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Économie Environnement

Le pillage du sud

Et si le frein au dérèglement climatique et à la destruction de la biodiversité venait des pays exploités ? Les politiques des banques et des gouvernements du Nord sont destinées à favoriser la mainmise sur les ressources naturelles nécessaires à sa « croissance (verte ou pas) et à l’enrichissement de ses multinationales et de leurs actionnaires. Ce « tapis rouge » déroulé aux multinationales d’extraction et à celles rachetant les services publics est un pillage, pérennisé par le maintien au pouvoir de dirigeants complices et par la dette, qui favorise le gaspillage des ressources et donc le ravage de la planète.
L’Afrique est victime de ce pillage qui détruit ses sols et spolie ses populations.

FMI et Banque mondiale, bras financiers du gaspillage et de la dette

Les pays d’Afrique offrent l’accès à leurs matières premières quasiment sans taxes ni cotisations sociales grâce aux accords de libre-échange (ou plutôt « accords de pauvreté économique », selon les militants locaux !), aux zones franches qu’on les oblige à installer au profit des multinationales délocalisées mais aussi aux « plans d’ajustement structurel » et autres « programmes d’assistance » du Fonds monétaire international (FMI) qui adaptent les législations aux besoins des pilleurs.

Ainsi, en Guinée, l’exploitation des terres riches en bauxite a pu être démultipliée, sans « ruissellement » pour le pays, à part celui des poussières dans les rivières et les sols, rendant l’eau impropre et les terres agricoles improductives. Bauxite transformée – ailleurs bien sûr – en aluminium, dont à Gardanne, près de Marseille, où le scandale des boues rouges n’est pas encore résolu.

Ces pays, manœuvrés par la Banque mondiale, consacrent ensuite les maigres revenus de leurs ressources à des barrages ou des routes utiles aux entreprises étrangères selon un processus bien rôdé. L’État africain contracte le prêt nécessaire au projet auprès d’une banque privée via les banques «de développement » puis Eiffage ou Bouygues fait le chantier, souvent aujourd’hui en sous-traitant à des entreprises chinoises la gestion de la main d’œuvre locale pour éviter d’assumer les conditions de travail, les accidents ou les émunérations. Ensuite, Bolloré vient tirer profit du terminal de porte-conteneurs ou de la voie ferrée transportant minerais ou produits agricoles, comme l’huile de palme au Cameroun. Selon une procédure similaire, Total parvient à se faire garantir par l’État français, via une filiale de l’Agence française de développement (AFD), un prêt pour exploiter le gaz du Mozambique.

Ces pays offrent enfin leur main d’œuvre sans contrôle des conditions de travail puisque l’Êtat, sur injonction du FMI, a réduit le nombre de ses fonctionnaires et a confié ses services publics à des partenariats public-privé. Partenariats contre le public et pour le privé, qui, selon la Cour des comptes européenne, ne sont pas « une option économiquement viable pour la fourniture d’infrastructures publiques » ; mais pour l’Afrique, pas de problème ! Une fois les services publics vendus, finis les contrôles, les visites sur sites… les multinationales sont libres de polluer et d’exploiter les populations. La corruption assure le reste des passe-droits.

Extrait d’un article d’Isabelle Marcos Likouka dans Lignes d’attac de juillet 2021.

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Environnement

Accords de libre échange et déforestation

[…] faire jouer à plein régime la théorie classique des « avantages comparatifs », selon laquelle chaque pays a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il est comparativement le plus compétitif. Pour les pays du Mercosur, ce sont principalement les produits agricoles. Pour l’UE, ce sont l’industrie et les services. […]

Poussés dans le dos par leur agro-industrie respective, qui avait beaucoup à perdre dans ce changement de régime, les pays du Mercosur ont cédé sur des points clés leur permettant d’avoir un accord équilibré. Les « lignes rouges » de l’Argentine en matière de « protection de l’industrie naissante » ou du maintien des « taxes à l’exportation » des matières premières ont notamment été balayées. Or ces dernières sont un instrument commercial autorisé par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui reconnaît leur fonction potentiellement bénéfique en matière de financement publique, de diversification de l’économie, d’industrialisation et de protection de l’environnement.
En confisquant le droit de ces pays d’user d’outils et de mécanismes de flexibilité prévus dans cette enceinte, l’UE enferme de facto ces pays dans le rôle de pourvoyeur de matières premières, de « ferme du monde » aux dépens du développement de leur chaîne de production locale et régionale et de la diversification de leur économie.

