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La vraie écologie politique

« Ils sont anti-viande, anti-traditions, anti-joie de vivre, anti-tout… » La menace écolo ne fait vraiment pas rire Valeurs actuelles. En mars 2021, l’hebdomadaire d’extrême droite affichait ainsi à sa Une son enquête sur cette « nébuleuse qui nous pourrit la vie ». À gauche, le ton n’est par guère plus amène. Fabien Roussel, récent candidat communiste à l’élection présidentielle, fait campagne en fustigeant l’écologie « qui veut tout interdire, du sapin de Noël au tour de France en passant par la viande » et a porté les indignations du parti de Karl Marx sur un terrain culinaire inattendu : « Fini la coppa ! Fini les panisses à Marseille ! Fini les frites dans le Nord ! Terminé ! Mais on va manger quoi ? Du tofu et du soja ? Mais enfin ! »

Les détracteurs de l’écologie politique ont beau jeu de l’attaquer sur ce poncif : les écolos seraient d’austères moralisateurs dont le projet de société ne serait fait que de restrictions et de morosité. De fait, ce courant politique est intrinsèquement lié à la notion de contraintes puisqu’il ambitionne de ramener nos activités productives sous le seuil des limites planétaires, pulvérisées par la civilisation industrielle.
Le plaisir serait-il donc devenu l’apanage des « réactionnaires bons vivants », ces hédonistes de droite qui n’aiment « que les plaisirs approuvés par le passé », tels que décrits avec malice par le philosophe Michaël Fœssel ?
Évidemment non. C’est même tout le contraire si l’on suit André Gorz, l’un des penseurs majeurs de l’écologie politique. Pour le philosophe, nous nous fourvoyons aujourd’hui en cédant à des désirs qui n’ont rien de naturels mais sont « produits en fonction des besoins de rentabilité capital ». Pour atteindre cet impératif de rentabilité, le capitalisme utilise sa puissante propagande commerciale sans tenir compte de nos besoins fondamentaux et organise une véritable « dictature monopoliste sur les besoins et les goûts des individus ». Ce mode d’organisation, explique Gorz, crée structurellement toujours « plus de besoins insatisfaits qu'[il] n’en comble » afin de justifier la production et le profit, dans une fuite en avant résumée par un autre penseur phare de l’écologie politique, Ivan Illich : « Le
taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production. »
Dès les années 1970, ces deux auteurs formalisaient ainsi un pari fondateur de l’écologie politique : on peut émanciper l’individu en le libérant des leurres et frustrations des besoins artificiels, et bâtir une société épanouissante pour tous, par les plaisirs et les joies authentiques.
[…]
Mais comment, pour l’écologie, proposer une alternative sans s’ériger en prescripteurs du bon goût et éviter une posture souvent suspectée d’être teintée de mépris de classe ? Une piste consisterait à « ne pas confondre le plaisir avec les captations publicitaires dont il fait l’objet », écrit Michaël Fœssel. « Avant d’être un acquiescement à une industrie automobile polluante, le goût pour la vitesse s’explique par le sentiment d’être souverain au moins dans un endroit de sa vie. » Le désir fondamental à assouvir serait ainsi celui de la quête d’autonomie. Laquelle est, précisément, une valeur phare de l’écologie politique.
Réduire l’usage automobile pourrait ainsi être perçu non plus comme une contrainte, mais comme la libération d’une frustration et l’accès à un plaisir nouveau dans l’autonomie retrouvée. Préférer le vélo, par exemple, pour gagner du temps, se libérer de toute dépendance au carburant et rendre le trajet plus agréable. Lorsque le vélo – ou une autre option – n’est pas possible, l’autonomie et le plaisir peuvent par exemple se trouver dans la réduction du nombre de trajets contraints.
Car c’est là un autre pilier du projet écologique : libérer le temps, en réduisant notamment le temps de travail. Pour André Gorz, les gains continus de productivité ont drastiquement réduit la quantité de travail nécessaire, mais le capitalisme a maintenu son emprise sur la société en créant des emplois vides de sens et en transformant en prestations salariées des activités auparavant domestiques, dans l’éducation ou la cuisine par exemple, afin que le temps de travail reste « le temps social dominant ». La réduction du temps de travail est aussi un enjeu écologique puisqu’il faut produire moins pour limiter la destruction en cours des écosystèmes terrestres.
Les deux programmes qui se revendiquaient le plus clairement de l’écologie lors de l’élection présidentielle de 2022 – celui de La France insoumise et celui d’Europe-Écologie-Les-Verts – prônaient ainsi tous deux le passage à la semaine de 32 heures. À terme, le travail contraint ne représenterait pour André Gorz qu’une part marginale de nos activités.

