puis cet effondrement des services publics produit du « chacun seul ». Dans les territoires ruraux pauvres, ses effets ont un nom : le vote Le Pen. Là où j’habite, dans l’Aisne, il y a des villages où l’extrême droite a atteint près de 80 % des voix au second tour de la présidentielle.

[…]

Ce règne de la déshumanisation où chacun et chacune devient des dossiers, conjugué au règne des algorithmes (qui désorganisent tout, comme on l’a vu avec Parcoursup), fait que dans ces territoires où les gens sont de plus en plus isolés les uns des autres, il ne reste plus rien. Sauf le fantasme que les autres auraient un peu plus que soi, et une insécurité générale. Une insécurité à comprendre non pas dans son acception policière, mais au sens d’une insécurité sociale diffuse. Et tout cela produit un sauve-qui-peut général dont la « générale » se nomme Le Pen. Aujourd’hui, une course contre la montre est engagée entre la civilisation des services publics et une civilisation du « chacun seul ».

[…]

Mais au sein de cette noblesse managériale publique-privée, il y a aussi des gens issus du privé qui, à un moment donné, sont de passage dans l’État. Prenez Éric Woerth : il n’est pas haut fonctionnaire. Il a fait sciences Po puis HEC avant de travailler comme gestionnaire de fortune chez Arthur Andersen, où il gérait les patrimoines de gens comme Elton John. Gérer ce genre de clients, ça veut dire faire de l’optimisation fiscale, trouver des niches qui permettent de payer moins d’impôts. Eh bien quelques années plus tard, Éric Woerth est devenu ministre du Budget de Nicolas Sarkozy… Et il a ramené avec lui des banquiers au sein de son cabinet, tout en plaçant ses relations parmi les consultants au sein de la Direction générale de la modernisation de l’État. […]

Si on veut devenir directeur général ou sous-directrice d’un ministère, on doit être nommé par son supérieur hiérarchique et validé par le cabinet du ministre. il faut donc toujours plaire à son chef et à l’autorité politique.
En fait, c’est l’obéissance qui est récompensée. Alors, plus on réforme dans le sens modernisateur des réformes néolibérales, plus on monte dans la hiérarchie, plus on monte et plus on est docile, plus on est docile et moins on voit les gens que ces réformes affectent…
[…] À l’aune managériale, l’intérêt général consiste à couper dans les budgets. C’est ça qui est valorisé. Un ancien du ministère des Finances racontait récemment qu’il devait procéder à des coupes franches dans le budget du ministère de la Justice. Dans ce cadre-là, il fallait éviter tout état d’âme et donc mettre à distance les gens concernés par ces coupes budgétaires.
Une fois, il avait été invité par un directeur de prison à visiter l’établissement, pour se rendre compte de l’état du bâtiment : les murs qui suintent, la vétusté, les conditions déplorables de détention. Et là… mise en garde absolue de ses collègues : « Tu vas te faire stockholmiser. » Une référence au syndrome de Stockholm, qui désigne la propension de certains otages à sympathiser avec leurs geôliers et à prendre leur parti.
Au ministère des Finances, il s’agit vraiment de cela : ne jamais être dans l’empathie.
C’est d’ailleurs aussi pour ça que la noblesse managériale publique-privée change de poste tous les trois ans : au bout d’un moment, ses membres commenceraient peut-être à s’identifier, à s’intéresser aux effets de leurs réformes. À être un petit peu humains, finalement.

Extrait d’un article dans le journal CQFD de décembre 2022.