Or, la spécialisation agricole est mortifère pour la biodiversité et le climat. C’est le règne sans partage des monocultures, des écosystèmes ultra-simplifiés, des campagnes mutées en déserts écologiques. Le « bonus agricole » pour les États du Mercosur, c’est aussi de nouvelles coupes sombres dans la forêt amazonienne pour laisser paître les troupeaux, cultiver du soja transgénique pour alimenter le bétail, ou de la canne à sucre (destinée à alimenter la filière d’énergie renouvelable en Europe).
En clair, cet accord de libre-échange crée un appel d’air pour la déforestation. Un secteur qui représente déjà près de 20 % des émissions de CO2 à l’échelle mondiale.

Mais pour l’UE, l’enjeu est de consolider la position de son industrie, de tailler des croupières à la Chine en offrant, à ses fleurons industriels, de nouveaux débouchés outre-Atlantique. À cet effet, l’UE a usé de vieilles ficelles : « Diviser pour mieux régner ». La conduite en parallèle de nombreux accords de libre-échange avec d’autres pays du continent américain (Mexique, Chili, Colombie, Pérou, Amérique centrale), a porté ses fruits. Pour éviter d’être en perte de vitesse par rapport à ces derniers, les pays du Mercosur ont succombé à la pression. L’accord ficelé, les fruits ont un goût amer. Si l’un des enjeux était de s’affranchir de leur dépendance grandissante envers la Chine pour les produits manufacturés, ils l’ont troquée contre une dépendance européenne.

[…]

La délocalisation de la déforestation

8 octobre 2018 : coup de tonnerre de la communauté scientifique internationale. Le rapport spécial sur le changement climatique du GIEC nous signifiait qu’il restait douze ans pour éviter que la température moyenne mondiale ne dépasse pas l.5° C par rapport à l’ère
préindustrielle. A l’heure où le compte à rebours est enclenché, la mise en œuvre de la théorie économique des « avantages comparatifs » dans les accords de libre-échange nous apprend à marcher sur la tête.
Plantons le décor. L’agriculture commerciale est responsable de 80 % de la déforestation dans le monde et concerne notamment les secteurs de l’huile de palme, du soja, du bœuf et du cuir en grande partie destinés au marché européen.
Par ce biais, l’UE est responsable de près de 10 % de la destruction des forêts dans le monde. Qu’à cela ne tienne. L’Accord commercial creuse le sillon de la déforestation importée.
Analyse. Aujourd’hui, l’UE importe environ 300 000 tonnes de viande bovine par an, dont 80 % du bœuf importé provient déjà des pays du Mercosur. Le « deal » est d’en importer davantage.

Extraits d’un article d’Inès Trepant dans L’Écologiste de juillet–septembre 2021.

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Environnement Société

La servitude volontaire de nos modes de vie

C’est un lieu commun de la rhétorique révolutionnaire depuis Marx que de dire que les dominés n’ont rien à perdre que leurs chaînes. La formule est exaltante, mais l’expérience montre qu’elle ne correspond pas vraiment à la réalité. L’esclave tient d’autant plus à ses chaînes que la servitude est volontaire. Or, dans notre société productiviste/consumériste, comme l’avait déjà bien vu en son temps Aldous Huxley dans son livre d’anticipation Le Meilleur des mondes, la servitude volontaire atteint des sommets. Cela est le résultat d’une colonisation de l’imaginaire sans précédent, grâce en particulier aux nouvelles technologies.

