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Économie Société

Sobriété collective et partageuse

Les limites physiques ont été trop longtemps ignorées : les ressources qui s’épuisent et les pollutions qui menacent la biodiversité et la survie de l’humanité imposent des remises en cause radicales de notre relation à l’environnement et de la primauté de la croissance économique.
Dans un monde où la rareté devient la règle, deux voies se présentent à nous : répartir équitablement les ressources de manière à, sauvegarder les usages essentiels, ou laisser un petit nombre les accaparer comme c’est le cas aujourd’hui. Les chiffres sont édifiants : les 10 % les plus riches consomment 20 fois plus d’énergie que les 10 % les plus pauvres, les 1% les plus riches émettent plus de CO2 que les 50 % les plus pauvres à l’échelle mondiale.
De plus en plus d’acteurs et d’actrices du monde associatif, académique, politique, économique appellent à une révolution copernicienne de l’organisation de notre société : les indicateurs financiers, comme le PIB, doivent laisser la préséance aux indicateurs environnementaux et sociaux, comme le bilan carbone, la consommation de ressources, la répartition des richesses. L’urgence d’un tel changement se fait plus pressant d’année en année.

La question de l’acceptation par la population d’une telle rupture et des mesures qu’elle suppose est souvent brandie pour justifier l’inaction. Or le Covid et le confinement ont contribué à faire évoluer nos attentes : ralentir, travailler moins, réfléchir au sens du
travail deviennent des exigences de plus en plus prégnantes. Et un mouvement indéniable est enclenché, en particulier dans la jeunesse, qui fait de la question environnementale une priorité absolue, au cœur de son choix de vie.
Il ne s’agit pas de minimiser les réticences, notamment d’une partie de la population prise dans « l’urgence de la fin du mois ». Mais l’exemple de la Convention Citoyenne pour le Climat, parmi d’autres, démontre que si l’on prend le temps du débat et de l’information,
les citoyennes sont prêt-es pour les nécessaires mesures de rupture.

[…]
Après avoir longtemps été caricaturé comme synonyme de régression, le concept de sobriété s’impose désormais dans le vocabulaire de ses plus farouches opposants d’hier. Il s’agit cependant le plus souvent d’un pur affichage visant à faire porter les efforts sur les plus pauvres en préservant les intérêts économiques des plus riches.

La sobriété doit être entendue dans une définition large : la préservation d’une planète habitable implique non seulement de réduire notre consommation d’énergie mais aussi celle de toutes les ressources – eau, métaux, biomasse, etc. L’impact délétère de nos modes de vie sur l’environnement ne se limite pas, en effet, au réchauffement climatique (pollution de l’air, de l’eau, des sols…).
Prise dans cette acception, la sobriété ne se résume pas à la « chasse au gaspi » et à l’injonction aux efforts individuels. Comme le relève une étude du cabinet Carbone 4, adopter un comportement « héroïque » ne suffirait pas : même si nous réalisions toutes et tous
les « petits gestes du quotidien » et les « changements de comportement plus ambitieux » (manger végétarien, ne plus prendre l’avion, faire systématiquement du covoiturage…), cela ne permettrait de réaliser que 25 % de l’effort nécessaire à l’atteinte de l’objectif de 2°C de l’Accord de Paris.
L’atteinte de ces objectifs multiples et complexes, tout comme l’adaptation aux conséquences déjà inéluctables de nos surconsommations, est avant tout un enjeu collectif qui impose de mobiliser tous les leviers : comportementaux, organisationnels et technologiques. Dans de nombreux secteurs, des leviers efficaces d’économies sont déjà à notre portée. Citons par exemple l’isolation des logements, la limitation de la vitesse sur routes et autoroutes, la diminution du poids des voitures, le développement des transports collectifs et du fret ferroviaire, le développement de l’alimentation végétale, bio et locale, notamment dans la restauration collective.

Extraits d’un article dans Lignes d’attac de janvier 2023.

