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Nucléaire russe : un tabou européen

La guerre en Ukraine a propulsé le sujet de la dépendance énergétique de l’Europe au gaz russe dans le débat public, dans les foyers de nombreux pays et au cœur du Parlement européen. Les mesures de sevrage du gaz russe et les sanctions envers la Russie se succèdent, avec notamment un embargo sur le charbon. Le nucléaire, quant à lui, reste l’éternel oublié (voir l’oubli constant et discret du nucléaire civil sur France-Culture). Pourtant, la dépendance de l’Europe à l’industrie nucléaire russe est d’une envergure stratégique tout aussi importante que celle du gaz.

La livraison de centrales clés en main par Rosatom, géante de l’industrie nucléaire russe fondée par V. Poutine en 2007 pour servir ses ambitions géopolitiques, permet d’asseoir l’influence de la Russie dans les pays européens dotés de réacteurs russes, tout en renforçant son emprise sur la politique de transition énergétique du continent.

Dans son nouveau livre (Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien), le journaliste indépendant Marc Endeweld démontre comment les actions de l’Ukraine et son rapprochement de l’américain Westinghouse pour sortir de sa dépendance nucléaire à la Russie ont été un élément clé dans la décision de V. Poutine d’envahir l’Ukraine.
Alors pourquoi ce silence ? En France, les intérêts des industriels et la foi aveugle des hauts fonctionnaires dans l’énergie nucléaire y sont certainement pour beaucoup. Dans son rapport de mars 2022, Greenpeace France montre la dépendance de l’industrie nucléaire française à Rosatom, à tous les niveaux de la filière, et celle d’entreprises comme Vinci, Bouygues, Dassault Systèmes, Bureau Veritass… et bientôt l’usine de Belfort qui fabrique des turbines Arabelle équipant les centrales nucléaires russes.
Emmanuel Macron a été l’instigateur d’une alliance de pays européens pro-nucléaire et pro-gaz qui a fait pression pour l’inclusion du gaz fossile et du nucléaire dans la taxonomie européenne, ce guide des activités nécessaires à une transition énergétique pour faire face à l’urgence climatique.
La partie était presque gagnée, mais la guerre en Ukraine a rebattu les cartes. Le flagrant délit d’un financement de la guerre par les milliards payés par l’UE à la Russie pour acheter son gaz fossile risque de faire tourner au vinaigre le mariage du nucléaire et du gaz fossile.

Extrait d’un article paru dans la revue Sortir du nucléaire de l’été 2022.

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Nucléaire vs renouvelables

Dans un article publié en 2020 dans la revue Science, six chercheurs, passant en revue 45 technologies, concluaient d’ailleurs que les options à petite échelle (panneaux solaires, isolation des bâtiments, etc.), plus faciles à mettre en œuvre et plus réplicables, étaient plus pertinentes que les gros projets pour réduire rapidement nos émissions.
La comparaison des rythmes de développement respectifs du nucléaire et des énergies renouvelables est effectivement sans appel. Entre 1997 (année de la signature du Protocole de Kyoto) et 2020, la production annuelle d’électricité a crû de 1580 TWh pour l’éolien et 855 TWh pour le solaire, contre 289 pour le nucléaire. De 2010 à 2019, la production d’électricité nucléaire a crû de 1 %, contre… 312 % pour l’éolien et 2029 % pour le solaires ! En 2020, la capacité renouvelable installée a connu une croissance annuelle de 45 % qui, selon l’Agence internationale de l’Énergie, devrait devenir la nouvelle norme.

Un coût prohibitif

La rapidité n’est pas le seul paramètre à prendre en compte. Pour un euro investi, quelles options permettent de réduire le plus nos émissions ? Là encore, le nouveau nucléaire ne fait pas le poids. Entre 2009 et 2020, au niveau mondial le coût actualisé du solaire a baissé de 90 %, celui de l’éolien de 70 %… tandis que celui du nucléaire augmentait de 33 %. Le nucléaire est plus cher que l’éolien depuis 2011, et que le solaire depuis 2013. Selon l’Agence internationale de l’Énergie, cette dynamique se poursuivra dans les décennies à venir, le coût de production du solaire ne représentant plus que 1/5 de celui du nucléaire en 2050.