Il ne faut donc pas s’attendre de la part de nos concitoyens à une attitude rationnelle (et encore moins raisonnable…). La plus grande partie d’entre eux savent très bien que nous allons « droit dans le mur », sans trop savoir exactement ce que cela signifie, et en même temps ne croient pas que les choses vont changer ni que nous pouvons les changer. Ce n’est pas seulement le fait souligné par Jean-Pierre Dupuy, dans son livre Pour un catastrophisme éclairé, que « nous ne croyons pas ce que nous savons » – ce qui avait déjà frappé Günther Anders à propos du danger atomique -, mais plus profondément que cette dissonance cognitive s’accompagne d’une véritable paralysie de l’action.

Le projet de la décroissance étant tout à fait raisonnable et fondé sur une analyse rationnelle se heurte à une double barrière. Il ne séduit pas la pensée aliénée et bouscule le confort de l’inertie, ce qui explique la situation que vous déplorez comme moi. Il est tout à fait remarquable que la collapsologie qui, tout au moins en France, a plus ou moins été un sous-produit de la décroissance, surmonte ce double obstacle. Puisqu’il n’y a rien à faire, en effet, on peut continuer à vivre comme avant et, tout en sachant que tout va s’effondrer, penser en même temps que grâce à la technique, on s’en sortira !

Le cas du président Sarkozy, partisan s’il en est de la société de croissance, qui a adoré le livre de Jared Diamond Effondrement- la bible de la collapsologie -, est loin d’être une exception. Il est probable que la plupart des leaders du capitalisme mondial soient sur cette position. Gaël Giraud, le jésuite écologiste, qui a beaucoup fréquenté les banquiers, raconte que les financiers de la City à Londres interpellés sur le dérèglement climatique étaient parfaitement au courant des perspectives d’effondrement. Mais ils s’avouaient impuissants et s’y préparaient en achetant des fermes dans le Grand Nord. La collapsologie, en effet, ne pousse pas à l’action collective, mais à des tentatives individuelles d’échappement ou d’adaptation. Certains s’orientent vers l’adaptation matérielle, rejoignant le survivalisme, accumulant dans leur bunker armes et rations de survie, d’autres préfèrent la préparation spirituelle avec le développement personnel.

Extrait d’un entretien de Serge Latouche dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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Économie Environnement L'énergie en France

La finance au service de la pollution

Jamais l’urgence d’agir n’a été aussi claire et aussi largement ressentie et partagée. Si la finance est déshumanisée et dépolitisée, elle n’opère pas totalement dans une bulle coupée du monde extérieur. Les dirigeant-es et les salarié-es des grandes banques et des sociétés d’assurances et d’investissement sont, comme tou-tes, témoins de l’accélération et de l’intensification des événements climatiques extrêmes. Ils n’ont peut-être pas lu le premier volet du sixième rapport du Giec, mais n’ignorent pas que les nouvelles ne sont pas bonnes et qu’il faut immédiatement opérer des transformations sans précédent pour limiter la casse. Et cette casse ne manquera pas de les affecter en menaçant à terme la stabilité de tout le secteur financier.

Déjà, la facture liée à l’inaction s’alourdit, à « seulement » 1,1 °C de réchauffement. Ainsi, des poches d’inassurabilité émergent, comme sur la côte ouest des États-Unis, ravagée annuellement par des mégafeux.
En 2015, le PDG d’Axa, Henri de Castries, annonçait qu’ « un monde à + 2 °C pourrait encore être assurable, un monde à + 4 °C ne le serait certainement plus ». En vérité, tout indique que la chute pourrait arriver beaucoup plus tôt que prévu et que le marché a tout intérêt à agir maintenant et fortement pour se sauver lui-même.

Malheureusement, les acteurs financiers ne nous ont pas habitués à agir à la hauteur des enjeux. Quand la majorité des grands acteurs internationaux en sont encore à investir des fonds dans l’expansion du charbon, il aura fallu plus de sept ans de mobilisation publique pour pousser leurs homologues français à mettre un terme à ces financements. Mais tout reste à faire concernant le pétrole et le gaz, comme le montrent leurs piètres scores sur le Scan de la finance fossile tenu à jour par Reclaim Finance.

