Catégories
Environnement L'énergie en France

MaPrimeRénov, de la com, aucune efficacité

« Pouvez-vous citer une action réelle, forte, déterminante, qui ne soit pas juste de la com’, que vous menez pour l’écologie ? »
À cette question posée par un internaute, Emmanuel Macron répond fièrement dans une vidéo postée sur YouTube : « On a rénové plus d’un million de logements d’un point de vue thermique grâce à MaPrimeRénov. » Le chiffre n’est pas faux. Mais cette affirmation présidentielle résonne pourtant comme de la com’.
La suite des propos tenus parle président de la République est autrement plus intéressante : « Il y a des rénovations complètes et intégrales, elles sont beaucoup moins nombreuses. » Le diable se cache dans les détails. Parce que le million de rénovations annoncé se réduit comme peau de chagrin quand on s’intéresse aux rénovations dites « complètes et performantes ». MaPrimeRénov soutient essentiellement des rénovations « mono-gestes » : de janvier 2020 à juin 2021, 86 % des demandes de primes accordées sont constituées de mono-gestes, seulement 72 % correspondent à deux types de travaux simultanés, et 3 % à trois types de travaux simultanés ou plus », souligne un rapport de France Stratégie.
Ces gestes uniques ne sont que très peu efficaces. Une enquête sur la rénovation des maisons individuelles menée par l’Observatoire national de la rénovation énergétique l’illustre. Les travaux touchant à cinq gestes ou plus sont six fois plus efficaces que les mono-gestes. Mais ce n’est pas le seul défaut de cette politique du chiffre. « Les gens ne font pas des travaux de rénovation au compte-gouttes. Une fois qu’ils en ont fait, ils n’en font plus pendant plusieurs années. Donc les petites rénovations de MaPrimeRénov bloquent
la mise en place de travaux plus structurels parla suite. Et ça, c’est embêtant », souligne Michel Colombier, membre du Haut Conseil pour le climat (HCC).

Une réalité d’autant plus gênante que la France reste loin de ses objectifs sur la rénovation des logements. Une note de l’Institut du développement durable et des relations internationales (lddri), datée du printemps 2022, souligne ainsi que, « en dépit du fait que le secteur des bâtiments est celui pour lequel la stratégie nationale bas carbone prévoit la réduction des émissions la plus rapide à moyen terme, les politiques peinent à atteindre leurs objectifs.
Le secteur présente le plus grand écart par rapport à la trajectoire du premier budget carbone (+ 74,5 % par rapport à la trajectoire cible sur 2015 et 2018). Et de conclure : « L’ambition consensuelle d’accroître le nombre de rénovations énergétiques ne se traduit pas en résultats probants. »
Au 1er janvier 2022, 5,2 millions de résidences principales (soit 17 % du parc) étaient encore des passoires thermiques. À peine quelques milliers – 2 500 selon la Cour des comptes – sortent annuellement de ce statut grâce à MaPrimeRénov.
Pour atteindre ses objectifs, tous les acteurs le disent, la France doit « changer d’échelle » en axant les politiques publiques vers des rénovations performantes. Il faut ainsi passer « d’environ 70 000 rénovations globales effectuées » par an (la moyenne sur la période 2012-2018) « à 370 000 par an après 2022 et 700 000 par an à partir de 2030 », note France Stratégie.

Début d’un article de Pierre Jequier-Zalc dans Politis du 15 décembre 2022.

Catégories
Environnement L'énergie en France

La dématérialisation

L’impact spatial et énergétique des data centers sur les territoires (Rapport Ademe 2019).
En 2021, on recensait 8200 data centers dans le monde. Il en existerait davantage pour répondre à l’accroissement exponentiel des données. La France, huitième au palmarès, en possède 250 dont 150 en région parisienne. Le dernier a été implanté à Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), sur les 7 hectares de l’ancien site d’Eurocopter. Il est géré par Interxion, le premier groupe européen de data centers, qui réalise un chiffre d’affaires près de quatre fois supérieur à celui d’Air France.

