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Léa Salamé et Nicolas Demorand

[…] Léa Salamé et Nicolas Demorand, qui ont la mémoire courte ou sélective, ne trouvent rien à redire. Le second l’interroge (Franz-Olivier Giesbert) au contraire sur une de ses lumineuses formules – la « médiapartisation des esprits » – sans la remettre en question. […]

La Liste de leurs malencontreux oublis est ainsi vertigineuse. Acrimed, qui a de la mémoire, aurait pu rappeler au « marginal » Giesbert, grand amoureux de la « contradiction »:

  • Sa bienveillance envers les « petits candidats » aux présidentielles. lui qui tançait une consœur de France 2 sur le plateau de « Des paroles et des actes » (avril 2012): « Tu ne vas pas nous faire une plombe sur Philippe Poutou là quand même ! C’est un type extrêmement sympathique, totalement babacool, j’ai plein de copains comme ça d’ailleurs, on passe de bonnes soirées, on bouffe des sardines à Marseille, on rigole bien, mais il connait absolument rien de ses dossiers ! »;
  • Sa subtilité, quand il met sur le même plan Daech et… la CGT, deux « menaces » contre « l’integrité » de la France (Le Point, juin 2016);
  • Son amour de la « diversité », qui éclate dans un portrait de Philippe Martinez et son « air de beauf qui aurait pu servir de modèle à la célèbre BD de Cabu » (Le Point, juin 2016) ou de Jean-Pierre Mercier (CGT, ex-représentant des salariés de PSA Aulnay): « Vous sentez la naphtaline mon pauvre ! » (BFM-TV, juin 2016);
  • Sa compassion, qui l’étreint devant l’arrestation de 148 lycéens de Mantes-la-Jolie, agenouillés en ligne contre un mur par des policiers, les mains derrière le dos ou derrière la tête, pendant trois heures : « Arrêtez, il y a pas de blessés là, il y a pas de blessés ! Ils auraient pu être massacrés ! C’est pas parce que c’est des lycéens qu’ils ont le droit de faire n’importe quoi ! » (LCI, déc. 2018);
  • Son professionnalisme, quand il légitime une théorie complotiste d’extrême droite selon laquelle l’Europe serait en proie à 1′ « islamisation », en titrant l’un de ses éditos : « Faut-il avoir peur d’Eurabia, l’Europe islamique ? » (Le Point, juin 2019).

La bouffonnerie de ce « grand entretien » matinal prêterait donc à rire si elle n’était pas symptomatique, enfin, de la banalisation des idées d’extrême droite que nous dénonçons à intervalles de plus en plus rapprochés. Il suffit pourtant de parcourir les éditos de FOG pour voir qu’il en partage la rhétorique et les obsessions. Semaine après semaine, il déplore le « déclin français »; fulmine contre « l’islamo-gauchisme », « maladie sénile » présente partout ; célèbre Michel Onfray qui « déconstruit sans pitié toutes les fausses idoles devant lesquelles la société française est priée de s’agenouiller : l’islamo-gauchisme, l’infantilisation, l’antifascisme, la déresponsabilisation, le néo-féminisme, etc. » ; se navre du sort des « élites décadentes » et de « La France blanche d’en haut » aujourdhui « avachie » ; disserte sur « le choc des civilisations » ; attaque la mairie de Strasbourg rebaptisée « Strasbourgistan » ; plaide pour un moratoire sur l’immigration « le temps de se poser et de repenser la France » ; fustige la gauche, « convertie à la cafardise » ; insulte « les petites frappes du syndicalisme étudiant » ou Europe Écologie Les Verts, des « branquignols » et « idiots utiles de l’islamisme », symboles de « la France rance » ; ou s’interroge, à propos de « la justice », après le verdict dans l’affaire Sarah Halimi : « Sous l’influence de l’islamo-gauchisme ambiant, ne délivrait-elle pas un permis de tuer tous les juifs ? »

Quand deux matinaliers du service public célèbrent en FOG un « journaliste au verbe haut », louent son talent littéraire, le laissent régler ses comptes et se contentent de l’interroger sur la mort, ils participent, au moins par omission, de cette banalisation.

