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Économie Environnement

Le pillage du sud

Et si le frein au dérèglement climatique et à la destruction de la biodiversité venait des pays exploités ? Les politiques des banques et des gouvernements du Nord sont destinées à favoriser la mainmise sur les ressources naturelles nécessaires à sa « croissance (verte ou pas) et à l’enrichissement de ses multinationales et de leurs actionnaires. Ce « tapis rouge » déroulé aux multinationales d’extraction et à celles rachetant les services publics est un pillage, pérennisé par le maintien au pouvoir de dirigeants complices et par la dette, qui favorise le gaspillage des ressources et donc le ravage de la planète.
L’Afrique est victime de ce pillage qui détruit ses sols et spolie ses populations.

FMI et Banque mondiale, bras financiers du gaspillage et de la dette

Les pays d’Afrique offrent l’accès à leurs matières premières quasiment sans taxes ni cotisations sociales grâce aux accords de libre-échange (ou plutôt « accords de pauvreté économique », selon les militants locaux !), aux zones franches qu’on les oblige à installer au profit des multinationales délocalisées mais aussi aux « plans d’ajustement structurel » et autres « programmes d’assistance » du Fonds monétaire international (FMI) qui adaptent les législations aux besoins des pilleurs.

Ainsi, en Guinée, l’exploitation des terres riches en bauxite a pu être démultipliée, sans « ruissellement » pour le pays, à part celui des poussières dans les rivières et les sols, rendant l’eau impropre et les terres agricoles improductives. Bauxite transformée – ailleurs bien sûr – en aluminium, dont à Gardanne, près de Marseille, où le scandale des boues rouges n’est pas encore résolu.

Ces pays, manœuvrés par la Banque mondiale, consacrent ensuite les maigres revenus de leurs ressources à des barrages ou des routes utiles aux entreprises étrangères selon un processus bien rôdé. L’État africain contracte le prêt nécessaire au projet auprès d’une banque privée via les banques «de développement » puis Eiffage ou Bouygues fait le chantier, souvent aujourd’hui en sous-traitant à des entreprises chinoises la gestion de la main d’œuvre locale pour éviter d’assumer les conditions de travail, les accidents ou les émunérations. Ensuite, Bolloré vient tirer profit du terminal de porte-conteneurs ou de la voie ferrée transportant minerais ou produits agricoles, comme l’huile de palme au Cameroun. Selon une procédure similaire, Total parvient à se faire garantir par l’État français, via une filiale de l’Agence française de développement (AFD), un prêt pour exploiter le gaz du Mozambique.

Ces pays offrent enfin leur main d’œuvre sans contrôle des conditions de travail puisque l’Êtat, sur injonction du FMI, a réduit le nombre de ses fonctionnaires et a confié ses services publics à des partenariats public-privé. Partenariats contre le public et pour le privé, qui, selon la Cour des comptes européenne, ne sont pas « une option économiquement viable pour la fourniture d’infrastructures publiques » ; mais pour l’Afrique, pas de problème ! Une fois les services publics vendus, finis les contrôles, les visites sur sites… les multinationales sont libres de polluer et d’exploiter les populations. La corruption assure le reste des passe-droits.

Extrait d’un article d’Isabelle Marcos Likouka dans Lignes d’attac de juillet 2021.

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Économie

L’argent public pour les actionnaires

Quel bilan tirer du « quoi qu’il en coûte » ? Il faut bien l’admettre, l’inflexion observée depuis un an et demi dans la politique économique est absolument sans précédent. Les gouvernements occidentaux ont laissé filer la dette, utilisé la création de monnaie pour financer leurs politiques, déployé des plans massifs d’investissement public et même renoncé aux suppressions programmées de postes de fonctionnaires.
Plus surprenant encore, cette politique s’inscrit dans le temps et devrait perdurer en 2022 sous la forme de plans de relance.