Enfin, l’électricité. Non seulement toutes ces machines infernales coûtent un pognon de dingue, mais elles surconsomment. Pour elles, c’est ceinture et bretelles. « Ces cocons technologiques sont deux fois raccordés au réseau pour contrôler tout risque de panne que
provoquerait la moindre modification de la température ou une coupure de courant. D’immenses salles pleines de batteries ont été installées. Ces piles géantes sont changées tous les trois ans, sans avoir été utilisées. » Un gaspillage vertigineux pour éviter l’impensable dans ce monde de l’hyper profit : que des milliards soient empêchés de circuler chaque seconde. Globalement, le numérique est énergivore dans des proportions délirantes. Quelques chiffres : la consommation en électricité d’un data center moyen est équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants ; l’ensemble des data centers de l’Île-de-France consomme l’équivalent de deux réacteurs de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube ; aujourd’hui, le secteur du numérique avale 10 % de l’électricité mondiale. En 2025, il pourrait engloutir 25 % de la production (projection du think tank français The shift Project). Une démesure que rien ne semble pouvoir freiner. Et on nous parle de cols roulés…

Extrait d’un article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de janvier 2023.

Catégories
Économie Environnement Société

Consommer moins mais produire plus !!??

Le discours présidentiel sur l’ère de l’abondance fait aussi écran à des rationnements pas si lointains, […]
les événements, même prévisibles, ne sont jamais anticipés par les gouvernants ; et ces derniers préfèrent toujours « contraindre les particuliers pour ne pas toucher à l’activité économique ».
Éviter à tout prix la contrainte, c’est justement le choix du « plan de sobriété » que le gouvernement a présenté le 6 octobre. Au triptyque tragique du chef de l’État en a répondu un autre, anecdotique, promu depuis par un spot gouvernemental :
« Je baisse, j’éteins, je décale. » Baisse du chauffage, réduction de l’éclairage, incitation à prendre le vélo…
Le discours anxiogène se traduit – pour l’instant – par d’indolores écogestes. Mais le cadre est d’ores et déjà posé, et Élisabeth Borne ne se prive pas de le répéter. « La sobriété énergétique, ce n’est pas produire moins et faire le choix de la décroissance », expliquait la Première ministre dans son discours de présentation du plan de sobriété. « Certains, par idéologie ou par simplisme, veulent nous conduire vers la décroissance. Ce n’est pas la solution. […] La sobriété, c’est baisser un peu la température, décaler ses usages et éviter les consommations inutiles », reprenait-elle un mois plus tard à l’Assemblée nationale.
Produire plus, quoi qu’il en coûte: le dogme est posé, le reste devra s’y adapter. « Il y a un refus de mise en débat du modèle économique et des modes de vie, là où une vision écologiste réclame de l’équité climatique et de la justice sociale. Puisqu’il ne s’agit que d’adaptation ponctuelle, on répond à la crise avec les trois leviers disponibles : efficacité, sobriété, renouvelables », tranche Fabrice Flipo, professeur de philosophie à l’Institut Mines-Télécom et notamment auteur de Décroissance, ici et maintenant (Le Passager clandestin, 2017). Sans bifurcation profonde, ne reste donc qu’une logique de « grappillage » qui crée un « enfumage » en faisant passer de l’efficacité (gérer mieux la consommation) pour de la sobriété (réduire un usage). Bref: « On ne change pas le système, on optimise
seulement sa gestion. »
« Avec ces micro-stratégies seulement réactives, le gouvernement explique qu’il y a des limites mais n’en tire aucune implication en matière de partage », renchérit Timothée Parrique. Ce dernier identifie deux angles morts d’une telle ligne néolibérale : la volatilisation de la question des inégalités « alors que les pressions environnementales sont toutes corrélées à la richesse », et le refus de mettre en cause la logique de croissance et son architecture destinée à fabriquer du désir marchand. « Le citoyen doit être sobre tout en étant abreuvé de publicités. Il faudrait consommer moins mais produire plus : c’est absurde », s’afflige le chercheur. De ce fait, le périmètre des « efforts » demandés se contente de cibler des usages insignifiants, sans changer la dynamique des besoins.

Extraits d’un article de Youness Bousenna dans Socialter de décembre 2022.

