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MaPrimeRénov, de la com, aucune efficacité

« Pouvez-vous citer une action réelle, forte, déterminante, qui ne soit pas juste de la com’, que vous menez pour l’écologie ? »
À cette question posée par un internaute, Emmanuel Macron répond fièrement dans une vidéo postée sur YouTube : « On a rénové plus d’un million de logements d’un point de vue thermique grâce à MaPrimeRénov. » Le chiffre n’est pas faux. Mais cette affirmation présidentielle résonne pourtant comme de la com’.
La suite des propos tenus parle président de la République est autrement plus intéressante : « Il y a des rénovations complètes et intégrales, elles sont beaucoup moins nombreuses. » Le diable se cache dans les détails. Parce que le million de rénovations annoncé se réduit comme peau de chagrin quand on s’intéresse aux rénovations dites « complètes et performantes ». MaPrimeRénov soutient essentiellement des rénovations « mono-gestes » : de janvier 2020 à juin 2021, 86 % des demandes de primes accordées sont constituées de mono-gestes, seulement 72 % correspondent à deux types de travaux simultanés, et 3 % à trois types de travaux simultanés ou plus », souligne un rapport de France Stratégie.
Ces gestes uniques ne sont que très peu efficaces. Une enquête sur la rénovation des maisons individuelles menée par l’Observatoire national de la rénovation énergétique l’illustre. Les travaux touchant à cinq gestes ou plus sont six fois plus efficaces que les mono-gestes. Mais ce n’est pas le seul défaut de cette politique du chiffre. « Les gens ne font pas des travaux de rénovation au compte-gouttes. Une fois qu’ils en ont fait, ils n’en font plus pendant plusieurs années. Donc les petites rénovations de MaPrimeRénov bloquent
la mise en place de travaux plus structurels parla suite. Et ça, c’est embêtant », souligne Michel Colombier, membre du Haut Conseil pour le climat (HCC).

Une réalité d’autant plus gênante que la France reste loin de ses objectifs sur la rénovation des logements. Une note de l’Institut du développement durable et des relations internationales (lddri), datée du printemps 2022, souligne ainsi que, « en dépit du fait que le secteur des bâtiments est celui pour lequel la stratégie nationale bas carbone prévoit la réduction des émissions la plus rapide à moyen terme, les politiques peinent à atteindre leurs objectifs.
Le secteur présente le plus grand écart par rapport à la trajectoire du premier budget carbone (+ 74,5 % par rapport à la trajectoire cible sur 2015 et 2018). Et de conclure : « L’ambition consensuelle d’accroître le nombre de rénovations énergétiques ne se traduit pas en résultats probants. »
Au 1er janvier 2022, 5,2 millions de résidences principales (soit 17 % du parc) étaient encore des passoires thermiques. À peine quelques milliers – 2 500 selon la Cour des comptes – sortent annuellement de ce statut grâce à MaPrimeRénov.
Pour atteindre ses objectifs, tous les acteurs le disent, la France doit « changer d’échelle » en axant les politiques publiques vers des rénovations performantes. Il faut ainsi passer « d’environ 70 000 rénovations globales effectuées » par an (la moyenne sur la période 2012-2018) « à 370 000 par an après 2022 et 700 000 par an à partir de 2030 », note France Stratégie.

Début d’un article de Pierre Jequier-Zalc dans Politis du 15 décembre 2022.

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La dématérialisation

L’impact spatial et énergétique des data centers sur les territoires (Rapport Ademe 2019).
En 2021, on recensait 8200 data centers dans le monde. Il en existerait davantage pour répondre à l’accroissement exponentiel des données. La France, huitième au palmarès, en possède 250 dont 150 en région parisienne. Le dernier a été implanté à Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), sur les 7 hectares de l’ancien site d’Eurocopter. Il est géré par Interxion, le premier groupe européen de data centers, qui réalise un chiffre d’affaires près de quatre fois supérieur à celui d’Air France.