En France, l’électricité produite par le futur EPR de Flamanville a été estimée entre 110 € et 120 € le MWh… contre 60€ pour les derniers projets de parcs
éoliens offshore. Aux États-Unis, l’écart de coût disqualifie non seulement le nouveau nucléaire, mais aussi une partie des réacteurs les plus anciens : dans plusieurs cas, il est apparu plus rentable de fermer un site nécessitant trop de travaux et d’investir à la place dans les énergies renouvelables. Certaines centrales vieillissantes américaines n’ont d’ailleurs pu être maintenues en fonctionnement qu’au prix de coûteuses subventions publiques.

De fait, le développement et le maintien du nucléaire est financièrement impossible sans mécanisme de soutien étatique, comme c’est le cas en Chine, en Russie, en France ou au Royaume-Uni avec le projet d’Hinkley Point. C’est notamment pour cela qu’en 2020, les investissements dans les énergies renouvelables, dans le monde, ont été 17 fois supérieurs à ceux dans le nucléaire.

Certes, les énergies renouvelables demandent également des investissements non négligeables pour compenser leur variabilité. Mais certaines études comme celles du CIRED ont démontré que le surcoût pour l’ensemble du système énergétique demeurait limité, le coût global restant du même ordre de grandeur qu’actuellement.

Le nucléaire,un prétexte pour éviter le changement de système

Trop lente, trop chère, la construction de nouveaux réacteurs est inadaptée pour faire face à l’urgence climatique. Pire, ce projet vient détourner des sommes importantes d’autres choix qui pourraient permettre d’atteindre plus sûrement nos objectifs climatiques

Extrait d’un article de Charlotte Mijeon dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2022.

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Guerres et énergies

Cette guerre de la ressource, nous nous en rapprochons avec le retour du conflit à la lisière de l’Europe. La Russie, redevenue une grande puissance énergétique, tient à le faire savoir avec son arsenal mis à jour grâce aux revenus du pétrole et du gaz. Mais qui donc a bien pu financer de tels investissements militaires ? C’est nous, principalement !
Avec le concours des autres pays « développés » qui, c’est bien connu, ont des idées puisqu’ils n’ont pas de pétrole ! La première (et seule idée) ayant été d’en acheter à des pétromonarchies, des dictatures ou des pays pour le moins totalitaires, ici ou là. Et qui pour nous « défendre » ?
Les États-Unis ? Ceux-ci étant redevenus un des principaux producteurs de charbon, de gaz ou de pétrole « non conventionnel », pour nous en vendre au mépris des destructions que cela entraîne sur leur propre sol et pour le climat en général.
Nous avons ainsi financé, pour faire rouler nos tonnes de ferraille afin d’être « libres », la militarisation de tous les producteurs. « Vous oubliez l’énergie électrique, propre, décarbonée, solidaire, etc., etc. » Il n’y a pas encore et il n’y aura pas de mines d’électricité, les chimères sont de faibles recours face à la situation actuelle.

Extrait d’un article de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance de mars 2022.

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Le choix nucléaire

Bien qu’étudié très sérieusement au niveau international, l’objectif de 100 % d’électricité renouvelable a longtemps constitué un interdit pour les autorités françaises. En 2015, une étude économique de l’ADEME sur le sujet a vu sa parution quasiment étouffée. En octobre 2019, Le Monde dévoile un courrier des ministères de la Transition Écologique et de l’Économie et des Finances à EDF, l’appelant à démontrer sa capacité à construire six nouveaux réacteurs EPR. Gênée aux entournures (les projets de relance du nucléaire ne sont alors pas encore officiels), Elisabeth Borne, ministre de la Transition Écologique et Solidaire, veut donner le change : « Ce n’est pas EDF ni son PDG qui fixe la politique énergétique du pays… Clairement, ça n’est pas tranché […], c’est un scénario parmi d’autres. On a également à l’étude des scénarios 100 % énergie renouvelable. Les échanges sur de nouveaux réacteurs se poursuivront, mais c’est ainsi que RTE se retrouve mandatée par le gouvernement pour étudier « en même temps » des scenarii sans nucléaire. L’annonce suscite des remous. Mais dès janvier 2021, un premier rapport de RTE et de l’Agence Internationale de l’Énergie l’atteste : assurer 100 % d’électricité renouvelable sans black-out représenterait certes un défi important, mais ne soulèverait pas de problème
technique majeur.