Catégories
Environnement L'énergie en France Société

La sobriété selon le marché

Le plan de sobriété presenté par le gouvernement en octobre est censé incarner la « radicalité » du gouvernement pour mener à bien la « révolution écologique », selon les mots de la Première ministre Élisabeth Borne. L’objectif de ce plan est d’ailleurs relativement ambitieux : faire baisser de 10 % en deux ans la consommation globale d’énergie. […]

On citera le « bonus covoiturage » d’environ 100 euros pour les particuliers. On relève également l’augmentation de 15 % de l’indemnité forfaitaire de télétravail dans la fonction publique, pour que les fonctionnaires se déplacent moins… Et puis c’est tout ! Le reste du plan n’est qu’une série de mesures anti-gaspi auxquelles les entreprises se sont engagées.
Fermer la porte quand le commerce est chauffé, couper l’eau chaude quand elle est inutile, etc. Le gouvernement affiche ainsi la bonne volonté des entreprises, jusqu’à préciser des détails qui frisent le ridicule : « former les conducteurs de remontées mécaniques à l’écoconduite », « vérifier la pression des pneus » des véhicules de fonction… et « pour les matchs en soirée, l’éclairage qui est aujourd’hui allumé a 100 % 3 heures avant le match, sera désormais allumé à 100 % au plus tôt 2 heures avant le match pour le football, 1 heure pour le rugby ». Tous ces engagements pourraient conduire à une baisse de la consommation de l’ordre de 50 TW/h (sur une consommation totale d”environ 1 600 T\Wh), soit 3 % d’énergie économisée. Encore faut-il qu’ils soient tenus !
Il s’agit en effet de promesses dans l’immense majorité des cas.
Autrement dit, les entreprises font bien ce qu’elles veulent. Aveu de faiblesse de l’État ? Pas du tout, répond le gouvernement, qui refuse toute idée de réglementation, pour les entreprises comme pour les particuliers. La limitation à 110 km/h sur autoroute par exemple : « C’est important d’informer sur les économies qu’on peut faire en roulant moins vite, (…) mais on ne peut pas fonctionner à coups d’interdictions », a estimé la cheffe du gouvernement sur BFM, tout en rappelant qu’une telle baisse permettait de « réduire de 20 % sa consommation ». Mais au final, s’il n’y a pas d’interdiction, qui fera l’effort de réduire sa consommation ?
Uniquement les écolos ? Non : beaucoup de gens sont déjà contraints de rouler moins vite, de ne pas chauffer, etc. D’autres, par contre, ont les moyens de se déplacer en jet, d’acheter de très grosses voitures polluantes, et de chauffer d’immenses demeures. Le marché est d’une grande violence sociale, car il contraint d’autant plus ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens.
Il faut justement des mesures d’interdiction et de réglementation pour équilibrer cet effort : taxer fortement le kérosène des jets privés, prévoir un malus-poids digne de ce nom pour les véhicules, réfléchir à une tarification énergétique pat tranches proportionnelles, tenir compte des surfaces habitées pour les aides à l’isolation.
Ce n’est pas seulement une question de justice sociale : rappelons qu’en termes d’émissions de gaz à effet de serre, très souvent liées à la dépense énergétique, les Français parmi les 10 % les plus riches émettent 24,7 tonnes par personne et par an, quand la moyenne nationale s’établit à 9 tonnes. Qu’est-ce qu’on laisse entendre, quand on dit que « chaque geste compte » ? Que chaque geste se vaut, qu’on se rende à Saint-Tropez pour le week-end en jet, ou qu’on chauffe la chambre de ses enfants. Le marché ne fait pas la différence, le gouvernement non plus.

Édito de Fabien Ginisty de l’âge de faire de novembre 2022.

Catégories
Environnement L'énergie en France

Le nucléaire pollue nos cours d’eau

L’eau est un bien commun, une ressource qui se partage et se protège collectivement. Pourtant, l’industrie nucléaire pille, gaspille et fragilise cette ressource de plus en plus rare et précieuse. Pollutions chimiques, contaminations radioactives, rejets non autorisés, forages en nappe phréatique… Lister les accidents sur l’année qui vient de s’écouler
souligne l’urgence à arrêter l’exploitation de centrales nucléaires […]