La raison des blocages se trouve dans la priorisation absolue de leurs profits et dividendes sur le climat. Quand bien même d’autres facteurs entreraient en ligne de compte. celle-ci suffit à expliquer leur allégeance sans faille aux majors pétrolières et gazières.
Les affaires sont rudes, et les milliards promis sur le court terme justifient bien, aux yeux des principaux acteurs de la place financière de Paris, de fermer les yeux sur les velléités d’expansion dans les hydrocarbures de leurs clients.
Ainsi, la majorité des actionnaires de Total – Axa, Amundi-Crédit agricole et BNP Paribas – ont voté massivement pour le plan climaticide de la major française lors de son assemblée générale.

[…] violant leurs propres promesses d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, mais ont aussi balayé du revers de la main les conclusions publiées un peu plus tôt par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Comme un pavé dans la mare, celle-ci indiquait d’une manière on ne peut plus limpide que « au-dela des projets déjà engagés à partir de 2021, notre trajectoire pour l’atteinte de la neutralité carbone selon un scénario 1,5 °C n’autorise aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz, et aucune nouvelle mine de charbon ou extension de mine n’est nécessaire ».
Autrement dit, si les acteurs financiers veulent continuer de soutenir Total, Shell et BP, il leur faut, pour tenir leurs propres engagements climatiques, contraindre ces groupes à renoncer à tout nouveau projet pétro-gazier.

Extraits d’un article de Lucie Pinson, fondatrice et directrice de Reclaim Finance, dans Politis du 26 août 2021.

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Économie Environnement

Accaparement des terres agricoles

C’est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l’artificialisation des territoires : l’accaparement des terres agricoles par une petite frange d’agriculteurs, davantage branchés FNSEA productiviste que paysannerie maîtrisée – à l’image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d’autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf) s’échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n’appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s’inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d’y voir plus clair, j’ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf. Elle m’a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant
à favoriser l’installation de jeunes agriculteurs et éviter l’agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d’accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens.

De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l’agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S’il est impossible d’entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires »
chez les agriculteurs visant à s’étendre, soit la matérialisation d’une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d’un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s’applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l’agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s’étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l’agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu’on voudrait c’est trouver des manières de convaincre ces derniers qu’il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s’installer, qu’on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C’est compliqué de combattre l’accaparement, car c’est moins spectaculaire que l’artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf’ de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s’agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l’usage des pesticides, c’est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. »

Article dans le de juillet 2021.

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Économie Environnement

La rupture indispensable

Le Grand Espoir du XXe siècle, livre « optimiste » publié en 1949 par Jean Fourastié (Gallimard), a semblé être confirmé par les faits pendant les trente années qui ont suivi : bond fabuleux de la productivité, forte réduction du temps de travail, conquêtes sociales majeures, net repli des inégalités. Fourastié n’avait pourtant pas anticipé la grave perturbation qui allait contredire ses prédictions à partir des années 1980 pour nous conduire aujourd’hui à « la grande angoisse du XXIe siècle ».

Cette perturbation vient de la surexploitation de la nature par les acteurs dominants du capitalisme, entraînant avec eux, en y mettant d’énormes moyens, de larges fractions des populations dominées, via le couple infernal du productivisme et du consumérisme. On a commencé à dépasser des seuils écologiques critiques dès la fin des Trente Glorieuses. Certains de ces dépassements vont peser pendant des siècles. C’est le cas des gaz à effet de serre, dont la durée de présence avant que la nature se charge de les éliminer va de quelques dizaines d’années à plusieurs siècles. La surchauffe de la planète et les dérèglements et phénomènes extrêmes qui l’accompagnent sont passés de risques documentés depuis quarante ans à une réalité omniprésente et angoissante.