Enfin, l’électricité. Non seulement toutes ces machines infernales coûtent un pognon de dingue, mais elles surconsomment. Pour elles, c’est ceinture et bretelles. « Ces cocons technologiques sont deux fois raccordés au réseau pour contrôler tout risque de panne que
provoquerait la moindre modification de la température ou une coupure de courant. D’immenses salles pleines de batteries ont été installées. Ces piles géantes sont changées tous les trois ans, sans avoir été utilisées. » Un gaspillage vertigineux pour éviter l’impensable dans ce monde de l’hyper profit : que des milliards soient empêchés de circuler chaque seconde. Globalement, le numérique est énergivore dans des proportions délirantes. Quelques chiffres : la consommation en électricité d’un data center moyen est équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants ; l’ensemble des data centers de l’Île-de-France consomme l’équivalent de deux réacteurs de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube ; aujourd’hui, le secteur du numérique avale 10 % de l’électricité mondiale. En 2025, il pourrait engloutir 25 % de la production (projection du think tank français The shift Project). Une démesure que rien ne semble pouvoir freiner. Et on nous parle de cols roulés…

Extrait d’un article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de janvier 2023.

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OMS, AIEA : le nucléaire n’est pas dangereux

Le premier directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 1948), Brock Chisholm – général de l’armée canadienne, psychiatre de formation, apologiste de la politique de la terreur atomique et fervent défenseur du développement de l’industrie nucléaire -, va engager l’organisation dans le déni des effets des rayons, dans une stratégie d’acceptation mondiale du nucléaire. Son premier grand rapport sur la question résume l’acceptation du nucléaire à un problème de « santé mentale » de la population et fournit une aide « scientifique » aux dirigeants pour gouverner l’ère atomique. Dans cette approche « psychiatrique » de la radioactivité, l’OMS négligera d’examiner les conséquences physiques des radiations (que ce soit à Hiroshima-Nagasaki, dans les retombées des essais atomiques ou dans ses usages médicaux).

 

En 1950, dénuée de moyens suffisants pour traiter la question, l’OMS se décharge de sa responsabilité scientifique et décide de sous-traiter la radioprotection à la CIPR. Elle signe par ailleurs en 1959 un accord de coopération avec le plus grand lobby mondial du nucléaire : l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) dont la feuille de route est d’ « encourager et faciliter, dans le monde entier, le développement et l’utilisation pratique de l’énergie atomique à des fins pacifiques ». L’OMS s’engage alors à ne publier aucun rapport en matière de conséquences sanitaires du nucléaire sans l’accord de l’AIEA.

Quant au Comité scientifique des Nations unies sur les effets des rayonnements ionisants (UNS-CEAR, 1955), il est lui aussi inextricablement lié à la CIPR. Les principaux acteurs de ces deux institutions cumulent en effet les fonctions de délégation à l’UNSCEAR et d’appartenance à la CIPR. La confusion hiérarchique est à son comble : le premier « dit la science », trie les publications scientifiques et a le pouvoir de dire ce qu’il y a à savoir ; le second calibre ses recommandations et leur principe d’application sur cette « science ». Ceux-ci sont ensuite retranscrits pieusement par les États dans leurs législations. L’utilisation arbitraire de seuils de toxicité par les industriels permet ainsi d’imposer des normes et de construire une image « positive » montrant qu’il est possible de vivre en territoire contaminé […]

 

[…] l’explosion des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki fut l’événement fondateur pour construire le modèle de référence – toujours d’actualité bien que produit avant la découverte de l’ADN en 1953 ! – de l`étude des radiations par la CIPR. C’est bien en septembre 1945, après l’explosion des deux bombes, que trois équipes américaines « étudièrent » les survivants aux bombardements pour identifier le nombre de cancers radio-induits, en fonction des niveaux d’exposition subis. Ne prenant en considération que les cancers issus d’irradiation externe, ces travaux sont parfaits pour imposer le concept de « dose tolérable ». Car la radioactivité émise par une bombe atomique – et ses effets sanitaires – n’a rien a voir avec celle d’une centrale nucléaire ou d’une catastrophe industrielle comme Tchernobyl.
Une bombe produit principalement des manifestations immédiates, en lien avec une irradiation externe intense mais limitée, les radioéléments produits se désintégrant rapidement. À l’inverse, les retombées radioactives consécutives a un accident nucléaire contaminent durablement les populations et les territoires du fait de l’absorption de radioéléments à vie longue. Cette contamination interne produit des effets diffus et pour beaucoup différés dans le temps, rendant difficile leur reconnaissance comme conséquence de l’irradiation.

