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Économie Environnement

Matières premières

Aujourd’hui, le secteur des métaux consomme plus de 12 % de la consommation mondiale d’énergie et chacune des étapes de la chaîne de valeur de l’industrie métallique (extraction, raffinage, etc.) consomme une quantité importante d’eau. Nous avons réalisé des travaux de modélisation de consommation de nombreux métaux dans des scénarios climatiques contraints à l’horizon 2050 et les résultats sont particulièrement instructifs. En effet, l’urgence climatique impose la décarbonation des secteurs électriques ou du
transport et la substitution des technologies traditionnelles (centrales à charbon, véhicules thermiques, etc.) par des technologies plus « soutenables » (éolien, solaire, véhicule électrique). Or, ces technologies contiennent plus de matériaux (rapportés au MW installé) que les technologies traditionnelles. Dans nos scénarios climatiques contraints à 2 °C de réchauffement, nous allons consommer près de 90 % des ressources existantes en cuivre, 87 % de celles de bauxite, 83 % du cobalt, 60 % du nickel et 30 % du lithium dans les trois prochaines décennies.

Ainsi, ce ne sont pas seulement les métaux dits technologiques ou stratégiques (lithium, cobalt et terres rares) qui seront affectés mais bien l’ensemble des métaux. Le XXIème siècle sera un nouvel âge d’or pour les métaux ! Une voiture électrique consomme en moyenne 80 kg de cuivre, contre seulement 20 kg pour un véhicule thermique. Le cuivre pourrait être le métal le plus contraint dans les décennies à venir car il est consommé dans de nombreux secteurs (construction, infrastructures, biens de consommation) et la transition énergétique ajoutera ainsi une couche supplémentaire sur la demande de cuivre. Si nous ne devrions pas observer de contraintes géologiques sur les terres rares, ce sont des problématiques environnementales qui pourraient à terme en limiter la production. Sur l’ensemble des marchés, des contraintes environnementales (pollution des sols, gestions des déchets), géopolitiques (concentration des réserves ou de la production) ou économiques (présence de monopoles ou d’oligopoles) rendent les perspectives incertaines.

[…]

Cet enfermement vient de l’image que véhicule l’automobile dans nos sociétés et des valeurs qui lui sont attachées : liberté et individualisation notamment. En outre, il vient d’une incompréhension globale du cycle de vie d’un véhicule électrique. Les émissions de gaz à effet de serre se concentrent beaucoup plus sur la phase de production de la batterie et du véhicule que sur son usage. En outre les batteries ou les véhicules sont composés de matériaux (lithium, cobalt, cuivre, etc.) dont la disponibilité risque d’être critique dans les décennies à venir. La fabrication de « tanks électriques » ne permettra absolument pas de faire face à l’urgence climatique. Ce type de véhicule donne l’impression de faire un geste pour l’environnement, alors que les questions climatiques requièrent à l’opposé de prendre en compte la sobriété dans nos comportements de consommation. La sobriété constituerait une réponse collective permettant de modérer la consommation d’énergie et de matériaux de la société : sobriété d’usage (utilisation optimale des équipements, modération de la vitesse des véhicules, etc.), sobriété conviviale (mutualisation, comme l’autopartage), sobriété dimensionnelle (adaptation des équipements aux usages) ou sobriété structurelle (organisation des espaces de vie et de travail pour réduire les distances parcourues).

Extraits d’un entretien d’Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), dans le journal La Décroissance de décembre 2021.

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Environnement

Le nucléaire vert

La centrale d’EDF, déjà très gourmande en eau (154 millions de m2 d’eau prélevés en 2020, de quoi remplir plus de 60 000 fois une piscine olympique), veut encore augmenter ses prélèvements dans le fleuve. Et ses rejets. Car c’est tout un cocktail que le site nucléaire déverse chaque année dans la Loire : 88,3 tonnes de produits chimiques (chiffres 2020 EDF), auxquels s’ajoutent les rejets radioactifs (dont 51 000 milliards de becquerels dus au tritium).