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Économie Politique

Retraites, un choix idéologique

Tout d’abord, maintenir le système actuel n’est pas forcément un objectif souhaitable. Il pourrait y avoir de sérieuses améliorations, comme l’égalité femmes-hommes par exemple. Mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a aujourd’hui aucune obligation à avoir une mesure d’âge ou de durée de cotisations à court ou moyen terme.
Ainsi, le gouvernement fait mine de s’inquiéter d’un déficit d’environ 12 milliards d’euros à l’horizon 2027, or non seulement ce n’est pas inquiétant (on pourrait finalement s’en accommoder), mais ce déficit pourrait même être comblé assez facilement, par exemple avec une très légère augmentation des cotisations des salariés de l’ordre de 0.8 %. Cela représenterait un peu moins de 15 euros par mois pour quelqu’un qui gagne le Smic, et un peu plus de 25 euros quand on est au salaire moyen. Cela, c’est la version la plus coûteuse pour les salariés. Mais il y a bien d’autres solutions : diminuer les exonérations de cotisations employeurs ou revenir sur la baisse des impôts de production. Les marges de manœuvre existent et on les connaît. Simplement, le gouvernement les exclut.

C’est vraiment un choix idéologique : le projet de l’exécutif est de diminuer les prélèvements obligatoires et de baisser les dépenses publiques. Son problème n’est pas d’équilibrer le système de retraite, c’est de parvenir à s’en servir pour faire des économies sur les dépenses publiques. Sans revenir sur les baisses d’impôts aux entreprises ! Et ce n’est pas une extrapolation ou une interprétation de ma part.
Cela apparaît à la page 9 du projet de loi de finances, ou a la page 3 du programme de stabilité transmis à la Commission européenne, où il est expliqué que le gouvernement français s’est engagé dans des baisses d’impôts (comme avec la fameuse TVAE ou la taxe d’habitation), et que, pour que cela ne creuse pas les déficits, il promeut des « réformes structurelles », par exemple « la réforme des retraites ». Je cite de mémoire, mais ce sont quasiment les mots employés. La réforme n’a pas pour cause principale un supposé problème
important de déficit. Le gouvernement a deux objectifs : mettre davantage de personnes sur le marché du travail, mais surtout une stratégie générale de baisse d’impôts, plutôt sur les entreprises, compensée par une baisse des dépenses publiques via sa réforme du système de retraite.
Celle-ci ne repose pas sur un diagnostic sérieux. C’est ce qui la lui rend difficile à justifier. Elle ne répond à aucun des enjeux réels de la période : l’emploi des seniors, les inégalités femmes-hommes, la question du vieillissement, l’aménagement du travail, etc.

Extrait d’un entretien de l’économiste Michaël Zemmour dans Politis du 05 janvier 2023.

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Économie Environnement Société

Consommer moins mais produire plus !!??

Le discours présidentiel sur l’ère de l’abondance fait aussi écran à des rationnements pas si lointains, […]
les événements, même prévisibles, ne sont jamais anticipés par les gouvernants ; et ces derniers préfèrent toujours « contraindre les particuliers pour ne pas toucher à l’activité économique ».
Éviter à tout prix la contrainte, c’est justement le choix du « plan de sobriété » que le gouvernement a présenté le 6 octobre. Au triptyque tragique du chef de l’État en a répondu un autre, anecdotique, promu depuis par un spot gouvernemental :
« Je baisse, j’éteins, je décale. » Baisse du chauffage, réduction de l’éclairage, incitation à prendre le vélo…
Le discours anxiogène se traduit – pour l’instant – par d’indolores écogestes. Mais le cadre est d’ores et déjà posé, et Élisabeth Borne ne se prive pas de le répéter. « La sobriété énergétique, ce n’est pas produire moins et faire le choix de la décroissance », expliquait la Première ministre dans son discours de présentation du plan de sobriété. « Certains, par idéologie ou par simplisme, veulent nous conduire vers la décroissance. Ce n’est pas la solution. […] La sobriété, c’est baisser un peu la température, décaler ses usages et éviter les consommations inutiles », reprenait-elle un mois plus tard à l’Assemblée nationale.
Produire plus, quoi qu’il en coûte: le dogme est posé, le reste devra s’y adapter. « Il y a un refus de mise en débat du modèle économique et des modes de vie, là où une vision écologiste réclame de l’équité climatique et de la justice sociale. Puisqu’il ne s’agit que d’adaptation ponctuelle, on répond à la crise avec les trois leviers disponibles : efficacité, sobriété, renouvelables », tranche Fabrice Flipo, professeur de philosophie à l’Institut Mines-Télécom et notamment auteur de Décroissance, ici et maintenant (Le Passager clandestin, 2017). Sans bifurcation profonde, ne reste donc qu’une logique de « grappillage » qui crée un « enfumage » en faisant passer de l’efficacité (gérer mieux la consommation) pour de la sobriété (réduire un usage). Bref: « On ne change pas le système, on optimise
seulement sa gestion. »
« Avec ces micro-stratégies seulement réactives, le gouvernement explique qu’il y a des limites mais n’en tire aucune implication en matière de partage », renchérit Timothée Parrique. Ce dernier identifie deux angles morts d’une telle ligne néolibérale : la volatilisation de la question des inégalités « alors que les pressions environnementales sont toutes corrélées à la richesse », et le refus de mettre en cause la logique de croissance et son architecture destinée à fabriquer du désir marchand. « Le citoyen doit être sobre tout en étant abreuvé de publicités. Il faudrait consommer moins mais produire plus : c’est absurde », s’afflige le chercheur. De ce fait, le périmètre des « efforts » demandés se contente de cibler des usages insignifiants, sans changer la dynamique des besoins.

