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Économie

Monopole naturel et idéologie libérale

Il fut un temps où les économistes estimaient que la fourniture d’électricité relevait d’un monopole naturel et devait être organisée par des opérateurs publics. À la suite de l’Acte unique de 1986, l’Union européenne a entrepris de créer un grand
marché européen régulé par la concurrence. Le secteur de la production électrique fut divisé en trois branches. La gestion du réseau restait un monopole, tandis que la production et la distribution d’électricité étaient ouverts à la concurrence. L’idée était de faire fonctionner le marché de l’électricité comme celui des fruits et légumes : un marché de gros accessible aux producteurs, un marché du détail au sein duquel les distributeurs vendent aux particuliers l’électricité achetée aux producteurs.
À terme, les autorités de Bruxelles espéraient que les distributeurs finiraient par se lancer dans la production en construisant des centrales électriques, notamment des éoliennes ou des centrales à gaz, dont le coût de construction est abordable.
Pour cela, il fallait assurer aux distributeurs privés une certaine rentabilité. C’est ce que la France organisa avec la loi de 2010 qui instaura un mécanisme (l’ARENH) qui impose à EDF de revendre aux distributeurs privés, à prix bradé, un quart de son électricité nucléaire.
Pendant plus de dix ans, l’ARENH a protégé les concurrents d’EDF des fluctuations du marché de gros. Mais au lieu d’en profiter pour investir dans la production, la plupart ont préféré rester de purs commerçants, se contentant de négocier des contrats sur le marché des producteurs et de revendre l’électricité ainsi acquise. Résultat, la France – comme le reste de l’Europe – a très peu construit de nouvelles centrales depuis que le marché a été libéralisé.
La guerre en Ukraine a complètement chamboulé le marché européen. Incapables de produire leur propre électricité, les fournisseurs privés étaient menacés de faillite du fait de l’explosion des prix. En France il fallut étendre le volume d’électricité nucléaire vendu
à prix bradé pour les sauver. Prise au moment où de nombreux réacteurs étaient à l’arrêt, cette décision devrait coûter au moins 8 milliards d’euros à EDF.
Ce sont ces pertes catastrophiques qui expliquent l’annonce de sa renationalisation totale, l’entreprise publique n’étant plus capable d’investir dans de nouvelles centrales.
En fin de compte, l’introduction forcée de la concurrence dans un monopole naturel aura nui à l’investissement et coûté très cher à tout le monde, sauf à quelques malins qui sont parvenus à spéculer sans prendre de risque et sans avoir jamais produit la moindre électricité.

Article de David Cayla, économiste atterré, dans l’âge de faire de septembre 2022.