Extraits d’un article dans le numéro de juillet 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Les médias au service des dominants

[…] c’est sans doute son analyse des journaux d’information ou populaires – le second idéal-type distingué par Gramsci – qui est la plus utile pour penser les médias aujourd’hui. Contrairement à la presse d’opinion dont le rôle est d’homogénéiser politiquement et idéologiquement les bourgeois, la presse d’information est différente, destinée à un lectorat populaire, et ne défend pas ouvertement des positions politiques. Il s’agit surtout de donner un contenu simple aux groupes subalternes, dans un but d’abord commercial, mais avec pour effet de les maintenir dans leur situation de subalternité.

Le journal d’information type, s’il est facile à lire, est généralement de mauvaise qualité, et il met l’accent sur les faits divers, les chroniques locales, les romans-feuilletons, etc. Il « offre quotidiennement à ses lecteurs les jugements sur les événements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques » (extrait des Cahiers de prison de Gramsci), c’est-à-dire cadre l’information d’une manière biaisée. Plus encore, il communique de nombreux clichés et préjugés, en particulier nationalistes.

Ce type de presse favorise l’hégémonie des classes dominantes à plusieurs égards. Elle constitue une diversion (faits divers violents, etc.), qui détourne les subalternes d’une réflexion sur leur situation socio-économique concrète. Elle donne une image distordue de la réalité sociale dans son ensemble, qui empêche d’identifier et de combattre les sources véritables de l’exploitation et de la domination. Et elle contribue à diffuser au sein des classes populaires des idéologies nationalistes, racistes, etc., ainsi qu’un sentiment fataliste faisant penser qu’il est impossible de modifier l’état de choses existant.

Même s’il faut en général éviter de plaquer les analyses de Gramsci sur la situation contemporaine, le parallèle avec les chaînes d’information saute ici aux yeux ! Non seulement en raison du traitement biaisé et sans recul des événements et du jeu sur l’émotion (ce qui dans le cas de la télévision est accentué par le rôle de l’image), mais aussi parce que les discours d’extrême droite, racistes et en particulier islamophobes y ont de plus en plus cours.

Extrait d’un entretien de Yohan Douet dans le numéro d’avril 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Europe1, indépendance et pluralisme

Le l7 juin, la société des rédacteurs et l’intersyndicale d’Europe 1, constatant que Vincent Bolloré était en train d’ « arrimer » cette radio « à l’antenne de CNews », ont estimé, dans une tribune publiée par Le Monde, que leur station allait « perdre » dans ce rapprochement annoncé « ce qui lui reste de plus précieux : son capital de crédibilité auprès des auditeurs ». Puis d’insister: « Nous estimons qu’un tel positionnement tourne le dos à ce qu’a toujours été Europe 1 depuis sa création : une radio d’information et de divertissement indépendante, plaçant le pluralisme au cœur de sa ligne éditoriale. Nous refusons de devenir un média d ‘opinion. »

Quelques jours plus tard, Le Monde a lui aussi jugé, dans son éditorial du 23 juin, qu’Europe l ne devait pas devenir « un média d’opinion ». Mais qu’est-ce, au juste, qu’un tel média ? Il s’agit, nous dit le dictionnaire, d’un média « qui se situe dans une ligne politique, intellectuelle déterminée » – et qui, selon ce même dico, ne devrait pas être confondu avec un média « d ‘information ». Cette définition est intéressante. Car elle impose immédiatement l’évidence que, dans la vraie vie, Europe 1, où défilent depuis de très longues années des chroniqueurs (et autres experts) communiant très majoritairement dans l’acclamation du réformisme gouvernemental, est déjà, et de très longue date, une station d’opinion – qui estime par exemple que la réforme des retraites est « inévitable », et même « assez juste », parce que oui, bien sûr, « il faut travailler plus ».