Cette rupture dans la doxa néolibérale a été salutaire pour amortir – en partie seulement et de manière scandaleusement inégale à l’échelle planétaire – le choc économique induit par la pandémie. Elle révèle pourtant la paradoxale impuissance de nos gouvernements. Alors que le chômage a explosé (+ 400 000 demandeurs d’emploi toutes catégories confondues) et ne décroît que très lentement, un chiffre pique les yeux : les entreprises françaises affichent, selon l’INSEE, pour le premier trimestre 2021, un taux de marge moyen de 36,1 %. Un record absolu depuis que cette statistique existe, comme l’a souligné l’économiste François Geerolf.

Sous la pluie de cash destinée à amortir les pertes, nombre d’entreprises ont pu grossir leurs profits sans avoir de comptes à rendre ni de clauses écologiques ou sociales à respecter. C’est ce que démontrait déjà au printemps l’Observatoire des multinationales. La totalité des entreprises du CAC 40 ont perçu des aides directes tout en distribuant un total de 51 milliards d’euros à leurs actionnaires et en continuant pour certaines à licencier massivement. Sous plusieurs aspects, lors de cette crise, la rente et les entreprises les plus profitables ont été surprotégées, alors que la liberté qui leur est laissée d’engranger des surprofits en temps normal est justement fondée sur l’idée qu’elles endossent en contrepartie le risque de faillite ou de banqueroute.

La mémoire collective conservera-t-elle ces chiffres lorsqu’il s’agira de (faire) payer ces dépenses pharaoniques ? Car les économies européennes sont censées rentrer dans les clous des 3 % de déficit public au 31 décembre 2022 et la dette doit certes être « isolée », mais bel et bien remboursée. Il est permis d’espérer que le débat économique ne reprendra pas comme si de rien n’était, tant les partisans de la rigueur ressortiront contrits de la pandémie. L’épisode démontre également que les dirigeants des grandes puissances, alors qu’ils ont, un instant, été dotés de moyens illimités, ont davantage eu à cœur de préserver le système productif plutôt que de le faire évoluer… Quoi qu’ils en disent.

Article d’Erwan Manac’h dans Politis du 2 septembre 2021.

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Économie Environnement L'énergie en France

La finance au service de la pollution

Jamais l’urgence d’agir n’a été aussi claire et aussi largement ressentie et partagée. Si la finance est déshumanisée et dépolitisée, elle n’opère pas totalement dans une bulle coupée du monde extérieur. Les dirigeant-es et les salarié-es des grandes banques et des sociétés d’assurances et d’investissement sont, comme tou-tes, témoins de l’accélération et de l’intensification des événements climatiques extrêmes. Ils n’ont peut-être pas lu le premier volet du sixième rapport du Giec, mais n’ignorent pas que les nouvelles ne sont pas bonnes et qu’il faut immédiatement opérer des transformations sans précédent pour limiter la casse. Et cette casse ne manquera pas de les affecter en menaçant à terme la stabilité de tout le secteur financier.

Déjà, la facture liée à l’inaction s’alourdit, à « seulement » 1,1 °C de réchauffement. Ainsi, des poches d’inassurabilité émergent, comme sur la côte ouest des États-Unis, ravagée annuellement par des mégafeux.
En 2015, le PDG d’Axa, Henri de Castries, annonçait qu’ « un monde à + 2 °C pourrait encore être assurable, un monde à + 4 °C ne le serait certainement plus ». En vérité, tout indique que la chute pourrait arriver beaucoup plus tôt que prévu et que le marché a tout intérêt à agir maintenant et fortement pour se sauver lui-même.

Malheureusement, les acteurs financiers ne nous ont pas habitués à agir à la hauteur des enjeux. Quand la majorité des grands acteurs internationaux en sont encore à investir des fonds dans l’expansion du charbon, il aura fallu plus de sept ans de mobilisation publique pour pousser leurs homologues français à mettre un terme à ces financements. Mais tout reste à faire concernant le pétrole et le gaz, comme le montrent leurs piètres scores sur le Scan de la finance fossile tenu à jour par Reclaim Finance.