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Économie

Diktat néolibéral : la leçon grecque

En 2015, les gouvernements européens, essentiellement l’allemand et le français, imposaient, sous la férule de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI (la « troïka »), un diktat financier effroyable, un véritable coup d’État pour mettre fin à une expérience démocratique hors des normes néolibérales. Après des années de gestion calamiteuse par les conservateurs et les socialistes, les Grecs avaient élu un gouvernement dirigé par Alexis Tsipras (du parti Syriza), s’engageant à rompre avec les anciennes pratiques.
Mal leur en prit. Afin de sauver les banques françaises et allemandes, l’UE obtint la capitulation de Syriza et l’abandon de toutes les mesures progressistes pour mettre en place un énième plan de restructuration. Après « sept années de vaches maigres » s’ajoutant aux
précédentes, le résultat est catastrophique. De 2008 à 2021, le PIB a reculé de près de 40 %. Le salaire moyen a baissé de moitié et les retraites de près d’un tiers. Les privatisations ont un peu plus gangrené la société, placée sous contrôle du capital international, à l’instar du port du Pirée, désormais contrôlé par une multinationale chinoise.
Et qu’apprend-on cette semaine ? Que la Grèce a fini de rembourser le FMI et que son économie est « enfin libérée » de la tutelle européenne (Les Échos du 22 août). Cet adverbe et ce verbe donnent à voir le cynisme des dominants.
La Commission se félicite que « la Grèce ait rempli l’essentiel de ses engagements » grâce à une « résilience […] améliorée » lui permettant de sortir du « cadre de surveillance » auquel elle était soumise.
Autrement dit, c’est un peuple mis à genoux par une politique néolibérale extrême qui a mis, avec d’autres, ses pompiers et ses équipements de lutte contre le feu au service de la France cet été. La France, qui n’en finit pas de rabougrir ses services publics, de les soumettre à des règles de rentabilité, de maltraiter ses travailleurs premiers de corvée, se trouva fort dépourvue quand le feu fut venu, en suivant ici la sécheresse ou là les inondations.
En Gironde comme ailleurs, ce sont les responsables locaux des services d’incendie eux-mêmes qui ont révélé l’ampleur de la disette à laquelle ils étaient contraints.
Sur les 251900 pompiers français, 17 % seulement sont professionnels, 5 % sont militaires et 78 % sont volontaires.
Le pompier volontaire de base étant payé 8 euros de l’heure, le professionnel moins de 2 000 euros net par mois en moyenne.
Le réchauffement du climat et la dégradation écologique dans son ensemble sont le fruit d’un mode de développement capitaliste insoutenable, tout comme la dégradation sociale est le résultat de politiques n’ayant comme boussole que celle qui enrichit les plus riches. Le fameux ruissellement macronien, qui devait abreuver les pauvres, s’est transformé en son inverse : ce sont les pauvres de Grèce qui ont envoyé leurs pompiers arroser notre lande dévastée.
Et quand on voyait au-dessus du bassin d’Arcachon les nuages de fumée noircir le ciel, on ne pouvait s’empêcher de les relier à la dévastation occasionnée par une fuite en avant antisociale et antiéconomique.

Article de Jean-Marie Harribey dans Politis du 01 septembre 2022.

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Économie

Division mondiale du travail

L’ ouvrage La Machine est ton seigneur et ton maître raconte, de l’intérieur, les conditions de travail proche de l’esclavage qui règnent dans les usines chinoises de Foxconn, où sont notamment fabriqués ordinateurs et smartphones vendus dans le monde
entier.
« La productivité était fixée à 5 120 pièces par jour. En juillet 2010, elle a été relevée de 25 %, soit 6 400 piètes par jour. je suis complètement épuisé. » Les éditions Agone rééditent La machine est ton seigneur et ton maître, une plongée dans l’univers des « villes-usines » de l’entreprise taïwanaise Foxconn. Le plus grand fabricant du monde dans le domaine de l’électronique emploie plus d’un million de personnes, notamment pour confectionner à moindre coût et à très grande vitesse les milliards de smartphones vendus aux quatre coins de la planète.

La plupart des employé-es sont des jeunes campagnards qui viennent tenter leur chance en ville. Chez Foxconn, ils découvrent les cadences infernales, les 12 heures de travail quotidiennes, les heures sup, non payées, les deux jours de repos par mois, les dortoirs dans lesquels ils s’entassent pour dormir… Et au réveil, la machine… « Nous avons perdu la valeur que nous devrions avoir en tant qu’êtres humains, et nous sommes devenus une prolongation des machines, leur appendice, oui, leur domestique. J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître, dont je devais peigner les cheveux, tel un esclave », estime Yang, qui a travaillé pour Foxconn.

Sur les murs des usines sont affichées certaines citations de Terry Gou, le multimilliardaire fondateur de Foxconn : « Un dirigeant doit avoir le courage d’être un dictateur pour le bien commun », « Si les objectifs ne sont pas atteints, le soleil cesse de se lever », ou
encore, « Croissanre, Ton nom est sauffrance ».