JUIN 2021
À Paluel, Penly et Flamanville, les boues des stations d’épuration qui traitent les eaux usées classiques contenaient du cobalt 60. De quoi questionner le confinement de la radioactivité… Alors qu’elles auraient dû être traitées en déchets nucléaires, EDF les a envoyées vers des filières conventionnelles durant des années. Les faits, connus depuis 2019, ont été déclarés au public en juin 2021.
EN JUILLET
À Flamanville, des hydrocarbures ont été déversés dans le réseau d’eaux pluviales, directement relié à la nature. […]
EN SEPTEMBRE
Dans la Loire, là où la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux rejette son eau chaude, la prolifération d’agents pathogènes (amibes et légionelles) était telle qu’EDF a dû « traiter », en déversant des litres de produits biocides (javel et ammoniac), littéralement qui-tue-le-vivant. Avec quels impacts sur le reste de l’écosystème ?
Du côté de Civaux, des taux d’hydrocarbures six fois supérieurs au maximal autorisé ont été mesurés dans le réseau d’eaux pluviales. EDF s’en est rendu compte trop tard pour stopper la pollution avant qu’elle n’atteigne la Vienne.
EN OCTOBRE
À Cruas, EDF a jeté des déchets dans le Rhône avant de savoir ce qu’il y avait dedans. Une tradition locale peut-être, puisqu’on apprendra peu après que depuis 2013, acide sulfurique, javel et ammoniac sont envoyés là où ils ne sont pas censés aller, dans un ruisseau, parce que l’exploitant ne connaît pas ses circuits.
EN DECEMBRE
À Chinon, l’Autorité de sûreté nucléaire a stoppé les forages dans la nappe phréatique sous le site. Elle a autorisé le pompage de milliers de litres pour doter la centrale d’une nouvelle source de refroidissement, mais elle avait imposé des précautions pour éviter et détecter les pollutions des sols et des eaux que les travaux pouvaient générer. Précautions sur lesquelles EDF s’est en partie assis.
FIN 2021
Un réservoir d’effluents radioactifs a débordé à la centrale du Tricastin. Plus de 900 litres se sont infiltrés dans le sol et ont atteint la nappe phréatique. Des pics de tritium à près de 29 000 Bq/l y ont été mesurés. Une importante pollution radioactive, extrêmement
mobile dans l’environnement et qui contamine aisément les systèmes biologiques.
DÉBUT 2022
Le site du Bugey pollue le Rhône avec un cocktail chimique. Un circuit « inétanche » (pour ne pas dire percé) se déversait dans le réseau d’eaux pluviales qui s’écoule à son tour dans le fleuve.
À Cattenom, la centrale a mis des arcs-en-ciel dans la Moselle : des litres d’hydrocarbures ont irisé le fleuve suite à une erreur et une absence totale de questionnement sur ses conséquences.
EDF ne s’est aperçu de rien, c’est la police fluviale qui a repéré la pollution.
EN MARS
La centrale de Golfech a déversé dans la Garonne plus de 5 000 litres d’acide sulfurique, un des acides les plus puissants. Là encore la fuite était visible. La pollution aurait pu être évitée si EDF avait surveillé les injections chimiques dans les circuits de refroidissement.
EN AVRIL
La centrale de Cruas déverse à nouveau des doses massives d’ammoniac et de javel dans le Rhône en raison de la prolifération d’agents pathogènes.
EN MAI
À Flamanville, des hydrocarbures sont à nouveau présents dans le réseau d’eaux pluviales. Là encore, dans des taux supérieurs à ce qui est autorisé.
EN JUILLET
La centrale de Belleville déverse son « traitement » contre les amibes qui pullulent dans la Loire…

Extraits de la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2022.