 

Pas étonnant dès lors que le bilan « officiel » de l’ONU sur les conséquences sanitaires de la catastrophe de Tchernobyl dissimule la majeure partie du désastre. Ce bilan « définitif », établi par une commission sous la houlette de l’AIEA, de l’OMS, de l’UNSCEAR et de la CIPR dans le but de « tourner la page de la catastrophe » à l’occasion du vingtième anniversaire, retient : deux morts dans l’explosion, vingt-huit peu après du fait du syndrome d’irradiation aiguë, et dix-neuf entre 1986 et 2004. Soit, en tout et pour tout, 49 décès. Un calcul, issu des élucubrations théoriques du modèle Hiroshima-Nagasaki : celui de 4 O00 décès au maximum à long terme. Une arrogance hallucinante enfin : le rapport – position officielle de ces institutions – soutient que la séquelle sanitaire la plus lourde de la catastrophe est liée à la « peur des radiations » et ses conséquences psychosomatiques… alors même que les conséquences sanitaires touchent principalement des enfants en bas âge !

Extraits d’un article d’Arthur Guerber dans le journal La Décroissance de décembre 2022.

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La sobriété selon le marché

Le plan de sobriété presenté par le gouvernement en octobre est censé incarner la « radicalité » du gouvernement pour mener à bien la « révolution écologique », selon les mots de la Première ministre Élisabeth Borne. L’objectif de ce plan est d’ailleurs relativement ambitieux : faire baisser de 10 % en deux ans la consommation globale d’énergie. […]

On citera le « bonus covoiturage » d’environ 100 euros pour les particuliers. On relève également l’augmentation de 15 % de l’indemnité forfaitaire de télétravail dans la fonction publique, pour que les fonctionnaires se déplacent moins… Et puis c’est tout ! Le reste du plan n’est qu’une série de mesures anti-gaspi auxquelles les entreprises se sont engagées.
Fermer la porte quand le commerce est chauffé, couper l’eau chaude quand elle est inutile, etc. Le gouvernement affiche ainsi la bonne volonté des entreprises, jusqu’à préciser des détails qui frisent le ridicule : « former les conducteurs de remontées mécaniques à l’écoconduite », « vérifier la pression des pneus » des véhicules de fonction… et « pour les matchs en soirée, l’éclairage qui est aujourd’hui allumé a 100 % 3 heures avant le match, sera désormais allumé à 100 % au plus tôt 2 heures avant le match pour le football, 1 heure pour le rugby ». Tous ces engagements pourraient conduire à une baisse de la consommation de l’ordre de 50 TW/h (sur une consommation totale d”environ 1 600 T\Wh), soit 3 % d’énergie économisée. Encore faut-il qu’ils soient tenus !
Il s’agit en effet de promesses dans l’immense majorité des cas.
Autrement dit, les entreprises font bien ce qu’elles veulent. Aveu de faiblesse de l’État ? Pas du tout, répond le gouvernement, qui refuse toute idée de réglementation, pour les entreprises comme pour les particuliers. La limitation à 110 km/h sur autoroute par exemple : « C’est important d’informer sur les économies qu’on peut faire en roulant moins vite, (…) mais on ne peut pas fonctionner à coups d’interdictions », a estimé la cheffe du gouvernement sur BFM, tout en rappelant qu’une telle baisse permettait de « réduire de 20 % sa consommation ». Mais au final, s’il n’y a pas d’interdiction, qui fera l’effort de réduire sa consommation ?
Uniquement les écolos ? Non : beaucoup de gens sont déjà contraints de rouler moins vite, de ne pas chauffer, etc. D’autres, par contre, ont les moyens de se déplacer en jet, d’acheter de très grosses voitures polluantes, et de chauffer d’immenses demeures. Le marché est d’une grande violence sociale, car il contraint d’autant plus ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens.
Il faut justement des mesures d’interdiction et de réglementation pour équilibrer cet effort : taxer fortement le kérosène des jets privés, prévoir un malus-poids digne de ce nom pour les véhicules, réfléchir à une tarification énergétique pat tranches proportionnelles, tenir compte des surfaces habitées pour les aides à l’isolation.
Ce n’est pas seulement une question de justice sociale : rappelons qu’en termes d’émissions de gaz à effet de serre, très souvent liées à la dépense énergétique, les Français parmi les 10 % les plus riches émettent 24,7 tonnes par personne et par an, quand la moyenne nationale s’établit à 9 tonnes. Qu’est-ce qu’on laisse entendre, quand on dit que « chaque geste compte » ? Que chaque geste se vaut, qu’on se rende à Saint-Tropez pour le week-end en jet, ou qu’on chauffe la chambre de ses enfants. Le marché ne fait pas la différence, le gouvernement non plus.