Mais bien qu’elle soit donc – insistons-y – éminemment politique, cette ligne-là, qui par une amusante coïncidence se trouve être aussi celle dans laquelle se situe Le Monde a été si profondément intégrée par ces médias dominants et va, de leur point de vue, tellement de soi qu’ils ne la
regardent plus comme une opinion : c’est ce qui leur permet de saluer en chaque nouvelle réforme antisociale une amélioration nécessaire et urgente de nos conditions de vie, tout en se racontant qu’ils restent des phares de l’équanimité journalistique.

On peut évidemment comprendre l’inquiétude – ô combien fondée – des salarié-es d’Europe 1 qui se trouvent pour de bon confronté-es à la bollorisation de leur station : personne n’envisage sans effroi d’être précipité dans le terrifiant univers de la zemmourerie ordinaire. Mais ça serait quand même bien qu’ils et elles ne profitent pas de notre compassion pour essayer de nous fourguer l’énorme bobard selon lequel les frénésies néolibérales auxquelles leur radio a tant sacrifié – sans que jamais ils et elles ne s’en alarment comme d’autant de possibles atteintes à son « capital de crédibilité » – relèveraient de la rigueur informative, plutôt que de l’imposition, là aussi, d’une doctrine droitière.

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 1er juillet 2021.

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Le contre-pouvoir qui défend les libertés

Où est donc cette presse qui n’a de cesse de se présenter comme le dernier rempart de la Liberté ? Au contraire, ce qui a marqué le discours des mass media depuis un an, c’est bien la surenchère permanente pour le confinement.
L’industrie médiatique s’est découvert une véritable passion d’auxiliaire de police dans cette crise. La stratégie de la peur ne cesse d’être alimentée par le combustible des mots terrifiants : « angoisse », « alarmant », « inquiétant », […]

Nous subissons le fonctionnement actuel des grands médias fondé sur le clivage entre les « gentils », promouvant le modèle libéral-libertaire globalisé, face aux « méchants » de tous bords (C’est le propre de la société du spectacle que d’écraser la différence entre le message et celui qui l’émet. Dans ce cas de figure, 100 % de ce que dit M. Obama est « bien » tandis que 100 % des propos de M. Trump est nécessairement « mal »).
Cette stratégie aura été portée au pinacle pendant la crise. Les pays qui confinent le plus sont les « gentils ». Un seul exemple avec la Nouvelle-Zélande. Le quotidien « de référence » de MM. Pigasse, Niel et Krétinsky titre le 14 octobre 2020 : « En campagne pour sa réélection, jacinda Ardern s’appuie sur sa bonne gestion de la crise sanitaire. » En fait, une des plus délirantes et tyranniques du monde, conduisant cette icône progressiste à transformer son pays en dictature policière (Comment le virus a percé la Forteresse Nouvelle-Zélande). La conséquence est de coincer la population dans une logique de confinements perpétuels. Cela n’a pas empêché Mme Ardern d’être célébrée et érigée en modèle par les grands médias.
[…]

La question centrale est : pourquoi ce parti pris des mass media pour le toujours plus de confinement ? Et pourquoi ces héros de la liberté ne remplissent-ils pas leur devoir en s’inquiétant au contraire, et en s’interrogeant en permanence sur l’anéantissement de libertés publiques ? Leurs titres sont éloquents. Un seul pour exemple ; « Il [Emmanuel Macron] attend quoi [pour reconfiner] », s’indigne Libération en une, le 30 mars 2021. « Monsieur le Président, quand allez-vous enfin réincarcérer ces Français irresponsables ?! », hurle d’une seule voix le chœur des journalistes.
Le dimanche 21 mars, à Annecy, la manifestation contre l’état d’urgence passe de quelques centaines à deux milliers de personnes. Il n’en faut pas plus pour faire débarquer la police de la pensée.
Deux jours plus tard, un article de l’hebdomadaire Marianne titre : « À Annecy, un parfum rouge-brun à la manifestation contre les règles sanitaires ». La démonstration du rédacteur, Thierry Vincent, est imparable : « le nom du collectif organisateur; “le grand rassemblement“, peut faire penser au « grand remplacement », la thèse popularisée par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus. » D’ailleurs Jacques Roura, du collectif organisateur « Gardons le sourire », a deux yeux, comme Hitler. […]

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de mai 2021.