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Politique

Extrême droite France Israël

On peut toujours gloser sur la droitisation de la société israélienne, mais que peut-il advenir d’autre quand les partis de gauche se sabordent ? Cet inexorable processus de fascisation devrait enfin interpeller la France.
Car le soutien de Paris à la droite israélienne n’est pas fait que de mots. Aujourd’hui, la France est le seul pays qui criminalise les appels au boycott d’Israël. Le seul qui retourne contre les militants anti-apartheid l’accusation de discrimination.
M. Dupond-Moretti, avec sa circulaire d’octobre 2020, dans le sillage de la circulaire Alliot-Marie, dix ans plus tôt, invite les tribunaux à intensifier la répression de ce qu’il nomme « les appels discriminatoires au boycott des produits israéliens ».
La France est la pièce maîtresse dans un système international qui assure l’impunité à Israël. M. Dupond-Moretti va-t-il continuer d’ordonner aux tribunaux de condamner les militants qui dénoncent le fasciste Itamar Ben Gvir ? Va-t-il légitimer la répression de ces lanceurs d’alerte que sont les militants du mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) en affirmant que le caractère antisémite de l’appel au boycott peut se « déduire du contexte » Pour arriver à ses fins, l’avocat Dupond-Moretti se hasarde dans le maquis
obscur de l”arbitraire.
Quel est donc ce contexte qui devrait nous interdire de dénoncer et de combattre le racisme du gouvernement israélien à l’encontre des Palestiniens ? Et justifier que l’on ignore la condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme qui a reconnu, en juin 2020,
que les appels au boycott relèvent de la liberté d’expression ? Mais Dupond-Moretti a inventé un raffinement supplémentaire. Il menace de condamner les militants à des « stages » – le mot, déjà, est d’une totale impudeur – au Mémorial de la Shoah.
Nous sommes là au comble de l’ignominie. C’est faire des militants contre l’apartheid des antisémites. Et c’est donc faire du fasciste Itamar Ben Gvir, homophobe, antidémocrate, habité par la haine des Arabes, la figure légitime de la communauté juive.
N’est-ce pas au contraire en protégeant par nos lois les fascistes israéliens, en donnant cette fausse image du judaïsme, que l’on produit de l’antisémitisme ?
Si M. Dupond-Moretti effectuait un stage au Mémorial de la Shoah, et s’il comprenait de quoi il parle, il aurait peut-être une chance de devenir lui-même un militant BDS… Il comprendrait que le vrai devoir de mémoire, c’est de lutter contre toutes les discriminations.
Au moment où, après Amnesty International et Human Rights Watch, cinq anciens ministres européens des Affaires étrangères dénoncent officiellement le régime d’apartheid israélien (27 octobre dans le journal « Le Monde »), il est grand temps que le gouvernement français se mette au diapason, et qu’il abroge les circulaires qui incitent à la répression de BDS. Là où beaucoup de pays européens sont simplement passifs, la France montre une complicité zélée.
Elle est même incapable d’obtenir la libération de l’un de ses ressortissants, Salah Hamouri, toujours détenu arbitrairement. À moins que la libération de cet avocat franco-palestinien, la France de MM. Macron, Darmanin et Dupond-Moretti ne la veuille tout simplement pas…

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 10 novembre 2022.