Édito de Fabien Ginisty de l’âge de faire de novembre 2022.

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Environnement L'énergie en France

Le nucléaire pollue nos cours d’eau

L’eau est un bien commun, une ressource qui se partage et se protège collectivement. Pourtant, l’industrie nucléaire pille, gaspille et fragilise cette ressource de plus en plus rare et précieuse. Pollutions chimiques, contaminations radioactives, rejets non autorisés, forages en nappe phréatique… Lister les accidents sur l’année qui vient de s’écouler
souligne l’urgence à arrêter l’exploitation de centrales nucléaires […]

JUIN 2021
À Paluel, Penly et Flamanville, les boues des stations d’épuration qui traitent les eaux usées classiques contenaient du cobalt 60. De quoi questionner le confinement de la radioactivité… Alors qu’elles auraient dû être traitées en déchets nucléaires, EDF les a envoyées vers des filières conventionnelles durant des années. Les faits, connus depuis 2019, ont été déclarés au public en juin 2021.
EN JUILLET
À Flamanville, des hydrocarbures ont été déversés dans le réseau d’eaux pluviales, directement relié à la nature. […]
EN SEPTEMBRE
Dans la Loire, là où la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux rejette son eau chaude, la prolifération d’agents pathogènes (amibes et légionelles) était telle qu’EDF a dû « traiter », en déversant des litres de produits biocides (javel et ammoniac), littéralement qui-tue-le-vivant. Avec quels impacts sur le reste de l’écosystème ?
Du côté de Civaux, des taux d’hydrocarbures six fois supérieurs au maximal autorisé ont été mesurés dans le réseau d’eaux pluviales. EDF s’en est rendu compte trop tard pour stopper la pollution avant qu’elle n’atteigne la Vienne.
EN OCTOBRE
À Cruas, EDF a jeté des déchets dans le Rhône avant de savoir ce qu’il y avait dedans. Une tradition locale peut-être, puisqu’on apprendra peu après que depuis 2013, acide sulfurique, javel et ammoniac sont envoyés là où ils ne sont pas censés aller, dans un ruisseau, parce que l’exploitant ne connaît pas ses circuits.
EN DECEMBRE
À Chinon, l’Autorité de sûreté nucléaire a stoppé les forages dans la nappe phréatique sous le site. Elle a autorisé le pompage de milliers de litres pour doter la centrale d’une nouvelle source de refroidissement, mais elle avait imposé des précautions pour éviter et détecter les pollutions des sols et des eaux que les travaux pouvaient générer. Précautions sur lesquelles EDF s’est en partie assis.
FIN 2021
Un réservoir d’effluents radioactifs a débordé à la centrale du Tricastin. Plus de 900 litres se sont infiltrés dans le sol et ont atteint la nappe phréatique. Des pics de tritium à près de 29 000 Bq/l y ont été mesurés. Une importante pollution radioactive, extrêmement
mobile dans l’environnement et qui contamine aisément les systèmes biologiques.
DÉBUT 2022
Le site du Bugey pollue le Rhône avec un cocktail chimique. Un circuit « inétanche » (pour ne pas dire percé) se déversait dans le réseau d’eaux pluviales qui s’écoule à son tour dans le fleuve.
À Cattenom, la centrale a mis des arcs-en-ciel dans la Moselle : des litres d’hydrocarbures ont irisé le fleuve suite à une erreur et une absence totale de questionnement sur ses conséquences.
EDF ne s’est aperçu de rien, c’est la police fluviale qui a repéré la pollution.
EN MARS
La centrale de Golfech a déversé dans la Garonne plus de 5 000 litres d’acide sulfurique, un des acides les plus puissants. Là encore la fuite était visible. La pollution aurait pu être évitée si EDF avait surveillé les injections chimiques dans les circuits de refroidissement.
EN AVRIL
La centrale de Cruas déverse à nouveau des doses massives d’ammoniac et de javel dans le Rhône en raison de la prolifération d’agents pathogènes.
EN MAI
À Flamanville, des hydrocarbures sont à nouveau présents dans le réseau d’eaux pluviales. Là encore, dans des taux supérieurs à ce qui est autorisé.
EN JUILLET
La centrale de Belleville déverse son « traitement » contre les amibes qui pullulent dans la Loire…