En 2020, la centrale nucléaire de Belleville a rejeté :

  • 42 tonnes de chlorures
  • 18 tonnes de sodium
  • 13,5 tonnes de cuivre
  • 6,1 tonnes d’acide borique
  • 5 tonnes de zinc
  • 2,6 tonnes d’AOX (organochlorés)
  • 392 kilos d’azote global (ammonium, nitrites, nitrates)
  • 268 kilos de morpholine
  • 190 kilos de phosphates
  • 164 kilos de détergents
  • 0,58 kilo d’hydrazine
  • 0,28 kilo de lithine

EDF a demandé à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) de modifier ses autorisations de rejets et de prélèvements dans l’environnement pour créer une station de déminéralisation avec l’eau du fleuve. Pourquoi ? Parce que légionelles et amibes, des micro-organismes vecteurs de maladies graves, adorent les ambiances chaudes et humides. Elles pullulent dans les tours aéro-réfrigérantes et les circuits de refroidissement.

Pour lutter contre la prolifération de ces agents pathogènes que l’industriel a créée, EDF a besoin d’importantes quantités de monochloramine, un mélange d’eau de javel, d’ammoniaque et d’eau déminéralisée. Et parfois aussi de chlore. Le tout sera rejeté dans la Loire. On imagine aisément l’effet de ces produits biocides sur les autres organismes vivants dans le fleuve et ses environs.

Extrait d’un article paru dans la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2021.

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Environnement Santé

Encore plus d’ondes avec la 5G

Pour l’instant, ils (les opérateur télécom) se consacrent donc à la première étape, conformément au « New Deal Mobile » signé avec le gouvernement en 2018 : planter des pylônes partout, faire disparaître la moindre zone blanche (merci bien pour les électrosensibles), densifier le réseau et donc épaissir le brouillard électromagnétique. Et pas qu’un peu.
« On s’attendait à une augmentation, mais l’ampleur du phénomène nous surprend quand même », souffle Catherine Gouhier, présidente du Criirem (Centre de Recherche et d’Information Indépendant sur les Rayonnements Électro-Magnétiques non-ionisants).

Jusqu’à 20 volts par mètre

Certaines estimations évaluaient à 30 % l’augmentation moyenne de l’exposition aux ondes électromagnétiques avec l’arrivée de la 5G. Celle-ci n’est pas encore sortie de ses starting-blocks, mais Catherine Gouhier estime que les niveaux d’exposition ont déjà augmenté d’environ… 50 % !
« Il y a une hausse générale, mais elle est encore plus marquée en milieu urbain », précise-t-elle. Les chiffres ont de quoi hérisser les cheveux sur la tête – quasiment au sens propre : « Avant, lorsqu’on faisait une mesure à 3 ou 4 volts par mètre, ça nous semblait déjà beaucoup. Aujourd’hui, on mesure régulièrement des expositions à 10 V/m, et jusqu’à 20 V/m. »
Bien sûr, les normes sont encore respectées puisqu’elles ne nous protègent que des effets immédiats, dits « thermiques » : les antennes ne nous crament pas encore la peau, il reste une petite marge. Mais pour rappel, le Conseil de l’Europe, qui a bien compris le problème, estime pour sa part qu’il ne faudrait pas dépasser… 1 V/m pour protéger la santé humaine sur le long terme (Résolution n° 1815 du 27 mai 2011 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe).

L’Agence nationale des fréquences ne semble pas s’en préoccuper du tout, s’inquiète Catherine Gouhier. Quand an fait des mesures sur des sites ou l’on trouve des niveaux très élevés, on leur signale, mais on n’a pas de réponse. »
Que fait donc l’ANFR ? Peut-être que la mise à jour de sa carte Cartoradio, qui recense toutes les antennes relais du pays, lui prend tout son temps…

Extrait d’un article de Nicolas Bérard dans l’âge de faire de décembre 2021.