Extraits d’un article de Vincent Lucchese dans Socialter de juin 2022.

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Environnement Santé

L’enfumage des milliards de la PAC

Ursula Von Der Leyen martèle à l’envi que l’Union européenne (UE) vise l’exemplarité climatique. Cette ambition s’incarne entre autres dans la stratégie « De la ferme à la table » (2020). Cette communication de la Commission fourmille de propositions intéressantes, dont l’augmentation de la part des surfaces bio de 25%, la diminution de l’utilisation des engrais de 20% et la réduction de 50% de des pesticides à l’horizon 2030, constituent des mesures phares.
Seulement voilà, par essence, une communication n’a aucune force juridique contraignante, à l’instar des résolutions (non législatives) du Parlement européen. Leur enjeu principal : fixer les grandes orientations politiques, sans engagements formels.
En clair, ce sont principalement des outils de « com » auprès du grand public. Car, dans la réalité, la PAC telle qu’adoptée en décembre 2021 est la seule qui compte sur le plan juridique. Les propos lénifiants des instances européennes, selon lesquels la PAC s’est définitivement mise au vert, ne résistent pas à l’épreuve des faits. La législation et les moyens financiers alloués pour répondre aux objectifs fixés suintent le statu quo.

Ancrer la nouvelle PAC dans la transition écologique suppose, au préalable, de tirer les leçons de ses échecs. C’est l’exercice auquel s’est adonné la Cour des comptes européenne, dont la mission est d’assurer la bonne utilisation des deniers publics. Or, il se fait que ses rapports spéciaux sur la PAC s’apparentent à de véritables réquisitoires. L’un des derniers, Politique agricole et climat 2021, ne fait pas exception. Le grand écart entre les engagements sur papier, de plus en plus ambitieux, et l’émission réelle du secteur agricole y est dénoncé sans ambages.
Côté pile : 100 milliards d’euros ont été affectés pour l’action climatique dans le cadre de la PAC 2014 – 2020, dont la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) était un objectif phare ; une manne financière qui équivaut à 26% des financements de la PAC. Côté face : l’UE et ses États membres n’ont étrangement jamais chiffré l’objectif de réduction à atteindre. Sans surprise, les émissions de GES n’ont pas diminué.
[…]
Cerise sur le gâteau : le contrôle des mesures d’ « éco-conditionnalité » constitue un autre scud lancé par la Cour des comptes. En pratique, elles lient les paiements relevant de la PAC au respect d’un ensemble de règles qui visent à garantir de « bonnes conditions agricoles et environnementales » ainsi qu’un corpus de règles en matière d’environnement, de changement climatique, de santé publique et de bien-être animal, appelées « exigences réglementaires en matière de gestion ». Concrètement, cela signifie qu’en cas de non-respect de celles-ci, les bénéficiaires de la PAC s’exposent à une réduction de la subvention annuelle qui leur est accordée par l’UE. Dans les faits, seul 1% des agriculteurs est contrôlé. Du reste, en cas d’infraction, la sanction est peu dissuasive : l à 5% des aides peuvent être confisquées.

Extraits d’un article d’Inès Trépant dans L’Écologiste de août–octobre 2022.

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Environnement

Urbanisation et végétalisation

Les politiques et l’aménagement urbains ne sont pas à la hauteur des enjeux climatiques. Aujourd’hui, ils répondent encore à des logiques croissancistes et développementalistes.
Au réchauffement climatique et aux épisodes de canicule, les pouvoirs publics opposent des réponses souvent assez cosmétiques, gestionnaires et techniques. Les modèles d’architecture bioclimatique proposés par les chercheurs sont pourtant très clairs : il faut libérer les espaces aux sols, construire en biosourcé, stopper les concentrations et ainsi désurbaniser massivement pour freiner un tant soit peu la dévastation écologique en cours.