Extraits d’un article de Youness Bousenna dans Socialter de décembre 2022.

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Économie Société

La coolitude des start-up

Le Chiffon : Dans quels éléments concrets s’incarne la « coolitude » des start-up dont vous parlez ?

Mathilde Ramadier : La « coolitude » que je dénonçais dans mon ouvrage paru en 2017, Bienvenue dans le nouveau monde, et qui a toujours cours, malheureusement, s’exprime à différents niveaux le pense que cela commence avec le langage : le vocabulaire employé, les anglicismes du globish, le tutoiement.
Ensuite, ce mode d’être s’infiltre sur les lieux du travail et dans les relations humaines avec un processus de ludification appuyé : tout doit être rendu ludique ou fun, pour faire oublier qu’il s’agit de travail. On ne parle plus de « projets » mais de « challenges » ou « d’aventures »…
Bien sûr il y a l’exemple, désormais connu, de la table de ping-pong dans l’open space, mais cela peut-être plus subtil, quand on propose des activités de team bulding régressives, quand on utilise des smileys et la culture du LOL comme référence commune. Qu’y a-t-il de gênant à tout cela, me diriez-vous ? Le problème, c’est que c’est utilisé comme un voile de fumée pour faire passer la pilule – des contrats précaires, des bullshit jobs, de la perte de sens, du greenwashing évident dans certains cas… voire même d’une certaine forme d’esclavagisation, notamment dans l’économie des plateformes.

 

Selon vous, sur quels mythes narratifs repose le fonctionnement d’une start-up ?

 

Sur le mythe du/de la self-made wo-man, qui s’est construit-e seul-e, grâce à son talent mais aussi et surtout ses efforts, sa foi (en son projet, dans le système), et pas du tout grâce à sa formation, à l’État, aux autres ou à son milieu social (puisqu’on encourage les « drop outs » (électron libre) comme Steve Jobs, d’ailleurs). Il faut tout donner pour monter sa startup, mais aussi tout donner pour rejoindre la startup d’un-e autre. Gare à celui ou celle qui compte ses heures !
C’est un mythe très individuel et méritocratique, centré sur la performance, sur le « je », très égocentrique, avec une visée souvent démesurée (on livre des repas industriels mais en fait « on change le monde »). […]

Début d’un entretien de Mathilde Ramadier dans Le chiffon de novembre 2022.

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Économie

La sobriété gagnante

La mondialisation a produit, pour la France, sous couvert de « compétitivité », une mise sous perfusion de notre économie. La perte de notre industrie a engendré un déficit commercial colossal : 60 milliards en année normale, le double aujourd’hui avec la crise de l’énergie.
Surtout, évidemment, cette délocalisation de nos usines a produit un chômage de masse : les classes populaires se sont retrouvées hors production, hors compétition, incapables de lutter avec leurs homologues de l’Est, Europe ou Asie. Leurs revenus du travail ont donc été remplacés, en partie, par des prestations sociales : en 1975, un quart des allocations allaient aux 10 % les plus pauvres. C’est désormais la moitié. Et pour maintenir leur travail, quand même, on a allégé puis supprimé les cotisations sur les bas salaires.
Avant que, avec le revenu d’activité, l’État ne les paie carrément…
Les entreprises ? Pour les rendre plus « compétitives », pour qu’elles exportent, nous avons baissé leurs impôts (sur les sociétés, de production, ISF, Flat tax, Exit tax pour leurs détenteurs, etc.). Nous les avons subventionnées, avec le CICE, le Crédit Impôt
Recherche : une étude vient de chiffrer ces aides à 160 milliards d’euros chaque année.