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Environnement

Finance carbone

Voilà un montant qui en impose: 130 000 milliards de dollars. Et c’était bien l’objectif recherché par Mark Carney, lors de l’annonce des actifs représentés par les acteurs financiers qu’il a réussi à réunir dans la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ), soit l’alliance des acteurs financiers pour l’atteinte de la neutralité carbone. Derrière cet acronyme imprononçable se trouve le groupement le plus tendance de la finance durable, et au passage un haut lieu du greenwashing.

Six alliances rassemblent désormais plus de 450 banques, assureurs, détenteurs et gestionnaires d’actifs, mais aussi des conseillers en investissements et fournisseurs de données. À chaque métier son alliance. Toutes sont fédérées par la GFANZ, pilotée par Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, devenu le conseiller principal de la COP 26 sur la finance. […]

Pas une seule règle ne vise à empêcher d’investir dans l’expansion des énergies fossiles. D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), tenir l’objectif de neutralité carbone requiert de repenser profondément nos modes de production et de consommation énergétiques, afin de ne plus ouvrir de nouveaux projets charbonniers ni de nouveaux champs pétroliers et gaziers au-delà de 2021. Mais les acteurs financiers n’ont pas à montrer patte blanche et à faire valoir une quelconque ambition sur le charbon, le gaz ou le pétrole pour rejoindre une de ces alliances.

Cela pourrait très bien expliquer le succès de la GFANZ, qui a annoncé passer de 90 000 milliards de dollars d’actifs représentés à 130 000 milliards. Signer est tellement indolore que même les plus gros soutiens aux énergies fossiles -la banque JP Morgan Chase ou les gestionnaires d’actifs Vanguard et BlackRock – ont rejoint ces alliances. […]

Mais lorsqu’on regarde de plus près les critères précis, ils autorisent toujours les centrales à charbon à voir le jour. Et, surtout, la position de l’AOA (Net-Zero Asset Owner Alliance) sur le charbon n’engage absolument pas ses membres. À la mi-octobre 2021, encore 34 sur 58 de ses membres ne restreignaient pas leurs soutiens aux développeurs du secteur du charbon, et seulement 4 d’entre eux avaient une politique robuste sur le charbon. Non seulement rejoindre une de ces alliances n’implique pas de répondre à la première des urgences climatiques, c’est-à-dire d’arrêter d’aggraver la situation en refusant de soutenir l’expansion des énergies fossiles, mais même si un membre ne remplit pas les critères minimaux requis par l`alliance, il ne risque pas de s’en voir exclu. […]

Si, il y a six ans, la France s’imposait comme une référence dans la décarbonation des flux financiers, en étant notamment la première à arrêter ses soutiens publics au charbon, la tendance s’inverse. Elle a brillé par son absence de la plus importante des annonces faites la semaine dernière à Glasgow : l’engagement de vingt pays à ne plus soutenir le développement de nouveaux projets d’énergies fossiles à l’étranger, pétrole et gaz compris. Cet engagement historique a été pris par le Royaume-Uni, les États-Unis ou encore le Canada.

Extrait d’un article de Lucie Pinson dans Politis du 11 novembre 2021.

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Environnement

France, que le gaspillage continue !

D’abord éradiquer le gaspillage : une orientation frappée au coin du bon sens. La politique énergétique de la Suède en fait la preuve dans le domaine de l’isolation thermique des bâtiments. Alors qu’en Europe la contribution de ce secteur aux émissions de gaz à effet de serre est en moyenne de 20 % (28 % en France), elle est tombée à 2 % dans ce pays pourtant soumis à de rudes températures hivernales. Les émissions dues au chauffage, poste majeur de la consommation domestique d’énergie (plus de 80 % en France), ont été divisées par dix en trente ans sous l’effet d’une politique très volontariste.

