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Technocrature

Le même Macron affirmait fin avril 2021 : « Le pass sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français. Il ne saurait être obligatoire pour accéder au lieux de la vie de tous les jours comme les restaurants, théâtres et cinémas, ou pour aller chez des amis. » Non seulement cette technocratie qui règne et son champion qui nous gouverne, au nom de leur expertise et compétence hautement revendiquées, ont misérablement failli depuis janvier 2020 à soigner et protéger leur cheptel humain, mais ils retournent leur faillite en réussite, en détournant « l’urgence » sanitaire à leurs propres fins fondamentales : « l’accélération numérique », la mutation vers une société de contrainte automatisée.

Le terme de « technocrature » nous semble caractériser cette poussée de notre technocratie dirigeante vers cette « cyberpolice », cette « police des populations à l’ère technologique » que nous décrivons depuis Terreur et possession et dans nos enquêtes suivantes. Par « police », nous entendons comme le dictionnaire « l’organisation rationnelle de l’ordre public » (la polis), dont la « gestion » ne constitue que l’execution, de même que la digestion n’est qu’une fonction de l’organisme humain. Non seulement la technologie c’est politique, mais c’est la politique. La cyberpolice, ce n’est pas seulement le flicage numérique, mais l’organisation cybernétique de la société.

La véritable organisation d’une polis, cité/société, quelles que soient son régime de propriété, ses convictions politiques ou ses croyances religieuses, réside dans son appareillage technique et matériel. Simplement parce que les con»
traintes technologiques (c”est-à-dire les faits matériels et la rationalité technicienne ) l’emporte sur toute autre considération dans les sociétés humaines asservies au principe de réalité, au primat de l’efficacité, et in fine, à à leur propre volonté de puissance.
Toutes les sociétés, toutes les technocraties dirigeantes tendent vers cet objectif de toute-puissance. toutes cherchent « le seul meilleur chemin » d’y parvenir.

Tout au plus devons-nous conserver la distinction entre techno-despotisme « éclairé » (américain, occidental) et techno-despotisme « absolu » (chinois. oriental) même s’ils interagissent, que chacun présente certains traits de l’autre et gravite vers l’autre, en attendant leur fusion au sein d’un techno-totalitarisme mondialisé.

Cette conquête de la puissance a cependant un coût ravageur pour la nature et les hommes, notamment depuis la révolution thermo-industrielle qui a détruit en deux siècles la plus grande part de ce qui avait échappé aux destructions des sociétés paysannes, artisanales et primitives (chasseurs-cueilleurs).

Extrait d’un entretien de Pièces et main d’œuvre dans le journal La Décroissance de septembre 2021.

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Le culte Bernard Tapie

[…] Tel fut Bernard Tapie, qui croule sous les hommages les plus officiels, et même les plus présidentiels, au lendemain de sa mort. Ce multiple repris de justice occupait toutes les unes de la presse lundi, après avoir vampirisé les journaux télévisés du week-end. […] Tapie a été l’incarnation d’une époque. Il a été le verbe et la silhouette d’un moment politique. Celui de la brusque conversion du Parti socialiste au libéralisme, dans les années 1980. À son insu, il a été porteur d’une antimorale devenue morale officielle. Mieux que quiconque, il a illustré, dans son ivresse d’action, un discours de la « gagne » et du « tout est permis ». Et il a beaucoup gagné en effet : […] et surtout beaucoup d’argent en rachetant à vil prix des dizaines d’entreprises en difficulté, aussitôt revendues à prix d’or. Une spéculation qui a fait sa fortune.