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Politique Société

Droit de manifester en démocratie française

« Je sais qu’ils n’avaient pas le droit de rentrer mais bon, c’est comme ça, sous Macron. »
Une petite phrase désabusée qui de prime abord n’a l’air de rien. Prononcée par une dame ayant vu six pandores débarquer chez elle pour avoir eu l’audace d’afficher deux petites pancartes à sa fenêtre lors du déplacement du président à Pau (Pyrénées-Atlantiques) le 30 septembre, elle a pourtant un effet glaçant, notamment dans son constat posé comme une évidence, presque blasé. C ‘est comme ça, sous Macron. Tu brandis un innocent « Je veux partir en retraite avant l’effondrement climatique (et c’est pas gagné) » ? La maréchaussée débarque armée d’un bélier et reste dans ton appart pour vous surveiller toi et ton compagnon le temps du passage du roi. Et cela rappelle bien des précédents.
Tu interpelles, plutôt courtoisement, le même président d’un « Vous mettez à la tête de l’État des hommes qui sont accusés de viol et de violences sur des femmes, pourquoi ? », ainsi que le fit une lycéenne de 18 ans à Gaillac (Tarn) le 9 juin dernier ? Les gendarmes viennent te chercher dans ton bahut le lendemain pour te soumettre à un interrogatoire. C’est comme ça.
Tu affiches une pancarte « Macronavirus, à quand la fin ? » devant ton portail, comme l’a fait une Toulousaine en avril 2020 ? Bim, quatre heures de garde à vue pour outrage. Comme ça, pour rien.
Au-delà de l’outrage à Maeron, roi tellement nu qu’il ne peut plus se déplacer sans qu’une garde prétorienne ne fasse le vide sur son passage ; chaque espace de contestation se voit de plus en plus rogné, menacé.
Tu vas manifester contre le régime assassin des mollahs devant l’ambassade d’Iran à Paris ? On te lacrymo-gaze dans les grandes largeurs.
D’ailleurs, à ce sujet, on peut raccourcir : tu vas manifester (tout court) ? Fortes chances que d’une manière ou d’une autre on t’en fasse passer le goût, bien violemment de préférence. C’est comme ça, sous Macron.
Le hic avec la Macronie, régime plusieurs fois mis en garde par Amnesty International pour ses glissades liberticides, notamment en matière de droit de manifester, c’est que la répression prend de telles proportions qu’on ne parvient plus à en isoler un exemple
pour le hisser en symbole à combattre. Sans doute pour ça qu’on ne réagit plus vraiment, hormis quelques tweets offusqués, quand une nouvelle « affaire » éclate. Après les Gilets jaunes éborgnés, les teufeurs défoncés, les banlieusards tués, les supporters du Stade de France molestés sous l’œil des caméras du monde entier, la police qui défouraille au moindre refus d’obtempérer, les tribunaux aux ordres, les rafales de lois sécuritaires ou les états d’urgence, on ne calcule plus vraiment le sort pas dramatique, mais tellement signifiant, du couple aux pancartes de Pau.
Le tournis, camarade, tellement puissant que la gerbe n’est pas loin. Et alors que les lendemains s’annoncent passablement sombres, avec serrage de ceinture possiblement explosif et pouvoir pas loin d’être aux abois, il faudra bien un jour renverser ce grand empilement qui menace d’écraser toute expression de contestation. Sous peine de n’avoir plus qu’un exutoire, murmurer d’une voix faible et hors de portée des caméras le message inscrit sur la deuxième pancarte du couple de Pau : « Tout va bien dans Le Meilleur des mondes (ou 1984, je ne sais plus). »

Édito du journal CQFD d’octobre 2022.

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Politique

L’effondrement et le capitalisme

La « crise » systémique dans laquelle la planète est durablement engagée a des effets catastrophiques de toutes sortes, depuis les dégâts environnementaux irréversibles jusqu`aux conflits armés sans autre issue que le chaos perpétuel ou l’ordre totalitaire, en passant par la dégradation ou l’aggravation des conditions d’existence des populations.
L’observation de l’état actuel des choses, dans les pays les plus « développés », comme dans les moins, n’incite guère à l’optimisme, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout porte à craindre que nous ne soyons entrés dans un processus d’effondrement, une sorte
d’implosion lente (accélérée et généralisée par effet domino) de toutes les structures objectives et subjectives qui ont permis jusqu’ici au système capitaliste-productiviste de se stabiliser et de fonctionner avec une adhésion suffisante des populations concernées.