Pourtant, c’est encore le déni et le mensonge qui ont cours dans les médias détenus par les milliardaires, dans les grandes entreprises soumises à leurs actionnaires, pendant que nos dirigeants politiques font mine de s’intéresser au climat mais prennent des décisions « climaticides » tout en pratiquant la diversion avec des thèmes venant de la droite extrême, dont l’insécurité.

Or une terrible insécurité humaine se profile : l’insécurité climatique, dont les prémices se multiplient déjà (insécurité physique, sanitaire, alimentaire, en eau potable, en énergie, en risques d’incendie, en montée des eaux, en migrations climatiques massives, avec des inégalités encore amplifiées…). Nul ne sait si les scénarios les plus pessimistes du Giec pourront être évités. Même un
réchauffement global limité à 2 °C est porteur de risques majeurs pour l’humanité à court terme.

Une réorientation radicale, révolutionnaire, et rapide, est donc proprement vitale. Les citoyen-nes, pour peu qu’ils ou elles puissent en débattre de façon bien informée, comme dans le cas de la conférence citoyenne sur le climat, sont à même de concevoir cette réorientation, que l’oligarchie continuera de refuser tant qu’elle ne sera pas mise hors d’état de nuire. C’est la condition pour que la grande angoisse actuelle se transforme en nouvel espoir. Il faudra des actions et des mobilisations de très grande ampleur, portées surtout par la jeunesse, pour parvenir à ce que, selon Edgar Morin, « l’urgence de l’essentiel »» (la justice climatique, de nouveaux modes de vie sobres mais désirables, la fin des énergies fossiles…) devienne une priorité politique autrement qu’en paroles.

Article de Jean Gadrey dans Politis du 22 juillet 2021.

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Environnement

Vendre des promesses

Le désastre écologique est-il le résultat d’une série de conjonctions malheureuses ou l’effet de choix politiques ? Faut-il mettre cette destruction des conditions de vie sur Terre sur le compte de l’incertitude scientifique, de l’indifférence de l’opinion publique, de l’inertie du monde économique ou de la médiocrité du personnel politique ?
Depuis vingt ans, des enquêtes minutieuses ont réuni une impressionnante documentation sur l’histoire longue de nos savoirs environnementaux. Elles révèlent que l’actuelle trajectoire climatique avait été anticipée et modélisée avec un niveau de preuve raisonnable dès les années 1970.
Certes, depuis 1950, des controverses ont animé les communautés scientifiques. Mais les relevés, observations et modélisations démontraient une tendance nette, générale et continue à l’augmentation du taux atmosphérique de CO2 depuis la fin du XIXe siècle. La période 1965-1975 ouvre le bal d’une série – ininterrompue jusqu’à aujourd’hui – de publications alertant sur ces enjeux : rapports remis à la Maison Blanche (1965), dossier commandé par les Nations unies pour la conférence de Stockholm et rapport du Club de Rome (1972), mais aussi des articles scientifiques ainsi que des études publiées par plusieurs compagnies pétrolières…

Au cours de la même séquence, les principaux pays riches sont traversés par d’intenses vagues de politisation. En réaction, une partie des classes dirigeantes opte pour de multiples stratégies afin de déminer, par la disqualification et la neutralisation, la charge explosive de ces mobilisations scientifique et politique. Depuis cinquante ans sur la question du réchauffement climatique, et depuis au moins le XVIIIe siècle pour les enjeux écologiques, les principales institutions et puissances économiques ont mené, directement ou indirectement, une politique de guerre antiécologique.
Par l’organisation du déni, la domestication des critiques et l’avalanche de promesses illusoires (autorégulation du marché, innovations, marché carbone, etc.), elles ont acheté du temps pour maintenir leur domination.

Gagner du temps, obtenir un délai, procrastiner pour continuer à accomplir méfaits et forfaits.
Gagner des profits, conserver les pouvoirs, se maintenir en tant que puissances économiques et géopolitiques : les raisons sont plurielles, mais toutes conduisent, dans les faits, à chercher à différer le moment d’une réappropriation politique et égalitaire de nos vies.