Les constructeurs ont obligation de barder murs et toitures d’importantes épaisseurs d’isolant, et le triple vitrage est généralisé. À titre de comparaison, le niveau actuel d’exigence pour l’isolation thermique des constructions neuves en France, en vigueur jusqu’à fin 2021 était déjà la norme en Suède dès les années 1970.

Par ailleurs, le pays a instauré dès 1991 une « taxe carbone » au montant dissuasif : depuis, elle est passée de 20 euros à 120 euros la tonne (la plus élevée au monde), contre moins de 10 euros actuellement au sein de l’inefficace système de permis d’émissions de l’Union européenne, auquel la Suède a refusé d’adhérer. Cette fiscalité pénalise lourdement le chauffage aux énergies fossiles (gaz, fioul, charbon). En parallèle, le recours aux renouvelables (biomasse, pompes à chaleur, géothermie) a été favorisé par des primes, aussi bien pour les équipements particuliers que pour les réseaux de chaleur, qui se sont généralisés et dont l’efficacité énergétique est établie. Enfin, la Suède s’est préoccupée d’atténuer l’impact de cette fiscalité radicale sur les personnes les plus défavorisées : le taux de précarité énergétique du pays est l’un des plus faibles de l’UE.

Article de Patrick Piro dans Politis du 28 octobre 2021.

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Économie Environnement

Le pillage du sud

Et si le frein au dérèglement climatique et à la destruction de la biodiversité venait des pays exploités ? Les politiques des banques et des gouvernements du Nord sont destinées à favoriser la mainmise sur les ressources naturelles nécessaires à sa « croissance (verte ou pas) et à l’enrichissement de ses multinationales et de leurs actionnaires. Ce « tapis rouge » déroulé aux multinationales d’extraction et à celles rachetant les services publics est un pillage, pérennisé par le maintien au pouvoir de dirigeants complices et par la dette, qui favorise le gaspillage des ressources et donc le ravage de la planète.
L’Afrique est victime de ce pillage qui détruit ses sols et spolie ses populations.

FMI et Banque mondiale, bras financiers du gaspillage et de la dette

Les pays d’Afrique offrent l’accès à leurs matières premières quasiment sans taxes ni cotisations sociales grâce aux accords de libre-échange (ou plutôt « accords de pauvreté économique », selon les militants locaux !), aux zones franches qu’on les oblige à installer au profit des multinationales délocalisées mais aussi aux « plans d’ajustement structurel » et autres « programmes d’assistance » du Fonds monétaire international (FMI) qui adaptent les législations aux besoins des pilleurs.

Ainsi, en Guinée, l’exploitation des terres riches en bauxite a pu être démultipliée, sans « ruissellement » pour le pays, à part celui des poussières dans les rivières et les sols, rendant l’eau impropre et les terres agricoles improductives. Bauxite transformée – ailleurs bien sûr – en aluminium, dont à Gardanne, près de Marseille, où le scandale des boues rouges n’est pas encore résolu.

Ces pays, manœuvrés par la Banque mondiale, consacrent ensuite les maigres revenus de leurs ressources à des barrages ou des routes utiles aux entreprises étrangères selon un processus bien rôdé. L’État africain contracte le prêt nécessaire au projet auprès d’une banque privée via les banques «de développement » puis Eiffage ou Bouygues fait le chantier, souvent aujourd’hui en sous-traitant à des entreprises chinoises la gestion de la main d’œuvre locale pour éviter d’assumer les conditions de travail, les accidents ou les émunérations. Ensuite, Bolloré vient tirer profit du terminal de porte-conteneurs ou de la voie ferrée transportant minerais ou produits agricoles, comme l’huile de palme au Cameroun. Selon une procédure similaire, Total parvient à se faire garantir par l’État français, via une filiale de l’Agence française de développement (AFD), un prêt pour exploiter le gaz du Mozambique.