Cela dans une France politique qui ne voulait rien savoir des moyens. Seul comptait le résultat. Et tant pis si les équipes de foot adverses étaient soudoyées, et les arbitres choyés ; si la dope gangrenait le cyclisme, si les sociétés passées entre ses mains laissaient sur le carreau des centaines de salariés. Après avoir vendu de l’espoir, la France socialiste voulait vendre du rêve. Tapie était son homme. Il exhibait les signes extérieurs de richesse les plus tape-à-l’œil, le yacht, l’hôtel particulier, l’avion. Autant d’avantages dont il faisait partager la jouissance éphémère à un microcosme d’affairistes, de politiques, et de journalistes.
C’était les années fric. À la télévision, Yves Montand et Laurent Joffrin animaient « Vive la crise », fameuse émission qui assurait la promotion du libéralisme et du tournant de la rigueur. On y annonçait, entre autres, que l’indemnité des chômeurs serait réduite de 20 % et que les retraites seraient amputées de 20 à 70 %. Déjà ! Un discours s’imposait, très « thatchérien », du chacun pour soi et de la réussite à portée de tous. « Entreprenez ! », lançait Tapie à une France frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Macron n’était pas encore là pour encourager le chômeur à traverser la rue pour trouver un boulot, mais le principe était posé. Qui mieux que « Nanard », le gouailleur populaire, fils d’un ouvrier fraiseur et d’une aide-soignante, pour démontrer que l’on pouvait devenir milliardaire et même ministre, en partant de peu ? À condition d’être animé d’une volonté de fer, et de ne pas être encombré de scrupules. Tapie payait d’exemple. Ne pas tout attendre de l’État, et même n’en plus rien espérer.
Ce discours évidemment était trompeur. Car Tapie n’a cessé de profiter d’appuis politiques et financiers […].

Mais Mitterrand-Tapie ? Comment le lecteur de Saint Augustin, esthète austère et introverti, a-t-il pu se laisser encanailler par « Nanard » ? Là aussi, la réponse est simple : Tapie s’est trouvé au bon endroit au bon moment. Les socialistes qui venaient « de ne pas rompre avec le capitalisme » étaient en recherche d’une idéologie de substitution. Ils voulaient pouvoir encore parler au peuple tout en le plumant. Tapie fut ce parfait illusionniste. Et, de surcroît, Nanard faisait rire Tonton. Les monarques aiment ces fous qui sont leur image inversée. […] Tapie a su se faire admirer du peuple avec lequel il n’avait plus rien de commun, sauf une gestuelle et un verbe haut. Il n’a pas beaucoup enrichi de salariés dans les entreprises qu’il a rachetées, mais il a su faire respirer, de loin, l’air
de la gagne à des populations qui en ont retiré plaisir et fierté. C’est l’histoire des supporters de l’OM. Faute de pain, du jeu !

Et ce mérite évanescent, on ne peut le retirer à Tapie. Pas plus qu’une sincérité apparemment indiscutable dans sa détestation de l’extrême droite, en dépit de quelques manœuvres douteuses quand il s’est agi, en 1993, de sauver son poste de député. Il n’a jamais rien cédé au racisme et à la xénophobie. Mais cela aussi collait bien à l’époque. Les socialistes étaient convertis au libéralisme, et il ne leur restait « de gauche » qu’une hostilité ostensible au Front national. Tapie n’a pas ménagé sa peine de ce côté-là, sans comprendre
que les coups de gueule sont contre-productifs quand le chômage et le déclassement se répandent dans le pays. […]

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 07 octobre 2021.

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Notre démocratie contre le peuple

Crisis of Democracy. Je cite souvent ce rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunissait, qui réunit toujours, les élites dirigeantes japonaises, américaines, européennes.
Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt « crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, plus tard inventeur du « choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Et le souci, donc, dans ces années 1960, 1970, c’est que les « individus » et les « groupes » s’engageaient, que le peuple prenait au sérieux la démocratie. Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule apathie politique.
Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité, un putsch légitime est nécessaire ». James Lovelock, scientifique influent, nous avise : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. » George Steiner, essayiste, esquisse : « ll est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore. Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »
Mieux vaut, pour l’instant, le faire sans le dire. Ou à demi-mot. Discrètement.

Avec une élite qui, depuis près de quatre décennies, au fond, dirige contre le peuple, contre ses intentions profondes. Une date clé cristallise ce divorce, profond, durable : le dimanche 29 mai 2005. À 55 %, les Français rejetaient le Traité constitutionnel européen : 80 % des ouvriers, 71 % des chômeurs, 67 % des employés répondaient « non ». « Non » à la « concurrence libre et non faussée », « non » à la « libre circulation des capitaux et des marchandises, y compris avec les pays tiers ». C’était un sondage grandeur nature sur la politique qui se menait en France depuis vingt ans déjà, et qui se mène encore depuis, inchangée. Les dirigeants européens se sont assis sur ce scrutin, n’en tirant qu’une seule leçon : nous n’irons plus aux urnes.