Le 25 octobre 2021, RTE publie six scenarii de prospective sur le mix électrique à l’échéance 2050. L’un atteint 100 % d’électricité renouvelable dès 2050. Deux autres n’atteignent cet objectif qu’en 2060. Les trois autres […]. Tous permettent officiellement d’atteindre la neutralité carbone en 2050, en toute sécurité d’approvisionnement. Mais RTE évalue comme plus coûteux ceux tablant sur 100 % d’électricité renouvelable : pallier la variabilité du solaire et de l’éolien (recours à l’hydrogène, batteries…) entraînerait
des surcoûts importants. Du pain bénit pour les candidat-es à l’élection présidentielle partisan-es d’une relance du nucléaire, mais une conclusion à rebours d’une précédente évaluation de l’ADEME qui, en 2018, considérait que « d’un point de vue économique, le développement d’une filière nucléaire de nouvelle génération ne serait pas compétitif pour le système électrique français. »

Un examen plus détaillé appelle plusieurs remarques sur ce surcoût apparent. Remarquons d’abord que RTE s’est focalisée sur une présentation du scénario « tendanciel », qui table sur une consommation d’électricité de 645 TWh en 2050 (contre 480 aujourd’hui). Or, une variante « sobriété » a aussi été étudiée, où la consommation n’est que de 555 TWh et le surcoût lié à la compensation de la variabilité des renouvelables considérablement réduit.
D’autres postulats interrogent. Pourquoi, à rebours des tendances actuelles, anticiper une baisse des coûts du nucléaire et retenir des hypothèses pessimistes sur les mécanismes de flexibilité ? Retenir un coût du capital équivalent pour le nucléaire et les énergies renouvelables, alors que dans le monde réel, celui du nucléaire est considérablement plus élevé (appliquer une différence – réaliste – de quelques pourcents suffirait d’ailleurs à inverser l’écart de coût entre scenarii ? Parier que le kWh produit par des SMR équivaudrait à celui de nouveaux EPR, alors que selon les estimations actuelles, il serait jusqu’à deux fois plus cher ? […]

Or, deux jours après la publication des travaux de RTE, le média spécialisé Contexte.com dévoile une version de travail d’un rapport interne de Bercy et de la Direction Générale de l’Énergie et du Climat qui jette une lumière nettement plus pessimiste sur les scenarii nucléarisés. Le coût de construction de six réacteurs y apparaît bien supérieur à celui avancé par EDF et les incertitudes (dont le risque de découverte tardive de défauts sur les chantiers) sont clairement soulignées.
Surtout, alors que RTE prévoit la mise en service des deux premiers réacteurs en 2035, ce rapport table sur 2040 au plus tôt, voire 2042-43… ou même 2045 dans un scénario fortement dégradé. La longueur de la phase de conception aurait été sous-estimée et les hypothèses de durée du chantier apparaissent beaucoup trop optimistes au regard de celles des EPR les plus récents.
Alors que RTE insiste sur la nécessité que les moyens de production « bas-carbone » soient disponibles sans retard pour ne compromettre ni l’atteinte de la neutralité carbone, ni la sécurité d’approvisionnement, ces données interrogent sérieusement la crédibilité des scenarii de relance du nucléaire. Quid d’une mise à jour ?

Extraits d’un article de Charlotte Mijeon dans la revue Sortir du nucléaire de l’hiver 2022.

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Nucléaire et démocratie

Entre le 13 février 1960 et le 27 janvier 1996, l’État français a effectué 210 explosions nucléaires, dont 17 au Sahara algérien et 193 en Polynésie française ; 50 dans l’atmosphère et 160 dans des galeries ou des puits. Toutes ces explosions ont libéré dans l’atmosphère ou emprisonné dans des puits, des quantités énormes d’éléments radioactifs, dont pour certains la durée de vie se compte en plusieurs dizaines de milliers d’années.

Le terme d’ « essais nucléaires » peut prêter à confusion, laissant à penser qu’il s’agit d’expériences utilisant de faibles quantités de matière radioactive, or ce n’est pas le cas ! Une bombe sur deux que la France a fait exploser était d’une puissance supérieure à celle qui est tombée sur Hiroshima (pour prendre une unité de mesure « plus parlante » que les kilotonnes). La plus puissante larguée au-dessus de la Polynésie, équivalait à 173 fois « Little Boy » qui a détruit la ville japonaise !