Et idem pour l’agriculture, aujourd’hui sur-subventionnée. Les emplois domestiques, subventionnés, via des crédits d’impôts. Le logement, subventionné, côté propriétaire, avec les niches fiscales. Côté locataires, subventionnés, avec les APL. Et maintenant les carburants, le gaz, l’énergie, subventionnés. C’est désormais toute la société qui est subventionnée.
Et l’on aboutit à ce paradoxe : d’un côté, des impôts, notamment locaux, ou sur la consommation, sur les particuliers, en hausse. Mais qui servent, pour l’essentiel, à des transferts, à des subventions. Et du coup, à l’autre bout, le budget des hôpitaux, des écoles, des tribunaux, des transports, de l’éducation, etc., qui stagne voire diminue.
[…]
Comment sortir de cette spirale infernale ? D’accord avec l’auteur, et depuis longtemps, nous répondons « protectionnisme » : il faut rebâtir une base industrielle, qui à la fois redonne des emplois productifs et nous épargne une dépendance à l’égard de l’étranger. C’est devenu une évidence avec la crise Covid, avec les masques, les surblouses, les médicaments, que nous étions impuissants à produire, que nous attendions passivement de l’étranger.
Deux années plus tard, nous en sommes toujours au même point : pénurie de paracétamol et d’antibiotiques, à cause de « principes actifs » fabriqués à 80 % en Inde ou en Chine.
Nous devons nous réarmer, sortir des secteurs entiers du libre-échange.

Mais Benjamin Brice complète avec un autre volet : plutôt que de chercher à exporter, à être « compétitif » à tout-va, et en permanence échouer, les gouvernants devraient également se soucier de moins importer. Comment ? En agissant sur la consommation. Au fond, depuis quelques décennies, notre perte industrielle est devenue telle que, dès que nous consommons, nous importons. C’est 18 milliards de déficit commercial, ainsi, de mémoire, sur l’informatique, l’électronique.
Pour juguler cette hémorragie, nous devons moins consommer.
Or, note-t-il, la « société de consommation » a rendu cette consommation sacrée. Comme si c’était le marché qui en décidait, hors d’atteinte de la démocratie. Côté ordinateurs, téléphones portables, par exemple, nous devons empêcher l’obsolescence, favoriser les
réparations, ne pas céder aux sirènes du nouvel iPhone. Cette économie vaut, bien sûr, d’autant plus sur l’énergie : voilà qui réclame, pour les déplacements, des voitures moins lourdes, avec moins de gadgets connectés à tout-va, énergivores. Voilà qui exige, pour les logements, qu’ils soient isolés, qu’on ne chauffe pas le ciel.
L’impératif écologique rejoint, ici, le souci d’économie. […]

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de décembre 2022, qui s’exprime au sujet du livre La sobriété gagnante.

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Économie

Amazon détruit l’emploi et élude l’impôt

Pour justifier le développement d’Amazon, l’argument des créations d’emploi est fréquemment invoqué par ses dirigeants. Pourtant, une étude récente sur la situation dans plusieurs pays européens, citée par Les Amis de la Terre, prouve le contraire.
« Pour le commerce non-alimentaire au sens large, si l’on établit le solde des créations/destructions pour les commerces de détail et de gros, la France a perdu plus de 80 000 emplois entre 2009 et 2018 » du fait du développement du e-commerce. L’étude démontre
que ce sont les commerces de proximité qui sont les plus durement touchés : « Un emploi créé dans les entreprises de plus de 250 salariés via l’expansion du e-commerce entraîne la destruction de six emplois dans les entreprises de moins de 250 salariés ». Et de conclure : « Les scénarios prospectifs prévoient entre 46000 et 87000 emplois détruits en France d’ici 2028 en fonction de la progression du e-commerce sur l’ensemble des secteurs étudiés (commerce de détail, de gros et 4 branches de services) ».
Les pertes d’emplois les plus importantes ont eu lieu dans le secteur de l’habillement.
Ce n’est pas tout : de nombreux emplois d’Amazon pourraient disparaître avec la robotisation des centres. De plus, Amazon livre déjà un tiers des produits en France depuis l’étranger et a délocalisé en Pologne ses entrepôts d’Allemagne de l’Est pour livrer outre-Rhin en profitant du faible coût du travail dans le pays.