On peut prévoir – avec d’autant plus d’assurance que les prodromes de cette évolution sont de plus en plus observables un peu partout – qu’un tel effondrement aboutira à l’installation de régimes de droite plus ou moins ouvertement dictatoriaux, fascisants et xénophobes, chargés de maintenir de façon autoritaire l’ordre dont le système capitaliste a besoin pour continuer à préserver les intérêts et les privilèges des classes dominantes-possédantes, sous couvert de mesures de sauvetage (anti-crise, anti-terrorisme, anti-gaspillage, austérité, etc.).
Ni le chaos, ni le crime n’ont jamais fait renoncer le grand Capital, sa bourgeoisie milliardaire, ses multinationales et ses banques, à ce qui est leur seul objectif : maintenir au plus haut le rendement des fabuleux capitaux investis. Le Capital en effet ne lâche rien qu’il n’y soit contraint, et en l’absence de forces organisées capables de lui opposer une résistance sérieuse, il prendra prétexte des désordres que son exploitation insensée du genre humain et de la planète aura elle-même engendrés, pour balayer le semblant de démocratie existant ici ou là et intensifier encore l’exploitation des ressources matérielles et humaines, car c’est là le seul moyen et la seule fin du système capitaliste.
Il ne peut en changer sans perdre sa raison d’être.
Pendant toute son histoire, le capitalisme a obéi à cette logique fondamentale de reproduction élargie. D’où une fuite en avant qui a duré quelques siècles au nom du « progrès », le temps de permettre aux puissances occidentales de s’emparer de la planète entière en exportant toujours un peu plus loin leur mode de fonctionnement, leurs produits manufacturés et leurs mœurs politiques, frauduleusement qualifiées de « démocratiques ». La capacité d’innovation inhérente au développement industriel a longtemps fasciné – et fascine encore – les populations de la Terre, en faisant malheureusement sous-estimer, voire ignorer, le coût monstrueux de ce « progrès » qui n’a jamais profité à tout le monde, contrairement aux allégations des libéraux, loin s’en faut, mais seulement à des minorités dominatrices, impérialistes et privilégiées.
Du fait de sa nature irrémédiablement déséquilibrée et de l’indépassable contradiction capital vs. travail, le capitalisme n’a cessé d’aller de crise en crise. L’une des plus graves a été celle des années 1930 qui a débouché sur le nationalisme fasciste et la
Deuxième Guerre mondiale. La victoire des Alliés, en mettant le « monde libre » à la remorque des États-Unis d’Amérique et en l’engageant sans délai dans la guerre froide, a épargné au capitalisme mondial tout examen de conscience sincère et toute remise en question.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2022.

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Chômeurs assistés

Cette réforme ravive un vieux fantasme qui sert de prétexte aux « réformes » sociales : celui des « assistés ». Si le taux de personnes sans emploi ne baisse pas, c’est que les indemnités seraient trop généreuses et décourageraient un retour sur le marché du travail. Pourtant, les chiffres fournis par l’Unédic et Pôle emploi permettent de douter de l’existence d’une masse importante de « chômeurs profiteurs ».

 

Parmi les plus de 5 millions de personnes inscrites à Pôle emploi, seulement 40 % sont réellement indemnisées et près de la moitié de ces dernières travaillent déjà en touchant, en complément, une allocation. Ainsi, comme le rappelle Christine Erhel, qui s’appuie sur une étude de Pôle emploi exploitant les données de contrôles des allocataires, « seulement 8 % des indemnisés ne cherchent pas activement un emploi ». Enfin, le montant moyen de cette indemnisation est de 960 euros par mois, soit bien moins que le Smic, et encore moins que le Smic accompagné de la prime d’activité. « Dans la réalité, cette figure du chômeur profiteur est tout simplement inexistante ou très marginale », conclut la sociologue du travail Claire Vives.

La Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), un organisme public qui produit des données sur le marché du travail, s’est par ailleurs penchée sur ces tensions de recrutement. Et les éléments apportés dans cette note sont éclairants. Les auteurs estiment que ces tensions sont liées, dans un tiers des cas, à « l’absence de main-d’œuvre formée », particulièrement dans des « métiers pointus de l’industríe et du bâtiment, et la quasi-totalité des métiers d’ingénieurs dans l’industrie, le bâtiment ou l’informatique ». Dans un quart des cas, elles « proviennent plutôt de conditions de travail révélant un problème d’attractivité », comme pour « les aides à domicile, les conducteurs routiers, les ouvriers non qualifiés de l’industrie ainsi que les serveurs ».