[…]

Les médias et la classe politique parlent davantage des pics de chaleur que connaissent les grandes métropoles. Mais, en ce qui concerne les solutions, on tourne en rond. Les raisons de cette stagnation sont simples : politiquement, il n’est pas très vendeur d`appeler à la désurbanisation et à la déminéralisation, y compris à gauche. De la même manière, un responsable politique qui souhaiterait imposer une limitation du peuplement des métropoles urbaines serait perçu comme usant d’une autorité dramatique au regard des enjeux économiques et marchands liés à la densification.

[…]

Les îlots de fraîcheur, ce n’est absolument pas suffisant. Il n’y a ni assez d’emplacement ni assez d’espace au sol pour inverser la courbe des températures et plus largement la dégradation de la qualité environnementale des cadres de vie urbains. Les grandes villes sont devenues des lieux de rente immobilière, de rendement du capital. Si l’on veut libérer de l’espace au sol, il faut les sortir des mécanismes du marché. Mais cela semble très compliqué puisque, a priori, un arbre génère un peu moins de profit qu’un investissement de Nexity ou de Bouygues.

Dans ce cadre, re-végétaliser sans intervenir sur le régime de propriété foncière et immobilière ne pourra se faire que sur des micro-parcelles, là où les municipalités ont encore quelques moyens d’intervention. Les pouvoirs publics ne sauraient être à la hauteur, car nous sommes soumis à une économie globalisée, qui s’appelle le capitalisme, dans son temps néolibéral, avec attractivité et compétition urbaines.

[…]

La ville est toujours considérée comme la solution, y compris dans les derniers écrits du Giec, alors même que c’est d’abord le problème.

Extraits d’un entretien de Guillaume Faburel dans Politis du 23 juin 2022.

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Environnement

Les milliards de la finance verte

Depuis, nombreux sont les sociétés de gestion d’actifs, banques et assureurs qui ont pris des engagements en faveur du climat et de l’environnement. La France se présente comme un leader en matière de finance durable, avec plus de 160 milliards d’euros d’obligations et de prêts répondant à des critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance (ESG) en 2021 selon l`Association for Financial Markets in Europe.

Tous les acteurs financiers français se sont fixé comme objectif d’aligner leurs portefeuilles avec des trajectoires visant la neutralité carbone d’ici à 2050, dans le but de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, conformément à l’accord de Paris. Investir dans
des actifs verts, diminuer les financements alloués à des industries à forte intensité carbone (charbon, pétrole, gaz de schiste, pétrole issu de sables bitumineux, projets d’extraction en Arctique), mettre fin aux transactions financières destinées à de nouveaux projets d’exploration et de production d’hydrocarbures… Les promesses sont là, avec des ambitions plus ou moins fortes en fonction des acteurs. Sept ans plus tard, le bilan est famélique.

Fin mars 2022, le rapport « Banking on Climate Chaos », publié par sept ONG et associations, révèle que les banques françaises ont alloué plus de 350 milliards de dollars aux énergies fossiles entre 2016 et 2021. Dont 130 milliards aux cent entreprises qui développent le
plus de nouveaux projets. La place de Paris constitue ainsi le premier soutien de l’Union européenne à cette industrie, le troisième à l’échelle mondiale, derrière les États-Unis et la Chine. Trois banques concentrent 87 % des capitaux versés : BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole.
Derrière cet échec se cache, selon Dominique Plihon, membre des Économistes atterrés, qui a notamment travaillé sur les systèmes monétaires et financiers, une incompatibilité fondamentale entre les objectifs des acteurs financiers et les impératifs de la transition écologique. Parce qu’ils poursuivent une rentabilité a court terme, ces acteurs sont incapables de se tourner vers des investissements de très long terme et d’intégrer des éléments de rendement qui dépasseraient la seule rentabilité financière. « Diminuer les émissions de gaz à effet de serre ne fournit pas de rendement directement mesurable et marchandisable. Les acteurs sont donc incapables de prendre en compte cet impératif à moins que la réglementation ne les y contraigne », tranche l’économiste.
Aucun cadre véritablement contraignant n’existe pour imposer aux investisseurs de se conformer aux objectifs de l’accord de Paris.
Les engagements pris demeurent purement volontaires, ils manquent de précision et d’ambition, et leur mise en œuvre n’est nullement contrôlée, comme le souligne Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste et conseillère scientifique pour l’Institut Veblen, qui promeut les idées économiques et les politiques publiques en faveur de la transition écologique.