La « Constitution européenne » en a fait les frais. Mais qui croit, en toute franchise, que les Français auraient ratifié l’élargissement européen aux pays de l’Est et à leur main-d’œuvre à bas coût ? Ou qu’ils auraient approuvé les différents accords du Gatt, l’Uruguay Round, par exemple, qui fait entrer l’agriculture dans la grande lessiveuse de la mondialisation ? Ou, dernièrement, entre le Canada et l’Europe, le Comprehensive Economic and Trade Agreement, avec son bœuf nourri aux farines animales produites à partir d’os broyés, de sang d’animaux déshydraté, de poils hydrolysés ? Quel dirigeant peut nous regarder droit dans les yeux à la télé et affirmer : « Je suis convaincu que ces choix répondent aux aspirations des Français » ? Ils le savent. Ils le savent, que toutes ces décisions se sont prises malgré nous, contre nous, dans notre dos, ou, à la limite, avec notre acceptation fataliste, jamais par la volonté de notre peuple.

À chaque usine qui fuyait vers la Slovaquie ou la Chine, de jeans, de canapés, de lave-linge, de pneumatiques, qu’importe, le réflexe populaire, d’emblée, était le refus, voire la révolte : qu’on garde ça ici, les emplois, le savoir-faire, les impôts… Et de même
pour le gaz et l’électricité, pour les télécoms et les autoroutes, désormais pour la Française des jeux et les Aéroports de Paris : le réflexe, toujours, c’était de garder les biens de la Nation, pas seulement par socialisme, par conservatisme aussi, par patriotisme,
tout cela un peu mêlé. Et, là encore, les dirigeants le savaient : jamais ils ne se sont hasardés à un référendum… De même, enfin, pour l’hôpital. Qu’on les ait questionnés, les Français, et qui, quel ministre, parie, met sa main à couper, que ses concitoyens auraient approuvé ? « Oh oui, fermez des maternités ! Des services de proximité ! Des lits par milliers ! » Et que les électeurs auraient, comme nos décideurs, élevé la « réduction des déficits » et les « 3 % de Maastricht » au rang de vaches sacrées ?

Extrait du livre Leur folie, nos vies de François Ruffin.

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L’héritocratie française

La France n’est pas seulement, comme l’a dit un jour Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU, « un vieux pays d’un vieux continent », fruit d’une longue histoire. Revers de la médaille, c’est aussi un pays d’héritiers. On les retrouve en nombre aux postes de pouvoir et parmi les « premiers de cordée » encensés par Emmanuel Macron. Passant au crible le classement Forbes 2021, le Financial Times constatait il y a quelques mois que près de 80 % des 42 milliardaires hexagonaux de ce hit-parade mondial étaient des héritiers. Un pourcentage sans équivalent et bien au-dessus de la moyenne mondiale d’environ 40%, qui fait de notre pays un paradis sans rival pour les progénitures des grandes fortunes, les Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, Martin Bouygues… Les citer tous serait fastidieux.

Et puis les héritiers ne sont pas seulement nombreux aux postes de commande des entreprises ou parmi les rentiers de ces dernières – songeons à Françoise Bettencourt Meyers, héritière de L’Oréal et femme la plus riche du monde, ou Élisabeth Badinter, fille du fondateur de Publicis -, on en trouve également en politique à la tête de communes ou de circonscriptions conquises par leur parenté, et même à la tête du parti qui passe pour être « antisystème » : le lepénisme est un héritage. Également parmi les avocats, artistes, journalistes… Comment croire encore au mythe de l’égalité des chances et du mérite quand ceux-là n’ont eu que la difficulté de naître et de se faire un prénom ?