La raison des blocages se trouve dans la priorisation absolue de leurs profits et dividendes sur le climat. Quand bien même d’autres facteurs entreraient en ligne de compte. celle-ci suffit à expliquer leur allégeance sans faille aux majors pétrolières et gazières.
Les affaires sont rudes, et les milliards promis sur le court terme justifient bien, aux yeux des principaux acteurs de la place financière de Paris, de fermer les yeux sur les velléités d’expansion dans les hydrocarbures de leurs clients.
Ainsi, la majorité des actionnaires de Total – Axa, Amundi-Crédit agricole et BNP Paribas – ont voté massivement pour le plan climaticide de la major française lors de son assemblée générale.

[…] violant leurs propres promesses d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, mais ont aussi balayé du revers de la main les conclusions publiées un peu plus tôt par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Comme un pavé dans la mare, celle-ci indiquait d’une manière on ne peut plus limpide que « au-dela des projets déjà engagés à partir de 2021, notre trajectoire pour l’atteinte de la neutralité carbone selon un scénario 1,5 °C n’autorise aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz, et aucune nouvelle mine de charbon ou extension de mine n’est nécessaire ».
Autrement dit, si les acteurs financiers veulent continuer de soutenir Total, Shell et BP, il leur faut, pour tenir leurs propres engagements climatiques, contraindre ces groupes à renoncer à tout nouveau projet pétro-gazier.

Extraits d’un article de Lucie Pinson, fondatrice et directrice de Reclaim Finance, dans Politis du 26 août 2021.

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Économie Environnement

Accaparement des terres agricoles

C’est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l’artificialisation des territoires : l’accaparement des terres agricoles par une petite frange d’agriculteurs, davantage branchés FNSEA productiviste que paysannerie maîtrisée – à l’image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d’autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf) s’échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n’appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s’inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d’y voir plus clair, j’ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf. Elle m’a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant
à favoriser l’installation de jeunes agriculteurs et éviter l’agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d’accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens.

De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l’agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S’il est impossible d’entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires »
chez les agriculteurs visant à s’étendre, soit la matérialisation d’une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d’un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s’applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l’agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s’étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l’agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu’on voudrait c’est trouver des manières de convaincre ces derniers qu’il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s’installer, qu’on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C’est compliqué de combattre l’accaparement, car c’est moins spectaculaire que l’artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf’ de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s’agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l’usage des pesticides, c’est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. »

Article dans le de juillet 2021.

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Économie Environnement

La rupture indispensable

Le Grand Espoir du XXe siècle, livre « optimiste » publié en 1949 par Jean Fourastié (Gallimard), a semblé être confirmé par les faits pendant les trente années qui ont suivi : bond fabuleux de la productivité, forte réduction du temps de travail, conquêtes sociales majeures, net repli des inégalités. Fourastié n’avait pourtant pas anticipé la grave perturbation qui allait contredire ses prédictions à partir des années 1980 pour nous conduire aujourd’hui à « la grande angoisse du XXIe siècle ».

Cette perturbation vient de la surexploitation de la nature par les acteurs dominants du capitalisme, entraînant avec eux, en y mettant d’énormes moyens, de larges fractions des populations dominées, via le couple infernal du productivisme et du consumérisme. On a commencé à dépasser des seuils écologiques critiques dès la fin des Trente Glorieuses. Certains de ces dépassements vont peser pendant des siècles. C’est le cas des gaz à effet de serre, dont la durée de présence avant que la nature se charge de les éliminer va de quelques dizaines d’années à plusieurs siècles. La surchauffe de la planète et les dérèglements et phénomènes extrêmes qui l’accompagnent sont passés de risques documentés depuis quarante ans à une réalité omniprésente et angoissante.

Pourtant, c’est encore le déni et le mensonge qui ont cours dans les médias détenus par les milliardaires, dans les grandes entreprises soumises à leurs actionnaires, pendant que nos dirigeants politiques font mine de s’intéresser au climat mais prennent des décisions « climaticides » tout en pratiquant la diversion avec des thèmes venant de la droite extrême, dont l’insécurité.