Extrait d’un article de Pauline Gensel dans Politis du 02 juin 2022.

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Économie Environnement Santé

Marché mondial et libéral alimentaire

Plus généralement, la fin des énergies fossiles abondantes et bon marché représente une menace très sérieuse pour le modèle agro-industriel. Celui-ci en dépend a tous les niveaux. Les tensions actuelles sur l’approvisionnement en engrais azotés de synthèse suite à l’envolée du prix du gaz fossile illustrent bien cette vulnérabilité. Le principal risque pour notre sécurité alimentaire future serait de ne pas tenir compte des limites physiques auxquelles fait face le modèle dominant et d’essayer de le maintenir en place coûte que coûte sous couvert de garantir la sécurité alimentaire de régions moins productives.
Or, l`insécurité alimentaire est avant tout un problème de précarité et non de production agricole insuffisante. C’est le cas en France – où un quart de la population se restreint dans ses achats alimentaires pour des raisons financières – comme ailleurs. L’Inde par
exemple est à la fois le premier exportateur de riz et le pays avec le plus grand nombre de personnes sous-alimentées.

D’après la FAO, la disponibilité alimentaire actuelle à l’échelle mondiale permettrait de nourrir 9,8 milliards d’humains. On pourrait nourrir encore bien plus de personnes si on utilisait directement pour l’alimentation humaine les surfaces en céréales et autres cultures actuellement destinées aux animaux d’élevage.

Le commerce de matières agricoles est généralement présenté comme un élément clé de la sécurité alimentaire.
C’est vrai dans le sens ou il permet de subvenir aux besoins d’une région en cas de crise climatique, sociale ou politique, ou de combler les manques de territoires nettement déficitaires. Mais à l’échelle mondiale, la libéralisation des échanges a pour principale conséquence de mettre en concurrence les petits producteurs des pays dits du Sud avec les agriculteurs subventionnés des pays industrialisés, dont la productivité est 100 à 1 O00 fois supérieure. Il s’agit d’une cause majeure d’appauvrissement de la paysannerie et d’insécurité alimentaire chronique. Cela conduit à terme à affaiblir les capacités de production des pays importateurs et rend leur population très vulnérable à une hausse des cours mondiaux.

S’il est nécessaire d’apporter des réponses d’urgence aux situations de crise, elles ne doivent pas masquer les problèmes structurels qui contribuent à l’insécurité alimentaire. La priorité est de créer les conditions pour que les différentes régions du monde se nourrissent elles-mêmes : accès équitable au foncier, développement des systèmes de production agroécologiques diversifiés et économes en intrants, protection des producteurs face à la concurrence déloyale. Lorsque la production agricole est localement insuffisante, les surplus des autres régions viennent alors compléter les besoins, à condition qu’ils ne soient pas détournés vers l’alimentation animale.

Extrait d’un article des Greniers d’abondance dans le journal La Décroissance de mai 2022.

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Environnement

Planification écologique

Mesure pivot du programme de La France insoumise (LFI), la planification écologique a été reprise in extremis par le candidat Emmanuel Macron, dont le programme est pourtant aux antipodes de celui de Jean-Luc Mélenchon.