Les populations des zones environnantes des sites d’essais non seulement n’ont pas été consultées ni informées sur les dangers des retombées radioactives, mais n’ont pas été suivies sur un plan sanitaire de manière spécifique. Le personnel affecté au programme d’essais n’était pas mieux loti. Estimé pour la France à environ 150 000 personnes, il était composé d’une grande majorité d’appelés du contingent qui, une fois terminé leurs temps de service militaire, ont été renvoyés chez eux sans aucune consigne particulière ni suivi médical spécifique. Et c’est souvent trente ou quarante ans après que les problèmes sont survenus, rendant difficile pour les victimes de faire le lien entre leur exposition à la radiation et les maladies auxquelles elles étaient confrontées.

Pendant plusieurs décennies le discours officiel sur les conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires, a reposé sur le déni affirmant que la France avait pris toutes les précautions et donc qu’ils avaient été « particulièrement propres ». Il aura fallu toute la ténacité, à partir des années 1990, de quelques organismes et lanceurs d’alerte, comme l’Observatoire des armements avec Bruno Barrillot pour que la question émerge dans l’espace public. En 2001, les premières associations de victimes se sont constituées (Moruroa e tatou en Polynésie et Association des vétérans des essais nucléaires en métropole) et neuf ans plus tard, le Parlement adopte une « loi relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français », dite « loi Morin ». Mais du principe de présomption du lien de causalité entre les maladies radio-induites et la présence sur les zones impactées par les essais contenu dans le texte, à son application au bénéfice des victimes et de leurs ayants droit, le chemin est pavé de chausse-trappes.

En dix ans d’existence de la loi, sur un total de 1 747 dossiers enregistrés par le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), seulement 485 indemnisations ont été accordées, principalement au bénéfice des anciens membres du personnel militaire ou civil. Une seule personne résidant en Algérie a été reconnue victimes et 197 résidant en Polynésie française. Certes, depuis 2018, l’application de la loi s’est améliorée suite aux actions menées par les associations, mais les recours devant les tribunaux sont encore nombreux pour obtenir droit à réparations.

En effet, la radioactivité est invisible, inodore, bref insaisissable. Cette particularité rend son identification encore plus complexe comme facteur de risque pour la santé et favorise l’éclosion de controverses scientifiques, comme, par exemple, celles concernant les effets des faibles doses de radioactivité qui ne seraient pas démontrés, ou encore sur les conséquences trans-générationnelles. Même si la météo se charge occasionnellement de faire des piqûres de rappel de la nocivité de la radioactivité disséminée par la France au Sahara.

Extrait d’un article de Patrice Bouveret dans la revue Sortir du nucléaire de juillet 2021.

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La finance au service de la pollution

Jamais l’urgence d’agir n’a été aussi claire et aussi largement ressentie et partagée. Si la finance est déshumanisée et dépolitisée, elle n’opère pas totalement dans une bulle coupée du monde extérieur. Les dirigeant-es et les salarié-es des grandes banques et des sociétés d’assurances et d’investissement sont, comme tou-tes, témoins de l’accélération et de l’intensification des événements climatiques extrêmes. Ils n’ont peut-être pas lu le premier volet du sixième rapport du Giec, mais n’ignorent pas que les nouvelles ne sont pas bonnes et qu’il faut immédiatement opérer des transformations sans précédent pour limiter la casse. Et cette casse ne manquera pas de les affecter en menaçant à terme la stabilité de tout le secteur financier.

Déjà, la facture liée à l’inaction s’alourdit, à « seulement » 1,1 °C de réchauffement. Ainsi, des poches d’inassurabilité émergent, comme sur la côte ouest des États-Unis, ravagée annuellement par des mégafeux.
En 2015, le PDG d’Axa, Henri de Castries, annonçait qu’ « un monde à + 2 °C pourrait encore être assurable, un monde à + 4 °C ne le serait certainement plus ». En vérité, tout indique que la chute pourrait arriver beaucoup plus tôt que prévu et que le marché a tout intérêt à agir maintenant et fortement pour se sauver lui-même.