Or une terrible insécurité humaine se profile : l’insécurité climatique, dont les prémices se multiplient déjà (insécurité physique, sanitaire, alimentaire, en eau potable, en énergie, en risques d’incendie, en montée des eaux, en migrations climatiques massives, avec des inégalités encore amplifiées…). Nul ne sait si les scénarios les plus pessimistes du Giec pourront être évités. Même un
réchauffement global limité à 2 °C est porteur de risques majeurs pour l’humanité à court terme.

Une réorientation radicale, révolutionnaire, et rapide, est donc proprement vitale. Les citoyen-nes, pour peu qu’ils ou elles puissent en débattre de façon bien informée, comme dans le cas de la conférence citoyenne sur le climat, sont à même de concevoir cette réorientation, que l’oligarchie continuera de refuser tant qu’elle ne sera pas mise hors d’état de nuire. C’est la condition pour que la grande angoisse actuelle se transforme en nouvel espoir. Il faudra des actions et des mobilisations de très grande ampleur, portées surtout par la jeunesse, pour parvenir à ce que, selon Edgar Morin, « l’urgence de l’essentiel »» (la justice climatique, de nouveaux modes de vie sobres mais désirables, la fin des énergies fossiles…) devienne une priorité politique autrement qu’en paroles.

Article de Jean Gadrey dans Politis du 22 juillet 2021.

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Économie Environnement Politique

Mondialisation dumping

La mondialisation est un processus dynamique et multidimensionnel d’intensification des échanges entre les différentes régions du monde. Elle peut être culturelle, scientifique, humaine, financière, commerciale…
Elle est positive quand elle stimule l’interconnaissance, la coopération entre les peuples ou la circulation des valeurs démocratiques et féministes, comme on l’a vu avec les printemps arabes ainsi que les récents mouvements internationaux pour le climat ou contre les violences faites aux femmes (#MeToo, Ni una menos…).

Mais la mondialisation néolibérale enchevêtre les systèmes productifs et urbains, les met en concurrence et les fragilise à l’extrême en faisant des populations et de la nature des variables d’ajustement.
Son premier pilier est la circulation effrénée des marchandises et des capitaux, ainsi que de certains groupes sociaux affairés. « Effrénée », parce que cela dit mieux que « libre » le refus des limites et l’égarement qui en résulte. Les firmes transnationales jouent sur la logique du moins-disant face aux législations nationales du travail ; elles usent et abusent du marketing, des logos et de la publicité pour accroître les dividendes versés aux actionnaires.

Il s’ensuit un quadruple dumping : écologique, avec la délocalisation des usines polluantes ; social, puisqu’elles choisissent des pays où les salaires sont misérables et les syndicats muselés ; fiscal, avec leurs milliers de filiales dans des paradis fiscaux et réglementaires ; démocratique, enfin, car les gouvernements se soumettent aux désirs des marchés financiers qui financent leur dette et signent des dizaines de traités bilatéraux de libre-échange, instaurant une justice parallèle favorable aux investisseurs pour sanctionner les États dont les lois réduiraient leurs profits.

Le découpage de la production façon puzzle en chaînes de sous-traitance labyrinthiques constitue le second pilier de cette mondialisation. Ainsi, Apple répartit la production de ses iPhones dans huit pays différents, de la conception aux États-Unis à l’assemblage en Chine, en passant par la fabrication de l’écran tactile ou des processeurs au Japon ou en Corée du Sud, sans oublier l’extraction des matières premières en Afrique et en Chine.
L’industrie pharmaceutique fait de même : la pénurie de tests a révélé, au prix de dizaines de milliers de morts, que 60 % à 80 % des principes actifs de médicaments étaient fabriqués en Chine ou en Inde, nous plaçant à la merci de toute interruption du commerce mondial.