[…]

Ainsi, dans un rapport publié en 2019, nous avions estimé qu’Amazon dissimule 57 % de son chiffre d’affaires réalisé en France, ce qui lui permet de déplacer une grande partie de ses bénéfices vers l’étranger. Cette estimation n’a jamais été contestée par l’entreprise. Depuis, nous avons appris qu’Amazon a réussi l’exploit de payer zéro euro d’impôt sur les sociétés dans toute l’Union Européenne en 2020 et 2021 – malgré des ventes dopées par les confinements – et cela grâce notamment à sa filiale luxembourgeoise.
Cette évasion fiscale massive a bien sûr des impacts négatifs sur les recettes fiscales des États où est présente Amazon. Elle renforce également la position prédominante d’Amazon vis-à-vis de ses concurrents, comme les commerces de proximité, qui paient en proportion de leur activité davantage d’impôts.
De plus, comme nous l’avons montré dans une note en décembre 2020, Amazon et les autres acteurs du e-commerce (Cdiscount, eBay, Wish…) profitent d’une fraude massive à la taxe sur la valeur ajoutée.
Cela renforce la concurrence déloyale vis-à-vis des petits commerces qui acquittent la TVA et doivent donc la répercuter sur leurs prix de vente.

Extraits d’un dossier dans Lignes d’attac d’octobre 2022.

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Économie

Le coût de l’électricité expliqué aux enfants

Dans un lointain passé, en 1946, la France sortait à peine de la seconde guerre mondiale et les enfants français manquaient cruellement de sucreries. Alors, les gens se sont dit : « Allez, on construit tous ensemble une grande usine qui va produire des tonnes de bonbons ! » La grande usine s’appelait BDF, ce qui signifiait Bonbons de France.
En quelques années, il y avait des bonbecs pour tout le monde, et ils n’étaient pas chers, car BDF était un « service public » : son but n’était pas de gagner de l’argent. Pour fixer le prix, il suffisait de prendre en compte le coût de fabrication des sucreries – 1 -, le salaire des hommes et des femmes qui les confectionnaient – 1 -, et les frais divers (entretien de l’usine, achats de nouvelles machines…) – 1. Ce qui amenait le paquet de sucreries à 3 (car 1 + 1 + 1 = 3). Tout le monde pouvait se goinfrer, ce qui posait de sérieux problèmes de caries, mais les gens étaient contents.

Dans les années 90, les choses se sont compliquées. Des messieurs très intelligents et très bien habillés, dont des ministres et des présidents, ont pensé que ce système clochait. Alors que la population s’empiffrait de bonbecs, aucun de leurs gentils amis n’avait fait fortune dans ce secteur. Ils ont donc expliqué à la population qu’il fallait de la « concurrence », autrement dit non pas un, mais plusieurs marchands de bonbons. Pourquoi ? Parce qu’un seul vendeur, ce n’est pas assez. Même si chacun trouve toutes les sucreries qu’il souhaite ? Oui, même ! Pourquoi ? Parce que plus il y a de concurrence, mieux c’est. Pourquoi ? Parce que, s’agacèrent les distingués messieurs, c’est comme ça, arrêtez un peu avec vos « pourquoi » ! Le problème, c’est qu’il n’y avait qu’une usine centrale. Comment allaient faire leurs admirables amis pour vendre quelque chose qu’ils ne pouvaient pas fabriquer ? Les ravissants messieurs ont trouvé la solution : BDF serait obligé de vendre à leurs aimables amis un quart de ses bonbons.
Mais il restait encore un problème : si BDF vendait ses bonbons à ses nouveaux concurrents au juste prix, à savoir 3, ça ne fonctionnerait pas. Car les concurrents, qui doivent rajouter leur « marge » (les sous qu’ils vont se mettre dans la popoche), seraient obligés de vendre à leurs clients 3 (coût d’achat) + 1 (marge) = 4. Et dans ce cas, tous les mioches du pays continueraient à dépenser leur argent de poche chez BDF.
Alors, les sublimes messieurs ont réfléchi très fort et ont encore trouvé la solution : ils ont obligé BDF à vendre à leurs doux amis le sachet à 2. Ils ont appelé ce mécanisme l’Arbuc, comme « accès réglementé aux bonbons de l’usine centrale ».