Extraits de la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2022.

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L'énergie en France Politique

Nucléaire russe : un tabou européen

La guerre en Ukraine a propulsé le sujet de la dépendance énergétique de l’Europe au gaz russe dans le débat public, dans les foyers de nombreux pays et au cœur du Parlement européen. Les mesures de sevrage du gaz russe et les sanctions envers la Russie se succèdent, avec notamment un embargo sur le charbon. Le nucléaire, quant à lui, reste l’éternel oublié (voir l’oubli constant et discret du nucléaire civil sur France-Culture). Pourtant, la dépendance de l’Europe à l’industrie nucléaire russe est d’une envergure stratégique tout aussi importante que celle du gaz.

La livraison de centrales clés en main par Rosatom, géante de l’industrie nucléaire russe fondée par V. Poutine en 2007 pour servir ses ambitions géopolitiques, permet d’asseoir l’influence de la Russie dans les pays européens dotés de réacteurs russes, tout en renforçant son emprise sur la politique de transition énergétique du continent.

Dans son nouveau livre (Guerres cachées. Les dessous du conflit russo-ukrainien), le journaliste indépendant Marc Endeweld démontre comment les actions de l’Ukraine et son rapprochement de l’américain Westinghouse pour sortir de sa dépendance nucléaire à la Russie ont été un élément clé dans la décision de V. Poutine d’envahir l’Ukraine.
Alors pourquoi ce silence ? En France, les intérêts des industriels et la foi aveugle des hauts fonctionnaires dans l’énergie nucléaire y sont certainement pour beaucoup. Dans son rapport de mars 2022, Greenpeace France montre la dépendance de l’industrie nucléaire française à Rosatom, à tous les niveaux de la filière, et celle d’entreprises comme Vinci, Bouygues, Dassault Systèmes, Bureau Veritass… et bientôt l’usine de Belfort qui fabrique des turbines Arabelle équipant les centrales nucléaires russes.
Emmanuel Macron a été l’instigateur d’une alliance de pays européens pro-nucléaire et pro-gaz qui a fait pression pour l’inclusion du gaz fossile et du nucléaire dans la taxonomie européenne, ce guide des activités nécessaires à une transition énergétique pour faire face à l’urgence climatique.
La partie était presque gagnée, mais la guerre en Ukraine a rebattu les cartes. Le flagrant délit d’un financement de la guerre par les milliards payés par l’UE à la Russie pour acheter son gaz fossile risque de faire tourner au vinaigre le mariage du nucléaire et du gaz fossile.

Extrait d’un article paru dans la revue Sortir du nucléaire de l’été 2022.

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Nucléaire vs renouvelables

Dans un article publié en 2020 dans la revue Science, six chercheurs, passant en revue 45 technologies, concluaient d’ailleurs que les options à petite échelle (panneaux solaires, isolation des bâtiments, etc.), plus faciles à mettre en œuvre et plus réplicables, étaient plus pertinentes que les gros projets pour réduire rapidement nos émissions.
La comparaison des rythmes de développement respectifs du nucléaire et des énergies renouvelables est effectivement sans appel. Entre 1997 (année de la signature du Protocole de Kyoto) et 2020, la production annuelle d’électricité a crû de 1580 TWh pour l’éolien et 855 TWh pour le solaire, contre 289 pour le nucléaire. De 2010 à 2019, la production d’électricité nucléaire a crû de 1 %, contre… 312 % pour l’éolien et 2029 % pour le solaires ! En 2020, la capacité renouvelable installée a connu une croissance annuelle de 45 % qui, selon l’Agence internationale de l’Énergie, devrait devenir la nouvelle norme.

