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Censure en démocratie

Ce n’était déjà pas simple avant, mais depuis l’apparition du Covid, il est devenu à peu près impossible d’émettre la moindre critique sur la vaccination, en général. L’interdiction de douter concerne bien tout ce qui touche de près ou de loin à la vaccination.
Exemple, avec le problème des adjuvants aluminiques : des scientifiques tout à fait sérieux soupçonnent que l’aluminium contenu dans certains vaccins puisse provoquer des troubles importants chez certaines personnes, en provoquant notamment une maladie appelée myofasciite à macrophages (Lire L’âdf n° 159). Les recherches en la matière avaient donné naissance à un documentaire tout aussi sérieux, intitulé L’aluminium, les vaccins et les 2 lapins. Mis en ligne sur le site de l’association d’entraide aux malades de myofasciite à macrophages (E3M), celui-ci a été tout bonnement supprimé par Youtube le 1er février 2022. Prétexte avancé par la plateforme : « Informations médicales incorrectes ». Nouveau gardien de la vérité, Youtube (détenu par Google) a ainsi supprimé en février plusieurs vidéos portant sur le sujet. La dernière en date est le documentaire Aluminium, notre poison quotidien, qui ne devait pourtant pas être totalement délirant, puisqu’il avait été diffusé sur France 5 en 2011. L’association E3M a engagé un référé contre Google.

Article paru dans l’âge de faire de mai 2022.

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Censure covidienne

[…] il y avait des choses que je ne comprenais pas. Ni intellectuellement ni moralement. Pourquoi ne pas respecter le B.A BA des plans pour faire face à une épidémie : tester-isoler-soigner ? Pourquoi mettre hors jeu la médecine de ville ? Et tout faire reposer sur l’hôpital public en sachant l’état ou il est. On s’est privé de tous nos atouts !

 

Sébastien Boitel : Êtes-vous sorti de vos domaines de compétence  ?

 

Laurent Mucchielli : C’est ce qu’on dit pour me discréditer et ne pas discuter du fond. D’autant que mon expérience m’a aidé. Montrer comment on joue sur la peur, je le fais depuis 20 ans. Mettre en évidence les phénomènes de corruption aussi. Dans mon manuel de sociologie, je consacre un chapitre à la délinquance en col blanc. Notamment au sein de l’industrie pharmaceutique. Voilà pourquoi, avant même les vaccins, j’étais préparé. Et pour travailler, je me suis entouré d’une cinquantaine de personnes. Quant à l’intitulé de mon travail, il n’a pas bougé : Enquête sur la gestion politico-sanitaire de la crise du Covid. De la sociologie, pas de la virologie.

 

SB : D’où le terme « doxa »…

 

LM : Popularisé par Bourdieu, cela désigne à la fois le discours dominant et des dominants. Et indique que ce qui est raconté est une construction qui s’est imposée comme une pseudo-évidence. Grâce à un certain nombre de mécanismes.
D’abord la peur : avec ce virus, on va tous mourir ! Ensuite l’impuissance : on ne peut pas soigner. D’où le confinement. Seul moyen d’en sortir ? Le vaccin. Avec, tout au long, une normalisation éditoriale avec constitution d’un espace légitime de discussion. En rejetant tout ce qui contrevient au discours officiel dehors, dans cette catégorie fourre-tout de « complotisme ».
Et ce, grâce à l’alliance de fait entre plusieurs acteurs : l’industrie pharmaceutique dont le marketing devient message politique ; l’OMS dont le principal financeur est la fondation Bill Gates, soutien massif des vaccins ; les gouvernements ; les médias, de plus en plus dans la com’ et les Gafam avec des phénomènes de censure gravissimes.

 

SB : Quid de Mediapart qui a « dé-publié » un des billets de votre blog ?

 

LM : J’ai subi leur censure non pas une mais quatre fois. Pour des articles rédigés avec des médecins, des universitaires… Voilà pourquoi je fais mes adieux à un média qui dit défendre la liberté d’expression, les lanceurs d’alerte, les intellectuels critiques mais qui n’a jamais répondu à mes demandes. Et qui, dans cette crise, a raconté la même chose que les autres.