À travers leur matrice chrétienne, l’Occident, le capitalisme et l’idéologie du progrès sont liés à une conception optimiste du temps et de l’histoire qui a posé l’avenir comme rédempteur. Au lieu de faire du politique le lieu d’expression des antagonismes et des conflits, les modernisateurs prêtent au futur la capacité de réguler et de corriger les contradictions du capitalisme industriel – foi dans la science, solutionnisme technologique, gouvernement des experts et des normes. Les discours sur l’avenir ont pour fonction centrale de pacifier le présent en étouttant nos désirs de nouveaux départs.
Ce consensus industriel, productiviste et progressiste est alors hégémonique et largement transpartisan. Pourtant, dès 1970, le dossier était suffisamment instruit pour tout arrêter, réfléchir et agir. En 2000, la morphologie de la catastrophe écologique était assez nette pour harceler les pouvoirs et faire dérailler la locomotive industrielle. En 2020, le ravage écologique perle sur nos fronts et prépare les morts de masse de demain. Et nous devrions encore attendre 2030-2050 et un énième rapport d’experts censé permettre d’atténuer le désastre – c’est-à-dire de nous adapter à lui. […]

Extrait d’un article de La revue terrestre dans Politis du 15 juillet 2021.

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Environnement L'énergie en France

Autoritarisme et répression au service du nucléaire

Entre les militant-es de Bure et la justice, c’est une longue histoire d’hostilité qui s’écrit depuis 2016. En quatre ans, une soixantaine de procès en lien avec l’opposition au projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure ont eu lieu, dont un certain nombre dans cette petite salle du tribunal de Bar-le-Duc. Le procès qui s’est déroulé du 1er au 3 juin était aussi attendu que redouté. Attendu, car il met fin à une enquête lourde, agressive, intrusive. Attendu aussi car des rassemblements de soutien festifs étaient organisés chaque jour sur le parvis du tribunal. Redouté, car les peines pouvaient atteindre jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

Les sept prévenu-es ciblées par l’instruction judiciaire ouverte en 2017 étaient poursuivi-es pour de nombreux motifs : dégradation et vol en réunion, organisation d’une manifestation non déclarée, attroupement après sommation de dispersion, détention de substances ou d’engins incendiaires, parfois pour violences. Mais, surtout, pour association de malfaiteurs.

Au fil de la lecture de l’ordonnance de renvoi puis des interventions des avocats de la défense, on comprend que le dossier de 22 000 pages contient beaucoup de vide. […]
Preuve que le dossier s’est dégonflé : l’Andra n’était plus partie civile. […]

Le 15 août 2017, les anti-Cigéo avaient prévu de se rassembler pour alerter sur la mise en danger d’un site néolithique par le projet Cigéo. Ce jour-là, les forces de l’ordre ont effectué 21 tirs de LBD et lancé 320 grenades lacrymogènes ainsi que 37 grenades GLI-F4. Robin Pagès, un manifestant, a été gravement blessé au pied. Me Muriel Ruef n’en démord pas : sans les décisions prises par les forces de l’ordre, les affrontements n’auraient sûrement pas eu lieu. À l’aide de plans de la zone brandis sous le nez du juge, elle retrace quasiment minute par minute le déroulé de la journée. Elle pointe le fait que les gendarmes sont sortis de leur mission, qui consistait à surveiller les bâtiments de l’Andra à Bure pour dévier l’itinéraire, obligeant les manifestants à s’éparpiller dans les champs.

