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Politique

Fin de l’abondance ? Pas pour tout le monde.

Macron, il ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Mercredi 24 août, le taulier de l’Élysée, la mine grave, annonçait la « fin de l’abondance » et de « l’insouciance ». Forcément, en l’entendant, on était un peu tendus, prêts à sortir les fourches. Car à la seule question qui vaille – c’est pour qui, la soupe à la grimace ? – la réponse est saumâtre.
Pour qui, donc?
Pas pour les actionnaires : le même jour, Les Échos nous apprenaient que « les dividendes versés par les grandes entreprises ont atteint un niveau record de 44 milliards d’euros au deuxième trimestre en France ». Pas non plus pour les utilisateurs de jets privés : alors que le ministre délégué aux Transports Clément Beaune avait timidement émis l’idée d’une régulation de ces engins aussi inutiles que polluants, son n+1, le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu, lui a opposé une fin de non recevoir. Les amateurs de golf échappent également à la chasse au gaspillage : en pleine pénurie d’eau, les terrains ont gardé le droit d’arroser leurs greens.

L’abondance de la faim et la souciance des fins de mois, il y a en revanche belle lurette que des millions de pauvres les connaissent bien. Ceux à qui l’on menace de retirer le RSA avec lequel ils survivent péniblement. Ceux à qui l’on coupe l’allocation chômage pour un retard d’actualisation. Ceux qui sont contraints de s’écraser devant le patron qui les traite comme des merdes parce qu’il faut bien remplir le frigo… À tous ceux-là, Macron promet une aggravation de tout.

Tout l’été, on nous a bassinés avec la pénurie de saisonniers dans l’hôtellerie-restauration. Dans les médias mainstream, les patrons se lamentaient : salauds d’employés qui réclament des jours de congé et des rémunérations décentes. « Je ne vais pas non plus payer une femme de chambre 2 000 euros net! » s’emportait sur France 2 la responsable des ressources humaines d’un 4-étoiles de Fréjus (Var). On l’avoue sans mal, ces râles nous ont fait plaisir. Pour une fois, la loi de l’offre et de la demande semblait jouer du bon côté, et le reflux du chômage rééquilibrer un peu le rapport de force en faveur des salariés. Super, ça.

Mais c’est justement cette dynamique balbutiante que le gouvernement projette de tuer dans l’œuf. En conditionnant le RSA à des travaux forcés, en durcissant les règles de l’assurance chômage, il s’agit d’acculer le pauvre à accepter le premier emploi venu, aussi pénible soit-il, et payé à coups de lance-pierres. Ça doit être ça, la « valeur travail »…
Preuve de plus que le néolibéralisme, ce n’est clairement pas l’absence d’intervention de l’État dans l’économie; c’est la mise à disposition du capital de ses moyens réglementaires et coercitifs.

Certes, en France, des filets de sécurité sociaux existent encore. Et des efforts budgétaires ont été consentis par le gouvernement pour atténuer le choc de la hausse des prix.
C’est moins le cas au Royaume-Uni où, après des décennies d’atonie sociale, un grand mouvement de grèves salariales a éclaté en fanfare. Dockers, postiers, éboueurs, avocats, employés de l’opérateur télécom BT, manutentionnaires d’Amazon, etc. : débrayages et menaces de débrayage se succèdent gaiement. La grève générale guette.

Et chez nous ? « Ça fait des années qu’on nous annonce des conflits sociaux à chaque rentrée. Il n’y a jamais rien », plastronne une source anonyme du journal Le Monde au sein du ministère de l’Économie et des Finances. Rien, vraiment ? C’est à croire que dans les hautes sphères, on a déjà perdu le souvenir des Gilets jaunes et de ce joli slogan inter-luttes : « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Gageons qu’ils s’en souviendront bientôt.

Édito du journal CQFD de septembre 2022.