Un coût prohibitif

La rapidité n’est pas le seul paramètre à prendre en compte. Pour un euro investi, quelles options permettent de réduire le plus nos émissions ? Là encore, le nouveau nucléaire ne fait pas le poids. Entre 2009 et 2020, au niveau mondial le coût actualisé du solaire a baissé de 90 %, celui de l’éolien de 70 %… tandis que celui du nucléaire augmentait de 33 %. Le nucléaire est plus cher que l’éolien depuis 2011, et que le solaire depuis 2013. Selon l’Agence internationale de l’Énergie, cette dynamique se poursuivra dans les décennies à venir, le coût de production du solaire ne représentant plus que 1/5 de celui du nucléaire en 2050.

En France, l’électricité produite par le futur EPR de Flamanville a été estimée entre 110 € et 120 € le MWh… contre 60€ pour les derniers projets de parcs
éoliens offshore. Aux États-Unis, l’écart de coût disqualifie non seulement le nouveau nucléaire, mais aussi une partie des réacteurs les plus anciens : dans plusieurs cas, il est apparu plus rentable de fermer un site nécessitant trop de travaux et d’investir à la place dans les énergies renouvelables. Certaines centrales vieillissantes américaines n’ont d’ailleurs pu être maintenues en fonctionnement qu’au prix de coûteuses subventions publiques.

De fait, le développement et le maintien du nucléaire est financièrement impossible sans mécanisme de soutien étatique, comme c’est le cas en Chine, en Russie, en France ou au Royaume-Uni avec le projet d’Hinkley Point. C’est notamment pour cela qu’en 2020, les investissements dans les énergies renouvelables, dans le monde, ont été 17 fois supérieurs à ceux dans le nucléaire.

Certes, les énergies renouvelables demandent également des investissements non négligeables pour compenser leur variabilité. Mais certaines études comme celles du CIRED ont démontré que le surcoût pour l’ensemble du système énergétique demeurait limité, le coût global restant du même ordre de grandeur qu’actuellement.

Le nucléaire,un prétexte pour éviter le changement de système

Trop lente, trop chère, la construction de nouveaux réacteurs est inadaptée pour faire face à l’urgence climatique. Pire, ce projet vient détourner des sommes importantes d’autres choix qui pourraient permettre d’atteindre plus sûrement nos objectifs climatiques

Extrait d’un article de Charlotte Mijeon dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2022.

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Guerres et énergies

Cette guerre de la ressource, nous nous en rapprochons avec le retour du conflit à la lisière de l’Europe. La Russie, redevenue une grande puissance énergétique, tient à le faire savoir avec son arsenal mis à jour grâce aux revenus du pétrole et du gaz. Mais qui donc a bien pu financer de tels investissements militaires ? C’est nous, principalement !
Avec le concours des autres pays « développés » qui, c’est bien connu, ont des idées puisqu’ils n’ont pas de pétrole ! La première (et seule idée) ayant été d’en acheter à des pétromonarchies, des dictatures ou des pays pour le moins totalitaires, ici ou là. Et qui pour nous « défendre » ?
Les États-Unis ? Ceux-ci étant redevenus un des principaux producteurs de charbon, de gaz ou de pétrole « non conventionnel », pour nous en vendre au mépris des destructions que cela entraîne sur leur propre sol et pour le climat en général.
Nous avons ainsi financé, pour faire rouler nos tonnes de ferraille afin d’être « libres », la militarisation de tous les producteurs. « Vous oubliez l’énergie électrique, propre, décarbonée, solidaire, etc., etc. » Il n’y a pas encore et il n’y aura pas de mines d’électricité, les chimères sont de faibles recours face à la situation actuelle.

Extrait d’un article de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance de mars 2022.