La population n’était pas contente : « Vous êtes tarés ?! Si on vend à perte, et en plus à nos concurrents, on va foutre notre usine centrale en l’air ! » « Mais non, puisqu’on vous dit que ça crée de la concurrence et que la concurrence, c’est bien », les envoyaient bouler les messieurs. Grâce à l’Arbuc, les concurrents ont pu attirer les marmots dans leurs boutiques avec des sachets à 3, comme à BDF, ou même à 2, juste le temps de lui piquer des clients (et avant de passer éventuellement à 8, après avoir enfermé les clients dans leur boutique. Parfois, avec l’argent qu’ils gagnaient, ils envisageaient vaguement de créer leur usine. Mais ça aurait été fatiguant, et il était tellement simple de s’approvisionner chez BDF… Alors, ils se contentaient d’acheter et revendre, sans jamais produire – ou juste quelques guimauves, à l’occasion.
Mais plus ils achetaient de bonbons à BDF, plus BDF perdait de l’argent. Alors qu’il lui fallait au moins 5 par sachet pour vivre, Bonbons de France ne récoltait que 2. Si bien qu’une fois qu’il avait déboursé de quoi produire les bonbons du mois et versé les salaires, il ne lui restait plus assez pour entretenir l’usine et acheter de nouvelles machines… Alors, il s’endettait, n’achetait plus de nouvelles machines, et son usine s’abîmait.

Vint le jour où ses machines furent trop vieilles et l’usine trop sale. Il ne parvenait plus à produire suffisamment de bonbons pour tout le monde. Pour ne rien arranger, une guerre éclata en Ukraine, ce qui fit grimper le cours du bâton de réglisse. Or, grâce à une savante gymnastique financière que tu serais incapable de comprendre à ton âge, l’augmentation du prix du bâton de réglisse entraînait mécaniquement l’augmentation du prix du bonbon. Alors, les messieurs en costume s’écrièrent : « C’est horrible ! Il n’y a plus assez de bonbons ! Et leur prix explose ! Mais que fait BDF ?! »
Les gens murmurèrent : « Pourtant il y a de la concurrence… » Les géniaux messieurs réclamèrent : « Allez, tout le monde met la main à la poche pour rembourser la dette de ces idiots de BDF et retaper l’usine : il faudrait pas que nos amis n’aient plus de bonbons à vendre ! » Et devant le peuple incrédule, qui n’avait plus les moyens de se mettre la moindre friandise sous la dent, le plus délicieux de ces messieurs exigea : « En attendant de trouver une nouvelle bonne solution, je demande que chacun baisse sa consommation de bonbons de 10 % ! » Il remplit le réservoir de sa voiture avec un grand paquet de bonbons et partit.

Article de Nicolas Bérard dans l’âge de faire d’octobre 2022.

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Économie

Pénurie générale de main d’œuvre

Les Échos dressent un tableau de cette « pénurie générale de main d’œuvre » : « soignants, forgerons, pharmaciens, data analystes, menuisiers, mécaniciens, aidants, couvreurs-zingueurs »… « Agacé » par ces manques, houspillé par le Medef, Macron et son gouvernement apportent en hâte leur réponse : une énième réforme de l’assurance-chômage. Les demandeurs d’emploi ont trop de droits, trop longtemps. Voilà qui bloque le marché du travail, leur retour au boulot.
En Commission, un député Marcheur proteste: « On manque d’aides à domicile pour s’occuper des personnes âgées… Et un directeur, la semaine dernière, me racontait qu’un intérimaire avait refusé un poste ! »
Quel scandale, en effet : refuser un poste à 800 € par mois, avec une amplitude de tôt le matin à tard le soir, avec bien souvent deux week-ends sur trois occupés… Il faut donc flexibiliser, fluidifier pour que le cariste à Maubeuge se fasse serveur à Cannes. Les allocations Pôle Emploi feront l’objet, désormais, d’une cotation variable, un genre de Bourse, avec un algorithme. Voilà leur diagnostic, et leur solution.