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Politique Société

La démocratie représentative

Dans un contexte de crises récurrentes de toute nature, tel que l’époque où nous sommes, la réorchestration de l’inusable idéologie du « consensus républicain » sur le thème du « rassemblement des Français » ne saurait masquer totalement l’imposture qui est au cœur même de la société de classes, où tout l’art de légiférer et de gouverner se résume à trouver des moyens acceptables de plumer la volaille populaire sans la faire s’égosiller au point qu’on doive l’assommer pour qu’elle se taise.
C’est vrai de tous les régimes prétendument démocratiques qui organisent, en France comme ailleurs, la domination de la bourgeoisie possédante et exploiteuse sur l’ensemble de la société.
Pour assurer le bon accomplissement de cette mise en scène égalitariste, il faut du monde, avec des compétences ad hoc. D’où la sur-représentation statistique, parmi nos député-e-s, des « cadres et professions intellectuelles supérieures », catégorie socioprofessionnelle dont on rappelait opportunément ces jours-ci qu’elle fournit la moitié des candidat-e-s aux législatives alors qu’elle ne constitue que 19 % de la population globale.
Que les classes populaires et tout particulièrement les ouvriers et les employés soient massivement exclus des enceintes du pouvoir, et que cet éloignement soit le produit de divers mécanismes de sélection, de formation et de cooptation, en même temps que la manifestation d’une forme d’autocensure induite par les rapports mêmes de domination (« non, je ne m’en sens pas capable »), voilà une donnée bien attestée et depuis longtemps, ne serait-ce que depuis le temps où la bourgeoisie instruite des offices et le bas clergé des paroisses de l’Ancien Régime se chargeaient de rédiger les cahiers de doléances pour les laboureurs et autres illettrés du Tiers-État. L’exclusion, c’est là un des défauts de la délégation politique, mécanisme qui semble aller de soi dans notre pratique de la démocratie et qui contribue à accréditer la fiction que dans nos sociétés, c’est « le peuple » qui est le souverain à travers ses représentants élus, alors que ces élus ne sont qu’une petite fraction de la classe moyenne dûment façonnée par le jeu d’institutions aussi puissantes que l’École, l’Université, la Presse, les Partis, les Associations, etc. La tâche de ces institutions est de distinguer et d’endoctriner des « capacités », ou « cadres », c’est-à-dire des auxiliaires pour s’assurer que la vie sociale est le théâtre d’une concurrence incessante imposant à chacun, en tous domaines, d’entrer dans des compétitions, des classements et des hiérarchies où ce sont, paraît-il, « les meilleur-e-s qui gagnent ».
Pour durer, la démocratie doit se déguiser en « méritocratie » individualiste et enflée de vanité.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2022.

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L'énergie en France Politique

Nucléaire russe : un tabou européen

La guerre en Ukraine a propulsé le sujet de la dépendance énergétique de l’Europe au gaz russe dans le débat public, dans les foyers de nombreux pays et au cœur du Parlement européen. Les mesures de sevrage du gaz russe et les sanctions envers la Russie se succèdent, avec notamment un embargo sur le charbon. Le nucléaire, quant à lui, reste l’éternel oublié (voir l’oubli constant et discret du nucléaire civil sur France-Culture). Pourtant, la dépendance de l’Europe à l’industrie nucléaire russe est d’une envergure stratégique tout aussi importante que celle du gaz.

La livraison de centrales clés en main par Rosatom, géante de l’industrie nucléaire russe fondée par V. Poutine en 2007 pour servir ses ambitions géopolitiques, permet d’asseoir l’influence de la Russie dans les pays européens dotés de réacteurs russes, tout en renforçant son emprise sur la politique de transition énergétique du continent.

Dans son nouveau livre (Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien), le journaliste indépendant Marc Endeweld démontre comment les actions de l’Ukraine et son rapprochement de l’américain Westinghouse pour sortir de sa dépendance nucléaire à la Russie ont été un élément clé dans la décision de V. Poutine d’envahir l’Ukraine.
Alors pourquoi ce silence ? En France, les intérêts des industriels et la foi aveugle des hauts fonctionnaires dans l’énergie nucléaire y sont certainement pour beaucoup. Dans son rapport de mars 2022, Greenpeace France montre la dépendance de l’industrie nucléaire française à Rosatom, à tous les niveaux de la filière, et celle d’entreprises comme Vinci, Bouygues, Dassault Systèmes, Bureau Veritass… et bientôt l’usine de Belfort qui fabrique des turbines Arabelle équipant les centrales nucléaires russes.
Emmanuel Macron a été l’instigateur d’une alliance de pays européens pro-nucléaire et pro-gaz qui a fait pression pour l’inclusion du gaz fossile et du nucléaire dans la taxonomie européenne, ce guide des activités nécessaires à une transition énergétique pour faire face à l’urgence climatique.
La partie était presque gagnée, mais la guerre en Ukraine a rebattu les cartes. Le flagrant délit d’un financement de la guerre par les milliards payés par l’UE à la Russie pour acheter son gaz fossile risque de faire tourner au vinaigre le mariage du nucléaire et du gaz fossile.