Entendre à longueur d’année vanter la mobilité dont nous devrions faire preuve dans une société ouverte, alors que des dynasties se perpétuent et sont portées au pinacle comme une nouvelle noblesse, n’est pas un simple paradoxe. C’est aussi un des symboles d’une société bloquée dans son ascenseur social. S’y attaquer devrait être un des enjeux de la présidentielle. Il y faudrait de l’ambition et du volontarisme, tant pour réformer un système scolaire qu’un système fiscal conçus pour favoriser la reproduction sociale. Qui osera ?

Article de Michel Soudais dans Politis du 26 août 2021.

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Appropriation privée hors débat

Depuis longtemps maintenant, il semblerait que le signe le plus universellement reconnu de la puissance, individuelle ou collective, ce soit la richesse monétaire, qui a cet avantage de transformer absolument n’importe quoi en propriété privée, dont on a le droit d’user et d’abuser dans le cadre économique établi. En transformant tout en marchandise échangeable contre son équivalent monétaire sur un marché, le capitalisme a porté a son comble ce qui fait à la fois la force et la faiblesse d’un tel système, la contradiction qui le mine, entre surabondance et gaspillage pour les minorités propriétaires, et précarité et pénurie pour les multitudes expropriées.

De cette contradiction structurelle, le système capitaliste n’a pu jusqu’ici se sauver que par la fuite en avant dans l’innovation technologique à outrance qui renouvelle la séduction du marché et élargit son offre. Mais celui-ci ayant aux trois quarts ruiné la planète, la contradiction n’en est devenue que plus aiguë, au point que pour la dépasser on ne voit plus d’autre moyen raisonnable que le renoncement aux critères traditionnels de l’appropriation des biens et des ressources et l’adoption de critères radicalement différents. Bref, ce qu’en histoire on appelle une révolution, à la fois économique, politique et sociale.

Hélas, tout se passe comme si l’imagination de nos « élites » (puisque c’est ainsi qu’il est convenu de nommer ceux qui sont chargés d’entraîner les masses) était restée bloquée sur les formes les plus « classiques » de la propriété, c’est-à-dire sur les critères traditionnels chers aux classes possédantes, d’un enrichissement, disons à la « Bill Gates », celui de nos nouveaux pharaons, nos nouveaux moghols, nos nouveaux maîtres, à la fois si différents et si semblables aux anciens, qui ne deviennent immensément riches que par l’appropriation privée du travail des autres.

Ça fait des siècles et des millénaires que ça dure, et que les petits en paient le prix, mais nos « élites », aujourd’hui comme hier, continuent obstinément à faire de la richesse et de la pauvreté (en argent) l’alpha et l’oméga de tous les régimes comme si les humains
étaient incapables de se donner d’autres règles pour la vie commune et le partage. Jamais autant que de nos jours on n’a rencontré, à chaque tournant de rue, à chaque tribune, à chaque micro, des « révolutionnaires » prêts à tout subvertir, à changer pour changer.
Absolument tout, même le sacré, même le tabou. Tout, sauf les règles de l’enrichissement personnel, plus ubiquitaires et inégalitaires que jamais, sous forme de dividendes, plus-values, profits, rentes, stock-options, bonus, primes, commissions, retraites-chapeaux et intéressements en tous genres. En dehors de quelques minorités de partageux, que les médias capitalistes essaient de faire passer pour des illuminés archaïques, des communistes primitifs ou de dangereux populistes, y a-t-il encore aujourd’hui des « élites » pour dénoncer le diktat de l’enrichissement financier ?

Combien parmi ces gens inconditionnellement épris de « progrès » (« sociétal » plutôt que social) ont préféré s’installer hédonistement dans le confort du statu quo capitaliste sous réserve, à la rigueur, d’y introduire quelques réformettes d’inspiration féministe, écologiste ou autres, concernant les salaires, les recrutements, l’environnement et accessoirement quelques règles de syntaxe, mais sans toucher aux règles fondamentales de l’appropriation privée de ces richesses censées déborder et ruisseler librement, de préférence sur les actionnaires ?

Extrait d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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Le pragmatisme du Rassemblement National

Le CAC40 vient de verser, cette année, en pleine crise sanitaire, 51 milliards d’euros aux actionnaires : le budget de tous nos hôpitaux ! Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.