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Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

[…] Une cause majeure de cet affaissement moral des médias est que leurs directeurs et hiérarchie, le plus souvent, répercutent le mode de pensée de l’oligarchie, dont ils se sentent membres à part entière. Des rémunérations élevées leur paraissent naturelles, une voiture avec chauffeur va de soi, et ils suivent avec entrain les coutumes de la classe dirigeante. Voici ce que notait le chroniqueur mondain de la fête fastueuse donnée par le milliardaire Pinault à Venise : étaient là « tous les patrons de presse, au bras de leurs épouses, tout comme les patrons des chaînes de radio et de télévision ».

Le directeur nomme le rédacteur en chef, qui désigne ses chefs de service, qui dirigent les journalistes. Qui choisit le directeur ? Le propriétaire du média. S’il arrive que celui-ci ait la passion de l’information et de la liberté, il est plus souvent guidé par ses intérêts. À Hong Kong, par exemple, « sur les trente quotidiens de la ville, seul l’Apple Daily est indépendant et critique Pékin, estime le député Martin Lee. Pourquoi ? Parce que son propriétaire n’a pas d’intérêts en Chine. Tous les autres ont investi sur le continent et ne veulent pas perdre de l’argent ».

Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

Comment la banalisation de la torture, la multiplication des lois sécuritaires, l’extension des pouvoirs de la police, la prolifération des instruments de surveillance, la démission de la presse sont-elles possibles ? Comment une telle dégradation de l’esprit de la démocratie s’est-elle produite ? Par le fait que, depuis la chute de l’URSS, la classe dirigeante s’est convaincue qu’elle n’avait plus besoin de la démocratie. Auparavant, la liberté était le meilleur argument pour contrer le modèle collectiviste. Elle était bonne pour les individus, et elle favorisait une bien plus grande réussite économique.
Mais dans les années 1990, le paradigme qui associait liberté et capitalisme s’est dissous. D’une part, la droite extrême a élaboré aux États-Unis, sous l’influence des « néo-conservateurs », une idéologie plaçant la priorité sur le maintien de l’ordre social institué et de la puissance américaine. D’autre part, la montée impressionnante de l’économie chinoise dans un contexte de répression continue et de parti unique a habitué les esprits à ce découplage possible entre libertés publiques et dynamisme économique.

Ainsi, la démocratie devient antinomique avec les buts recherchés par l’oligarchie : elle favorise la contestation des privilèges indus, elle alimente la remise en cause des pouvoirs illégitimes, elle pousse à l’examen rationnel des décisions. Elle est donc de plus en plus dangereuse, dans une période où les dérives nuisibles du capitalisme deviennent plus manifestes.

Qui plus est, le maintien du gaspillage ostentatoire implique une forte consommation de pétrole et d’énergie. Comme les réserves les plus importantes en sont situées au Moyen-Orient, il faut mener une politique visant à contenir la contestation politique dans cette région. Cette politique prend le nom de « lutte contre le terrorisme ». Elle présente l’avantage de justifier les restrictions aux libertés au nom de la sécurité, ce qui permet de réprimer les mouvements sociaux qui commencent à se réveiller.

Extrait de l’essai d’Hervé Kempf Comment les riches détruisent la planète.

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Lavage de cerveau médiatique

C’est peu dire que l’année 2020 n’a pas été de tout repos : épidémie mondiale, crise économique et sociale, attaques terroristes et surenchère sécuritaire… L’occasion de salutaires remises en cause ? Rien de tel en tout cas sur le terrain médiatique, où les mêmes routines délétères sont toujours bel et bien à l’œuvre.

L’information médicale a tout particulièrement fait les frais des logiques de scoop et des effets d’annonce. Rares sont les médias à avoir fait preuve d’un recul élémentaire face aux déclarations à l’empoite-pièce « d’experts » en quête de visibilité et à des études aux méthodologies contestables. Ou comment le journalisme scientifique a trop souvent cédé le pas au sensationnalisme (p. 4).