Extrait d’un article paru dans la revue Sortir du nucléaire de l’été 2022.

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Politique

Pacte républicain

« Il y a toujours de la sueur de pauvre dans l’argent des riches » Eugène Cloutier
« La dernière ressource de la bourgeoisie est le fascisme » Léon Trotski

 

Darmanin n’est pas qu’un as de la fellation immobilière, il est aussi un faux cul de première.

Au soir du second tour des législatives, il commente : « … le RN a fait un très bon score. Entre Mélenchon et Mme Le Pen c’est malheureusement, je crois, on le constate, Mme Le Pen qui a plus… » blablabla. Le mot important dans cette phrase est « malheureusement », genre ça le consterne, la percée du Rassemblement national.
Évidemment, non seulement ça ne le consterne en rien, mais ça a tout pour le réjouir. Car c’était exactement le but des macronistes : faire le lit du RN.
Entre le premier et le second mandat, le nombre de députés fachos a été multiplié par dix. Leurs moues larmoyantes n’y changeront rien : ils ont refusé le pacte républicain auquel ils venaient de faire appel, quelques semaines auparavant, pour que Macron soit réélu contre Le Pen.
Au deuxième tour des législatives, on a 61 duels RN-Nupes. Dans 56 d’entre eux, les macronistes ont refusé d’appeler au barrage républicain. C’est un fait. Et c’est un fait que nous devons graver dans nos mémoires.
Nous, à gauche, avons joué le jeu du pacte républicain sans faillir. La gauche a voté Chirac en 2002. Macron en 2017. Macron en 2022. Pour barrer la route à l’extrême droite. On s’est fait violence, on y est allés à reculons, mais on l’a fait.
Macron favorise le RN, sa roue de secours. Parce qu’il défend sans faillir le grand capital, qui l’a financé. Quoi qu’il dise, quoi qu’il baratine sur le « ni droite ni gauche », il est du côté des ultrariches. S’il y a une chose que les possédants savent faire, c’est ne voter qu’en fonction de leurs intérêts. Avec le RN, leurs privilèges ne craignent rien. Comme ils n’ont rien eu à craindre pendant le nazisme, ni pendant le franquisme.
Et les pauvres qui persistent à voter contre leur camp sont encore assez nombreux pour laisser les riches les piller sans vergogne, leur pourrir la vie.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2022.

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Politique Société

J’ai très envie de les emmerder

« J’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire jusqu’au bout. C’est ça la stratégie. » Cette adresse inédite d’un président de la République à des millions de ses administrés peut très légitimement être comprise comme une menace de mort : le « jusqu’au bout » veut-il dire autre chose ? C’est du moins leur bannissement de la communauté nationale, si ce n’est leur mort sociale, qu’il a déclaré ce jour-là. Comment comprendre qu’après une déclaration aussi scandaleuse un tel personnage ait pu être réélu ?

 

Tout d’abord, le système électoral est ainsi fait qu’aujourd’hui, ce sont 18,7 millions de votes qui se sont exprimés pour ce président au second tour. Ce ne sont pas des votes d’adhésion, mais des votes pour « faire barrage à l’extrême droite », pour la moitié d’entre eux, car Emmanuel Macron avait comptabilisé 9,7 millions de voix au premier tour. Il y a 48,7 millions d’électeurs inscrits, et 67,4 millions de Français recensés : on constate donc que cela ne concerne vraiment pas toute la population française.

 

Ensuite, si l’on se demande ce qui crée l’adhésion à ce personnage, je pense que la réponse pour bon nombre d’individus est à chercher dans le syndrome de Stockholm : la victime d’une agression prend fait et cause pour son agresseur, par mécanisme de survie. Il s’agit surtout de « se mettre à la place » de son agresseur, pour anticiper ses faits et gestes, et se plier à ses quatre volontés, dans l’espoir de le calmer dans ses exigences. Cela entraîne de facto une communication très perméable entre la souffrance de l’agresseur et
celle la victime, jusqu`à ce que cette dernière finisse par exclusivement compatir avec son agresseur.