« L’autorité civile n’a pas interdit cette manifestation, mais l’autorité militaire a bloqué la route de son propre chef, assène l’avocate. Des difficultés dans le maintien de l’ordre qui n’ont jamais été analysées, ni dans le dossier ni dans cette audience. »

[…] Une enquête menée par Reporterre et Mediapart a révélé la disproportion des moyens utilisés pour débusquer et surveiller les militants : géolocalisation, perquisitions, plus de 85 000 conversations et messages interceptés, plus de seize ans de temps cumulé de surveillance téléphonique, des contrôles routiers sur tout le territoire, l’utilisation du logiciel Anacrim (habituellement utilisé pour résoudre les crimes graves), pose de balises sur les voitures, et même la création d’une cellule de gendarmerie spéciale Bure… pour un coût estimé à 1 million
d’euros!
« j’ai un budget illimité pour toutes instructions », a seulement déclaré le juge. Parmi les moyens utilisés pour cette surveillance hors norme, l’utilisation d’IMSI-catchers, des valises-espions qui capturent les données téléphoniques présentes aux alentours – une technologie rendue légale en 2016 dans le cadre de la lutte antiterroriste. Le juge d’instruction en avait autorisé la pose lors d’une audience au tribunal de Bar-le-Duc concernant des personnes liées au mouvement anti-Cigéo.
Des conflits d’intérêts, une partialité des représentants de la justice dans la Meuse et une obsession sécuritaire qui avaient déjà été remarqués.
En 2019, la Ligue des droits de l’homme avait publié un rapport sans équivoque dénonçant le « harcèlement contre les opposants, destiné à criminaliser leur position et leur manifestation, qui a pour effet de porter atteinte aux libertés individuelles ». La Fédération internationale des
ligues des droits de l`homme avait envoyé un observateur indépendant lors d’une journée d’audience consacrée à des affaires impliquant seulement des militant-es anti-Cigéo. Un dispositif particulier mis en place par le tribunal de Bar-le-Duc. Le 5 février 2019, Me Jacques Englebert, avocat au barreau de Namur, avait noté un certain nombre de pratiques et de réactions le laissant très perplexe, et avait été catégorique : « Il s’agit d’une justice qui fait tout pour décourager l’idéal que chaque citoyen nourrit à son égard. Le lien social que devrait nouer la justice avec le citoyen est ici totalement nié. »

Extraits d’un article de Vanina Delmas dans Politis du 10 juin 2021.

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Environnement

L’écologie depuis un siècle

Dans une passionnante analyse, le juriste Gabriel Ullmann dresse le nombre (impressionnant) d’alertes et d’actions sans lendemain qui visaient à empêcher le déraillement définitif de notre chère espèce sur les cendres d’une planète fumante.

Dès le début du XX* siècle, et les premiers graves dégâts commis par la révolution industrielle, les scientifiques alertent sur le danger de l’épuisement des ressources et le coût engendré par la pollution – y compris le réchauffement planétaire. Dès 1920, l’économiste anglais Arthur
Pigou suggère d’intégrer le coût de cette pollution dans la production des biens : la fiscalité verte n’en est même pas là cent ans plus tard.

Les premières batailles sociales environnementales éclatent dès ces années-là, comme les premières révoltes contre la dégradation des paysages par des usines dégueulasses ou des mines ultra-polluantes.
Dès les années 1940, l’analyse du réchauffement planétaire est documentée, le danger de la pollution aussi. De l’Europe à l’Amérique en passant par l’Afrique, les États créent des réserves pour protéger leur environnement.
En 1948, les atteintes déjà visibles à la biodiversité provoquent la création de l’Union internationale de la conservation de la nature (UICN), organisme à l’origine de l’élaboration de listes d’espèces en danger. Mais la destruction s’accélère.
Les années 1950 sont celles de l’industrialisation de l’agriculture, une des premières sources de gaz à effet de serre. Le recours massif aux pesticides est en grande partie responsable du déclin des insectes, des oiseaux, et de la pollution des rivières et du littoral (ah, que serait le littoral breton sans ses chères algues vertes!).

Par un retour de balancier, les années 1960 sonnent l’heure des grandes résolutions pour les États. L’écologie entre dans le champ du politique. On l’a oublié mais la loi sur la protection de la nature et la loi littoral ont été votées par le Parlement en 1976, sous Giscard, par des élus de droite comme de gauche… Le choc pétrolier accélère une prise de conscience étatique de la limite des ressources. La société civile s’empare du sujet, l’heure est aux grands combats écolos (le Larzac), René Dumont fait naître l’écologie politique. Lois et décrets engendrent notre
actuel droit de l’environnement.