La période du premier confinement (de mi-mars à mi-mai 2020) s’est également traduite par un grand déséquilibre dans le débat médiatique. Dans les émissions phares que sont les matinales radiophoniques, la sélection des invités jugés légitimes pour s’exprimer sur l’actualité est affectée de plusieurs biais structurels : la surreprésentation des hommes et l’absence de pluralisme, notamment politique (p. 8).

Une autre séquence médiatique s’ouvre à la rentrée de septembre, caractérisée par une surenchère sécuritaire qui culmine après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine. Sur les chaînes d’information en continu (mais pas seulement), on assiste à un déferlement d’amalgames et de propos racistes. Un mot d’ordre résonne tout particulièrement : haro sur les « islamo-gauchistes » ! (p. 14)
Une observation attentive des matinales audiovisuelles et de la presse confirme l’absence des voix de gauche (ou simplement dissonantes) dans le chœur médiatique, sécuritaire et droitier (p.17). Et lorsque les ténors du gouvernement sont invités, la brosse à reluire est de sortie. À l’instar de cette interview de Bruno Le Maire sur France Inter, où le ministre de l’Économie déroule sans difficulté ses éléments de langage, accueilli en toute complaisance par Léa Salamé et Nicolas Demorand (p. 38).

Si certains solistes (Manuel Valls, Pascal Bruckner) font la tournée des médias, le cas le plus emblématique est sans doute celui de l’ex chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers. Sur les télés, dans la presse et à la radio, les éditocrates lui déroulent le tapis rouge. L’occasion de donner un nouvel écho aux thématiques qu’affectionne le militaire de carrière : l’ordre, bien sûr, la sécurité, le nationalisme (p. 25).

Le tableau ne serait pas complet sans un hommage appuyé à Jean-Pierre Pernaut, à qui nous ne devons rien de moins que 32 ans de bons et loyaux services aux commandes du JT de 13h de TF1, vitrine dépolitisée et réactionnaire de la « France éternelle » (p. 32).

Dans cette année bien terne, la mobilisation contre la loi « Sécurité globale » donne une note d’espoir. Alliant syndicats et sociétés de journalistes, associations, collectifs (cinéma, quartiers populaires, etc.), comités luttant contre les violences policières, exilés et Gilets jaunes, le mouvement se fait large face à cette nouvelle attaque contre le droit d’informer, dont la présidence Macron est coutumière (p.22).
Si le traitement de cette loi par les grands médias laisse à désirer, de nombreux journalistes cherchent néanmoins à se mobiliser. De quoi rappeler la grande hétérogénéité de cette profession, fragmentée entre reporters précaires et présentateurs-vedettes (p.40). La défense du droit d’informer et la transformation des médias sont l’affaire de toutes et tous, et a fortiori… celle des journalistes.

Édito du numéro de janvier 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Les chaînes d’info

« Les chaînes d’information françaises sont indépendantes et non partisanes », déclarait Marc-Olivier Fogiel, main sur le cœur, en novembre 2019 dans Les Échos. Il faut dire qu’en matière d’indépendance le désormais patron de BFM-TV sait de quoi il parle : au cours de sa longue carrière de mercenaire du PAF, il s’est successivement mis au service des groupes Lagardère et Bouygues, en passant par Canal+ et M6. Sans même parler de sa proximité affichée avec le couple Macron.

Indépendantes, les chaînes d’info ? L’affirmation a de quoi faire sourire. En dehors de Franceinfo et France 24, elles sont la propriété de trois industriels : Patrick Drahi (BFM-TV et i24News), Vincent Bolloré (CNews) et Martin Bouygues (LCI). Et leurs investissements, dans un secteur majoritairement déficitaire, n’ont rien de désintéressé. Par-delà la valorisation de l’image de marque, ils s’inscrivent avant tout dans une logique d’influence : multiplier des plateaux, les invités, les obligés. De manière directe ou indirecte, contrôler et façonner la parole médiatique.