Extrait d’un entretien de Laurent Mucchielli dans le mensuel Le ravi de mars 2022.

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Fascisme et médias

Les médias ne sont pas les principaux responsables de l’enracinement de l’extrême droite en France, produit en premier lieu de différentes crises (politique, économique, sociale) et d’une configuration politique où se conjuguent, sur un temps long, l’orientation néolibérale des politiques publiques, le durcissement autoritaire de l’État, le renforcement du nationalisme et du racisme, l’assise du Front national et l’affaiblissement politique de la classe ouvrière (Ugo Palheta, La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre.). Le préciser d’emblée ne revient ni à « atténuer » notre critique des médias, ni à sous-estimer leur rôle dans la progression de l’extrême droite. Les médias ont bien contribué à sa banalisation et à sa légitimation : il importe d’en comprendre les mécanismes.

La dépolitisation de la politique et de l’extrême droite

Le journalisme politique dominant spécule. Triture la tambouille politicienne, commente les élections comme une course de petits chevaux, disserte sur les « passes d’armes » et les « petites phrases », « décrypte » les stratégies de communication, scrute les bruits de couloirs, jongle avec les enquêtes de popularité et les sondages. Cette mise en scène médiatique des enjeux politiques – exacerbée par temps d’élections au détriment, trop souvent, de l’information sur les débats de fond – modèle depuis des décennies une vision politicienne de la politique qui profite à l’extrême droite : elle contribue à détourner de larges fractions de la population (en particulier dans les classes populaires) de la politique tout en donnant beaucoup de grain à moudre aux discours « anti-système » factices du FN et de ses affidés.

 

Conjointement, c’est avec cette même lorgnette que le journalisme dominant a dépolitisé et banalisé le FN et Marine Le Pen – et ce activement à partir de janvier 2011, date à laquelle cette dernière prit la présidence du parti. Le processus semble désormais abouti : en mars 2019, Nathalie Saint-Cricq (alors cheffe du service politique de France 2) la déclarait « hyper dédiabolisée », paraphrasée deux ans plus tard par sa consœur Léa Salamé face au président du RN, Jordan Bardella : « À force de vouloir banaliser votre discours, n’êtes-vous pas devenu banal ? » (France Inter, 28 sept. 2021) Jusqu’à réécrire l’histoire : « Marine Le Pen n’a jamais véritablement eu de discours radicaux […] Moi, je n’ai jamais vu de propos racistes dans un meeting. » (Dominique Reynié, France 5, 29 sept. 2021) Une « dédiabolisation » largement performative, passée d’une prophétie médiatique oralisant la communication du parti par et sur lui-même, à une mise en pratique chronique de la part des grands médias. Avec, comme fidèles compagnons de route, les instituts de sondage.

 

Dans « La construction sondagière du Rassemblement national » (Politika, 3 janv.), Alexandre Dézé – maître de conférences en science politique à l’université de Montpellier – montre « à partir d’un examen critique de différents sondages produits au cours de ces dix dernières années » (et de leurs mésusages médiatiques), comment ces derniers, « devenus centraux dans le traitement médiatique du Front national/Rassemblement national, ont contribué à la construction d’une réalité en partie irréelle du parti, en le présentant comme une organisation renouvelée, en surévaluant de manière quasi-systématique son potentiel électoral ou encore en accentuant sa normalité au prix d’une interprétation biaisée des résultats d’enquêtes ».

Début d’un dossier dans le numéro de janvier 2022 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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BFMTV, chaîne d’info ?