 

L’un des signes de la perversion est l’idéalisation dudit profil pervers. La victime, de peur de se confronter à l’horreur de la realité qu’elle a vécue, crée un portrait idéal de son agresseur, pour survivre dans un récit selon lequel elle n`aurait pas été maltraitée. Ou encore, si elle reconnaît avoir été maltraitée, c’était paradoxalement « pour son bien », et elle était « consentante ». Il existe enfin une fascination répandue pour la perversion, car elle se permet toutes les transgressions possibles, de façon très « décomplexée ».

 

Sur le plan politique, nos sociétés nous abreuvent d’éloges sur la « démocratie », en omettant qu’une démocratie signifie le pouvoir du peuple, et que le peuple n’est pas la masse. En philosophie politique, depuis Platon, Aristote et Polybe de Megalopolis, il est question de l’anacyclose, c’est-à-dire des cycles politiques ou d’un éternel retour des dégénérescences des régimes politiques. La démocratie dégénère en ochlocratie, c’est-à-dire en gouvernement, non plus du peuple, mais de la foule. Une foule ou une masse est une somme d’individus qui se laissent séduire par le pouvoir et les médias du pouvoir sans jamais être capables de recouvrer leur esprit critique singulier.
Je crois que quiconque est un peu sensé sait que suivre la foule n’est jamais un gage de vérité. Le philosophe Alain, dans ses Propos impertinents, rappelle ce qu’est la démocratie « pure » : « Les hommes, inégaux en fait, sont égaux en droit ; voilà le principe. La loi et les pouvoirs publics doivent lutter perpétuellement contre l’inégalité, qui, par l’effet des lois naturelles, renaît sans cesse, et sous mille formes. »

L’ostracisme et la condamnation à la mort sociale, dont vous parlez, voire pire, puisque certains soignants se retrouvent sans moyens de subsistance, et dans des situations très critiques, pour avoir refusé de céder à un chantage impliquant une transgression sur leur corps, sont une manifestation criante de résurgence de cette inégalité. Comment y remédier ? Alain parlait d’organiser « le gouvernement du peuple par lui-même. […] Un peuple instruit, qui délibère et discute ; un peuple éclairé par des spécialistes, éclairé par ses représentants, mais non pas gouverné par eux ; non, gouverné par lui-même : tel est l’idéal. […] Toutes les puissances, noblesse, religion, richesse, compétence, presque toujours unies, travaillent à tromper l’électeur, à tromper l’élu. »
Nous avons failli à « surveiller les pouvoirs publics, et les rappeler à l’obéissance », par un excès de naïveté et un défaut de vigilance. Alors, ce pouvoir, désormais sans limites ni contre-pouvoirs efficaces, déploie ses procédés totalitaires, et nous a réduits à des corps privés de nos droits fondamentaux, à des « cas » positifs ou négatifs, séquestrés à domicile, et tracés : « Des hommes réduits à leur pure existence biologique ne sont plus des hommes », nous dit Agamben dans Quand la maison brûle. Survivre n’est pas vivre.

Extrait d’un entretien d’Ariane Bilheran dans le journal La Décroissance de juin 2022.

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Économie Politique

Uber files

Le Monde a donc enquêté sur les liens entre le ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron, et la société américaine.
Conclusion du quotidien vespéral : un « deal secret » s’est noué entre Bercy et Uber, scellé via des réunions dans le bureau du ministre, des appels, des SMS extrêmement nombreux. Un des éléments centraux de ce « deal » étant la suggestion, de la part du cabinet du
ministre à Uber, de présenter des amendements « clés en main » à des députés, qui favorisaient évidemment l’implantation d’Uber en France, avec à l’époque une certaine forme de monopole. La loi « Macron 2 » serait celle qui a le plus favorisé la multinationale, avec
la suppression des 250 heures de formation obligatoires à l’époque pour devenir chauffeur, remplacées par une simple journée.

Les enquêtes des journalistes du Consortium international des journalistes d’investigation, publiées de manière concomitante, entre autres dans The Washington Post ou par la BBC, mettent au jour des pratiques de lobbying agressives, parfois à la limite de la légalité. France Info met en exergue un « kill switch » présent sur les ordinateurs de l’entreprise entre 2014 et 2015. Ce « bouton d’urgence » opérait un blocage des données en cas de perquisition, alors qu’Uber faisait l’objet de plusieurs enquêtes. Les données protégées regroupaient par exemple les listes de chauffeurs VTC de l’entreprise, qui auraient permis des suivis fiscaux, et prud’homaux.