En un an, les milliardaires français ont vu leur fortune bondir de 55 %. Plus 135 milliards d’euros. Alors que le pays compte un million de pauvres en plus. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
D’après les « OpenLux », 15 O00 Français, les plus riches bien sûr, Hermès, Mulliez, Arnault, cachent leurs millions au Luxembourg : 100 milliards en tout, l’équivalent de 4 % de notre PIB. Qu’en dit Marine Le Pen ? Rien. Pas un mot. Pas un tweet. Pas un communiqué du Rassemblement national. Le même silence que Macron.
La dette, dit-elle, « il faut la rembourser » – comme Macron.
Le Smic ne sera pas augmenté – comme Macron.
Les mots « inégalités », « riches », « pauvres », « précaires », « fortune », « intérim », ne figurent pas dans son programme – comme Macron.

Oubliée la Marine Le Pen qui, il y a dix ans, en mars 2011, prenait la tête du Front national, avec des accents nettement plus batailleurs : « L’État est devenu l’instrument du renoncement, devant l’argent, face à la volonté toujours plus insistante des marchés financiers, des milliardaires qui détricotent notre industrie et jettent des millions d’hommes et de femmes de notre pays dans le chômage, la précarité et la misère. Oui, il faut en finir avec le règne de l’argent-roi ! »
Aujourd’hui, c’est avec « pragmatisme » qu’elle s’adresse à la Banque centrale européenne, et à toutes les banques.

C’est comme si la fusée Marine Le Pen se construisait par étages. Le premier est hérité du père : le Front national, c’est le parti qui lutte contre les étrangers, les émigrés, les réfugiés. C’est acquis, inscrit dans la conscience des électeurs. Inutile pour elle d’insister, donc, quand elle reprend le FN. Mieux vaut ajouter le second étage : social, pour s’arrimer les classes populaires. Aujourd’hui, c’est chose faite : dans les terres ouvrières du Nord, elle est devenue la députée des oubliés, des humiliés.
Vient donc le moment du troisième étage : rassurer les portefeuilles. Ne plus avoir les dirigeants des entreprises, des médias, contre elle. Donner des gages aux financiers. Non plus seulement « dédiaboliser » mais se normaliser, s’inscrire dans le paysage, épouser l’establishment : soyez sans crainte, ce sera « business as (presque) usual ». Voilà la petite musique qui monte : Marine Le Pen comme seconde face du macronisme, « l’autre candidate des riches ».

Article de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet 2021.

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Les femmes en prison

Mais la vraie différence est que les femmes se retrouvent plus facilement abandonnées à elles-mêmes. Les liens avec les familles et les maris se disloquent et certaines n’ont aucune visite durant des détentions qui peuvent durer des années. […] On note
aussi une prévalence des maladies psychiatriques chez les femmes. Pour la majorité, elles ont déjà subi des violences avant d’être détenues, mais l’administration pénitentiaire n’en tient pas compte. » […]

Dans les pays de la Méditerranée, les condamnations les plus prononcées à l’égard des femmes concernent les crimes liés à la morale publique, les crimes familiaux et les trafics de drogues. Mais en Turquie et en Israël de nombreuses femmes, respectivement kurdes et palestiniennes, sont emprisonnées pour leur activisme politique. « Les femmes kurdes peuplent les prisons d’Erdogan par centaines. Elles sont journalistes, élues, avocates et elles subissent les pires atrocités. Elles sont la principale cible pour atteindre le peuple kurde car elles sont au cœur même de sa société », souligne Annick Samouelian, coprésidente de Solidarité et Liberté Provence et coordinatrice du collectif Solidarité Kurdistan.