Catégories
Environnement

Pac, FNSEA versus Confédération paysanne

On y est, ou quasiment : les douze derniers États de l’Union européenne ont finalisé cet été la seconde version de leur plan stratégique national (PSN), déclinaison de la prochaine Pac (2023-2027) dans chacun d’eux.
La Commission européenne devrait définitivement valider tous les plans d’ici octobre.
Pour la France, cette toute dernière ligne droite n’a pas modifié en profondeur un PSN que la Confédération paysanne a toujours critiqué et dont elle estime qu’il « reste largement insuffisant au regard des urgences et des enjeux majeurs qu’affrontent l’agriculture et l’alimentation ».
Mais ça a quand même un petit peu bougé du bon côté. Dans les derniers arbitrages du nouveau ministre de l’Agriculture, Marc Fresneau, quelques avancées sont à noter.
Dans son avis sur la nouvelle mouture du PSN, présentée le 1er juillet, la Confédération paysanne « se félicite d’avoir obtenu l’introduction d’un troisième niveau dans les éco-régimes, destiné à l’agriculture biologique.
Son montant s’élèvera à 30 euros/hectare, ce qui n’est pas suffisant, mais nous revenons de loin car la FNSEA proposait une revalorisation à 2 euros ! »
De même, pour le syndicat paysan, d’autres avancées ont été obtenues sur la conditionnalité des aides de la Pac, notamment sur la couverture des sols en hiver, sur tout le territoire français, et le maintien des haies.
Sur l’aide additionnelle aux jeunes agriculteurs et agricultrices, la Confédération paysanne a aussi obtenu le maintien d’un paiement forfaitaire, avec transparence pour les Gaec, un paiement « plus juste qu’une aide à l’hectare », « seule façon que tou-tes les jeunes paysan-nes bénéficient de ce paiement, quelle que soit la taille de leur ferme ».
Sur le soutien à l’activité pastorale, l’action du syndicat, coordonnée avec tous les acteurs pastoraux, « a permis de maintenir le niveau de reconnaissance actuel des surfaces pastorales les plus difficiles, qui sont particulièrement résilientes face aux aléas climatiques ».
Ces petites avancées sont bien réelles, à tel point que la FNSEA s’en insurge, exprimant dans son communiqué son « désaccord avec les arbitrages annoncés par Marc Fresneau », estimant que « le ministère perd en ambition et en fermeté » par rapport à la première proposition
de PSN présentée par son prédécesseur, Julien Denormandie, mais revue après avoir été sévèrement critiquée par la Commission européenne.

Malgré ces petits acquis, pour la Confédération paysanne, le PSN français « maintient un déséquilibre institutionnalisé au profit d’une minorité, les plus grosses exploitations, et de l’agro-industrie ». De ce fait, « la France se prive pour cinq années supplémentaires des outils les plus puissants en faveur du revenu, de l’emploi paysan et de la transition agroécologique. » Et de rappeler que « ces outils peuvent être activés si la volonté politique est enfin présente : revalorisation du paiement redistributif sur les premiers hectares, plafonnement et dégressivité des aides, activation de l’aide « petit agriculteur », convergence immédiate et totale des aides et développement des mesures agro-environnementales et climatiques sur tout le territoire, pour encourager la transition de toutes les fermes. »
« Ces propositions, la Confédération paysanne continuera à les porter, tout comme celle de construire des aides à l’actif ou active, et non plus à l’hectare. »

Article extrait de Campagnes solidaires, le journal de la Confédération paysanne.

Catégories
Environnement

La sobriété, c’est nouveau ?

Cette incantation à la sobriété est-elle un « tournant » ? Ce serait croire que nos aïeux n’auraient jamais connu de difficultés d’approvisionnement énergétique. En vérité, contrairement à ce qu’affirme un livre d’universitaires qui fait figure de référence pour « gouverner la fin de l’abondance énergétique », la notion de sobriété n’émerge pas « péniblement dans le discours public depuis le milieu des années 20005 », mais est vieille d’au moins un demi-siècle.
Il suffit de lire les rapports des planificateurs de l’époque pour le constater : la « sobriété » y est omniprésente. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont servi de leçon.
Désormais, promis-juré, la croissance devra être « sobre en énergie », « mieux adaptée aux nouvelles conditions de notre approvisionnement énergétique », comme le stipule le commissariat général au Plan.

[…]

« La société française sera plus sobre, plus économe », garantit le gouvernement. Dans un contexte international où « le marché pétrolier demeurera tendu », se défaire de la dépendance au pétrole est vu comme « un impératif de la survie de nos économies ». « Les pays industrialisés qui ont, pendant près de trente ans, fondé leur croissance sur une énergie et des matières premières abondantes et bon marché, ne connaîtront plus jamais pareille situation. […] Désormais l’énergie doit être considérée comme un bien rare, et comme tout bien rare, elle sera onéreuse. »

[…]