Cherchez l’erreur… Certes, on peut constater la similarité apparente des propositions concernant la responsabilité politique de la planification écologique, attribuée au Premier ministre dans les deux cas. Ce qui revient à reconnaître qu’a minima l’une des fonctions de la planification est d’assurer la cohérence de l’ensemble des politiques publiques face à l’objectif écologique.
Mais là s’arrêtent les analogies. Car, sauf à renier sa vision du monde, Emmanuel Macron mettra en œuvre une planification favorable à la croissance et au capitalisme néolibéral et mondialisé. La sortie du système productiviste et extractiviste dominant ne sera donc pas un objectif assigné à la planification écologique. Encore moins celui de sobriété, ni la « règle verte » proposée par LFI, qui consiste à « ne pas prélever sur la nature plus de ressources que ce qu’elle peut reconstituer ».

Il en va de même de la transformation de la répartition des richesses, nécessaire pour réduire les inégalités face au changement climatique. Car cette politique imposerait une fiscalité renforcée sur le capital et les revenus des grandes entreprises et des ménages les plus riches, principaux pollueurs, à rebours des politiques appliquées pendant le premier quinquennat.

Un autre enjeu majeur porte sur la démocratie. Pour paraphraser le Président dans son discours « écologique » de Marseille du 16 avril : la planification écologique sera démocratique ou ne sera pas. Car il est essentiel que l’ensemble des acteurs soient associés aux décisions et à leur mise en œuvre, à toutes les échelles territoriales.
Ce qui est incompatible avec la conception autoritaire et technocratique du pouvoir d’Emmanuel Macron.
Au soir de son élection, acquise grâce au vote d’une minorité d’électeurs inscrits, celui-ci a indiqué qu’il gouvernerait la France autrement. Mais le fâcheux précédent la Convention citoyenne pour le climat montre que la démocratie participative et citoyenne a peu de poids face aux lobbys de la FNSEA et du Medef, principaux alliés du Président.
Instaurer une planification démocratique nécessite des réformes institutionnelles ambitieuses et contraignantes.
Par exemple, comme le propose LFI, la création d’un Conseil de planification écologique, rassemblant les syndicats, les représentants des branches patronales et des citoyens tirés au sort. De son côté, Emmanuel Macron n’a pas tenu sa promesse de réformer la constitution alors que deux modifications importantes étaient prévues : introduire dans l’article 1 le fait que « la République garantit la préservation de l’environnement et de la diversité biologique » et créer une « chambre du futur », siégeant au Parlement, en remplacement du Conseil économique, social et environnemental. Autant de réformes avortées qui auraient contribué à conforter la planification écologique.

Article de Dominique Plihon dans Politis du 05 mai 2022.

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Économie Environnement Politique Société

Démocratie et énergies fossiles

« L’argent qui finance cette agression est directement lié au changement climatique, puisque cet argent vient des énergies fossiles, pétrole et gaz. Si nous ne dépendions pas de ces énergies, la Russie n’aurait pas les moyens pour entreprendre cette guerre », déclarait Svitlana Krakovska, la représentante ukrainienne au Giec.
Dans Carbon Democracy, Timothy Mitchell a théorisé le fait que la dimension démocratique d’un pays est inversement proportionnelle à ses ressources fossiles. Avec la guerre en Ukraine, nous avons passé un nouveau cap : c’est une arme. Cette guerre est biface. D’un côté, l’Occident prétend faire le blocus économique le plus sévère depuis 1945 et, de l’autre, tous les jours, plus de 650 millions d’euros sont versés en achat de pétrole, de gaz et de charbon. Toutes les banques russes sont exclues du système interbancaire Swift, sauf les deux plus importantes, qui gèrent les revenus issus de ressources fossiles. Nous sommes loin de la confrontation entre deux blocs ! Le capitalisme a la capacité de lier les blocs démocrates et autoritaires.

Les énergies fossiles ont été essentielles à l’accélération du capitalisme aux XIXe et XXe siècles. L’accès à des énergies à bas coût a permis d’accélérer la productivité, et donc la croissance. Mais ces énergies sont émettrices de gaz à effet de serre. Elles sont la première raison des changements climatiques qui ont fait entrer l’humanité dans l’ère de l’anthropocène.
La realpolitik des pays occidentaux a amplifié notre dépendance au gaz et au pétrole russes, mais aussi à toutes les matières premières, dont l’uranium, provenant de régimes autoritaires. Notons cette corrélation entre économie fondée sur la rente géologique et régime
autoritaire, que l’Équatorien Alberto Acosta avait décrite dans son livre La Malédiction de l’abondance.
Les pays occidentaux ont laissé prospérer des régimes autoritaires pour avoir un accès aux énergies fossiles à un prix faible. Dans les pays producteurs, une minorité a récupéré la rente au détriment de la population.