C’est devenu un réflexe de zapper sur BFMTV comme autrefois on allumait une radio pour écouter un flash. Sans parler des écrans allumés non-stop dans les cafés, les restos… et les ministères. À ces téléviseurs s’ajoutent les réseaux sociaux, où les chaînes postent sans arrêt des extraits d’émissions, comme l’abjection d’Yves Thréard citée plus haut, suscitant partages, indignations, détournements qui renforcent leur visibilité. Conséquence : les politiques y sont accros. Pour les seconds couteaux ou les petits nouveaux, c’est un moyen d’exister. S’y presse aussi la fine fleur du journalisme français. Enfin, la fine fleur… Peu de représentants des médias indépendants mais, à foison, des « toutologues » de journaux et de radios appartenant à des groupes privés détenus par des milliardaires. Les chaînes info constituent ainsi un concentré du système médiatique dominant.
Elles ont une influence majeure sur l’agenda, la hiérarchie et le cadrage de l’actualité. Elles jouent un rôle moteur dans ce que Bourdieu appelait dès 1996 la « circulation circulaire de l’information » qui, depuis, s’est intensifiée et accélérée avec l’apparition des réseaux sociaux et de ces chaînes.

Pour savoir quelle place y tiennent l’extrême droite et ses idées, visitons le site de l’Arcom (ex-CSA). L’autorité de contrôle et de régulation des médias audiovisuels veille à l’équité des temps de parole des candidats. Selon son décompte, cette équité est à peu prés respectée, du moins si l’on se réfère aux équilibres établis par les fichus sondages – dont ces télés font grand usage. Une étrangeté cependant : BFMTV accorde plus de temps à Zemmour et à ses représentants que CNews, dont on sait qu’elle roule pour le candidat de Bolloré. Alors, prenons d’autres statistiques. Sur tous les tweets de BFMTV à propos de ersonnalités politiques du 7 septembre au 7 octobre derniers, comptabilisés par Libération : 432 sont dédiés à Zemmour, presque quinze par jour (I), trois fois plus que le nombre de messages consacrés à la deuxième plus citée… Marine Le Pen.
Quelques mois plus tard, la première semaine de février, les tweets mentionnant Zemmour et Le Pen ont représenté deux tiers de ceux postés pour BFMTV, trois quarts pour CNews. Cette prédominance révèle bien mieux que le décompte de l’Arcom la réalité de ce qui se passe sur les antennes. Pour en avoir une idée, observons une soirée. Pas sur CNews, caricatural ramassis de réacs, où l’on réhabilite le nazisme pour mieux combattre « l’épuration » conduite, selon Eugénie Bastié, par des féministes « radicales, intersectionnelles, Woke » qui veulent « désexiser » (sic) la société.

[…]

Seules la personnalité et la stratégie de Zemmour sont discutées, presque pas son programme ou son idéologie. Le chef du service politique de RMC revendique : « L’idée, c’est pas de faire de l’idéologie, des grandes théories. » Non, sur BFMTV, l’élection se joue comme une « course de petits chevaux ». Une compétition entre personnes, qu’importe si elles sont racistes, sexistes, homophobes, islamophobes… On ne parle même pas de candidat d’extrême droite, mais, comme Bruce Toussaint, de « candidat si particulier », soit une manière extrêmement dépolitisante d’aborder la politique

Extraits d’un article de Samuel Gontier dans le journal CQFD de mars 2022.

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Aides à la presse

Les pouvoirs publics soutiennent la presse ? Oui, massivement, mais seulement quand elle appartient à des grands patrons et/ou que les médias aidés les brossent dans le sens du poil ! Le Ravi, le journal d’enquête et de satire en Provence-Alpes-Côte d’Azur, critique envers tous les pouvoirs et n’appartenant qu’à ses lecteurs, se fait taper au portefeuille par des élus qui, la main sur le cœur, multiplient les déclarations d’amour pour la liberté d’expression, le pluralisme ou le droit à la satire. Et ce n’est pas le seul…
 

Pour la première fois en 18 ans, Le Ravi et l’association qui l’édite en menant des projets de journalisme participatif ou d’éducation aux médias et au dessin de presse, n’ont été soutenus en 2021 par aucune grande collectivité locale. Elles investissent toutes pourtant chaque année des millions dans la presse en y communiquant ou en y finançant des partenariats. Pour dénoncer cette hypocrisie et réclamer une autre politique publique de financement des médias en 2022, signez notre pétition !
 