Les politiques de « maîtrise de l’énergie » se mettent en place des 1974 […] Le mode de vie, la course au confort et à la consommation ne sont pas remis en cause, ni les finalités de notre société : la croissance doit se poursuivre, tout comme la prolifération des voitures, l’équipement en électroménager, l’étalement des villes… La sobriété énergétique est promue comme un moyen de gagner en compétitivité et de développer des techniques innovantes, tout en rejetant la perspective de la décroissance. Il en va de même aujourd’hui, quand l’État fixe pour objectif « 10 % d’économies d’énergie en deux ans », et quand la sobriété est inscrite depuis des années dans notre loi, vue comme un moyen essentiel d’atteindre le Graal, la « croissance Verte ».
Cette politique est avant tout conjoncturelle, liée à la cherté de l’énergie : avec le contre-choc pétrolier et la baisse du prix du baril, les appels à la « sobriété » se font moins pressants, comme le constatent Jean Syrota lui-même (premier président de l’Agence pour les économies d’énergie, créée en 1974) ou encore Bernard Laponche (ancien directeur général de l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie). « Les effets du contre-choc pétrolier du milieu des armées 1980 durent encore. Il a eu pour conséquence la diminution des politiques de maîtrise de l’énergie à peu prés partout, dans les pays européens en particulier », déplore ce dernier.
Même si l’objectif d’une « croissance sobre » reste régulièrement réaffirmé, comme dans ce rapport du Plan de 1998 plaidant « pour une relance de la politique de maîtrise de l’énergie » : « la recherche d’une plus grande sobriété énergétique – en France, en Europe et dans le monde – doit être inscrite comme une priorité et faire l’objet d’efforts concertés ». […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de septembre 2022.

Catégories
Environnement

Les cancres en écologie

Que ce soit Élisabeth Borne (Première ministre, chargée de la planification écologique et énergétique), l’invisible Christophe Béchu (Transition écologique) ou l’inénarrable Agnès Pannier-Runacher (Transition énergétique), aucun ne s’est rendu à la formation express proposée par des scientifiques lors de la rentrée parlementaire du début de l’été. Or celle-ci était fort intéressante : ces experts prenaient le temps d’expliquer le cycle du carbone, et l’implication de celui-ci dans le réchauffement progressif de l’atmosphère. L’occasion de comprendre qu’affirmer, comme Élisabeth Borne, qu’on va réduire les émissions de carbone, et en même temps autoriser l’ouverture d’un terminal méthanier, importateur de gaz de schiste, est contre-productif. Voire idiot.

 

Prenons un postulat audacieux : Élisabeth, Christophe et Agnès ont à peu près compris l’équation de base : émissions carbone balancées dans l’atmosphère en surplus = réchauffement = incendies et emmerdes, etc. Mais leur crayon s’emmêle si on introduit le BTP. Ils sèchent quand on leur démontre que plus de béton et de routes = plus de CO2 = plus d’emmerdes, etc.

Il est temps de leur ouvrir 1’esprit et de réfléchir autrement. La pensée systémique propose d’envisager tout sujet en partant du principe qu’il fait partie d’un système. Une façon de voir conduisant à favoriser le choix d’une politique posant comme postulat que l’humain fait partie d’un écosystème qu’il s’agit de ne pas bousiller. Fini les projets « structurants » prenant uniquement en compte leur « potentiel » économique (qui se révèle souvent pur fantasme).

Désormais, transports et énergie sont vus comme des maillons d’une chaîne, impliquant la ressource alimentaire (agriculture), mais aussi l’eau, le sol, la biodiversité, la gestion du carbone. Le tout en interdépendance. […]

 

Mais former Élisabeth, Agnès et Christophe à la pensée systémique, même professée par de grands pontes de l’économie et de la philosophie politique, ne suffira pas à leur faire oublier le mythe tenace de la technologie-viendra-nous-sauver à la sauce start-up nation. Ainsi l’argent va-t-il prioritairement arroser les innovations technologiques en agriculture, là où un soutien des activités agrobiologiques, et des petites structures, nous garantirait à coût bien moindre une alimentation de qualité (et du boulot pour les gens).