Extrait du livre Ce qui dépend de nous, Manifeste pour une relocalisation écologique et solidaire, de l’association Attac.

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Économie Politique

Uber et Deliveroo

Une des premières victoires qui a eu un retentissement est celle d’ABS, l’an dernier, en Californie, où tous les jobs des travailleurs ont été requalifiés en contrats de travail. Au Parlement européen, j’ai rencontré les lobbyistes d’Uber et de Deliveroo.
Eh ben je peux te dire que leur gros flip, c’est que ça se passe comme aux États-Unis…
[…]
Le 12 décembre 2019, on a fait venir 80 coursiers à vélo au Parlement, mais aussi des taxis espagnols, des chauffeurs de Californie, une mobilisation énorme. Ils ont fait une AG, ont interpellé la Commission européenne. Dans l’entourage du commissaire, ils disent que ça les aide, dans le rapport de forces. Et là, je me suis rendu compte qu’il y avait en fait vachement plus de consensus que ce qu’on pensait, sur cette question. Même à droite, on trouve des alliés, faut les chercher, OK, mais on en trouve. On crée un arc de forces.
En fait, seuls les macronistes sont contre, vent debout !
[…]
Beaucoup de livreurs ont compris une chose, désormais : leur statut, c’est une vraie porte d’entrée pour casser le code du Travail : de faux indépendants, qui sont tous pris pour des salariés. Mais chez Uber et autres, ils ne veulent pas du salariat. Le piège dans lequel ils veulent nous amener, c’est ce qu’on appelle le « troisième statut ».
[…]
Une sorte de statut entre indépendants et salariés. En fait, il légalise le fait que ces chauffeurs sont des indépendants, avec un petit peu de protection sociale. Bref, on institutionnalise la précarité. Et c’est un vrai piège, du pain béni pour les plateformes. Bien sûr qu’elles sont d’accord pour prendre à leur charge un tout petit peu de protection sociale, avec une charte par exemple : ça les exonère de tout ! Ça leur évite des procès !
[…]
Pour le lobbyiste de Deliveroo, Macron, c’est le modèle… D’ailleurs, Sylvie Brunet, une eurodéputée, est clairement envoyée par l’E1ysée pour ce faire. Tout le monde est d’accord pour progresser, aller dans le bon sens, sauf elle, qui ralentit les choses. Déjà, la loi LOM, la loi d’orientation des mobilités, de fin 2019, voulait protéger les plateformes, avec une charte contre tout risque de requalification des emplois en contrats de travail. D’ailleurs, les lobbyistes à Bruxelles regrettent que le Conseil constitutionnel n’ait pas validé l’idée…

Extraits d’un entretien de Leïla Chaibi dans le journal Fakir de décembre 2020.

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Économie Politique

Rupture avec le libre-échange ?

Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai.

Emmanuel Macron, jeudi 13 mars 2020.

[…]

Moi qui habite la Picardie, je date ça de 1975, environ, mon année de naissance. Depuis le Moyen-âge, notre coin a bâti sa fortune et ses cathédrales sur le tissu, Amiens n’était que ça, le long du fleuve, des usines l’une après l’autre, l’empire Saint-Frères avait son berceau ici, dans la vallée, aux portes d’Abbeville, ces immenses bâtiments de briques rouges, à Ailly, à Saint-Ouen, à Flixecourt, qui avalaient chaque matin des milliers d’hommes, de femmes surtout, d’enfants même il fut un temps, et je ne le peins pas en rose, ce temps.

Dans les années 1970, c’est le sommet de la production textile. Et d’un coup, la chute. La dégringolade. Une décennie plus tard, au milieu des années 1980, c’est presque fini, tout est liquidé. Cette chute, cette dégringolade ne s’est pas faite toute seule, elle fut bien poussée dans
le dos, volontairement provoquée : par les « Accords multifibres », signés en 1974, puis 1977, et 1981. Qui, méthodiquement, organisaient la délocalisation vers le sud, vers le Maroc, la Tunisie, Madagascar.