Les nôtres, maintenant : depuis quarante ans, le travail est maltraité, réduit à un coût, et un coût à réduire. Depuis quarante ans, surtout pour les métiers populaires, les salaires sont « modérés », la sous-traitance encouragée, les horaires découpés, la précarité installée. On ne parle plus de « métier », avec des savoir-faire, des qualifications, un statut, mais d’ « emploi ». Qui devient des bouts de boulot, à cumuler.
Plus nos dirigeants célèbrent « la valeur travail » dans les mots, plus ils l’écrasent dans les faits : de loi en loi, le travail est dépouillé de ses droits, de ses règles. Et c’est la main invisible du marché qui doit réguler tout ça.
Eh bien, on le voit, ça ne marche pas. Que fait la main invisible du marché ? Elle étrangle les uns et donne tout aux autres.

Que devons-nous faire ?
Desserrer cette main, lui opposer notre volonté, des règles, des droits, statuts et revenus, qui assurent non seulement salaire et horaires aux travailleurs, mais au-delà : leur respect.

C’est le grand choix, devant nous : le marché ou la volonté ? Le marché qui conduit au chaos, ou la volonté qui pose des règles ?
Il nous faut une volonté. La volonté d’investir, la volonté de recruter des centaines de milliers de travailleurs, de diffuser des pubs à la télé comme pour l’armée de l’air. Un exemple : les passoires thermiques. « Vous voulez rendre service à la France et à la planète ? Lutter contre le réchauffement climatique ? Engagez-vous comme travailleurs du bâtiment ! », pour que les jeunes entrent dans cette voie avec fierté, avec conviction, et avec des avantages : 2000 € par mois minimum, une semaine de congés en plus, la garantie à 50 ans d’une seconde carrière, parce que oui, maçon, couvreur, plaquiste, carreleur, dans tous ces métiers, bien souvent, à cinquante ans, on a le dos brisé.

Et idem pour l’énergie : le marché, ou la volonté ? Pendant des décennies, et sans souci, le tarif de l’électricité était réglementé. Mais voilà que l’Europe, et Sarkozy, et Hollande, et Macron, y ont introduit le « marché », et ça donne quoi ? Des cours qui bondissent, des factures qui explosent, pour les ménages mais aussi les mairies.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2022.

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Économie

La France irréformable

Aujourd’hui, 87 % des nouvelles embauches se font en CDD, les salariés en CDD et intérimaires restent dans la précarité, ces types d’emplois sont rarement des tremplins vers une activité durable, de sorte que chaque génération occupe moins d’emplois stables que la précédente. Il n’y a d’ailleurs pas de consensus scientifique sur le lien entre flexibilité du marché du travail et création d’emplois, comme le rappelle une note du Conseil d’analyse économique (CAE) qui, dans une synthèse des travaux théoriques et empiriques sur le sujet, écrivait en 2015 « Il n’y a pas de corrélation démontrée entre le niveau de protection de l’emploi et le taux de chômage. »
Cette approche fait écho à une autre qui a fait grand bruit dans les milieux avisés en son temps. En 1994, l’OCDE avait livré une étude indiquant qu’un certain degré de protection de l’emploi se traduisait par des conséquences néfastes sur le chômage pour mieux se déjuger en 2004, indiquant qu,il n’y avait pas de corrélation entre le niveau de protection de l’emploi et la croissance du chômage.
Retirer des protections aux salariés n’a jamais créé d’emplois, cela permet juste de faire du travail une variable d’ajustement en donnant au patronat la possibilité de compresser plus facilement les coûts via les licenciements en cas de perte d’activité.