Au moment de l’implantation d’Uber en France, un mouvement social s’amorce parmi les chauffeurs de taxi. Des messages envoyés par Travis Kalanick, patron de l’entreprise à l’époque, montre que celui-ci encourageait ses chauffeurs à se rendre aux manifestations des taxis, malgré les risques pour les conducteurs, que certains cadres craignaient. Réponse ? « La violence [contre les VTC, NDLR] garantit le succès. » Son but avoué était d’obtenir une forte couverture médiatique, négative pour les taxis, qui servirait de levier pour obtenir des concessions des autorités, et des dispositions légales plus favorables. Les révélations du Guardian prouvent la mise en place de tactiques similaires dans d’autres pays européens (Belgique, Pays-Bas, ltalie, Espagne…). L’agitation sociale étant apparemment acceptable pour l’entreprise lorsqu’elle cherchait à devenir un acteur dominant. Désormais leader du marché, Uber n’apprécie plus autant ce type de manifestations, particulièrement quand elles viennent de livreurs de sa filiale Uber Eats qui dénoncent une exploitation, et réclament une reconnaissance de leur dépendance à l’entreprise.

Extrait d’un article de Daphné Deschamps dans Politis du 14 juillet 2022.

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Politique

Les cabinets de conseil dans l’État

Connaissez-vous Éric Labaye ? […] Nommé à la tête de l’École polytechnique en septembre 2018, ce sexagénaire […] incarne l’interpénétration croissante de l’État et du privé mise en lumière par la commission d’enquête sénatoriale, à l’initiative de la sénatrice communiste Éliane Assassi consacrée à l’influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques.

Car, avant d’atterrir à la tête de la prestigieuse École polytechnique sur décision du Conseil des ministres, Éric Labaye était directeur général de McKinsey France, […] En 2007, en tant que directeur de McKinsey France, il siège à la commission Attali, dont un certain Emmanuel Macron est le rapporteur général adjoint. Ensemble, ils œuvrent à « la libération de la croissance française », objectif officiel de cette commission voulue par Nicolas Sarkozy, alors président. Dans la foulée, Labaye a même été le premier Français à entrer au comité de direction mondial du cabinet McKinsey en 2010.

On peine à comprendre comment cette carrière dans le conseil, aussi brillante soit-elle, a pu justifier son arrivée à la présidence de Polytechnique, fondée en 1794 pour pallier la pénurie d’ingénieurs dans la France d’après la Révolution. […]

Or les liaisons troubles entre la prestigieuse école et le secteur du conseil ne datent pas de l’arrivée de Labaye en 2018. De petits indices pas si discrets permettent de s’en apercevoir : ainsi, Lajaune et la Rouge, le journal des anciens de Polytechnique, consacre
chaque année un numéro spécial au secteur du conseil. […]

Dégât collatéral de cet engouement pour le secteur privé : en 2020, l’administration a recensé 21 cas de pantouflage chez les anciens élèves de Polytechnique. Autrement dit, ces X ont filé directement vers des entreprises au lieu de servir l’État pendant dix ans, comme la loi les y oblige. En conséquence, ils sont tenus de rembourser des frais de scolarité pouvant s’élever jusqu’à 31 000 euros. Une paille en regard des salaires auxquels leur formation leur permet de prétendre, notamment dans les cabinets de conseil et pas seulement, bien sûr, chez McKinsey.
Selon le rapport du Sénat, « l’École polytechnique dispose d’un réseau de partenariats étendu : on dénombre quinze accords avec des cabinets de conseil, pour un montant annuel évalué à près de 2 millions d ‘euros. Ses principaux partenaires sont Accenture (1,1 million d ‘euros par an) et Capgemini (831 000 euros) ».
Dès lors, on retrouve en politique des personnages qui sont le pur produit de cette proximité entre Polytechnique et les cabinets de conseil. On frôle même la caricature avec Paul Midy, directeur général de La République en marche et candidat aux législatives face à Cédric Villani dans l’Essonne. Cet ancien polytechnicien de 59 ans, passé par l’UMP, a travaillé de 2007 à 2014 chez McKinsey avant de devenir brièvement directeur général de Frichti, start-up de livraison de repas. Guère étonnant de croiser désormais ce type de profil quand on sait que McKinsey, parmi d’autres cabinets de conseil, a fourni des prestations bénévoles à la première campagne d’En marche.