Ces pays offrent enfin leur main d’œuvre sans contrôle des conditions de travail puisque l’Êtat, sur injonction du FMI, a réduit le nombre de ses fonctionnaires et a confié ses services publics à des partenariats public-privé. Partenariats contre le public et pour le privé, qui, selon la Cour des comptes européenne, ne sont pas « une option économiquement viable pour la fourniture d’infrastructures publiques » ; mais pour l’Afrique, pas de problème ! Une fois les services publics vendus, finis les contrôles, les visites sur sites… les multinationales sont libres de polluer et d’exploiter les populations. La corruption assure le reste des passe-droits.

Extrait d’un article d’Isabelle Marcos Likouka dans Lignes d’attac de juillet 2021.

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Environnement

Accords de libre échange et déforestation

[…] faire jouer à plein régime la théorie classique des « avantages comparatifs », selon laquelle chaque pays a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il est comparativement le plus compétitif. Pour les pays du Mercosur, ce sont principalement les produits agricoles. Pour l’UE, ce sont l’industrie et les services. […]

Poussés dans le dos par leur agro-industrie respective, qui avait beaucoup à perdre dans ce changement de régime, les pays du Mercosur ont cédé sur des points clés leur permettant d’avoir un accord équilibré. Les « lignes rouges » de l’Argentine en matière de « protection de l’industrie naissante » ou du maintien des « taxes à l’exportation » des matières premières ont notamment été balayées. Or ces dernières sont un instrument commercial autorisé par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui reconnaît leur fonction potentiellement bénéfique en matière de financement publique, de diversification de l’économie, d’industrialisation et de protection de l’environnement.
En confisquant le droit de ces pays d’user d’outils et de mécanismes de flexibilité prévus dans cette enceinte, l’UE enferme de facto ces pays dans le rôle de pourvoyeur de matières premières, de « ferme du monde » aux dépens du développement de leur chaîne de production locale et régionale et de la diversification de leur économie.

Or, la spécialisation agricole est mortifère pour la biodiversité et le climat. C’est le règne sans partage des monocultures, des écosystèmes ultra-simplifiés, des campagnes mutées en déserts écologiques. Le « bonus agricole » pour les États du Mercosur, c’est aussi de nouvelles coupes sombres dans la forêt amazonienne pour laisser paître les troupeaux, cultiver du soja transgénique pour alimenter le bétail, ou de la canne à sucre (destinée à alimenter la filière d’énergie renouvelable en Europe).
En clair, cet accord de libre-échange crée un appel d’air pour la déforestation. Un secteur qui représente déjà près de 20 % des émissions de CO2 à l’échelle mondiale.

Mais pour l’UE, l’enjeu est de consolider la position de son industrie, de tailler des croupières à la Chine en offrant, à ses fleurons industriels, de nouveaux débouchés outre-Atlantique. À cet effet, l’UE a usé de vieilles ficelles : « Diviser pour mieux régner ». La conduite en parallèle de nombreux accords de libre-échange avec d’autres pays du continent américain (Mexique, Chili, Colombie, Pérou, Amérique centrale), a porté ses fruits. Pour éviter d’être en perte de vitesse par rapport à ces derniers, les pays du Mercosur ont succombé à la pression. L’accord ficelé, les fruits ont un goût amer. Si l’un des enjeux était de s’affranchir de leur dépendance grandissante envers la Chine pour les produits manufacturés, ils l’ont troquée contre une dépendance européenne.

[…]

La délocalisation de la déforestation

8 octobre 2018 : coup de tonnerre de la communauté scientifique internationale. Le rapport spécial sur le changement climatique du GIEC nous signifiait qu’il restait douze ans pour éviter que la température moyenne mondiale ne dépasse pas l.5° C par rapport à l’ère
préindustrielle. A l’heure où le compte à rebours est enclenché, la mise en œuvre de la théorie économique des « avantages comparatifs » dans les accords de libre-échange nous apprend à marcher sur la tête.
Plantons le décor. L’agriculture commerciale est responsable de 80 % de la déforestation dans le monde et concerne notamment les secteurs de l’huile de palme, du soja, du bœuf et du cuir en grande partie destinés au marché européen.
Par ce biais, l’UE est responsable de près de 10 % de la destruction des forêts dans le monde. Qu’à cela ne tienne. L’Accord commercial creuse le sillon de la déforestation importée.
Analyse. Aujourd’hui, l’UE importe environ 300 000 tonnes de viande bovine par an, dont 80 % du bœuf importé provient déjà des pays du Mercosur. Le « deal » est d’en importer davantage.