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Le choix nucléaire

Bien qu’étudié très sérieusement au niveau international, l’objectif de 100 % d’électricité renouvelable a longtemps constitué un interdit pour les autorités françaises. En 2015, une étude économique de l’ADEME sur le sujet a vu sa parution quasiment étouffée. En octobre 2019, Le Monde dévoile un courrier des ministères de la Transition Écologique et de l’Économie et des Finances à EDF, l’appelant à démontrer sa capacité à construire six nouveaux réacteurs EPR. Gênée aux entournures (les projets de relance du nucléaire ne sont alors pas encore officiels), Elisabeth Borne, ministre de la Transition Écologique et Solidaire, veut donner le change : « Ce n’est pas EDF ni son PDG qui fixe la politique énergétique du pays… Clairement, ça n’est pas tranché […], c’est un scénario parmi d’autres. On a également à l’étude des scénarios 100 % énergie renouvelable. Les échanges sur de nouveaux réacteurs se poursuivront, mais c’est ainsi que RTE se retrouve mandatée par le gouvernement pour étudier « en même temps » des scenarii sans nucléaire. L’annonce suscite des remous. Mais dès janvier 2021, un premier rapport de RTE et de l’Agence Internationale de l’Énergie l’atteste : assurer 100 % d’électricité renouvelable sans black-out représenterait certes un défi important, mais ne soulèverait pas de problème technique majeur.

Le 25 octobre 2021, RTE publie six scenarii de prospective sur le mix électrique à l’échéance 2050. L’un atteint 100 % d’électricité renouvelable dès 2050. Deux autres n’atteignent cet objectif qu’en 2060. Les trois autres […]. Tous permettent officiellement d’atteindre la neutralité carbone en 2050, en toute sécurité d’approvisionnement. Mais RTE évalue comme plus coûteux ceux tablant sur 100 % d’électricité renouvelable : pallier la variabilité du solaire et de l’éolien (recours à l’hydrogène, batteries…) entraînerait
des surcoûts importants. Du pain bénit pour les candidat-es à l’élection présidentielle partisan-es d’une relance du nucléaire, mais une conclusion à rebours d’une précédente évaluation de l’ADEME qui, en 2018, considérait que « d’un point de vue économique, le développement d’une filière nucléaire de nouvelle génération ne serait pas compétitif pour le système électrique français. »

Un examen plus détaillé appelle plusieurs remarques sur ce surcoût apparent. Remarquons d’abord que RTE s’est focalisée sur une présentation du scénario « tendanciel », qui table sur une consommation d’électricité de 645 TWh en 2050 (contre 480 aujourd’hui). Or, une variante « sobriété » a aussi été étudiée, où la consommation n’est que de 555 TWh et le surcoût lié à la compensation de la variabilité des renouvelables considérablement réduit.
D’autres postulats interrogent. Pourquoi, à rebours des tendances actuelles, anticiper une baisse des coûts du nucléaire et retenir des hypothèses pessimistes sur les mécanismes de flexibilité ? Retenir un coût du capital équivalent pour le nucléaire et les énergies renouvelables, alors que dans le monde réel, celui du nucléaire est considérablement plus élevé (appliquer une différence – réaliste – de quelques pourcents suffirait d’ailleurs à inverser l’écart de coût entre scenarii ? Parier que le kWh produit par des SMR équivaudrait à celui de nouveaux EPR, alors que selon les estimations actuelles, il serait jusqu’à deux fois plus cher ? […]

Or, deux jours après la publication des travaux de RTE, le média spécialisé Contexte.com dévoile une version de travail d’un rapport interne de Bercy et de la Direction Générale de l’Énergie et du Climat qui jette une lumière nettement plus pessimiste sur les scenarii nucléarisés. Le coût de construction de six réacteurs y apparaît bien supérieur à celui avancé par EDF et les incertitudes (dont le risque de découverte tardive de défauts sur les chantiers) sont clairement soulignées.
Surtout, alors que RTE prévoit la mise en service des deux premiers réacteurs en 2035, ce rapport table sur 2040 au plus tôt, voire 2042-43… ou même 2045 dans un scénario fortement dégradé. La longueur de la phase de conception aurait été sous-estimée et les hypothèses de durée du chantier apparaissent beaucoup trop optimistes au regard de celles des EPR les plus récents.
Alors que RTE insiste sur la nécessité que les moyens de production « bas-carbone » soient disponibles sans retard pour ne compromettre ni l’atteinte de la neutralité carbone, ni la sécurité d’approvisionnement, ces données interrogent sérieusement la crédibilité des scenarii de relance du nucléaire. Quid d’une mise à jour ?