Beaucoup de prisonnières appartiennent au Parti démocratique des peuples (HDP), parti de gauche et pro-kurdes, considéré par le président turc comme la vitrine politique du PKK. La plupart sont députées ou maires. Le HDP a mis en place depuis 2014 un système de parité qui fait que lorsqu’un homme est élu, une femme aussi. Lors des purges de 2016, de nombreux maires ont été arrêtés. Le chef d’inculpation est toujours le même : « Appartenance à un groupe terroriste ». Les femmes sont enfermées dans des prisons de haute sécurité dans des geôles qui ressemblent à des poulaillers, parfois avec leurs enfants. Ces derniers ne sont pas autorisés à avoir de jouets. Elles subissent aussi des fouilles à nu qui, si elles s’y opposent, se transforment en actes de torture.

Lorsque les femmes écrivent à leur famille en langue kurde, elles sont obligées de payer la traduction de chaque lettre, « ce qui n’est pas le cas pour les autres « nationalités », note Annick Samouelian. Et de dénoncer : « Ce n’est rien d’autre que de la persécution. »
Beaucoup d’entre elles ont entamé des grèves de la faim pour alerter l’opinion publique. Sans effet. Certaines ont perdu la vie. […]

En Israël, les activistes palestiniennes n’échappent pas, elles n’ont plus, à la prison. Le plus souvent sans procès grâce à un système de détention administrative hérité du mandat britannique qui permet d’incarcérer une personne pendant six mois renouvelables à
l’infini sans que la personne concernée n’ait eu droit à un procès équitable. Certaines militantes sont emprisonnées ainsi depuis 15 ans. 37 activistes palestiniennes – étudiantes, journalistes, parlementaires, féministe… – sont actuellement enfermées dans la prison de Damon, près de Nazareth.

Si sur les 4500 prisonniers politiques palestiniens elles représentent un faible nombre, Torr Martin du Collectif Palestine vaincra explique que l’occupation israélienne développe à leur égard une politique d’humiliation et de tortures spécifiques du fait qu’elles sont des femmes. Les humiliations à caractère sexuel sont légions : « Lorsqu’elles sont interrogées dans des conditions indignes, souvent dévêtues et en leur faisant subir des sévices corporels, les autorités font venir leur famille pour y assister et faire pression, explique-t-il.
Il y a une dimension patriarcale et sexiste dans ce que l’on fait subir aux femmes incarcérées. Le but c’est de casser leur détermination. L’emprisonnement pour Israël est une arme coloniale. »

Les interrogatoires peuvent durer des jours entiers, 44 jours pour Mays Abu Gosh, étudiante en journalisme et militante palestinienne d’une vingtaine d’années. Qui n’a de cesse de dénoncer les violences subies depuis sa libération. En 50 ans, 10 000 femmes palestiniennes sont passées par les geôles israéliennes. L’ONG de défense des droits des prisonniers palestiniens, Addameer, dénonce des conditions de détention contraires au droit international. Les violences sexuelles sont largement utilisées pour intimider, humilier les femmes détenues et obtenir des confessions. Pour Addameer, ces pratiques découlent « d’une violence raciste et basée sur le genre institutionnalisée par les autorités israéliennes ».

Extraits d’un article de Samantha Rouchard dans le mensuel Le Ravi d’avril 2021.

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Les dérives fascistes

Il n’y a pas de régime fasciste en France actuellement, mais il y a des mouvements politiques qui propagent diverses idéologies fascistes. Enfin, il y a le fait que le fascisme a toujours été divers et opportuniste (notamment en matière de doctrine économique), même s’il y a bien une matrice commune : un projet de régénération nationale ou civilisationnelle par purification ethno-raciale et politique du corps social.

Je suis [l’historien] Zeev Sternhell quand il dit que le fascisme n’est pas né dans les tranchées de 14-18 et qu’il n’est pas mort dans un bunker de Berlin en 1945. Le fascisme a muté, il s’est adapté à un nouveau contexte, a appris à se rendre indiscernable, à se mouler dans l’idéologie
dominante (la « défense de la République », par exemple, autrefois honnie par l’extrême droite française). Et un peu partout il engrange des succès à mesure que le capitalisme s’enfonce dans la crise, que les gauches déçoivent ou trahissent, et que les mouvements d’émancipation se montrent incapables de faire émerger une alternative. »

[…] Oui, la situation est pire aujourd’hui qu’en 2018 et il ne pouvait en être autrement étant donné le projet néolibéral qu’incarne et que porte Macron : une refonte de l’ensemble des rapports sociaux et même des subjectivités dans le but d’accroitre les profits par une intensification de l’exploitation. Ce qui suppose la destruction des conquêtes sociales des classes populaires, une remise en cause des acquis démocratiques fondamentaux (notamment les libertés publiques), et une surenchère raciste permanente.

