Catégories
Médias

Des médias à pleurer

Quelle tristesse! Quel drame!
La reine des Britanniques a cassé sa pipe en or à 96 ans dans sa propriété de Balmoral – 20000 hectares, 50 employés à demeure, plus de chambres que tous les palaces parisiens réunis – entourée de sa famille. Quelle terrible fin. On ne la souhaite à personne. La seule bonne nouvelle dans cette horrible tragédie est venue des radios, télés et journaux qui, pendant quarante-huit heures, n’ont parlé en boucle et non-stop que du décès de la Queen.
Plus de guerre en Ukraine, plus de dérèglement climatique, plus d’économies d’énergie à faire, plus d’inflation, plus de problème de pouvoir d’achat, même plus de Macron. La reine devrait mourir plus souvent!
Les médias, dans leur ensemble, ne cessent de nous surprendre. Gorbatchev meurt quelques jours plus tôt, les voilà qui survolent le sujet entre Paul Pogba qui aurait marabouté Kylian Mbappé et une histoire de char à voile pour les déplacements du PSG.
C’est un choix éditorial entre celui qui a changé le monde et celle qui a passé sa vie à changer de demeure.
Des médias que je remercie au passage.
Les journalistes du PAF m’ont enfin ouvert les yeux : « La France est triste. » « C’est la sidération dans tout le pays. » « Les Français pleurent la reine. » « La reine avait conquis nos cœurs… » Heureusement qu’ils sont là pour nous informer. Grâce à eux, j’ai découvert, ébahi, que j’aimais la reine.
Nous avons vécu minute par minute l’agonie, le trépas, la sidération, le recueillement, le voyage du cercueil, les déplacements du remplaçant écolo en avion privé, la famille à nouveau soudée, la fabrication des nouvelles tasses à thé, l’explication du protocole. Chacun y va de son témoignage poignant, et ça dure, la machine à niaiseries est en branle, on ne peut plus l’arrêter. Dans ce magma de platitudes, une phrase a retenu mon attention, elle est revenue à de nombreuses reprises : « Tant qu’on n’a pas vu le cercueil, on ne pouvait pas y croire. » Ça paraît con comme ça, mais cette touchante banalité m’a interpellé : est-ce qu’elle est vraiment dans la boîte ? Neuf jours, c’est long, ont-ils été obligés de l’empailler ? Y a-t-il un mannequin à l’intérieur ? Ou 200 kilos de cocaïne ! Pas bête, c’est la meilleure planque qui soit : elle a traversé tout le pays et personne n’oserait vérifier.
C’est dingue, dans un monde de progrès obligatoire et de modernité à tout prix, une vieille bourgeoise ringarde conservatrice ultra-traditionnaliste est considérée comme une icône. Serions-nous si paumés, en manque de valeurs et de repères ?
De ce point de vue, effectivement, la mort de la reine en dit long sur notre époque.

Article de Christophe Alévêque dans Siné mensuel d’octobre 2022.

Catégories
Politique

L’effondrement et le capitalisme

La « crise » systémique dans laquelle la planète est durablement engagée a des effets catastrophiques de toutes sortes, depuis les dégâts environnementaux irréversibles jusqu`aux conflits armés sans autre issue que le chaos perpétuel ou l’ordre totalitaire, en passant par la dégradation ou l’aggravation des conditions d’existence des populations.
L’observation de l’état actuel des choses, dans les pays les plus « développés », comme dans les moins, n’incite guère à l’optimisme, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout porte à craindre que nous ne soyons entrés dans un processus d’effondrement, une sorte
d’implosion lente (accélérée et généralisée par effet domino) de toutes les structures objectives et subjectives qui ont permis jusqu’ici au système capitaliste-productiviste de se stabiliser et de fonctionner avec une adhésion suffisante des populations concernées.