Malheureusement, les acteurs financiers ne nous ont pas habitués à agir à la hauteur des enjeux. Quand la majorité des grands acteurs internationaux en sont encore à investir des fonds dans l’expansion du charbon, il aura fallu plus de sept ans de mobilisation publique pour pousser leurs homologues français à mettre un terme à ces financements. Mais tout reste à faire concernant le pétrole et le gaz, comme le montrent leurs piètres scores sur le Scan de la finance fossile tenu à jour par Reclaim Finance.

La raison des blocages se trouve dans la priorisation absolue de leurs profits et dividendes sur le climat. Quand bien même d’autres facteurs entreraient en ligne de compte. celle-ci suffit à expliquer leur allégeance sans faille aux majors pétrolières et gazières.
Les affaires sont rudes, et les milliards promis sur le court terme justifient bien, aux yeux des principaux acteurs de la place financière de Paris, de fermer les yeux sur les velléités d’expansion dans les hydrocarbures de leurs clients.
Ainsi, la majorité des actionnaires de Total – Axa, Amundi-Crédit agricole et BNP Paribas – ont voté massivement pour le plan climaticide de la major française lors de son assemblée générale.

[…] violant leurs propres promesses d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, mais ont aussi balayé du revers de la main les conclusions publiées un peu plus tôt par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Comme un pavé dans la mare, celle-ci indiquait d’une manière on ne peut plus limpide que « au-dela des projets déjà engagés à partir de 2021, notre trajectoire pour l’atteinte de la neutralité carbone selon un scénario 1,5 °C n’autorise aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz, et aucune nouvelle mine de charbon ou extension de mine n’est nécessaire ».
Autrement dit, si les acteurs financiers veulent continuer de soutenir Total, Shell et BP, il leur faut, pour tenir leurs propres engagements climatiques, contraindre ces groupes à renoncer à tout nouveau projet pétro-gazier.

Extraits d’un article de Lucie Pinson, fondatrice et directrice de Reclaim Finance, dans Politis du 26 août 2021.

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Autoritarisme et répression au service du nucléaire

Entre les militant-es de Bure et la justice, c’est une longue histoire d’hostilité qui s’écrit depuis 2016. En quatre ans, une soixantaine de procès en lien avec l’opposition au projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure ont eu lieu, dont un certain nombre dans cette petite salle du tribunal de Bar-le-Duc. Le procès qui s’est déroulé du 1er au 3 juin était aussi attendu que redouté. Attendu, car il met fin à une enquête lourde, agressive, intrusive. Attendu aussi car des rassemblements de soutien festifs étaient organisés chaque jour sur le parvis du tribunal. Redouté, car les peines pouvaient atteindre jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

Les sept prévenu-es ciblées par l’instruction judiciaire ouverte en 2017 étaient poursuivi-es pour de nombreux motifs : dégradation et vol en réunion, organisation d’une manifestation non déclarée, attroupement après sommation de dispersion, détention de substances ou d’engins incendiaires, parfois pour violences. Mais, surtout, pour association de malfaiteurs.

Au fil de la lecture de l’ordonnance de renvoi puis des interventions des avocats de la défense, on comprend que le dossier de 22 000 pages contient beaucoup de vide. […]
Preuve que le dossier s’est dégonflé : l’Andra n’était plus partie civile. […]

Le 15 août 2017, les anti-Cigéo avaient prévu de se rassembler pour alerter sur la mise en danger d’un site néolithique par le projet Cigéo. Ce jour-là, les forces de l’ordre ont effectué 21 tirs de LBD et lancé 320 grenades lacrymogènes ainsi que 37 grenades GLI-F4. Robin Pagès, un manifestant, a été gravement blessé au pied. Me Muriel Ruef n’en démord pas : sans les décisions prises par les forces de l’ordre, les affrontements n’auraient sûrement pas eu lieu. À l’aide de plans de la zone brandis sous le nez du juge, elle retrace quasiment minute par minute le déroulé de la journée. Elle pointe le fait que les gendarmes sont sortis de leur mission, qui consistait à surveiller les bâtiments de l’Andra à Bure pour dévier l’itinéraire, obligeant les manifestants à s’éparpiller dans les champs.