La répression du mouvement des Gilets jaunes a été à la hauteur de la violence sociale intrinsèque à ce projet, mais aussi de la perte de légitimité du pouvoir politique et du projet néolibéral qu’ont porté tous les gouvernements depuis les années 1980.
Quand vous n’êtes disposé à rien concéder de sérieux à la classe travailleuse, quand vous brisez méthodiquement les éléments du « compromis social » d’après-guerre et quand vous méprisez les mouvements sociaux (notamment les organisations syndicales), la domination politique peut de moins en moins s’exercer pacifiquement, en particulier face à un mouvement qui n’accepte pas de se plier aux règles habituelles de la conflictualité sociale. »

[…]

Les gouvernements qui se sont succédé ces vingt dernières années ont tous contribué à l’autonomisation de la police et à la puissance politique dont bénéficient les syndicats de police aujourd’hui, dont les positions sont relayées largement – ce qui est un fait nouveau – par des médias ultra-complaisants. L’intensification de la répression est une spirale très difficile à stopper : la substitution progressive de l’État pénal à l’État social, pour reprendre les termes de Loïc Wacquant, ne peut qu’aboutir à toujours plus de criminalisation de la pauvreté et d’inégalités. Ce sont de parfaits ingrédients pour maintenir ou accroître la petite délinquance (en sachant par ailleurs que, sur le temps long, la criminalité la plus grave a baissé), justifiant aux yeux des médias et des gouvernements l’intensification de la répression.

Mais il faut voir également que les appareils de répression poussent leur avantage et en particulier, en leur sein, les secteurs les plus réactionnaires, gagnés ou en passe d’être gagnés au projet néofasciste : il suffit de lire les tribunes des militaires dans Valeurs actuelles pour voir que c’est tout le langage et toute la vision du monde propre à la fachosphère qui y sont repris. Je ne crois pas du tout à un coup d’État militaire, mais ce que tout cela signale, c’est un processus de fascisation de l’État qui fait que l’extrême droite, si elle parvenait au pouvoir, trouverait un soutien massif du côté des appareils de répression pour faire ce qui est au cœur de son projet : instaurer un régime d’apartheid racial sous couvert de « défense de la France »; écraser toute capacité d’action politique des exploité-es et des opprimé-es.

Extraits d’un entretien avec le sociologue Ugo Palheta (La possibilité du fascisme) dans le mensuel CQFD de juin 2021.

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La démocratie recule

[…] On y apprend notamment que l’on recensait une centaine de démocraties dans le monde en 2011. Dix ans plus tard, c’est la domination des régimes autoritaires qui attire l’attention : ils pèsent sur 87 pays, abritant 68 % de la population mondiale ! […]

Depuis trente-cinq ans, nous assistons à une montée de l’extrême droite dans les scrutins, progression que personne ne s’est montré en capacité d’endiguer à ce jour. En parallèle, depuis moins longtemps, on voit qu’une partie de l’agenda porté par ce mouvement est prise en compte par une frange croissante des forces politiques classiques, y compris au centre gauche. […]

Après la Chute du mur de Berlin, une sorte d’euphorie faisait prédire un succès généralisé de la démocratie dans le monde. Or force est de reconnaître que ce n’est pas la trajectoire à laquelle nous avons assisté. […]

Bien sûr, les paramètres économiques et sociaux sont différents (par rapport aux années 30). Mais le modèle historique de l’entre-deux-guerres a la vertu d’être européen, et donc il devrait nous interpeller. Même s’il faut se garder de pousser la comparaison à son extrémité, le pacte avec le diable de l’Allemagne nazie, auquel ont consenti plusieurs forces politiques dans différents pays du continent, trouve aujourd’hui des échos dans la manière dont certains dirigeants défendent qu’il faille « parler la langue » des électeurs du Rassemblement national pour les ramener à eux.