Début d’un article de Jérôme Gleizes dans Politis du 31 mars 2022.

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Guerres et énergies

Cette guerre de la ressource, nous nous en rapprochons avec le retour du conflit à la lisière de l’Europe. La Russie, redevenue une grande puissance énergétique, tient à le faire savoir avec son arsenal mis à jour grâce aux revenus du pétrole et du gaz. Mais qui donc a bien pu financer de tels investissements militaires ? C’est nous, principalement !
Avec le concours des autres pays « développés » qui, c’est bien connu, ont des idées puisqu’ils n’ont pas de pétrole ! La première (et seule idée) ayant été d’en acheter à des pétromonarchies, des dictatures ou des pays pour le moins totalitaires, ici ou là. Et qui pour nous « défendre » ?
Les États-Unis ? Ceux-ci étant redevenus un des principaux producteurs de charbon, de gaz ou de pétrole « non conventionnel », pour nous en vendre au mépris des destructions que cela entraîne sur leur propre sol et pour le climat en général.
Nous avons ainsi financé, pour faire rouler nos tonnes de ferraille afin d’être « libres », la militarisation de tous les producteurs. « Vous oubliez l’énergie électrique, propre, décarbonée, solidaire, etc., etc. » Il n’y a pas encore et il n’y aura pas de mines d’électricité, les chimères sont de faibles recours face à la situation actuelle.

Extrait d’un article de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance de mars 2022.

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Environnement Société

Privatiser les gènes

[…] durant les années 2000, les lobbies agro-industriels et la Commission européenne, qui lui est favorable, ont peu à peu perdu la bataille des OGM transgéniques. Ils ont donc délaissé ce domaine et ont investi leurs capitaux ailleurs.
À tel point qu’aujourd’hui, la technique de la transgenèse apparaît archaïque ! Ainsi, on constate actuellement une « poussée » de l’appropriation du vivant de deux manières.

La première, c’est le développement de nouveaux OGM par d’autres techniques que la transgenèse, et la pression sur les instances politiques européennes pour que ces nouveaux OGM ne soient pas encadrés strictement comme le sont les OGM transgéniques.
La principale technique dans ce cas est la mutagenèse. Elle n’est pas nouvelle, mais a été révolutionnée ces dernières années du fait de différentes innovations technologiques. Je pense à l’émergence des techniques de régénération des cellules végétales multipliées en laboratoire. Il y a eu également la baisse incroyable du coût du séquençage génétique, divisé par 100 000 en dix ans. Ajoutez à cela d’autres innovations et vous obtenez une explosion des nouvelles techniques génétiques. Sans entrer dans les détails, aujourd’hui, le
lobby biotechnologique joue aux apprentis-sorciers. C’est pour cette raison que nous luttons pour faire en sorte que ces nouveaux OGM ne soient pas exclus du champ d’application de la réglementation sur les OGM. La bataille juridique et politique est en cours.

[…] Le brevetage des gènes est une autre façon de privatiser toujours plus le vivant. Jusque dans les années 90, le droit de propriété intellectuelle le plus utilisé était le droit d’obtention végétale (Dov), qui repose sur la caractérisation des variétés : telle pomme jaune et grosse par exemple. Or, pour les obtenteurs, c’est-à-dire les firmes qui vivent des brevets comme BASF ou Bayer, l’inconvénient avec le Dov, c’est que si je croise cette pomme avec une pomme rouge, et que j’obtiens une pomme aussi grosse mais rouge, le propriétaire de la pomme jaune perd ses Dov sur cette pomme croisée avec « ma » variété. Or, avec l’évolution du « génie » génétique, Bayer et consorts peuvent isoler le gène qui rend la pomme grosse : aujourd’hui, ils déposent les brevets sur les gènes, ce qui leur permet d’exiger des droits, c’est-à-dire de l’argent, sur l’ensemble des variétés dans lesquelles on retrouve ces gènes. Hier, il y avait quelques gènes brevetés, comme le fameux gène de Monsanto qui permet à la plante de résister au Roundup. Aujourd’hui, ce brevetage des gènes a explosé, et s’étend aussi aux gènes « natifs » qui sont présents à l’état naturel.