Expliquer à nos trois lascars que financer l’accès à la terre est une priorité, quand les grands groupes accaparent les meilleures parcelles. Leur parler système alimentaire local en mettant en avant l’exemple de villes en transition comme Lyon. Leur faire suivre le parcours de l’eau à l’échelle d’un bassin versant, afin qu’ils comprennent que creuser des bassines ne sauvera pas l’agriculture, pas plus que recueillir de l’eau dans un seau n’a jamais réparé un toit. Leur soumettre le principe d’attribuer des subventions en fonction non du poids des groupes de pression, mais de projets de territoire impliquant tout le monde, validés par des instances scientifiques (qui existent, y a qu’à les écouter).
Interdire à la FNSEA d’entrer dans le bâtiment pendant la formation. Et éloigner les suppôts de l’agriculture hightech sans paysan fantasmée par Xavier Niel.

Extraits d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de septembre 2022.

Catégories
Environnement Société

La vraie écologie politique

« Ils sont anti-viande, anti-traditions, anti-joie de vivre, anti-tout… » La menace écolo ne fait vraiment pas rire Valeurs actuelles. En mars 2021, l’hebdomadaire d’extrême droite affichait ainsi à sa Une son enquête sur cette « nébuleuse qui nous pourrit la vie ». À gauche, le ton n’est par guère plus amène. Fabien Roussel, récent candidat communiste à l’élection présidentielle, fait campagne en fustigeant l’écologie « qui veut tout interdire, du sapin de Noël au tour de France en passant par la viande » et a porté les indignations du parti de Karl Marx sur un terrain culinaire inattendu : « Fini la coppa ! Fini les panisses à Marseille ! Fini les frites dans le Nord ! Terminé ! Mais on va manger quoi ? Du tofu et du soja ? Mais enfin ! »

Les détracteurs de l’écologie politique ont beau jeu de l’attaquer sur ce poncif : les écolos seraient d’austères moralisateurs dont le projet de société ne serait fait que de restrictions et de morosité. De fait, ce courant politique est intrinsèquement lié à la notion de contraintes puisqu’il ambitionne de ramener nos activités productives sous le seuil des limites planétaires, pulvérisées par la civilisation industrielle.
Le plaisir serait-il donc devenu l’apanage des « réactionnaires bons vivants », ces hédonistes de droite qui n’aiment « que les plaisirs approuvés par le passé », tels que décrits avec malice par le philosophe Michaël Fœssel ?
Évidemment non. C’est même tout le contraire si l’on suit André Gorz, l’un des penseurs majeurs de l’écologie politique. Pour le philosophe, nous nous fourvoyons aujourd’hui en cédant à des désirs qui n’ont rien de naturels mais sont « produits en fonction des besoins de rentabilité capital ». Pour atteindre cet impératif de rentabilité, le capitalisme utilise sa puissante propagande commerciale sans tenir compte de nos besoins fondamentaux et organise une véritable « dictature monopoliste sur les besoins et les goûts des individus ». Ce mode d’organisation, explique Gorz, crée structurellement toujours « plus de besoins insatisfaits qu'[il] n’en comble » afin de justifier la production et le profit, dans une fuite en avant résumée par un autre penseur phare de l’écologie politique, Ivan Illich : « Le
taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production. »
Dès les années 1970, ces deux auteurs formalisaient ainsi un pari fondateur de l’écologie politique : on peut émanciper l’individu en le libérant des leurres et frustrations des besoins artificiels, et bâtir une société épanouissante pour tous, par les plaisirs et les joies authentiques.
[…]
Mais comment, pour l’écologie, proposer une alternative sans s’ériger en prescripteurs du bon goût et éviter une posture souvent suspectée d’être teintée de mépris de classe ? Une piste consisterait à « ne pas confondre le plaisir avec les captations publicitaires dont il fait l’objet », écrit Michaël Fœssel. « Avant d’être un acquiescement à une industrie automobile polluante, le goût pour la vitesse s’explique par le sentiment d’être souverain au moins dans un endroit de sa vie. » Le désir fondamental à assouvir serait ainsi celui de la quête d’autonomie. Laquelle est, précisément, une valeur phare de l’écologie politique.
Réduire l’usage automobile pourrait ainsi être perçu non plus comme une contrainte, mais comme la libération d’une frustration et l’accès à un plaisir nouveau dans l’autonomie retrouvée. Préférer le vélo, par exemple, pour gagner du temps, se libérer de toute dépendance au carburant et rendre le trajet plus agréable. Lorsque le vélo – ou une autre option – n’est pas possible, l’autonomie et le plaisir peuvent par exemple se trouver dans la réduction du nombre de trajets contraints.
Car c’est là un autre pilier du projet écologique : libérer le temps, en réduisant notamment le temps de travail. Pour André Gorz, les gains continus de productivité ont drastiquement réduit la quantité de travail nécessaire, mais le capitalisme a maintenu son emprise sur la société en créant des emplois vides de sens et en transformant en prestations salariées des activités auparavant domestiques, dans l’éducation ou la cuisine par exemple, afin que le temps de travail reste « le temps social dominant ». La réduction du temps de travail est aussi un enjeu écologique puisqu’il faut produire moins pour limiter la destruction en cours des écosystèmes terrestres.
Les deux programmes qui se revendiquaient le plus clairement de l’écologie lors de l’élection présidentielle de 2022 – celui de La France insoumise et celui d’Europe-Écologie-Les-Verts – prônaient ainsi tous deux le passage à la semaine de 32 heures. À terme, le travail contraint ne représenterait pour André Gorz qu’une part marginale de nos activités.