« L’autorité civile n’a pas interdit cette manifestation, mais l’autorité militaire a bloqué la route de son propre chef, assène l’avocate. Des difficultés dans le maintien de l’ordre qui n’ont jamais été analysées, ni dans le dossier ni dans cette audience. »

[…] Une enquête menée par Reporterre et Mediapart a révélé la disproportion des moyens utilisés pour débusquer et surveiller les militants : géolocalisation, perquisitions, plus de 85 000 conversations et messages interceptés, plus de seize ans de temps cumulé de surveillance téléphonique, des contrôles routiers sur tout le territoire, l’utilisation du logiciel Anacrim (habituellement utilisé pour résoudre les crimes graves), pose de balises sur les voitures, et même la création d’une cellule de gendarmerie spéciale Bure… pour un coût estimé à 1 million
d’euros!
« j’ai un budget illimité pour toutes instructions », a seulement déclaré le juge. Parmi les moyens utilisés pour cette surveillance hors norme, l’utilisation d’IMSI-catchers, des valises-espions qui capturent les données téléphoniques présentes aux alentours – une technologie rendue légale en 2016 dans le cadre de la lutte antiterroriste. Le juge d’instruction en avait autorisé la pose lors d’une audience au tribunal de Bar-le-Duc concernant des personnes liées au mouvement anti-Cigéo.
Des conflits d’intérêts, une partialité des représentants de la justice dans la Meuse et une obsession sécuritaire qui avaient déjà été remarqués.
En 2019, la Ligue des droits de l’homme avait publié un rapport sans équivoque dénonçant le « harcèlement contre les opposants, destiné à criminaliser leur position et leur manifestation, qui a pour effet de porter atteinte aux libertés individuelles ». La Fédération internationale des
ligues des droits de l`homme avait envoyé un observateur indépendant lors d’une journée d’audience consacrée à des affaires impliquant seulement des militant-es anti-Cigéo. Un dispositif particulier mis en place par le tribunal de Bar-le-Duc. Le 5 février 2019, Me Jacques Englebert, avocat au barreau de Namur, avait noté un certain nombre de pratiques et de réactions le laissant très perplexe, et avait été catégorique : « Il s’agit d’une justice qui fait tout pour décourager l’idéal que chaque citoyen nourrit à son égard. Le lien social que devrait nouer la justice avec le citoyen est ici totalement nié. »

Extraits d’un article de Vanina Delmas dans Politis du 10 juin 2021.

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100 % d’électricité renouvelable en France, c’est possible

C’est ce que démontrent de récents travaux. Dans leur rapport, effectué à la demande du gouvernement et publié le 27 janvier l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) et le Réseau de transport d’électricité (RTE) explorent la possibilité d’un mix 100 % renouvelable à l’horizon 2050. Cette affirmation ne peut ainsi plus être caricaturée comme une simple lubie d’écologistes qui n’auraient pas compris que le soleil ne brille pas la nuit.

« Même si elles doivent encore faire l’objet d’une démonstration à grande échelle, il existe un consensus scientifique sur l’existence de solutions technologiques permettant de maintenir la stabilité du système électrique sans production conventionnelle », indique RTE, qui précise que la sécurité d’alimentation pourra être garantie en permanence. Le rapport de l’AIE-RTE sera complété en octobre prochain par huit scénarii plus précis étudiant les implications d’une part de renouvelables variant entre 50 °/0 et 100 % d’ici 2050.

Ce rapport vient s’ajouter à l’étude menée par le Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED) et publiée récemment dans The Energy Journal, montrant qu’en 2050, les renouvelables pourraient couvrir l’ensemble de la consommation électrique française pour un coût proche du mix actuel.

Les chercheurs du CIRED ont ainsi exploré 315 scénarios de coûts des énergies renouvelables en 2050 et leur modèle identifie le mix électrique optimal. Ces scenarii satisfont la demande pour chaque heure de l’année (18 années de données météorologiques ont été étudiées), sans importations ou exportations et sans flexibilité de la demande. Si le mix électrique optimal dépend des coûts des différentes technologies en 2050, le coût total du système électrique reste stable à 52 euros par mégawattheure, très proche de l’actuel. Le parc ainsi optimisé est constitué à 46 % d’éolien terrestre, 31 % de photovoltaïque, 11 % d’éolien offshore, 6% d’hydraulique de rivière, 3 % de biogaz et 3 % d’hydraulique de lac.