La suite, vous la connaissez : frénésie de la société de consommation, dérégulation, le tout assorti d’authentiques avancées législatives (loi sur l’eau, de protection des espèces…) impulsées par la très libérale Union européenne. Et la contradiction tend aujourdhui au sublime. Emmanuel Macron proclame: « Make the planet great again » tout en déchiquetant le droit de l’environnement pour le grand plaisir des promoteurs. Les élus locaux renchérissent sur le développement durable et expliquent ensuite à leurs administrés que telle zone industrielle « créera de l’emploi » même si, au passage, elle détruira des terres agricoles (et les emplois existants avec).

Extrait d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de mai 2021.

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Environnement Santé

Politiques agricoles contre la nature

Le système agroalimentaire qui a pris racine au cours des dernières décennies constitue une menace pour notre environnement et notre santé. Responsable de près de 20 % des émissions de CO2, l’agriculture productiviste a également ruiné la biodiversité et les sols, par l’usage intensif des engrais et des pesticides. Les aliments transformés issus de l’agro-industrie sont à l’origine de maladies en forte augmentation telles que le diabète, l’obésité, les troubles cardio-vasculaires, les cancers. Ce système agro-industriel hyper-concentré autour de grands
groupes, comme Lactalis ou Danone, ne parvient pas à rémunérer décemment les agriculteurs, dont 22,4 % vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit deux fois plus que la moyenne nationale.

Cette agriculture productiviste génère des excédents – la France est le cinquième exportateur agricole dans le monde – mais ne permet pas de lutter contre la malnutrition : 3,9 millions de Français (6 % de la population) ont recours à l’aide alimentaire.

Les politiques publiques aggravent la crise du système agroalimentaire. Avec 58 milliards d’euros d’aides par an, dont 9 milliards pour la France, la politique agricole commune (PAC) est le plus gros budget de l’Union européenne. Cette PAC vient d’être renouvelée pour 2023-2027 et affiche des objectifs écologiques qui sont du « greenwashing ». Selon la plateforme Pour une autre PAC, qui regroupe une cinquantaine d’organisations, cette politique agit « au mépris des enjeux sociaux, environnementaux et alimentaires », car les aides restent concentrées sur les grandes fermes, les élevages industriels, les grandes surfaces céréalières, au détriment des petites et moyennes exploitations et de l’agriculture durable.

Il est pourtant démontré scientifiquement que l’agriculture durable – l’agroécologie – est la plus performante en matière économique, sanitaire et environnementale, comme l’illustre une étude récente de France Stratégie (Les performances économiques et environnementales de l’agroécologie). Sans surprise, les lobbys agro-industriels s’opposent à une réorientation de la PAC vers le soutien à l’agriculture durable, ce qui suppose l’abandon du modèle agro-industriel dominant.

Favoriser une agriculture diversifiée et plus intensive en main-d’œuvre implique de plafonner les aides par actif. L’adoption de nouvelles pratiques culturales nécessite une plus forte conditionnalité environnementale des aides, comme l’interdiction des produits phytosanitaires. Les aides à la conversion doivent être revalorisées pour accélérer le mouvement vers l’agriculture durable. Le gouvernement, qui dispose d’une grande marge de manœuvre pour attribuer les aides de la PAC, a présenté ses choix le 21 mai. Approuvés par la FNSEA, principal lobby de l’agriculture productiviste, ils ont été rejetés par les organisations qui défendent l’agriculture durable, telles que la plateforme Pour une autre PAC et la Confédération paysanne. Selon le WWF, « on a une PAC qui fait comme si tout allait bien, alors qu’on assiste à un effondrement de la biodiversité et à un climat qui ne cesse de se réchauffer »

Article de Dominique Plihon dans Politis du 03 juin 2021.