Yang raconte : « je me suis rendu compte que, pendant le travail, j’avais fréquemment des trous noirs. Comme j’avais déjà intériorisé tous les gestes du travail je me réveillais en sursaut, ne sachant plus si j’avais traité les dernières pièces ou pas. » En 2010, suite à une vague de suicides de ses employées, l’entreprise Foxconn s’était retrouvée sous les feux des projecteurs. Plus de 10 ans après, pourtant, rien n’a vraisemblablement changé. Pour la journaliste Célia Izoard, qui signe la postface, ces ouvriers et ouvrières
constituent « les ombres chinoises de la Silicon Walley ». Là où se regroupent les grands groupes états-uniens des nouvelles technologies, les employé-es sont (très) bien payés, ont gratuitement accès à des restaurants gastronomiques, des médecins, des diététiciens, bénéficient parfois de congés à volonté… Chacun se persuade qu’il travaille à la création d’un « monde meilleur » et que la smartcity rendra nos vies plus fluides, écologiques, et solidaires. En réalité, tout cela est rendu possible par une « division mondiale du travail qui fait disparaitre « les problèmes » en les laissant aux sous-traitant », et qui permet « la vente d’appareils numériques d’une complexité inouïe pour quelques centaines d’euros. Car le smartphone est intrinsèquement un objet de luxe, et s’il fallait débourser des milliers d’euros pour en posséder un, on n’en trouverait pas dans toutes les poches. » Un livre qu’il faudrait vendre dans tous les classieux AppleStore du pays. À défaut, vous le trouverez en librairie.

Article paru dans l’âge de faire de juillet-août 2022.

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Économie Politique

Uber files

Le Monde a donc enquêté sur les liens entre le ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron, et la société américaine.
Conclusion du quotidien vespéral : un « deal secret » s’est noué entre Bercy et Uber, scellé via des réunions dans le bureau du ministre, des appels, des SMS extrêmement nombreux. Un des éléments centraux de ce « deal » étant la suggestion, de la part du cabinet du
ministre à Uber, de présenter des amendements « clés en main » à des députés, qui favorisaient évidemment l’implantation d’Uber en France, avec à l’époque une certaine forme de monopole. La loi « Macron 2 » serait celle qui a le plus favorisé la multinationale, avec
la suppression des 250 heures de formation obligatoires à l’époque pour devenir chauffeur, remplacées par une simple journée.

Les enquêtes des journalistes du Consortium international des journalistes d’investigation, publiées de manière concomitante, entre autres dans The Washington Post ou par la BBC, mettent au jour des pratiques de lobbying agressives, parfois à la limite de la légalité. France Info met en exergue un « kill switch » présent sur les ordinateurs de l’entreprise entre 2014 et 2015. Ce « bouton d’urgence » opérait un blocage des données en cas de perquisition, alors qu’Uber faisait l’objet de plusieurs enquêtes. Les données protégées regroupaient par exemple les listes de chauffeurs VTC de l’entreprise, qui auraient permis des suivis fiscaux, et prud’homaux.

Au moment de l’implantation d’Uber en France, un mouvement social s’amorce parmi les chauffeurs de taxi. Des messages envoyés par Travis Kalanick, patron de l’entreprise à l’époque, montre que celui-ci encourageait ses chauffeurs à se rendre aux manifestations des taxis, malgré les risques pour les conducteurs, que certains cadres craignaient. Réponse ? « La violence [contre les VTC, NDLR] garantit le succès. » Son but avoué était d’obtenir une forte couverture médiatique, négative pour les taxis, qui servirait de levier pour obtenir des concessions des autorités, et des dispositions légales plus favorables. Les révélations du Guardian prouvent la mise en place de tactiques similaires dans d’autres pays européens (Belgique, Pays-Bas, ltalie, Espagne…). L’agitation sociale étant apparemment acceptable pour l’entreprise lorsqu’elle cherchait à devenir un acteur dominant. Désormais leader du marché, Uber n’apprécie plus autant ce type de manifestations, particulièrement quand elles viennent de livreurs de sa filiale Uber Eats qui dénoncent une exploitation, et réclament une reconnaissance de leur dépendance à l’entreprise.

Extrait d’un article de Daphné Deschamps dans Politis du 14 juillet 2022.