Selon Philippe Quirion, chercheur au CIRED et co-auteur de l’étude, « ces technologies sont largement substituables. Si par exemple le photovoltaïque s’avère être plus cher que ce que l’on pensait, on peut faire plus d’éolien et vice-versa. » Choisir un système électrique sur la base d’une anticipation erronée des coûts n’entraînerait un surcoût éventuel que de l’ordre de 4 %, ce qui en fait un choix sans regret. Par ailleurs, le stockage n’impacte pas tant le coût du système électrique. « On entend beaucoup de messages qui disent que si l’on met que des énergies renouvelables variables, le coût de gestion va exploser mais ce n’est pas ce que l’on observe : le coût du stockage reste entre 15 % et 23 % suivant les scénarii », rappelle Quentin Perrier, chercheur à l’Institut de l’Économie pour le Climat (I4CE) et co-auteur de l’étude.

Ces scénarii supposent certes des évolutions importantes. Mais le maintien du nucléaire, lui, exigerait des investissements colossaux pour prolonger la durée de fonctionnement des réacteurs existants et surtout en construire de nouveaux…
Pour maintenir ne serait-ce que 20 – 25 % de nucléaire dans le mix en 2050, il faudrait qu’à partir de 2035, une paire d’EPR sorte de terre tous les 5 ans – et ce sans compter sur d’éventuels retards. Un choix de société s’impose donc entre d’un côté, un système énergétique sobre, renouvelable, décentralisé et résilient et, de l’autre, le maintien d’une technologie chère, dangereuse, productrice de déchets ingérables et vulnérable aux aléas climatiques.

Article d’Anne-Lise Devaux et Charlotte Mijeon dans la revue Sortir du nucléaire d’avril 2021.

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Vive l’électricité nucléaire !

Le secteur du bâtiment émet beaucoup, notamment à cause du chauffage. Il y a donc deux moyens pour faire baisser ces émissions : mieux isoler ou… opter pour un chauffage « décarboné ». Et comme les Français se chauffent majoritairement au gaz, qui émet plus que le nucléaire, le plus simple est de les pousser à acheter des convecteurs électriques ! Un tel raisonnement, séduisant au premier abord, omet cependant plusieurs points : l’énergie nucléaire n’est pas sans conséquence sur l’environnement, tant s’en faut ; une telle approche ne va pas faire diminuer la facture des ménages.
« Électrifier à tout-va, c’est une catastrophe, accuse Olivier Sidler de négaWatt. Il faut d’abord améliorer l’enveloppe, donc isoler, et ensuite réfléchir au chauffage. »
Cette stratégie gouvernementale peut être résumée en quelques mots : le retour en force des « grille-pains », les chauffages électriques. Plusieurs réformes sont ainsi dans les gaines, qui vont fortement favoriser l’électrification au détriment de la rénovation. Et comme souvent, le diable se cache dans les détails, ou plutôt dans les données de la RE 2020, la nouvelle réglementation qui régira les performances environnementales des bâtiments.

Sous l’impulsion de l’État, elle prévoit que le coefficient d’énergie primaire de l’électricité soit abaissé de 2,58 à 2,30. « Pour produire 1 kWh d’électricité, il faut produire environ 2,7 kWh en énergie primaire nucléaire, car il y a des pertes d’énergie en cours de production, explique M. Charbit. Le gouvernement a donc décidé de baisser artificiellement ce coefficient pour faire paraître l’électricité plus « performante ».
De la même manière, la RE 2020 projette que l’effet climatique du chauffage électrique soit réduit de 180 à 79 g CO2/kWh, par simple changement des règles. Ces modifications d’apparence techniques vont pourtant avoir des effets très concrets :
« Chauffer un logement va toujours nécessiter autant d’énergie, car ses performances ne seront pas améliorées, mais les habitants seront incités à mettre de l’électricité, au détriment d’autres sources d’énergie et de l’isolation », dit Étienne Charbit, car l’électricité émettra, de
façon uniquement réglementaire, moins de CO2/kWh !
Autre tripatouillage comptable, l’étiquette énergie des bâtiments. Aussi appelée diagnostic de performance énergétique (DPE), elle est représentée par des classes de A à G, chaque classe correspondant à une consommation d’énergie. Schématiquement, les logements étiquetés F et G sont des passoires thermiques tandis que les A sont à basse consommation.
Le gouvernement a décidé que cette étiquette ne serait plus calculée en énergie primaire mais en énergie finale, ce qui revient là encore à ne pas prendre en compte les pertes liées à la production d’électricité. En d’autres termes, les logements chauffés à l’électricité jusqu’ici en classe C vont pratiquement tous se retrouver en classe B, donc être « de bien meilleure qualité » sans n’avoir pourtant rien fait. « Devant la difficulté à faire tous les travaux nécessaires, il a semblé préférable au gouvernement de surclasser des logements », dénonce négaWatt.