 

Ces deux critères, problème de formation et manque d’attractivité, se cumulent dans un cas sur cinq, notamment pour « la plupart des métiers de bouche mais également les aides-soignantes ». Pour le reste, « l’origine des tensions est plus diverse », assurent les auteurs, citant par exemple « l’inadéquation géographique » pour les assistantes maternelles.
Face à ces constats, les auteurs de l’enquête tirent une conclusion qui détonne clairement dans le discours ambiant. « Il semblerait que la forte poussée des tensions et l’apparition d’un désalignement inhabituel entre difficultés de recrutement et chômage en France sur ces cinq ans résultent moins d’un problème de formation, déjà existant, que d’un problème d’attractivité dans une trentaine de métiers. Si les actions d’amélioration de la formation (initiale comme continue) sont nécessaires pour résoudre les problèmes structurels de compétences, l’apaisement des difficultés de recrutement (et la baisse du chômage) pourrait donc aussi passer par l’amélioration des conditions de travail et/ou la revalorisation des salaires dans certains métiers. »

Malgré ces conclusions limpides, la hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail ne semblent pas être la direction prise par le gouvernement. En témoigne une interview du député Renaissance Marc Ferracci, rapporteur de la réforme, à Ouest France, le 21 septembre. « Tout indique que les règles de l’indemnisation ont un effet sur l’emploi et sur le retour à l’emploi. Quand vous jouez par exemple sur la durée d’indemnisation, les gens adaptent leur comportement de recherche d’emploi à la date de leur fin de droits », indique-t-il.
Économiquement parlant, cette affirmation n’est pas erronée, assure Christine Erhel : « Plusieurs travaux économiques montrent qu’empiriquement il semble exister un lien entre générosité de l’assurance-chômage et durée au chômage. » Mais l’économiste du travail nuance: « Une fois que l’on a dit ça, il faut interpréter ce résultat. Est-ce que c’est bien ou mal que l’assurance-chômage permette aux gens de prendre le temps pour trouver un emploi qui leur corresponde ? »
« Si l’assurance-chômage vous permet de refuser un emploi, c’est précisément qu’elle joue son rôle en vous permettant d’aller vers un emploi qui vous convient. Être au chômage ne vous oblige pas à prendre n’importe quel emploi », répond de son côté Claire Vivès. « En s’attaquant encore au portefeuille des allocataires, on ne modifie pas la législation en matière d’obligation faite aux chômeurs, mais on les oblige de fait à prendre des emplois qu ‘ils auraient aimé refuser. »

Pour les opposants à la réforme, baisser les indemnités et rendre plus difficile l’accès aux droits permet au gouvernement (et, en creux, au patronat) d’éviter une pression à la hausse des salaires. « En poussant les demandeurs d’emploi à accepter des emplois qu’ils auraient refusés, on maintient une pression pour ne pas augmenter les salaires malgré une situation de l’emploi qui se tend », explique la sociologue du travail, qui a notamment travaillé sur les contrats courts. Bon nombre de nos interlocuteurs citent l’exemple allemand, avec les réformes Hartz, au début des années 2000, qui, en réduisant l’accès et le montant des allocations-chômage, ont baissé le salaire médian et augmenté le niveau de pauvreté dans le pays.

Extrait d’un article de Pierre Jequier-Zalc dans Politis du 29 septembre 2022.

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Fin de l’abondance ? Pas pour tout le monde.

Macron, il ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Mercredi 24 août, le taulier de l’Élysée, la mine grave, annonçait la « fin de l’abondance » et de « l’insouciance ». Forcément, en l’entendant, on était un peu tendus, prêts à sortir les fourches. Car à la seule question qui vaille – c’est pour qui, la soupe à la grimace ? – la réponse est saumâtre.
Pour qui, donc?
Pas pour les actionnaires : le même jour, Les Échos nous apprenaient que « les dividendes versés par les grandes entreprises ont atteint un niveau record de 44 milliards d’euros au deuxième trimestre en France ». Pas non plus pour les utilisateurs de jets privés : alors que le ministre délégué aux Transports Clément Beaune avait timidement émis l’idée d’une régulation de ces engins aussi inutiles que polluants, son n+1, le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu, lui a opposé une fin de non recevoir. Les amateurs de golf échappent également à la chasse au gaspillage : en pleine pénurie d’eau, les terrains ont gardé le droit d’arroser leurs greens.