[…] Dans les années 2000, certains programmes mondiaux « publics-privés », comme Divseek, financé en partie par la Banque mondiale, ont conduit au séquençage du génome de l’ensemble des plantes présentes dans les banques de semences. Cela s’est traduit par la constitution d’immenses bases de données numériques, contenant d’une part les séquences génétiques, d’autre part les caractères des plantes (résistance, taille, etc.), le tout mis à disposition des industriels. Il ne restait plus qu’à croiser les données de ce « Big
data » pour « découvrir » que statistiquement, tel gène correspond à tel caractère. Ce gène est ensuite isolé, sélectionné et introduit par les généticiens dans ce qu’on appelle les « variétés élites » existantes.
Le gène est ensuite breveté, et même s’il ne produit pas lui-même des semences, le détenteur du brevet pourra réclamer des droits de propriété pour toutes les plantes qui contiennent ce gène et expriment le caractère associé.

Extrait d’un entretien de Guy Kastler dans l’âge de faire de mars 2022.

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Économie Environnement

Capitalisme et dérèglement climatique

Pour lutter contre le changement climatique, il faut s’attaquer à sa cause. Deux principales sont proposées.

Une, qualifiée d’anthropocène, dénonce la responsabilité de l’espèce humaine, qui, par nature, produirait et consommerait toujours plus nous menant inexorablement dans le mur. La solution serait de changer nos comportements. Mais, mettant sur le même pied le milliardaire et le chômeur en fin de droits, elle néglige trop les inégalités croissantes du monde réel pour être opérationnelle.

L’autre, partage l’idée d’une transformation de nos modes de production et de consommation, mais en les appelant par leur nom : le capitalisme. C’est lui, c’est-à-dire le rapport social qui sépare les propriétaires des grands moyens de production des travailleurs, qui serait responsable de la crise globale de notre monde.

Sa logique profonde, c’est la recherche sans fin du profit, transformant en marchandise tout ce qui peut en procurer. Ce qui compte n’est pas la valeur d’usage des biens et services produits, mais ce que rapporte leur vente.
Quand un produit révèle sa nocivité, comme le tabac, l’amiante, aujourd’hui le pétrole ou les pesticides, l’industrie qui le fournit ou l’utilise commence par nier tout effet nocif. Et quand les effets sont trop visibles, elle lutte juridiquement pour échapper aux
condamnations. Enfin, elle promet de se transformer pour être le leader des changements nécessaires.
Total est la dernière des grandes entreprises qui vient d’être épinglée alors qu’elle connaissait depuis 50 ans les conséquences climaticides de son activité. Et aujourd’hui elle s’engage à être exemplaire tout en se préparant à extraire 2,2 milliards de barils en Ouganda.

Le profit reste le but

Mais la dissimulation d’informations remettant en cause une production n’est pas la seule pratique d’une entreprise soucieuse d’abord de ses profits.
Le gâchis d’intelligence pour truquer les contrôles, comme l’a fait Volkswagen, en est un exemple. Ou la levée de plus de 700 millions d’euros d’une start-up pour produire des vignettes de footballers, dont on peut questionner l’utilité sociale.

Et quand cette utilité existe, le profit reste le but, comme Pfizer, qui préfère vacciner les enfants des pays riches plutôt que
les centaines de millions d’Africains non solvables, au risque d’une relance de la pandémie.
C’est la société qui devrait pouvoir décider ce qui doit être produit dans l’intérêt général et pas les seuls propriétaires des moyens de production.
Tant qu’extraire un baril de pétrole, qu’émettre une tonne de CO2 ou licencier un travailleur seront rentables, ce baril sera extrait, cette tonne sera émise et ce travailleur sera licencié.

Article de Gilles Rotillon, économiste atterré, dans l’âge de faire de janvier 2022.