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Économie

Qui définit le bien commun ?

Le temple français de l’économie orthodoxe, la Toulouse School of Economics (TSE), organisait en mai un « sommet du bien commun ». Jean Tirole, récipiendaire du pseudo-prix Nobel d’économie et auteur d’une Économie du bien commun, voulait montrer que toute la TSE concourt à celui-ci. Lors de la session d’ouverture, Christian Gollier, directeur de l’établissement, affichait ce vœu : mettre la « science » économique au service du bien commun et offrir toute sa place à la science.
À la TSE, on écoute tout le monde, on veut le consensus, et le meilleur moyen de l’obtenir est de convaincre qu’on est économiquement neutre et rationnel.
Lors de ce sommet, Christian Gollier, Jean Tirole et Philippe Aghion ont défini la feuille de route : augmenter l’âge de la retraite, imposer une taxation carbone à tous (les populations qui y sont hostiles auraient un problème de « perception »), développer le nucléaire et financer l’innovation technologique.
Qui définit le bien commun ? Les « principaux acteurs » de la société civile, répondent ces économistes. Et qui sont-ils ? Les intervenants qui se sont succédé pendant deux jours à la tribune du sommet sont exclusivement des dirigeants de multinationales : ExxonMobil, Orange, Amazon, Transdev, BNP Paribas, Invivo, Axa, Pierre Fabre… Ah bien sûr! Eux seuls peuvent définir le bien commun puisque ce sont eux qui fabriquent le monde.
Ce sommet a-t-il été l’occasion de débattre réellement avec ces « principaux acteurs » ?
Pas du tout ! Le colloque n’a jamais été organisé de manière à donner une place au débat, ni avec les économistes ni avec la salle. Derrière un écran plat de la taille d’un studio d’étudiant où se projettent les visages souriants des « acteurs » et leurs titres professionnels rappelant leur position dominante dans la chaîne de production mondiale, ces dirigeants des grandes entreprises nous expliquent, la main sur le cœur, leur contribution à la transition écologique. Le tout sans aucun contradicteur. On a ainsi appris qu’ExxonMobil était neutre en carbone ou encore qu’Amazon réduit l’empreinte carbone de tout commerce. Cette communication a été colorée par des interventions d’économistes hors sol dont les résultats sont soit triviaux soit complètement spéculatifs.

Extrait d’un article de Mireille Bruyère dans Politis du 02 juin 2022.

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Économie Environnement Santé

Marché mondial et libéral alimentaire

Plus généralement, la fin des énergies fossiles abondantes et bon marché représente une menace très sérieuse pour le modèle agro-industriel. Celui-ci en dépend a tous les niveaux. Les tensions actuelles sur l’approvisionnement en engrais azotés de synthèse suite à l’envolée du prix du gaz fossile illustrent bien cette vulnérabilité. Le principal risque pour notre sécurité alimentaire future serait de ne pas tenir compte des limites physiques auxquelles fait face le modèle dominant et d’essayer de le maintenir en place coûte que coûte sous couvert de garantir la sécurité alimentaire de régions moins productives.
Or, l`insécurité alimentaire est avant tout un problème de précarité et non de production agricole insuffisante. C’est le cas en France – où un quart de la population se restreint dans ses achats alimentaires pour des raisons financières – comme ailleurs. L’Inde par
exemple est à la fois le premier exportateur de riz et le pays avec le plus grand nombre de personnes sous-alimentées.

D’après la FAO, la disponibilité alimentaire actuelle à l’échelle mondiale permettrait de nourrir 9,8 milliards d’humains. On pourrait nourrir encore bien plus de personnes si on utilisait directement pour l’alimentation humaine les surfaces en céréales et autres cultures actuellement destinées aux animaux d’élevage.