Une deuxième lame suivra : l’ « Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements », en 1995, qui fait entrer la Chine dans la danse : ses exportations augmentent de 10 % par an, puis une nouvelle négociation, et ce sera sans plafond, sans quota. Voilà qui, chez nous, emportera jusqu’au dernier îlot, jusqu’à l’ultime résidu. D’où notre nudité, ce printemps, par temps de Covid, tellement à poil, industriellement à poil, qu’il ne restait plus une boîte pour fournir des surblouses aux infirmières, que l’hôpital achetait de la toile de jardin chez Gamm’Vert, que des couturières bénévoles confectionnaient à domicile…

Cette nudité n’est pas une fatalité, pas une loi naturelle, « comme la pesanteur », dixit Alain Minc, « comme un phénomène météorologique. » Non, des hommes l’ont voulu, des dirigeants l’ont orchestré. C’est un choix, un choix politique, le choix du patronat, qui a explosé ses marges, et rétabli un rapport de force. La métallurgie a suivi, l’ameublement, les jouets, l’électroménager, la chimie, et – on le découvrait maintenant – jusqu’au médicament : « 60 à 80 % des matières premières sont aujourd’hui extra-européennes, confirmait un lobbyiste de Big Pharma devant les parlementaires, alors que c’était l’inverse il y a trente ans.

Une des raisons, notamment, c’est une raison environnementale. Les politiques environnementales conduisent à aller dans d’autres pays, avec des normes environnementales qui sont moindres. » Et l’autre raison, évidemment : « Il est clair que les coûts de production sont nettement moins élevés dans certains autres pays pour ces principes actifs. »
Depuis quarante ans, nos dirigeants laissent faire. Non, c’est faux, pardon, « ils laissent faire », c’est trop clément : ils font, délibérément, activement. Ils bénissent le libre-échange, signent tous les accords, du Gatt, de l’OMC, du Ceta, etc. Ce grand déménagement du monde, les politiques l’ont fabriqué, ils l’ont voulu.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir d’octobre 2020.

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Économie

Le virus du libre-échange

Au début de la pandémie de Covid-19, il ne manquait aucun dirigeant politique pour promettre qu’à la mondialisation incontrôlée succéderait un processus de relocalisation des « activités stratégiques ». Quelques semaines plus tard, c’est à se demander si la « relocalisation » n’est déjà plus qu’une promesse enterrée.

Fin avril, la Commission européenne annonçait un nouvel accord de commerce et d’investissement avec le Mexique visant à faciliter l’importation de produits agricoles et d’énergies fossiles. En mai et juin, ses équipes négociaient avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie pour importer toujours plus de viande. Début juillet, la Commission annonçait avoir « terminé le nettoyage juridique » de l’accord avec le Mercosur afin que la ratification puisse débuter à l’automne. En août, c’est l’accord avec le Vietnam qui entrait en application.

Du côté de l’Élysée, Emmanuel Macron, alors qu’il avait promis de reprendre « sans filtre » les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, a écarté sans ménagement sa proposition de ne pas ratifier le CETA et de renégocier son contenu. Après avoir essayé de faire voter cet accord en procédure accélérée, et en catimini en plein été 2019, voilà qu’il fait tout ce qu’il peut pour éviter que le sujet ne revienne à l’ordre du jour ; il prolonge ainsi cette situation complètement extravagante où le CETA s’applique de façon provisoire depuis trois ans alors que le processus de ratification n’a toujours pas été mené à son terme, ni en France ni au sein de l’UE.

Et sur le Mercosur ? Devant la Convention citoyenne pour le climat, E. Macron a prétendu avoir « stoppé net » les négociations ; il n’en est pourtant rien. Paris n’a toujours pris aucune initiative pour bloquer cet accord. Le collectif Stop CETA-Mercosur vient ainsi d’appeler E. Macron « à faire à Bruxelles ce qu’il dit publiquement à Paris », à savoir « stopper net cet accord en construisant une minorité de blocage au sein du Conseil de l’UE ».