Où qu’elle crèche, en région comme à Paris, la presse a le compte en banque bien serré. Fermeture des kiosques, baisse du nombre de lecteurs acceptant de payer pour de l’information, concentration sans précédent des médias dans les mains de capitaines d’industrie qui achètent avant tout de l’influence, pressions des géants du marché numérique…
 

Et les pouvoirs publics attribuent ces aides souvent de manière discrétionnaire, sans transparence sur leurs bénéficiaires ni sur les critères d’attribution.

Les plus grands groupes, aux mains d’une poignée de milliardaires comme ceux qui se disputent La Provence, captent l’essentiel des aides à la presse. Ils les dévoient parfois en utilisant cet argent pour réduire les effectifs de leurs rédactions, rendant le travail de leurs journalistes encore plus difficile.
 

Défendant des intérêts privés, ces groupes poussent des thèmes en avant, en occultent ou en minimisent d’autres, conduisant à un déni massif de démocratie. Des médias qui appartiennent à des industriels, dépendant de la commande publique et, pour certains comme Boloré ou Dassault, poussant un agenda politique clair : à (l’extrême) droite toute !

Contre cette marée montante de désinformation, les médias libres qui n’appartiennent pas à un milliardaire mais à leurs journalistes et leurs lecteurs, rament à la cuillère, envers et contre tout. A Paris comme en région, avec chacun leur ligne éditoriale et leur modèle économique, mais une même obsession : fournir au lecteur une information libre, contradictoire et de qualité (Cf l’appel « Ouvrez les fenêtres, lisez la presse indépendante« ).

Extrait d’un article dans le mensuel Le ravi de février 2022.

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La presse locale

Il y a la presse dont on parle et celle qu’on lit. La nationale, la locale. Pour ceux qui la produisent, la locale a deux avantages : on la lit et on n’en parle pas. Autrement dit, elle se vend plutôt bien et échappe à la critique. Ce serait d’ailleurs folie de s’y risquer vu qu’elle occupe presque toujours une situation de monopole. Quels parti ou association peut se dispenser de voir le journal du coin signaler ses réunions, ses rassemblements ? Quel impact auraient-ils si un journaliste local ne venait pas en rendre compte et prendre les photos qui permettront aux rares participants de la manifestation de prouver que celle-ci a bien existé. Et qu’il en était. On comprend donc que la presse régionale ait été largement épargnée par la vague de critique des médias qui a ébranlé, il y a vingt-cinq ans, la puissance du journalisme de marché.

Mais cette médaille comporte son revers : la presse locale est rarement savoureuse, accrocheuse, sardonique. Pour ménager une clientèle qui va forcément voter pour des candidats opposés, elle se veut apolitique. Pour ne pas être exclue des petites confidences des notables, elle les ménage. Et quand elle a fini de satisfaire ses actionnaires, de rassurer ses lecteurs et de donner des gages aux élus du cru, elle s’emploie à ne pas mécontenter ses annonceurs. Autant dire qu’à la lire, on s’ennuie beaucoup : météo, sports, faits d’hiver, dîners d’anniversaire… Des enquêtes sur la grande distribution, sur le clientélisme, sur une critique des artistes médiocres mais locaux ? Trop risqué. Pour des titres comme Fakir ou le Ravi, la voie était donc libre : celle du journalisme, de l’humour, du courage, des procès. La plupart des publications de ce genre ne vivent hélas pas longtemps. Pourtant, au moment où à Amiens Fakir fête son centième numéro, le Ravi célèbre à Marseille son deux-centième. On ne peut donc que souhaiter à tous les deux de pouvoir écrire un jour comme Jean Cocteau :  » Je suis heureux. Quarante ans de meute. Quarante ans à tenir le coup. Quarante ans qu’on me traite en gamin qui débute. Quarante ans de liberté. Quarante ans que je les emmerde. »

Article de Serge Halimi dans le mensuel Le ravi de novembre 2021.