Le commerce de matières agricoles est généralement présenté comme un élément clé de la sécurité alimentaire.
C’est vrai dans le sens ou il permet de subvenir aux besoins d’une région en cas de crise climatique, sociale ou politique, ou de combler les manques de territoires nettement déficitaires. Mais à l’échelle mondiale, la libéralisation des échanges a pour principale conséquence de mettre en concurrence les petits producteurs des pays dits du Sud avec les agriculteurs subventionnés des pays industrialisés, dont la productivité est 100 à 1 O00 fois supérieure. Il s’agit d’une cause majeure d’appauvrissement de la paysannerie et d’insécurité alimentaire chronique. Cela conduit à terme à affaiblir les capacités de production des pays importateurs et rend leur population très vulnérable à une hausse des cours mondiaux.

S’il est nécessaire d’apporter des réponses d’urgence aux situations de crise, elles ne doivent pas masquer les problèmes structurels qui contribuent à l’insécurité alimentaire. La priorité est de créer les conditions pour que les différentes régions du monde se nourrissent elles-mêmes : accès équitable au foncier, développement des systèmes de production agroécologiques diversifiés et économes en intrants, protection des producteurs face à la concurrence déloyale. Lorsque la production agricole est localement insuffisante, les surplus des autres régions viennent alors compléter les besoins, à condition qu’ils ne soient pas détournés vers l’alimentation animale.

Extrait d’un article des Greniers d’abondance dans le journal La Décroissance de mai 2022.

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Consommation Économie Santé

Sécurité sociale alimentaire

A plus de 75 ans, la toujours fringante Sécurité sociale doit poursuivre son déploiement. Après la dépendance, certains prônent l’alimentation en sixième branche.
Et si le temps était venu pour une sécurité sociale de l’alimentation ?
Voyons comment ça marche. D’abord, il s’agit d’augmenter le Smic et les bas salaires par le versement sur une carte de « monnaie marquée », c’est à dire réservée à des organismes professionnels conventionnés (comme l’est la carte de Sécu avec les médecins ou les pharmaciens). Les producteurs, vendeurs ou restaurateurs sont sélectionnés par des caisses locales d’alimentation selon des critères de progrès humain. Les conventionnés sont ceux qui produisent bio, respectent le droit du travail, ne font pas appel au marché des capitaux – on en passe et des bien mûres.
Ensuite, un salaire à vie est versé à tous les travailleurs de la filière, comme dans la fonction publique.
« Il s’agit de sortir de la marge tous ceux qui aujourd’hui, de manière alternative, produisent et distribuent une nourriture de qualité libérée de la logique capitaliste », explique Bernard Friot, économiste et historien de la Sécurité sociale. Sa plaidoirie pour une extension au secteur alimentaire du régime général des soins mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par le ministre communiste du Travail Ambroise Croizat circule comme jamais.
Le Réseau Salariat, association d’éducation populaire, en propose la version aboutie en concertation avec des mouvements citoyens, par exemple Alternatiba (les décrocheurs de portraits de Macron), et des militants comme Laura Peterseil et Kévin Certenais, auteurs de Régime général. Pour une sécurité sociale de l’alimentation (Riot éditions).
Il y a aussi avec eux des ingénieurs agronomes effrayés que leurs aînés aient pu laisser le champ libre pendant quarante ans à Monsanto – aujourd’hui contrôlé par Bayer – et autres cinglés du productivisme, responsables de l’épidémie de suicides de paysans pauvres et dépossédés de leur savoir-faire, responsables aussi de la condition effroyable des animaux dits de boucherie.
Le marché de la nourriture représente 250 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Si on met 100 euros par personne et par mois sur la carte Alimentation (bien entendu inutilisable dans les grandes surfaces), c’est 80 milliards, soit un tiers du chiffre d’affaires de l’agrobusiness et de la fakefood ultra-transformée, qui n’iront plus aux multinationales et à leurs actionnaires.

Article d’Anne Crignon dans Siné mensuel de mai 2022.