Quant à Éric Labaye, souligne Marianne, c’est lui qui aurait imaginé dès 2012, dans une publication consacrée au marché de l’emploi en France, l’une des réformes libérales les plus dévastatrices pour le salariat de ces dernières années : le plafonnement des indemnités aux prud’hommes.
En réalité, dès l’ouverture du premier bureau de McKinsey à Paris en 1964, le cabinet a commencé à cibler les polytechniciens « très influents dans l’industrie » et obtenu rapidement des missions lucratives dans de grandes entreprises françaises comme Air France, Renault, Rhône-Poulenc, etc. Cette omniprésence, discrète à l’origine, s’étale désormais au grand jour. Et Polytechnique s’impose comme la voie royale pour atteindre le cœur de l’État.

Extraits d’un article de David Lord dans Siné mensuel de juin 2022.

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Politique

Le candidat Macron

Netflix, donc. Un phare surpuissant qui affole les équipes de com’ et les façonneurs d’imaginaire, posant l’objet série comme le phénomène culturel majeur de notre temps. Qui a poussé les béats Jeunes avec Macron à propulser une campagne d’affichage intitulée « Vivement qu’on signe pour cinq saisons de plus ». Qui a sans doute en partie inspiré les mises en scène photographiques grotesques du président en « chef de guerre », supplicié de stress au téléphone ou en hoodie noir/casquette/barbe mal rasée. Et dont l’esthétique anime apparemment sa photographe Soazig de la Moissonnière qui, sur son Instagram perso, déverse des tas de clichés prétendument « off », le montrant dans son quotidien (et tellement humain, morbleu).

[…]

Mais il ne suffit pas de se vouloir héros transcendé par le cadre narratif pour que cela fonctionne. Loin de là. Et les huit épisodes du Candidat mis en ligne jusqu’au dernier round de l’élection dégagent avant tout un immense sentiment de vide et de fausseté, puant le carton-pâte voire la campagne électorale Potemkine. […]

Très vite, l’overdose de fausse intimité se fait totale, repoussante. Les médias comme les spectateurs ne s’y sont pas trompés. Les premiers ont beaucoup évoqué l’épisode 1, avant de se désintéresser de la suite. Les seconds ont progressivement déserté YouTube, avec des chiffres de plus en plus dérisoires : Environ 175 000 vues pour le 2e opus, 68 000 pour le 5e et 47 000 pour le dernier. Peanuts, quoi, pour ce qui devait être une locomotive de la campagne et a mobilisé beaucoup de moyens et de temps.

[…]

Mais voilà, la forme ne suffit pas. Et au vide des propositions succède cette impression d’autosatisfecit permanent, Macron commentant les prestations de Macron sans jamais se décentrer. Vertigineux.

Auteur d’un bouquin qui a fait date, Storytelling – La Machine à fabriquer des histoires et formater les esprits (La Découverte, 2007), le chercheur Christian Salmon n’est pas tendre avec la mise en scène macronienne (voir De quoi Emmanuel macron est-il l’absence ?) : « Macron a voulu redonner au pouvoir une aura de sacralité profane, de magie artificielle, une hyper-réalité politique caractérisée par l’impossibilité de distinguer les contraires. Car la scène politique n’est plus régie par la dissimulation, mais par la simulation ; non plus par le secret et le calcul cynique, mais par l’exhibition et la surexposition. Triomphe de la télé-réalité sur le théâtre politique. Il n’y a rien à interpréter.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le journal CQFD de mai 2022.

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Économie Politique

Le programme économique de la Nupes

L’autre grief favori des détracteurs du programme de la Nupes, c’est son financement. L’Institut Montaigne, groupe de réflexion néolibéral, estime à 331 milliards d’euros les dépenses publiques non financées et agite un risque pour la « souveraineté » de la France si le déficit devait exploser. Ce grand classique de l’argumentaire néolibéral, non moins idéologique que la politique qu’il combat, a été affaibli par les vastes plans de sauvetage et de relance de l’économie lancés durant la pandémie et financés par l’emprunt. Les économistes hétérodoxes entendent également s’affranchir du carcan de la dette publique, qui fixe un horizon court-termiste aux finances publiques. La question du financement interroge néanmoins certains économistes de gauche : « Les mesures alignées sont très coûteuses et risquent de nous mettre dans une situation délicate » s’inquiète ainsi Henri Sterdyniak.