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Pandora Papers

Oubliez David Copperfield, Harry Houdini ou David Blaine. Des cadors de la magie et de l’illusionnisme, certes, mais qui définitivement ne boxent pas dans la même catégorie que les vrais magiciens de ce monde : ceux qui, en France en tout cas, donnent le la du système médiatique, décident ce qui fait « info » durable ou pas. Tu leur donnes un gigantesque scandale planétaire d’évasion fiscale qui devrait faire la Une pendant des mois et, quelques jours plus tard, abracadabra, qu’en reste-t-il ? Rien, nada, peanuts, wallou. Circulez, y a plus rien à voir, le chapeau a blanchi le lapin et les vrais sujets, désormais, ce sont la petite forme de la reine d’Angleterre et les ravages du wokisme tout-puissant. Misère.

L’affaire des « Pandora Papers », c’est pourtant du béton. Rendues publiques le 3 octobre dernier par une armée de 600 journalistes ayant planché sur 12 millions de documents fuités, ces révélations montrent de quelle manière des sommes absolument démentes, se chiffrant en milliers de milliards de dollars, échappent aux législations fiscales de leurs pays respectifs pour prospérer dans des comptes situés aux îles Caïman, aux Seychelles ou au Delaware – offshore, comme on dit, mais pas offchoure. Parmi les truands en col blanc, le roi Abdallah II de Jordanie, Tony Blair ou Dominique Strauss-Kahn, mais aussi une ribambelle d’inconnus friqués : une interminable liste de cupides illustrant la banalisation de l’évasion fiscale par le biais d’intermédiaires sans scrupules – et l’insigne faiblesse des dispositifs de contrôle en la matière.

Une certitude : dans le contexte social actuel, où une réforme de l’assurance-chômage va encore appauvrir des centaines de milliers d’allocataires et où une prime de cent boules pour acheter de l’essence est agitée comme la preuve de la générosité du prince, il y avait là de quoi donner légèrement envie de titiller les puissants de ce monde et leurs pratiques pirates systématisées. Or cet énième scandale financier semble avoir fait pschiitt, un peu comme le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec) au cœur de l’été, éclipsé par l’arrivée de Lionel Messi au PSG. En 2021, le gros du système médiatique préfère largement le foot et les clashs réacs vendeurs aux forcément moins « sexy » luttes contre le réchauffement climatique ou les paradis fiscaux…

Début de l’édito du de novembre 2021.

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Les télétravailleurs et les invisibles

Effet « nouveauté » oblige, le télétravail – auquel les journalistes ont aussi été contraints – a fait l’objet d’une forte couverture médiatique. Mais là encore, le sujet n’a pas échappé au biais du journalisme de classe, jusqu’à la caricature avec la floraison de reportages sur de jeunes cadres technophiles, partis télétravailler au bout du monde : « À Madère, la possibilité d’une île pour les télétravailleurs » (M le Mag, 26 mars 2021) ; « La Thaïlande, paradis tropical du travail à distance » (France 24, 5 fév. 2021) ; « L’essor des ‘digital nomads’ avec le Covid : « Quand je fais une pause, je vais sur la plage » (Europe 1, 13 nov. 2020) ; « Les îles Caïmans proposent un télétravail de rêve mais il faut gagner au moins 85 000 euros par an » (Le Progrès, 29 oct. 2020) ; « Télétravailler au bout du monde : Pourquoi pas vous ? » (Les Échos, 21 juil. 2021) ; « Courchevel, Maurice, la Barbade… Ces paradis qui tentent d’attirer les télétravailleurs » (Madame Figaro, 22 janv. 2021) ; « Vous êtes en télétravail et avez toujours rêvé de vivre sur une île paradisiaque ? La Barbade a pensé à vous. » (CNews, 22 juil. 2020) ; « Pratique. Quelques conseils pour travailler depuis un paradis sur terre » (Courrier international, rubrique « Expat », 3 sept. 2020) ; « Sur la plage abandonnée, coquillages et télétravail » (L’Express, 26 fév. 2021). Fort à parier que les « haut gradés » journalistiques comptent dans leur entourage plus de « digital nomads » que de téléopérateurs.