L’important dans l’affaire, c’est le récit qui en est fait. Avec un mélange de mauvaise foi et d’amnésie, beaucoup d’éditorialistes et d’économistes nous racontent l’histoire d’une France irréformable, ce qui est faux au regard des faits.
Adjectif souvent associé au mot France. La France irréformable est probablement le plus grand mensonge de ces trente dernières années.
En réalité, notre pays a effectué de nombreuses réformes sans qu’elles rencontrent les succès espérés. Les experts pro-réformes font chaque fois comme si la réforme d’avant n’avait pas eu lieu, afin d’en réclamer d’autres. Une réforme en balaie une autre, toujours accompagnée du même discours stigmatisant à l’égard des Français, lesquels refuseraient de faire des efforts. « Les Français détestent les réformes », a dit Emmanuel Macron lors d’un déplacement à Bucarest.
L’histoire montre qu’ils en ont pourtant accepté un certain nombre.
À partir de 1983, la France entame un virage économique qui la conduit à épouser les orientations du capitalisme dominant. C’est le fameux « tournant de la rigueur ». Ainsi, le gouvernement de l’époque met en place une austérité budgétaire qu’il justifie par la nécessité d’une monnaie forte, l’intégration européenne, la compétitivité, la mondialisation et la volonté de moderniser son appareil étatique. Il conduit une politique de « désinflation compétitive » reposant sur trois piliers : le franc fort, la réduction de la dépense publique  » et la modération salariale. L’objectif étant de gagner en compétitivité pour soulager notre économie du poids de la contrainte extérieure.
L’Allemagne est alors désignée comme le modèle à suivre, et le franc doit tenir tête au mark, devise de référence. Ainsi, la France renonce aux dévaluations de sa monnaie (la dernière sera réalisée en 1987) et s’applique à lutter contre l’inflation. Les salaires connaissent alors une modération sans précédent, puisque leur part dans la valeur ajoutée nationale subit un recul de dix points de pourcentage entre 1976 et 2008. D’autres facteurs concourent au contrôle des salaires, comme le recours à l’emploi précaire – notamment l’intérim, déjà légalisé depuis 1972.

Extrait d’un article de Thomas Porcher dans Politis du 06 octobre 2022.

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Économie

Monopole naturel et idéologie libérale

Il fut un temps où les économistes estimaient que la fourniture d’électricité relevait d’un monopole naturel et devait être organisée par des opérateurs publics. À la suite de l’Acte unique de 1986, l’Union européenne a entrepris de créer un grand
marché européen régulé par la concurrence. Le secteur de la production électrique fut divisé en trois branches. La gestion du réseau restait un monopole, tandis que la production et la distribution d’électricité étaient ouverts à la concurrence. L’idée était de faire fonctionner le marché de l’électricité comme celui des fruits et légumes : un marché de gros accessible aux producteurs, un marché du détail au sein duquel les distributeurs vendent aux particuliers l’électricité achetée aux producteurs.
À terme, les autorités de Bruxelles espéraient que les distributeurs finiraient par se lancer dans la production en construisant des centrales électriques, notamment des éoliennes ou des centrales à gaz, dont le coût de construction est abordable.
Pour cela, il fallait assurer aux distributeurs privés une certaine rentabilité. C’est ce que la France organisa avec la loi de 2010 qui instaura un mécanisme (l’ARENH) qui impose à EDF de revendre aux distributeurs privés, à prix bradé, un quart de son électricité nucléaire.
Pendant plus de dix ans, l’ARENH a protégé les concurrents d’EDF des fluctuations du marché de gros. Mais au lieu d’en profiter pour investir dans la production, la plupart ont préféré rester de purs commerçants, se contentant de négocier des contrats sur le marché des producteurs et de revendre l’électricité ainsi acquise. Résultat, la France – comme le reste de l’Europe – a très peu construit de nouvelles centrales depuis que le marché a été libéralisé.
La guerre en Ukraine a complètement chamboulé le marché européen. Incapables de produire leur propre électricité, les fournisseurs privés étaient menacés de faillite du fait de l’explosion des prix. En France il fallut étendre le volume d’électricité nucléaire vendu
à prix bradé pour les sauver. Prise au moment où de nombreux réacteurs étaient à l’arrêt, cette décision devrait coûter au moins 8 milliards d’euros à EDF.
Ce sont ces pertes catastrophiques qui expliquent l’annonce de sa renationalisation totale, l’entreprise publique n’étant plus capable d’investir dans de nouvelles centrales.
En fin de compte, l’introduction forcée de la concurrence dans un monopole naturel aura nui à l’investissement et coûté très cher à tout le monde, sauf à quelques malins qui sont parvenus à spéculer sans prendre de risque et sans avoir jamais produit la moindre électricité.

Article de David Cayla, économiste atterré, dans l’âge de faire de septembre 2022.