L’abondance de la faim et la souciance des fins de mois, il y a en revanche belle lurette que des millions de pauvres les connaissent bien. Ceux à qui l’on menace de retirer le RSA avec lequel ils survivent péniblement. Ceux à qui l’on coupe l’allocation chômage pour un retard d’actualisation. Ceux qui sont contraints de s’écraser devant le patron qui les traite comme des merdes parce qu’il faut bien remplir le frigo… À tous ceux-là, Macron promet une aggravation de tout.

Tout l’été, on nous a bassinés avec la pénurie de saisonniers dans l’hôtellerie-restauration. Dans les médias mainstream, les patrons se lamentaient : salauds d’employés qui réclament des jours de congé et des rémunérations décentes. « Je ne vais pas non plus payer une femme de chambre 2 000 euros net! » s’emportait sur France 2 la responsable des ressources humaines d’un 4-étoiles de Fréjus (Var). On l’avoue sans mal, ces râles nous ont fait plaisir. Pour une fois, la loi de l’offre et de la demande semblait jouer du bon côté, et le reflux du chômage rééquilibrer un peu le rapport de force en faveur des salariés. Super, ça.

Mais c’est justement cette dynamique balbutiante que le gouvernement projette de tuer dans l’œuf. En conditionnant le RSA à des travaux forcés, en durcissant les règles de l’assurance chômage, il s’agit d’acculer le pauvre à accepter le premier emploi venu, aussi pénible soit-il, et payé à coups de lance-pierres. Ça doit être ça, la « valeur travail »…
Preuve de plus que le néolibéralisme, ce n’est clairement pas l’absence d’intervention de l’État dans l’économie; c’est la mise à disposition du capital de ses moyens réglementaires et coercitifs.

Certes, en France, des filets de sécurité sociaux existent encore. Et des efforts budgétaires ont été consentis par le gouvernement pour atténuer le choc de la hausse des prix.
C’est moins le cas au Royaume-Uni où, après des décennies d’atonie sociale, un grand mouvement de grèves salariales a éclaté en fanfare. Dockers, postiers, éboueurs, avocats, employés de l’opérateur télécom BT, manutentionnaires d’Amazon, etc. : débrayages et menaces de débrayage se succèdent gaiement. La grève générale guette.

Et chez nous ? « Ça fait des années qu’on nous annonce des conflits sociaux à chaque rentrée. Il n’y a jamais rien », plastronne une source anonyme du journal Le Monde au sein du ministère de l’Économie et des Finances. Rien, vraiment ? C’est à croire que dans les hautes sphères, on a déjà perdu le souvenir des Gilets jaunes et de ce joli slogan inter-luttes : « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Gageons qu’ils s’en souviendront bientôt.

Édito du journal CQFD de septembre 2022.

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La démocratie représentative