La qualité de l’information ? Une variable d’ajustement. Les chaînes d’info sont emblématiques d’un modèle d’information « low-cost » : budgets réduits au possible, travail journalistique automatisé, recyclage généralisé d’informations produites ailleurs… Un modèle basé avant tout sur les recettes publicitaires, et qui induit une concurrence acharnée pour des parts d’audience (p. 4). Sous les décors et plateaux clinquants, c’est l’usine : les journalistes produisent vite et mal des contenus sitôt « consommés », sitôt oubliés. De quoi « anéantir de fait le journaliste en tant que travailleur intellectuel autonome », comme le souligne Sophie Eustache (p. 17).

Même sur le service public, il semble qu’il soit difficile de penser l’information en continu « autrement ». France Télévisions en eut la prétention au moment de créer sa chaîne d’info en 2016 (Franceinfo) ; mais le slogan n’aura pas fait illusion bien longtemps, et les programmes de la chaîne publique reflètent peu ou prou ce qui se fait (mal) ailleurs (p. 21).

À des degrés divers, toutes ces chaînes « low-cost » portent haut les couleurs du journalisme de commentaire et de pseudo-« débats » à sens unique, où « experts », sondologues et communicants rivalisent de banalités en continu pour pas cher (p. 13). « Il existe une sorte de paresse intellectuelle. Tout le monde se copie, ronronne un peu, emploie les mêmes termes pour parler des mêmes sujets », note David Pujadas, dans un (rare mais cynique) éclair de lucidité (Le Monde, 25 août).

Les crises politiques et sociales en font particulièrement les frais, qui voient les rédactions coiffer le képi et jouer la partition du maintien de l’ordre (p. 19). Mais la petite musique est en réalité permanente : la médiocrité des dispositifs de débat, le suivisme à l’égard d’agendas politiques sécuritaires, l’absence de réel pluralisme sur les plateaux sont autant de facteurs qui normalisent, jour après jour, le traitement des thématiques les plus droitières dans le débat public.

Lesquels permettent aux promoteurs des idées d’extrême droite d’être parfaitement à l’aise sur les chaînes d’info (p. 27), et contribuent à de réguliers matraquages réactionnaires (p. 36). Une politique éditoriale (souvent) assumée : certaines émissions de débats s’arrachent les agitateurs racistes comme de véritables produits d’appel (p. 40).

Alors, « non partisanes », les chaînes d’info ? Voire… Au-delà des apparences de « neutralité » que de trop nombreux commentateurs leur accordent encore, elles véhiculent un modèle de « journalisme » toujours plus pauvre, et toujours plus aux ordres.

Édito du numéro d’octobre 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Cymès, médecin de la télé

Le 15 mars, Arrêt sur images consacrait un article au « médecin de la télé » sous le titre « Coronavirus, un Cymès matin, midi et soir ».
Et de constater : Plus rapide que la diffusion du coronavirus, la démultiplication de Michel Cymès sur les écrans. Depuis deux semaines, c’est matin, midi et soir sur France 2, RTL mais aussi France 5, TMC, La 1ère. Celui qui dit continuer ses consultations à l ‘hôpital deux matinées par semaine, passe surtout son temps dans les loges de maquillages.

Pour y dire quoi ? Pour affirmer par exemple sur « Quotidien », le 10 mars, que le coronavirus « reste une maladie virale comme on en a tous les ans » ou encore : « Il y a moins de risque [qu’en Italie], on est mieux préparés et puis je ne crois pas qu’un jour on va mettre toute la France en quarantaine. » Ou encore sur Europe 1 (10 mars également) : « Je ne suis absolument pas inquiet. C’est un virus de plus, on le dit souvent, c’est une forme de grippe. Je ne suis pas inquiet pour moi parce que je suis en bonne santé et que je ne fais pas partie des cas les plus graves ».