On peut aujourd’hui faire le parallèle avec la France, où une partie de la droite accepte la possibilité d’une légitimation de l’extrême droite. Cette dé-démonisation du Front national, puis du Rassemblement national, est à l’œuvre depuis une dizaine d’années. Elle est reprise dans les médias. Alors, quelle devient la consistance d’un front républicain quand il y a plus de proximité entre certains membres du parti Les Républicains avec l’extrême droite qu’avec la gauche ?

Elle (la gauche) a sa part de responsabilité. Je désigne en premier lieu l’absence d’unité antifasciste en son sein. Il est très révélateur, à mon sens, qu’une partie de la gauche ait accepté d’être prise en otage par la droite et l’extrême droite en participant le 19 mai à cette manifestation des policiers si polémique. Voyez les discours d’un Arnaud Montebourg (ex-PS) ou d’un Fabien Roussel (PCF). C’est le baiser de l’araignée auquel ils s’exposent !

Extraits d’un entretien de Laurent Jeanpierre dans Politis du 17 juin 2021.

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Revenir aux racines du conflit israélo-palestinien

[…] Les bombes israéliennes comme les roquettes du Hamas sont la conséquence du conflit, et non la cause. En se déplaçant sur le terrain militaire, hautement favorable à la puissance israélienne, la crise relègue la question coloniale à l’arrière-plan. Inlassablement, il faut donc revenir aux expulsions de Palestiniens de Jérusalem, et aux destructions de maisons, si on ne veut pas seulement arracher une « trêve », mais aller aux racines du mal. […]

Dans un essai édifiant, le politologue Samy Cohen retrace la dérive de la politique israélienne au cours des dernières décennies (Israël, une démocratie fragile). L’entrée des troupes israéliennes dans Jérusalem-Est en juin 1967 en constitue le point de départ quand les colons les plus fanatiques ont cru voir l’accomplissement de la promesse divine. L’histoire est ensuite celle de la duplicité de la gauche, et de la complicité d’une droite impliquée moralement dans l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995. Le Bloc de la foi, le mouvement Kach du rabbin Kahane et aujourd’hui son héritier en racisme, Itamar Ben-Gvir, ont pu dicter leur volonté aux gouvernements successifs.
Il n’est pas exagéré de dire que la région a sombré dans un délire mystique qui opère directement sur la réalité. Ce délire a d’abord été le fait des extrémistes juifs avant d’être islamiste.
Des politiques pourtant doués de raison ont cru pouvoir jouer avec cette folie pour bricoler leurs petites majorités. Benyamin Netanyahou est évidemment le pire exemple de ce cynisme teinté d’idéologie coloniale. Capable de s’allier, à l’intérieur, avec les colons les plus racistes, il s’est rapproché, à l’extérieur, de Trump, de Bolsonaro et des illibéraux antisémites d’Europe de l’Est. Il a criminalisé les ONG de défense des droits humains, légalisé un apartheid affiché sans fard par une loi qui réserve le droit à l’autodétermination au seul peuple juif. Déjà victimes d’une discrimination économique et sociale, près de deux millions de Palestiniens israéliens sont désormais promis à une ségrégation politique. C’est ce système plongé dans une crise politique profonde et cette idéologie que soutiennent chez nous des politiques de droite et, souvent, de gauche, trop contents d’expliquer ce conflit par la première roquette du Hamas.
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De la France, hélas, il ne faut rien attendre. Elle produit ce qu’il y a de pire en Europe. Le ministre de l’Intérieur, soutenu par une camarilla d’intellectuels au discours bien rodé, a interdit à Paris la manifestation de solidarité au peuple palestinien. Le préfet de Paris est allé – comble du ridicule – jusqu’à faire arrêter le président de l’association France Palestine Solidarité au sortir d’une délégation que celui-ci conduisait au ministère des Affaires étrangères. Tout cela nous en dit plus sur l’extrême-droitisation et l’arabophobie ambiantes que sur la situation au Proche-Orient.

Extraits d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 20 mai 2021.