Un effort particulier a pourtant été effectué par une kyrielle d’économistes et de sociologues rédacteurs du programme de l’Union populaire pour exposer son chiffrage. Côté dépenses, celle-ci avance 250 milliards d’euros supplémentaires par an, ce qui représente un budget de l’État en hausse de 18 %. À mi-chemin, selon leurs chiffres, entre ce qu’a réalisé Nicolas Sarkozy (+ 15 %) et ce que prévoit Joe Biden en 2022 (+ 27 %).

Programme économique de la Nupes, les recettes

Côté recettes, plusieurs leviers sont activés, comme la lutte contre l’évasion fiscale et une « révolution fiscale » qui rendrait l’impôt plus progressif, sur le revenu, sur le patrimoine et pour les entreprises. En plus du rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et de la suppression de la « flat tax », seules mesures fiscales figurant à l’accord fondateur de la Nupes. Thomas Piketty, défenseur invétéré d’une réforme fiscale, valide : « Le programme fiscal de La France insoumise me semble très sérieux. C’est une excellente chose de transformer la taxe foncière en un impôt progressif sur le patrimoine net, en lien avec la réintroduction de l’ISF. Cela permettra d’alléger la taxe foncière pour des millions de Français des classes populaires et moyennes. »

C’est aussi l’argument des rédacteurs du programme contre le prétendu « matraquage fiscal », abonde Éric Bert, car cette réforme ne toucherait que 8 à 10 % des Français les plus riches.

Le point nodal, en matière de financement, se situe néanmoins dans l’évaluation de l’effet d’entraînement que les dépenses produiraient. Il est admis que l’investissement public, en boostant la consommation et l’emploi, crée de la croissance et génère donc des recettes fiscales. Grâce à ce cercle vertueux et à ses nouveaux impôts, l’Union populaire compte sur 267 milliards d’euros de recettes supplémentaires, pour 250 milliards de dépenses nouvelles. Le compte est bon ! Quel crédit apporter à ces projections macroéconomiques ? Les rédacteurs du programme ont utilisé des modèles de la Banque de France, qui permettent d’évaluer l’impact d’une politique en y ajoutant des aléas…

Extrait d’un article d’Erwan Manac’h dans Politis du 12 mai 2022.

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Politique

Néolibéralisme et répression

À l’origine, le néolibéralisme était une réaction aux insuffisances de la politique libérale classique. L’objectif de ses défenseurs était de repenser un rôle « positif » pour l’État, qui n’interviendrait pas dans l’économie mais favoriserait la centralité du marché concurrentiel. L’État peut très bien avoir un rôle important dans la surveillance et la répression lorsque précisément, surgissent des formes de contestation. Un État fort pour établir et préserver le marché, c’est quelque chose de caractéristique de la pensée néolibérale.
Emmanuel Macron a éliminé la résistance politique en 2017 puisqu’il avait tous les leviers de pouvoir que lui offre la Ve République. Le seul moyen pour contester sa politique se trouvait donc dans les mouvements sociaux. Or, pour contrer ces oppositions, surtout si on veut aller vite – ce qui était son désir -, l’État s’adonne à la répression. D’autant plus quand ces mouvements sont désorganisés, comme l’étaient les gilets jaunes.
[…]

Il s’agit d’utiliser des moyens répressifs, policiers et judiciaires, pour briser les résistances politiques à l’établissement du marché concurrentiel. Dans la pratique, ce sont toutes les tentatives de lutte contre le capital, la domination des classes dirigeantes, bref : cet ordre social qui continue de favoriser les gens les plus aisés, les plus diplômés. […]

Les politologues proclament souvent qu’il existe un centre gauche qui se veut, certes, libéral économiquement, mais aussi ouvert et tolérant. C’est un mythe. Tous les aspects répressifs et liberticides des politiques de Hollande et de Macron n’ont jamais empêché le soutien de ces figures de centre gauche. Ce discours appartient à un certain groupe bourgeois et éduqué qui souhaite diffuser une représentation positive de lui-même.

Extraits d’un entretien de Bruno Amable dans Politis du 05 mai 2022.