Avant de battre sa coulpe six jours plus tard, dans « C à Vous »: « Je fais mon mea culpa aussi, j’ai probablement trop rassuré les Français (sic), mais en même temps, comment les inquiéter de façon excessive quand on n’a pas les données épidémiques à 15 jours ou 3 semaines qui permettent de dire que ça va être aussi catastrophique qu’aujourd’hui. »
Certains lui rétorqueraient, sans doute, qu’ils disposaient de telles données. Mais quand bien même… et surtout : quand on ne sait pas, ou quand on affirme – comme Michel Cymès lui-même – que « chaque heure, ça change », pourquoi se précipiter sur tous les plateaux en tenue de sachant/savant ? Et si le temps de la connaissance scientifique ne coïncide pas avec le temps médiatique de l’information en continu, pourquoi chercher à tout prix à plaquer le premier sur le second ? « C’est toute la difficulté de la communication, je suis bien placé pour vous le dire », ose Michel Cymès face à Anne-Élisabeth Lemoine sur France 5. C’est là tout le problème en effet : confondre l’information avec la communication permanente… et l’entrepreneuriat médiatique personnel.

Suite à un tel plantage, d’aucuns auraient pensé que Michel Cymès allait se faire discret, au moins pour quelque temps. Il n’en fut rien. […]

Mais Michel Cymès ne saurait se contenter d’être un père-la-morale. Comme tout bon expert médiatique, il dispose également d’une casquette « chien de garde ». Un rôle qui lui permet de décréter ce qui peut être dit (ou non) sur un plateau, et sous quelle forme. Celle qui en fait les frais ? Juliette Richard, infirmière aux urgences de l’hôpital Robert Debré et membre du collectif Inter-urgences.

[…]

Bien qu’en première ligne dans le combat contre le virus, Juliette Richard refuse de se soumettre aux injonctions à « l’union nationale », qui réclamerait que toute critique soit suspendue. Et c’est bien là ce qui dérange Michel Cymès. Toute honte bue, l’expert va donc rectifier pour l’infirmière… le sens des « priorités » :
– Léa Salamé : Michel, vous comprenez ce que dit Juliette ce soir ?
– Michel Cymès: Oui, je comprends tout à fait ce que dit Juliette. Et il faut vraiment rendre hommage à tout le personnel soignant et notamment aux infirmières qui alertent depuis longtemps. Je pense juste qu’aujourd’hui, la priorité c’est de sauver des vies. La priorité, c’est de sauver les patients qui vont venir, la priorité c’est de tout faire pour qu’il y ait le moins de morts possible parce qu’il va y en avoir malheureusement beaucoup. Encore une fois je suis tout à fait d’accord avec vous, et je travaille à l’hôpital donc je sais très bien ce qui s’y passe, mais je pense qu’il faut qu’on mette tout ça de côté un petit peu aujourd’hui.
– Juliette Richard : Moi je dis juste qu’à l’heure actuelle on est en train de faire des choix : « Toi tu vas mourir, toi tu vas vivre », c’est juste pas normal aujourd’hui.
– Michel Cymès : On n’en est pas là, franchement Juliette, on n’en est pas là.
– Juliette Richard : Il y a certains hôpitaux où ils en sont déjà là en réa.
– Michel Cyrnès : Non, je ne crois pas qu’on puisse dire aujourd’hui… Alors on va affoler les gens en disant : « Bah vous, vous êtes un peu trop vieux et vous avez une maladie, on n’est pas sûrs de vous en sortir (sic) on va vous mettre de côté. » On ne peut pas dire ça aujourd’hui.

On ne saurait que trop conseiller à Michel Cymès – une fois délivré de ses multiples émissions quotidiennes – de se pencher sur les témoignages émanant de « l’hôpital qu’il connaît si bien ». Témoignages que révélait, par exemple, un article du Parisien le 17 mars : « Il va falloir choisir » entre les malades, admettent des soignants.
Faute de places suffisantes en réanimation, des soignants dans les zones les plus touchées par l’épidémie nous confient avoir renoncé à intuber des patients de 70 ans, déjà malades.