Article de Lorène Lavocat, pour Reporterre, publié dans la revue Sortir du nucléaire de février 2021.

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Nucléaire et (dés)information

Depuis huit ans, Christine Fassert travaillait à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Cette socio-anthropologue et spécialiste des risques a coordonné le projet Shinrai, qui s’intéresse aux conséquences éthiques, sociales et politiques de l’accident
nucléaire de Fukushima.
Mais, en juin, le couperet est tombé. Christine Fassert est renvoyée pour « insubordination récurrente avec défiance vis-à-vis de [sa] hiérarchie » et pour « un comportement inadapté ». La raison ? Deux articles de la chercheuse ont été refusés par l’institut à quelques mois d’intervalle, dont un qu’elle avait rédigé pour la revue scientifique Les Annales des Mines.
L’IRSN a indiqué que cet article mettait « en défaut l’expertise institutionnelle par rapport à la contre-expertise ». Que s’est-il passé ?
Christine Fassert a montré que la vision très rassurante des autorités japonaises sur la dangerosité des faibles doses avait été remise en question par de nombreux scientifiques. Inacceptable pour l’IRSN.
En 2019, la sociologue rapportait au quotidien Libération : « À Tchernobyl, le nombre d’enfants « pratiquement sains » a diminué de 80% en 1985 à 20% en 2000″; « ces données « locales » ne furent pas reprises en compte par les rapports que nous avons appelés « institutionnels », comme ceux
de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Mais, las, l’IRSN l’a congédiée, provoquant immédiatement la démission d’un autre scientifique de renom, David Boilley, qui siégeait au sein du Comité d’orientation des recherches.
Sur le site du comité, on peut encore lire sa lettre de démission, qui commence ainsi : « Si l’IRSN n’est pas capable d’accepter des voix singulières en interne, il ne peut pas s’ouvrir à la société. » Ambiance.

Pourtant, à Fukushima, depuis 2011, rien ne va plus. Les informations sont floues, les habitants ne savent plus comment réagir et les chiffres sont difficilement audibles. « Fukushima ? Au début, c’est officiellement deux morts noyés », soupire Christine Fassert. Et pour cause : le secret est de mise au pays du Soleil-Levant. « On est dans un schéma similaire à celui de Tchernobyl, où une chape de plomb [sic] s’est abattue sur le pays. » Au Japon comme ailleurs, les cancers de la thyroïde chez les enfants sont très rares. Mais depuis l’accident, et d’après les autorités japonaises, le nombre de cas est plus important chez les 0-18 ans.
Pour les autorités, c’est l’effet « screening » qui est en cause. Traduction : à force de détecter les cancers à un stade très précoce, on fait monter les statistiques. Exemple cinglant de la situation sur place, le docteur Hisako Sakiyama, directrice de recherche à l’Institut national des sciences radiologiques du Japon, a demandé aux autorités que le seuil de contamination au césium 137 des aliments vendus sur les étals des marchés soit abaissé à 20 Bq/kg au lieu de 100 Bq/kg. En vain.
Par ailleurs, la norme de rayonnement de 1 mSv (millisievert) au-delà de laquelle on procède à une évacuation de la population a été relevée à 20 mSv. « La raison est simple : avec un seuil à 1 mSv, il y aurait eu trop de monde à évacuer et ça coûte cher », explique Christine Fassert. Ce qui n’a pas empêché les autorités japonaises d’inciter les habitants à revenir à Fukushima à travers le programme « Reconquête du territoire ». En attendant la reconquête de l’IRSN ?

Article de Maxime Carsel dans Siné mensuel de janvier 2021.