Extraits d’un article d’Inès Trepant dans L’Écologiste de juillet–septembre 2021.

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Environnement Société

La servitude volontaire de nos modes de vie

C’est un lieu commun de la rhétorique révolutionnaire depuis Marx que de dire que les dominés n’ont rien à perdre que leurs chaînes. La formule est exaltante, mais l’expérience montre qu’elle ne correspond pas vraiment à la réalité. L’esclave tient d’autant plus à ses chaînes que la servitude est volontaire. Or, dans notre société productiviste/consumériste, comme l’avait déjà bien vu en son temps Aldous Huxley dans son livre d’anticipation Le Meilleur des mondes, la servitude volontaire atteint des sommets. Cela est le résultat d’une colonisation de l’imaginaire sans précédent, grâce en particulier aux nouvelles technologies.

Il ne faut donc pas s’attendre de la part de nos concitoyens à une attitude rationnelle (et encore moins raisonnable…). La plus grande partie d’entre eux savent très bien que nous allons « droit dans le mur », sans trop savoir exactement ce que cela signifie, et en même temps ne croient pas que les choses vont changer ni que nous pouvons les changer. Ce n’est pas seulement le fait souligné par Jean-Pierre Dupuy, dans son livre Pour un catastrophisme éclairé, que « nous ne croyons pas ce que nous savons » – ce qui avait déjà frappé Günther Anders à propos du danger atomique -, mais plus profondément que cette dissonance cognitive s’accompagne d’une véritable paralysie de l’action.

Le projet de la décroissance étant tout à fait raisonnable et fondé sur une analyse rationnelle se heurte à une double barrière. Il ne séduit pas la pensée aliénée et bouscule le confort de l’inertie, ce qui explique la situation que vous déplorez comme moi. Il est tout à fait remarquable que la collapsologie qui, tout au moins en France, a plus ou moins été un sous-produit de la décroissance, surmonte ce double obstacle. Puisqu’il n’y a rien à faire, en effet, on peut continuer à vivre comme avant et, tout en sachant que tout va s’effondrer, penser en même temps que grâce à la technique, on s’en sortira !

Le cas du président Sarkozy, partisan s’il en est de la société de croissance, qui a adoré le livre de Jared Diamond Effondrement- la bible de la collapsologie -, est loin d’être une exception. Il est probable que la plupart des leaders du capitalisme mondial soient sur cette position. Gaël Giraud, le jésuite écologiste, qui a beaucoup fréquenté les banquiers, raconte que les financiers de la City à Londres interpellés sur le dérèglement climatique étaient parfaitement au courant des perspectives d’effondrement. Mais ils s’avouaient impuissants et s’y préparaient en achetant des fermes dans le Grand Nord. La collapsologie, en effet, ne pousse pas à l’action collective, mais à des tentatives individuelles d’échappement ou d’adaptation. Certains s’orientent vers l’adaptation matérielle, rejoignant le survivalisme, accumulant dans leur bunker armes et rations de survie, d’autres préfèrent la préparation spirituelle avec le développement personnel.

Extrait d’un entretien de Serge Latouche dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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Économie Environnement L'énergie en France

La finance au service de la pollution

Jamais l’urgence d’agir n’a été aussi claire et aussi largement ressentie et partagée. Si la finance est déshumanisée et dépolitisée, elle n’opère pas totalement dans une bulle coupée du monde extérieur. Les dirigeant-es et les salarié-es des grandes banques et des sociétés d’assurances et d’investissement sont, comme tou-tes, témoins de l’accélération et de l’intensification des événements climatiques extrêmes. Ils n’ont peut-être pas lu le premier volet du sixième rapport du Giec, mais n’ignorent pas que les nouvelles ne sont pas bonnes et qu’il faut immédiatement opérer des transformations sans précédent pour limiter la casse. Et cette casse ne manquera pas de les affecter en menaçant à terme la stabilité de tout le secteur financier.