Extraits d’un article de Vincent Lucchese dans Socialter de juin 2022.

Catégories
Environnement Santé

L’enfumage des milliards de la PAC

Ursula Von Der Leyen martèle à l’envi que l’Union européenne (UE) vise l’exemplarité climatique. Cette ambition s’incarne entre autres dans la stratégie « De la ferme à la table » (2020). Cette communication de la Commission fourmille de propositions intéressantes, dont l’augmentation de la part des surfaces bio de 25%, la diminution de l’utilisation des engrais de 20% et la réduction de 50% de des pesticides à l’horizon 2030, constituent des mesures phares.
Seulement voilà, par essence, une communication n’a aucune force juridique contraignante, à l’instar des résolutions (non législatives) du Parlement européen. Leur enjeu principal : fixer les grandes orientations politiques, sans engagements formels.
En clair, ce sont principalement des outils de « com » auprès du grand public. Car, dans la réalité, la PAC telle qu’adoptée en décembre 2021 est la seule qui compte sur le plan juridique. Les propos lénifiants des instances européennes, selon lesquels la PAC s’est définitivement mise au vert, ne résistent pas à l’épreuve des faits. La législation et les moyens financiers alloués pour répondre aux objectifs fixés suintent le statu quo.

Ancrer la nouvelle PAC dans la transition écologique suppose, au préalable, de tirer les leçons de ses échecs. C’est l’exercice auquel s’est adonné la Cour des comptes européenne, dont la mission est d’assurer la bonne utilisation des deniers publics. Or, il se fait que ses rapports spéciaux sur la PAC s’apparentent à de véritables réquisitoires. L’un des derniers, Politique agricole et climat 2021, ne fait pas exception. Le grand écart entre les engagements sur papier, de plus en plus ambitieux, et l’émission réelle du secteur agricole y est dénoncé sans ambages.
Côté pile : 100 milliards d’euros ont été affectés pour l’action climatique dans le cadre de la PAC 2014 – 2020, dont la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) était un objectif phare ; une manne financière qui équivaut à 26% des financements de la PAC. Côté face : l’UE et ses États membres n’ont étrangement jamais chiffré l’objectif de réduction à atteindre. Sans surprise, les émissions de GES n’ont pas diminué.
[…]
Cerise sur le gâteau : le contrôle des mesures d’ « éco-conditionnalité » constitue un autre scud lancé par la Cour des comptes. En pratique, elles lient les paiements relevant de la PAC au respect d’un ensemble de règles qui visent à garantir de « bonnes conditions agricoles et environnementales » ainsi qu’un corpus de règles en matière d’environnement, de changement climatique, de santé publique et de bien-être animal, appelées « exigences réglementaires en matière de gestion ». Concrètement, cela signifie qu’en cas de non-respect de celles-ci, les bénéficiaires de la PAC s’exposent à une réduction de la subvention annuelle qui leur est accordée par l’UE. Dans les faits, seul 1% des agriculteurs est contrôlé. Du reste, en cas d’infraction, la sanction est peu dissuasive : l à 5% des aides peuvent être confisquées.

Extraits d’un article d’Inès Trépant dans L’Écologiste de août–octobre 2022.