Extraits d’un article de Charlotte Mijeon dans la revue Sortir du nucléaire de l’hiver 2022.

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Nucléaire et démocratie

Entre le 13 février 1960 et le 27 janvier 1996, l’État français a effectué 210 explosions nucléaires, dont 17 au Sahara algérien et 193 en Polynésie française ; 50 dans l’atmosphère et 160 dans des galeries ou des puits. Toutes ces explosions ont libéré dans l’atmosphère ou emprisonné dans des puits, des quantités énormes d’éléments radioactifs, dont pour certains la durée de vie se compte en plusieurs dizaines de milliers d’années.

Le terme d’ « essais nucléaires » peut prêter à confusion, laissant à penser qu’il s’agit d’expériences utilisant de faibles quantités de matière radioactive, or ce n’est pas le cas ! Une bombe sur deux que la France a fait exploser était d’une puissance supérieure à celle qui est tombée sur Hiroshima (pour prendre une unité de mesure « plus parlante » que les kilotonnes). La plus puissante larguée au-dessus de la Polynésie, équivalait à 173 fois « Little Boy » qui a détruit la ville japonaise !

Les populations des zones environnantes des sites d’essais non seulement n’ont pas été consultées ni informées sur les dangers des retombées radioactives, mais n’ont pas été suivies sur un plan sanitaire de manière spécifique. Le personnel affecté au programme d’essais n’était pas mieux loti. Estimé pour la France à environ 150 000 personnes, il était composé d’une grande majorité d’appelés du contingent qui, une fois terminé leurs temps de service militaire, ont été renvoyés chez eux sans aucune consigne particulière ni suivi médical spécifique. Et c’est souvent trente ou quarante ans après que les problèmes sont survenus, rendant difficile pour les victimes de faire le lien entre leur exposition à la radiation et les maladies auxquelles elles étaient confrontées.

Pendant plusieurs décennies le discours officiel sur les conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires, a reposé sur le déni affirmant que la France avait pris toutes les précautions et donc qu’ils avaient été « particulièrement propres ». Il aura fallu toute la ténacité, à partir des années 1990, de quelques organismes et lanceurs d’alerte, comme l’Observatoire des armements avec Bruno Barrillot pour que la question émerge dans l’espace public. En 2001, les premières associations de victimes se sont constituées (Moruroa e tatou en Polynésie et Association des vétérans des essais nucléaires en métropole) et neuf ans plus tard, le Parlement adopte une « loi relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français », dite « loi Morin ». Mais du principe de présomption du lien de causalité entre les maladies radio-induites et la présence sur les zones impactées par les essais contenu dans le texte, à son application au bénéfice des victimes et de leurs ayants droit, le chemin est pavé de chausse-trappes.

En dix ans d’existence de la loi, sur un total de 1 747 dossiers enregistrés par le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), seulement 485 indemnisations ont été accordées, principalement au bénéfice des anciens membres du personnel militaire ou civil. Une seule personne résidant en Algérie a été reconnue victimes et 197 résidant en Polynésie française. Certes, depuis 2018, l’application de la loi s’est améliorée suite aux actions menées par les associations, mais les recours devant les tribunaux sont encore nombreux pour obtenir droit à réparations.

En effet, la radioactivité est invisible, inodore, bref insaisissable. Cette particularité rend son identification encore plus complexe comme facteur de risque pour la santé et favorise l’éclosion de controverses scientifiques, comme, par exemple, celles concernant les effets des faibles doses de radioactivité qui ne seraient pas démontrés, ou encore sur les conséquences trans-générationnelles. Même si la météo se charge occasionnellement de faire des piqûres de rappel de la nocivité de la radioactivité disséminée par la France au Sahara.

Extrait d’un article de Patrice Bouveret dans la revue Sortir du nucléaire de juillet 2021.