Déjà, la facture liée à l’inaction s’alourdit, à « seulement » 1,1 °C de réchauffement. Ainsi, des poches d’inassurabilité émergent, comme sur la côte ouest des États-Unis, ravagée annuellement par des mégafeux.
En 2015, le PDG d’Axa, Henri de Castries, annonçait qu’ « un monde à + 2 °C pourrait encore être assurable, un monde à + 4 °C ne le serait certainement plus ». En vérité, tout indique que la chute pourrait arriver beaucoup plus tôt que prévu et que le marché a tout intérêt à agir maintenant et fortement pour se sauver lui-même.

Malheureusement, les acteurs financiers ne nous ont pas habitués à agir à la hauteur des enjeux. Quand la majorité des grands acteurs internationaux en sont encore à investir des fonds dans l’expansion du charbon, il aura fallu plus de sept ans de mobilisation publique pour pousser leurs homologues français à mettre un terme à ces financements. Mais tout reste à faire concernant le pétrole et le gaz, comme le montrent leurs piètres scores sur le Scan de la finance fossile tenu à jour par Reclaim Finance.

La raison des blocages se trouve dans la priorisation absolue de leurs profits et dividendes sur le climat. Quand bien même d’autres facteurs entreraient en ligne de compte. celle-ci suffit à expliquer leur allégeance sans faille aux majors pétrolières et gazières.
Les affaires sont rudes, et les milliards promis sur le court terme justifient bien, aux yeux des principaux acteurs de la place financière de Paris, de fermer les yeux sur les velléités d’expansion dans les hydrocarbures de leurs clients.
Ainsi, la majorité des actionnaires de Total – Axa, Amundi-Crédit agricole et BNP Paribas – ont voté massivement pour le plan climaticide de la major française lors de son assemblée générale.

[…] violant leurs propres promesses d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, mais ont aussi balayé du revers de la main les conclusions publiées un peu plus tôt par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Comme un pavé dans la mare, celle-ci indiquait d’une manière on ne peut plus limpide que « au-dela des projets déjà engagés à partir de 2021, notre trajectoire pour l’atteinte de la neutralité carbone selon un scénario 1,5 °C n’autorise aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz, et aucune nouvelle mine de charbon ou extension de mine n’est nécessaire ».
Autrement dit, si les acteurs financiers veulent continuer de soutenir Total, Shell et BP, il leur faut, pour tenir leurs propres engagements climatiques, contraindre ces groupes à renoncer à tout nouveau projet pétro-gazier.

Extraits d’un article de Lucie Pinson, fondatrice et directrice de Reclaim Finance, dans Politis du 26 août 2021.

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Économie Environnement

Accaparement des terres agricoles

C’est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l’artificialisation des territoires : l’accaparement des terres agricoles par une petite frange d’agriculteurs, davantage branchés FNSEA productiviste que paysannerie maîtrisée – à l’image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d’autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf) s’échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n’appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s’inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d’y voir plus clair, j’ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf. Elle m’a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant
à favoriser l’installation de jeunes agriculteurs et éviter l’agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d’accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens.

De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l’agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S’il est impossible d’entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires »
chez les agriculteurs visant à s’étendre, soit la matérialisation d’une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d’un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s’applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l’agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s’étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l’agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu’on voudrait c’est trouver des manières de convaincre ces derniers qu’il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s’installer, qu’on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C’est compliqué de combattre l’accaparement, car c’est moins spectaculaire que l’artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf’ de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s’agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l’usage des pesticides, c’est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. »

Article dans le de juillet 2021.