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Économie Politique

Le programme économique de la Nupes

L’autre grief favori des détracteurs du programme de la Nupes, c’est son financement. L’Institut Montaigne, groupe de réflexion néolibéral, estime à 331 milliards d’euros les dépenses publiques non financées et agite un risque pour la « souveraineté » de la France si le déficit devait exploser. Ce grand classique de l’argumentaire néolibéral, non moins idéologique que la politique qu’il combat, a été affaibli par les vastes plans de sauvetage et de relance de l’économie lancés durant la pandémie et financés par l’emprunt. Les économistes hétérodoxes entendent également s’affranchir du carcan de la dette publique, qui fixe un horizon court-termiste aux finances publiques. La question du financement interroge néanmoins certains économistes de gauche : « Les mesures alignées sont très coûteuses et risquent de nous mettre dans une situation délicate » s’inquiète ainsi Henri Sterdyniak.

Un effort particulier a pourtant été effectué par une kyrielle d’économistes et de sociologues rédacteurs du programme de l’Union populaire pour exposer son chiffrage. Côté dépenses, celle-ci avance 250 milliards d’euros supplémentaires par an, ce qui représente un budget de l’État en hausse de 18 %. À mi-chemin, selon leurs chiffres, entre ce qu’a réalisé Nicolas Sarkozy (+ 15 %) et ce que prévoit Joe Biden en 2022 (+ 27 %).

Programme économique de la Nupes, les recettes

Côté recettes, plusieurs leviers sont activés, comme la lutte contre l’évasion fiscale et une « révolution fiscale » qui rendrait l’impôt plus progressif, sur le revenu, sur le patrimoine et pour les entreprises. En plus du rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et de la suppression de la « flat tax », seules mesures fiscales figurant à l’accord fondateur de la Nupes. Thomas Piketty, défenseur invétéré d’une réforme fiscale, valide : « Le programme fiscal de La France insoumise me semble très sérieux. C’est une excellente chose de transformer la taxe foncière en un impôt progressif sur le patrimoine net, en lien avec la réintroduction de l’ISF. Cela permettra d’alléger la taxe foncière pour des millions de Français des classes populaires et moyennes. »

C’est aussi l’argument des rédacteurs du programme contre le prétendu « matraquage fiscal », abonde Éric Bert, car cette réforme ne toucherait que 8 à 10 % des Français les plus riches.

Le point nodal, en matière de financement, se situe néanmoins dans l’évaluation de l’effet d’entraînement que les dépenses produiraient. Il est admis que l’investissement public, en boostant la consommation et l’emploi, crée de la croissance et génère donc des recettes fiscales. Grâce à ce cercle vertueux et à ses nouveaux impôts, l’Union populaire compte sur 267 milliards d’euros de recettes supplémentaires, pour 250 milliards de dépenses nouvelles. Le compte est bon ! Quel crédit apporter à ces projections macroéconomiques ? Les rédacteurs du programme ont utilisé des modèles de la Banque de France, qui permettent d’évaluer l’impact d’une politique en y ajoutant des aléas…

Extrait d’un article d’Erwan Manac’h dans Politis du 12 mai 2022.

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Économie Société

Quel travail est essentiel ?

Au fond, quel travail est essentiel ?
Ce fut la surprise du premier confinement. Le monde, éberlué, découvrait que l’essentiel n’était pas de travailler pour produire des gadgets à renouveler tous les six mois. Les soignant-es – notamment les infirmières, sages-femmes et aides-soignantes – battaient le pavé depuis des années pour réclamer des postes, des moyens et de la reconnaissance, et cela dans la quasi-indifférence générale, surtout celles des gouvernants, et, d’un coup, ils étaient applaudis aux fenêtres.

 

Ainsi, pour faire société, c’est-à-dire pour aller vers « la civilisation des mœurs », comme disait le sociologue Norbert Élias, la priorité est de délibérer démocratiquement sur les finalités assignées au travail humain. La surprise du confinement est donc simultanément sa première leçon : éduquer, soigner, protéger, tels sont les enjeux mis au jour. Enjeux du présent et de l’avenir. En effet, donner enfin du sens au travail est le seul moyen de concilier les préoccupations sociale et écologique.