Dans un contexte de crises récurrentes de toute nature, tel que l’époque où nous sommes, la réorchestration de l’inusable idéologie du « consensus républicain » sur le thème du « rassemblement des Français » ne saurait masquer totalement l’imposture qui est au cœur même de la société de classes, où tout l’art de légiférer et de gouverner se résume à trouver des moyens acceptables de plumer la volaille populaire sans la faire s’égosiller au point qu’on doive l’assommer pour qu’elle se taise.
C’est vrai de tous les régimes prétendument démocratiques qui organisent, en France comme ailleurs, la domination de la bourgeoisie possédante et exploiteuse sur l’ensemble de la société.
Pour assurer le bon accomplissement de cette mise en scène égalitariste, il faut du monde, avec des compétences ad hoc. D’où la sur-représentation statistique, parmi nos député-e-s, des « cadres et professions intellectuelles supérieures », catégorie socioprofessionnelle dont on rappelait opportunément ces jours-ci qu’elle fournit la moitié des candidat-e-s aux législatives alors qu’elle ne constitue que 19 % de la population globale.
Que les classes populaires et tout particulièrement les ouvriers et les employés soient massivement exclus des enceintes du pouvoir, et que cet éloignement soit le produit de divers mécanismes de sélection, de formation et de cooptation, en même temps que la manifestation d’une forme d’autocensure induite par les rapports mêmes de domination (« non, je ne m’en sens pas capable »), voilà une donnée bien attestée et depuis longtemps, ne serait-ce que depuis le temps où la bourgeoisie instruite des offices et le bas clergé des paroisses de l’Ancien Régime se chargeaient de rédiger les cahiers de doléances pour les laboureurs et autres illettrés du Tiers-État. L’exclusion, c’est là un des défauts de la délégation politique, mécanisme qui semble aller de soi dans notre pratique de la démocratie et qui contribue à accréditer la fiction que dans nos sociétés, c’est « le peuple » qui est le souverain à travers ses représentants élus, alors que ces élus ne sont qu’une petite fraction de la classe moyenne dûment façonnée par le jeu d’institutions aussi puissantes que l’École, l’Université, la Presse, les Partis, les Associations, etc. La tâche de ces institutions est de distinguer et d’endoctriner des « capacités », ou « cadres », c’est-à-dire des auxiliaires pour s’assurer que la vie sociale est le théâtre d’une concurrence incessante imposant à chacun, en tous domaines, d’entrer dans des compétitions, des classements et des hiérarchies où ce sont, paraît-il, « les meilleur-e-s qui gagnent ».
Pour durer, la démocratie doit se déguiser en « méritocratie » individualiste et enflée de vanité.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2022.

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L'énergie en France Politique

Nucléaire russe : un tabou européen

La guerre en Ukraine a propulsé le sujet de la dépendance énergétique de l’Europe au gaz russe dans le débat public, dans les foyers de nombreux pays et au cœur du Parlement européen. Les mesures de sevrage du gaz russe et les sanctions envers la Russie se succèdent, avec notamment un embargo sur le charbon. Le nucléaire, quant à lui, reste l’éternel oublié (voir l’oubli constant et discret du nucléaire civil sur France-Culture). Pourtant, la dépendance de l’Europe à l’industrie nucléaire russe est d’une envergure stratégique tout aussi importante que celle du gaz.

La livraison de centrales clés en main par Rosatom, géante de l’industrie nucléaire russe fondée par V. Poutine en 2007 pour servir ses ambitions géopolitiques, permet d’asseoir l’influence de la Russie dans les pays européens dotés de réacteurs russes, tout en renforçant son emprise sur la politique de transition énergétique du continent.

Dans son nouveau livre (Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien), le journaliste indépendant Marc Endeweld démontre comment les actions de l’Ukraine et son rapprochement de l’américain Westinghouse pour sortir de sa dépendance nucléaire à la Russie ont été un élément clé dans la décision de V. Poutine d’envahir l’Ukraine.
Alors pourquoi ce silence ? En France, les intérêts des industriels et la foi aveugle des hauts fonctionnaires dans l’énergie nucléaire y sont certainement pour beaucoup. Dans son rapport de mars 2022, Greenpeace France montre la dépendance de l’industrie nucléaire française à Rosatom, à tous les niveaux de la filière, et celle d’entreprises comme Vinci, Bouygues, Dassault Systèmes, Bureau Veritass… et bientôt l’usine de Belfort qui fabrique des turbines Arabelle équipant les centrales nucléaires russes.
Emmanuel Macron a été l’instigateur d’une alliance de pays européens pro-nucléaire et pro-gaz qui a fait pression pour l’inclusion du gaz fossile et du nucléaire dans la taxonomie européenne, ce guide des activités nécessaires à une transition énergétique pour faire face à l’urgence climatique.
La partie était presque gagnée, mais la guerre en Ukraine a rebattu les cartes. Le flagrant délit d’un financement de la guerre par les milliards payés par l’UE à la Russie pour acheter son gaz fossile risque de faire tourner au vinaigre le mariage du nucléaire et du gaz fossile.

Extrait d’un article paru dans la revue Sortir du nucléaire de l’été 2022.