Alors que la pandémie de coronavirus révèle au grand jour les fragilités économiques, sociales et sanitaires engendrées par la mondialisation néolibérale et productiviste, à Bruxelles et Paris, on veut en sauver le principe, en insérant toujours plus d’entreprises, d’activités et d’emplois dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Il est temps de les arrêter.

Article de Maxime Combes dans Lignes d’attac d’octobre 2020.

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Économie Environnement Société

Plein emploi et croissance économique

Viser le plein emploi par un surcroît de croissance économique : voilà un mythe tant usé que l’on en vient à de se demander ce qui, de la paresse intellectuelle ou de l’hypocrisie, lui permet de subsister encore. Car la croissance – et ce d’autant plus lorsqu’on la dope à l’innovation – n’est pas qu’un pur phénomène quantitatif : dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois moteurs et produits de celle-ci, une telle stratégie productiviste tend à moyen terme à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessite, pour compenser, de faire croître parallèlement les volumes de production et de consommation à des niveaux toujours plus insoutenables. Si le bilan en matière d’emploi est incertain, le désastre social et écologique est assuré.

Les solutions au problème du chômage de masse sont donc évidemment à chercher ailleurs que dans des politiques de croissance indifférenciée.
Tout d’abord, si la sortie de la crise écologique et sociale requiert une réduction globale des niveaux de production et de consommation, la transition de modèle qu’elle implique nécessite, de façon sélective, la croissance au moins temporaire de certains secteurs spécifiques.
Les énergies renouvelables (qui représentent actuellement moins de 14 % de la consommation finale d’énergie en France) et l’efficacité énergétique (notamment l’isolation des bâtiments) en sont des exemples évidents, car la sobriété, qui doit demeurer le levier d’action prioritaire, ne suffira probablement pas : même à supposer une évolution radicale des modes de vie, une fraction non négligeable de notre demande énergétique est contrainte à moyen terme par l’inertie des infrastructures, des choix technologiques et des agencements territoriaux actuels.

De même, nombre d`emplois locaux sont à créer dans la transition vers une agriculture paysanne biologique, favorisant les pratiques permacoles, davantage intensives en travail, mais beaucoup moins en ressources et capital. La relocalisation de productions essentielles, l’amélioration des filières de recyclage, le redéploiement des activités de réparation, l’amélioration qualitative de la production par le développement de normes et standards industriels imposant des critères ambitieux de soutenabilité environnementale, de durabilité et de réparabilité, ou encore la reconfiguration des espaces urbains et des infrastructures de transport afin de remplacer massivement l’automobile par l’articulation entre mobilités actives (marche, vélo…) et transports en commun, sont autant de tâches urgentes et essentielles qui nécessiteront du travail.

L’économie sociale et solidaire offre par ailleurs des pistes prometteuses, comme le montre par exemple le projet Territoires zéro chômeur de longue durée. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la production, mais aussi d’en changer la nature. Or cette vaste réorientation des activités productives requiert une certaine flexibilité économique, afin de permettre la reconversion de l’appareil productif, ainsi que de la main d’œuvre.

Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être envisagée sans garantir en premier lieu la sécurité et la sérénité économique des personnes, c’est-à-dire leur assurer inconditionnellement les ressources nécessaires et suffisantes à une vie décente. En d’autres termes, il convient de substituer à la protection de l’emploi – exigence chère aux syndicats mais qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens – celle des personnes.
Cette garantie, qui suppose une désindexation – au moins partielle – du revenu par rapport au travail, pourrait par exemple prendre la forme d`une dotation inconditionnelle d’autonomie, attribuée à chaque individu, dont une partie pourrait être versée en monnaie locale et/ou en gratuités à travers l’accès à des droits de tirage et des services (par exemple énergie, eau, logement, transport, santé, service funéraire…).

Début d’une intervention de François Briens dans le journal La Décroissance de juillet 2020.