Parallèlement, les rédactions parisiennes ont semblé découvrir que les poubelles ne disparaissaient pas des trottoirs par magie, que leurs bureaux n’étaient pas nettoyés par de serviables lutins, ni leurs repas livrés par pigeons voyageurs. À cette catégorie de travailleurs, elles donnèrent alors un nom tout ajusté : les « invisibles ». Mais invisibles pour qui ? Mouloud Achour, animateur de Canal+ pourtant bien éloigné de la critique des médias, pointait là une expression de classe : « Y a un truc qui me fait rire, c’est que les gens disent ‘grâce à cette crise, on voit les invisibles’. Et ceux qu’eux appellent les invisibles, c’est les gens que nous, on voit tous les jours, dans le quotidien, dans la rue. Pourquoi on appelle les ‘invisibles’ les gens normaux ? Les gens qui sont caissiers, qui sont livreurs, les gens qui sont chauffeurs-livreurs, qui triment, qui font des métiers normaux, pourquoi on les appelle tout d ‘un coup les ‘invisibles’ ? Moi, je ne supporte pas cette expression. »

Cette révélation a toutefois donné lieu à quelques sujets et émissions hors norme, qui, par contraste, rendent saillante la norme : celle qui occulte en permanence des millions de travailleurs dans les médias. Ceux de l’hôpital public, notamment, ont fait l’objet de reportages écrits et audiovisuels, parfois de bonne facture. Les espaces plus en vue de l’information ont cependant continué à les exclure. Dans les matinales radiophoniques par exemple, et ce dès le début de la crise sanitaire, les médecins ont été surreprésentés au détriment d’autres catégories professionnelles, comme les aides-soignantes, les infirmières, ou les agents de nettoyage.
Un phénomène que certaines émissions ont poussé à l’extrême au cours de cette période : le 1er mai 2020, l’émission « Grand bien vous fasse » de France Inter réussissait l’exploit d’invisibiliser les travailleurs du nettoyage dans une émission consacrée à leur invisibilisation.

Extrait d’un dossier « Médias et travail » dans le numéro d’octobre 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Léa Salamé et Nicolas Demorand

[…] Léa Salamé et Nicolas Demorand, qui ont la mémoire courte ou sélective, ne trouvent rien à redire. Le second l’interroge (Franz-Olivier Giesbert) au contraire sur une de ses lumineuses formules – la « médiapartisation des esprits » – sans la remettre en question. […]

La Liste de leurs malencontreux oublis est ainsi vertigineuse. Acrimed, qui a de la mémoire, aurait pu rappeler au « marginal » Giesbert, grand amoureux de la « contradiction »:

  • Sa bienveillance envers les « petits candidats » aux présidentielles. lui qui tançait une consœur de France 2 sur le plateau de « Des paroles et des actes » (avril 2012): « Tu ne vas pas nous faire une plombe sur Philippe Poutou là quand même ! C’est un type extrêmement sympathique, totalement babacool, j’ai plein de copains comme ça d’ailleurs, on passe de bonnes soirées, on bouffe des sardines à Marseille, on rigole bien, mais il connait absolument rien de ses dossiers ! »;
  • Sa subtilité, quand il met sur le même plan Daech et… la CGT, deux « menaces » contre « l’integrité » de la France (Le Point, juin 2016);
  • Son amour de la « diversité », qui éclate dans un portrait de Philippe Martinez et son « air de beauf qui aurait pu servir de modèle à la célèbre BD de Cabu » (Le Point, juin 2016) ou de Jean-Pierre Mercier (CGT, ex-représentant des salariés de PSA Aulnay): « Vous sentez la naphtaline mon pauvre ! » (BFM-TV, juin 2016);
  • Sa compassion, qui l’étreint devant l’arrestation de 148 lycéens de Mantes-la-Jolie, agenouillés en ligne contre un mur par des policiers, les mains derrière le dos ou derrière la tête, pendant trois heures : « Arrêtez, il y a pas de blessés là, il y a pas de blessés ! Ils auraient pu être massacrés ! C’est pas parce que c’est des lycéens qu’ils ont le droit de faire n’importe quoi ! » (LCI, déc. 2018);
  • Son professionnalisme, quand il légitime une théorie complotiste d’extrême droite selon laquelle l’Europe serait en proie à 1′ « islamisation », en titrant l’un de ses éditos : « Faut-il avoir peur d’Eurabia, l’Europe islamique ? » (Le Point, juin 2019).