 

Avec le travail, c’est le fonds qui manque le moins Ésope et La Fontaine l’avaient compris, avant même Marx, « le travail est un trésor ». En l’occurrence, le travail accompli dans tous les services non marchands, qui échappent donc au règne du profit, est productif des choses essentielles, mais, de surcroît, est productif de valeur économique qui n’est pas soustraite à celle des marchandises mais qui s’y ajoute. On pouvait s’en douter, et quelques rares économistes iconoclastes le criaient dans le désert depuis longtemps, mais la sentence bourgeoise était la plus forte : tout ce qui n’est pas marchandise est parasitaire et argent gaspillé. Mais l’idéologie ne gagne pas à tous les coups car, un rappel à un peu de raison vient d’être adressé par l’Insee lui-même : les fonctionnaires sont productifs. Que ceux ou celles qui voudraient encore supprimer des postes par dizaines sinon centaines de milliers se le disent !

 

Mais le meilleur reste à voir : comment ce travail essentiel est-il productif ? S’agit-il d’un tour de magie ? La magie n’est pas dans l’argent, elle est dans la démocratie : la collectivité a un jour décidé qu’on devait apprendre et écrire à tous les enfants, soigner
tous les malades, et satisfaire aussi de nombreux autres besoins collectifs. Elle a donc validé par avance le travail de ceux et celles qui seraient affectés à ces tâches, hors de toute nécessité de passer par la case marché-profit-accumulation. Rien qu’en procédant à cette validation sociale par une décision politique démocratique, dont la seule condition est que celle-ci soit suivie d’une seconde décision : accepter démocratiquement qu’un impôt aussi juste que possible en vienne effectuer le paiement. « Travaillons, prenons de la peine » à définir ainsi le travail.

Extrait d’un article de Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’avril 2022.

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Économie Environnement Politique Société

Démocratie et énergies fossiles

« L’argent qui finance cette agression est directement lié au changement climatique, puisque cet argent vient des énergies fossiles, pétrole et gaz. Si nous ne dépendions pas de ces énergies, la Russie n’aurait pas les moyens pour entreprendre cette guerre », déclarait Svitlana Krakovska, la représentante ukrainienne au Giec.
Dans Carbon Democracy, Timothy Mitchell a théorisé le fait que la dimension démocratique d’un pays est inversement proportionnelle à ses ressources fossiles. Avec la guerre en Ukraine, nous avons passé un nouveau cap : c’est une arme. Cette guerre est biface. D’un côté, l’Occident prétend faire le blocus économique le plus sévère depuis 1945 et, de l’autre, tous les jours, plus de 650 millions d’euros sont versés en achat de pétrole, de gaz et de charbon. Toutes les banques russes sont exclues du système interbancaire Swift, sauf les deux plus importantes, qui gèrent les revenus issus de ressources fossiles. Nous sommes loin de la confrontation entre deux blocs ! Le capitalisme a la capacité de lier les blocs démocrates et autoritaires.

Les énergies fossiles ont été essentielles à l’accélération du capitalisme aux XIXe et XXe siècles. L’accès à des énergies à bas coût a permis d’accélérer la productivité, et donc la croissance. Mais ces énergies sont émettrices de gaz à effet de serre. Elles sont la première raison des changements climatiques qui ont fait entrer l’humanité dans l’ère de l’anthropocène.
La realpolitik des pays occidentaux a amplifié notre dépendance au gaz et au pétrole russes, mais aussi à toutes les matières premières, dont l’uranium, provenant de régimes autoritaires. Notons cette corrélation entre économie fondée sur la rente géologique et régime
autoritaire, que l’Équatorien Alberto Acosta avait décrite dans son livre La Malédiction de l’abondance.
Les pays occidentaux ont laissé prospérer des régimes autoritaires pour avoir un accès aux énergies fossiles à un prix faible. Dans les pays producteurs, une minorité a récupéré la rente au détriment de la population.

Début d’un article de Jérôme Gleizes dans Politis du 31 mars 2022.