Extrait d’un article du numéro d’avril 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Du télégraphe à la chaîne d’information en continu

Le télégraphe attaque la définition typographique du discours sur trois fronts, en introduisant à une large échelle le manque de rapport, l’impuissance et l’incohérence. […] le télégraphe donnait une sorte de légitimité à l’idée d’une information dégagée de son contexte ; c’est à dire à l’idée que la valeur d’une information n’est pas nécessairement liée à la fonction qu’elle peut remplir – pour servir à la prise de décision politique et sociale et à l’action – , mais qu’elle peut être simplement attachée à sa nouveauté, à l’intérêt et la curiosité qu’elle suscite. Le télégraphe a fait de l’information une marchandise […]

Il ne fallut pas longtemps avant que le succès des journaux se mît à dépendre non plus de la qualité et de l’utilité des nouvelles qu’ils fournissaient mais de leur abondance, de l’éloignement de leur provenance et de la rapidité de leur arrivée. […] Quatre ans seulement après l’inauguration par Morse de la première ligne télégraphique nationale, le 24 mai 1844, fut fondée l’Associated Press et des nouvelles de partout et nulle part, adressées à personne en particulier, commencèrent à circuler à toute vitesse à travers la nation. Guerres, crimes, accidents, incendies, inondations constituèrent le contenu de ce que les gens appellent « les nouvelles du jour ». […]

La plupart de nos « nouvelles » sont inertes, elles sont constituées d’informations qui nous procurent un sujet de conversation mais ne peuvent nous amener à aucune action significative. Voilà ce dont nous avons principalement hérité du télégraphe : en créant une abondance d’informations sans rapport avec les gens, il a modifié de façon dramatique ce que l’on peut appeler le « ratio information-action ». […]

Dans une civilisation orale ou dans une civilisation du livre, l’information tire son importance des possibilités d’action. Bien sûr, dans tout environnement de communication les entrées (ce sur quoi on est informé) excèdent toujours les sorties (les possibilités d’action basées sur les informations). Mais la situation créée par le télégraphe, et ensuite amplifiée par les techniques plus récentes, a rendu la relation entre l’information et l’action à la fois abstraite et floue.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité les hommes étaient confrontés au problème de la surabondance d’information, ce qui veut dire qu’en même temps ils étaient confrontés au problème d’une impuissance sociale et politique croissante.

Extraits du livre de Neil Postman Se distraire à en mourir (publié en 1985).

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Est-ce que vous condamnez ?

Est-ce que vous condamnez les propos de bidule ? Est-ce que vous condamnez les sous-entendus de machin ? Est-ce que vous condamnez actes de Trucmuche ? Allez ! Condamnez ! C’est la mode !
Dépêchez-vous ! On n’a pas le temps ! Après il y a une pub pour le nouveau pick-up écolo et une émission de débat constructif entre un raciste et un Noir ! Dépêche-toi ! Mets ton petit costume de juge ou de procureur, et fais-nous un réquisitoire !
Prends ta plus belle posture morale, ton air grave en fronçant tes sourcils contrits, et dis-nous que tu n’es pas solidaire des méchants ! Allez ! Fais bien gaffe ! Si tu ne condamnes pas, cela voudra dire que tu cautionnes!

Si tu ne dis pas que Kevin le black bloc, qui a violemment tagué la vitrine de la BNP, est un vilain barbare qui te rappelle les heures les plus sombres du fascisme version double vitrage, cela voudra dire que toi-même, tu serais prêt à pendre des bébés pandas avec du fil de fer barbelé ! Si tu ne prends pas une position ferme et déterminée contre Mireille la précaire qui a émis l’idée de pisser dans les Weston de Macron, tu seras dans le camp de ceux qui souhaitent le retour de goulags peuplés de fantômes de Joseph Staline et de Robert Hue. Si tu essayes de nous embrouiller en nous disant que peut-être faudrait-il essayer de comprendre, d’expliquer, d’analyser ou je ne sais quelle connerie socio pas logique, tu seras assimilé à un élément du chaos, un cavalier de l’Apocalypse, un suppôt de Satan. Bref, si tu ne condamnes pas, c’est toi qui es condamné !
Notamment à constater que la violence institutionnelle continue ses ravages, que la répression policière reste impunie. Condamnation partout, justice nulle part.

Article de Guillaume Meurice dans Siné mensuel de mars 2020.