La bouffonnerie de ce « grand entretien » matinal prêterait donc à rire si elle n’était pas symptomatique, enfin, de la banalisation des idées d’extrême droite que nous dénonçons à intervalles de plus en plus rapprochés. Il suffit pourtant de parcourir les éditos de FOG pour voir qu’il en partage la rhétorique et les obsessions. Semaine après semaine, il déplore le « déclin français »; fulmine contre « l’islamo-gauchisme », « maladie sénile » présente partout ; célèbre Michel Onfray qui « déconstruit sans pitié toutes les fausses idoles devant lesquelles la société française est priée de s’agenouiller : l’islamo-gauchisme, l’infantilisation, l’antifascisme, la déresponsabilisation, le néo-féminisme, etc. » ; se navre du sort des « élites décadentes » et de « La France blanche d’en haut » aujourdhui « avachie » ; disserte sur « le choc des civilisations » ; attaque la mairie de Strasbourg rebaptisée « Strasbourgistan » ; plaide pour un moratoire sur l’immigration « le temps de se poser et de repenser la France » ; fustige la gauche, « convertie à la cafardise » ; insulte « les petites frappes du syndicalisme étudiant » ou Europe Écologie Les Verts, des « branquignols » et « idiots utiles de l’islamisme », symboles de « la France rance » ; ou s’interroge, à propos de « la justice », après le verdict dans l’affaire Sarah Halimi : « Sous l’influence de l’islamo-gauchisme ambiant, ne délivrait-elle pas un permis de tuer tous les juifs ? »

Quand deux matinaliers du service public célèbrent en FOG un « journaliste au verbe haut », louent son talent littéraire, le laissent régler ses comptes et se contentent de l’interroger sur la mort, ils participent, au moins par omission, de cette banalisation.

Extraits d’un article dans le numéro de juillet 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Les médias au service des dominants

[…] c’est sans doute son analyse des journaux d’information ou populaires – le second idéal-type distingué par Gramsci – qui est la plus utile pour penser les médias aujourd’hui. Contrairement à la presse d’opinion dont le rôle est d’homogénéiser politiquement et idéologiquement les bourgeois, la presse d’information est différente, destinée à un lectorat populaire, et ne défend pas ouvertement des positions politiques. Il s’agit surtout de donner un contenu simple aux groupes subalternes, dans un but d’abord commercial, mais avec pour effet de les maintenir dans leur situation de subalternité.

Le journal d’information type, s’il est facile à lire, est généralement de mauvaise qualité, et il met l’accent sur les faits divers, les chroniques locales, les romans-feuilletons, etc. Il « offre quotidiennement à ses lecteurs les jugements sur les événements en cours en les ordonnant et les rangeant sous diverses rubriques » (extrait des Cahiers de prison de Gramsci), c’est-à-dire cadre l’information d’une manière biaisée. Plus encore, il communique de nombreux clichés et préjugés, en particulier nationalistes.

Ce type de presse favorise l’hégémonie des classes dominantes à plusieurs égards. Elle constitue une diversion (faits divers violents, etc.), qui détourne les subalternes d’une réflexion sur leur situation socio-économique concrète. Elle donne une image distordue de la réalité sociale dans son ensemble, qui empêche d’identifier et de combattre les sources véritables de l’exploitation et de la domination. Et elle contribue à diffuser au sein des classes populaires des idéologies nationalistes, racistes, etc., ainsi qu’un sentiment fataliste faisant penser qu’il est impossible de modifier l’état de choses existant.

Même s’il faut en général éviter de plaquer les analyses de Gramsci sur la situation contemporaine, le parallèle avec les chaînes d’information saute ici aux yeux ! Non seulement en raison du traitement biaisé et sans recul des événements et du jeu sur l’émotion (ce qui dans le cas de la télévision est accentué par le rôle de l’image), mais aussi parce que les discours d’extrême droite, racistes et en particulier islamophobes y ont de plus en plus cours.

Extrait d’un entretien de Yohan Douet dans le numéro d’avril 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.