On peut prévoir – avec d’autant plus d’assurance que les prodromes de cette évolution sont de plus en plus observables un peu partout – qu’un tel effondrement aboutira à l’installation de régimes de droite plus ou moins ouvertement dictatoriaux, fascisants et xénophobes, chargés de maintenir de façon autoritaire l’ordre dont le système capitaliste a besoin pour continuer à préserver les intérêts et les privilèges des classes dominantes-possédantes, sous couvert de mesures de sauvetage (anti-crise, anti-terrorisme, anti-gaspillage, austérité, etc.).
Ni le chaos, ni le crime n’ont jamais fait renoncer le grand Capital, sa bourgeoisie milliardaire, ses multinationales et ses banques, à ce qui est leur seul objectif : maintenir au plus haut le rendement des fabuleux capitaux investis. Le Capital en effet ne lâche rien qu’il n’y soit contraint, et en l’absence de forces organisées capables de lui opposer une résistance sérieuse, il prendra prétexte des désordres que son exploitation insensée du genre humain et de la planète aura elle-même engendrés, pour balayer le semblant de démocratie existant ici ou là et intensifier encore l’exploitation des ressources matérielles et humaines, car c’est là le seul moyen et la seule fin du système capitaliste.
Il ne peut en changer sans perdre sa raison d’être.
Pendant toute son histoire, le capitalisme a obéi à cette logique fondamentale de reproduction élargie. D’où une fuite en avant qui a duré quelques siècles au nom du « progrès », le temps de permettre aux puissances occidentales de s’emparer de la planète entière en exportant toujours un peu plus loin leur mode de fonctionnement, leurs produits manufacturés et leurs mœurs politiques, frauduleusement qualifiées de « démocratiques ». La capacité d’innovation inhérente au développement industriel a longtemps fasciné – et fascine encore – les populations de la Terre, en faisant malheureusement sous-estimer, voire ignorer, le coût monstrueux de ce « progrès » qui n’a jamais profité à tout le monde, contrairement aux allégations des libéraux, loin s’en faut, mais seulement à des minorités dominatrices, impérialistes et privilégiées.
Du fait de sa nature irrémédiablement déséquilibrée et de l’indépassable contradiction capital vs. travail, le capitalisme n’a cessé d’aller de crise en crise. L’une des plus graves a été celle des années 1930 qui a débouché sur le nationalisme fasciste et la
Deuxième Guerre mondiale. La victoire des Alliés, en mettant le « monde libre » à la remorque des États-Unis d’Amérique et en l’engageant sans délai dans la guerre froide, a épargné au capitalisme mondial tout examen de conscience sincère et toute remise en question.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2022.

Catégories
Économie

Pénurie générale de main d’œuvre

Les Échos dressent un tableau de cette « pénurie générale de main d’œuvre » : « soignants, forgerons, pharmaciens, data analystes, menuisiers, mécaniciens, aidants, couvreurs-zingueurs »… « Agacé » par ces manques, houspillé par le Medef, Macron et son gouvernement apportent en hâte leur réponse : une énième réforme de l’assurance-chômage. Les demandeurs d’emploi ont trop de droits, trop longtemps. Voilà qui bloque le marché du travail, leur retour au boulot.
En Commission, un député Marcheur proteste: « On manque d’aides à domicile pour s’occuper des personnes âgées… Et un directeur, la semaine dernière, me racontait qu’un intérimaire avait refusé un poste ! »
Quel scandale, en effet : refuser un poste à 800 € par mois, avec une amplitude de tôt le matin à tard le soir, avec bien souvent deux week-ends sur trois occupés… Il faut donc flexibiliser, fluidifier pour que le cariste à Maubeuge se fasse serveur à Cannes. Les allocations Pôle Emploi feront l’objet, désormais, d’une cotation variable, un genre de Bourse, avec un algorithme. Voilà leur diagnostic, et leur solution.

Les nôtres, maintenant : depuis quarante ans, le travail est maltraité, réduit à un coût, et un coût à réduire. Depuis quarante ans, surtout pour les métiers populaires, les salaires sont « modérés », la sous-traitance encouragée, les horaires découpés, la précarité installée. On ne parle plus de « métier », avec des savoir-faire, des qualifications, un statut, mais d’ « emploi ». Qui devient des bouts de boulot, à cumuler.
Plus nos dirigeants célèbrent « la valeur travail » dans les mots, plus ils l’écrasent dans les faits : de loi en loi, le travail est dépouillé de ses droits, de ses règles. Et c’est la main invisible du marché qui doit réguler tout ça.
Eh bien, on le voit, ça ne marche pas. Que fait la main invisible du marché ? Elle étrangle les uns et donne tout aux autres.

Que devons-nous faire ?
Desserrer cette main, lui opposer notre volonté, des règles, des droits, statuts et revenus, qui assurent non seulement salaire et horaires aux travailleurs, mais au-delà : leur respect.

C’est le grand choix, devant nous : le marché ou la volonté ? Le marché qui conduit au chaos, ou la volonté qui pose des règles ?
Il nous faut une volonté. La volonté d’investir, la volonté de recruter des centaines de milliers de travailleurs, de diffuser des pubs à la télé comme pour l’armée de l’air. Un exemple : les passoires thermiques. « Vous voulez rendre service à la France et à la planète ? Lutter contre le réchauffement climatique ? Engagez-vous comme travailleurs du bâtiment ! », pour que les jeunes entrent dans cette voie avec fierté, avec conviction, et avec des avantages : 2000 € par mois minimum, une semaine de congés en plus, la garantie à 50 ans d’une seconde carrière, parce que oui, maçon, couvreur, plaquiste, carreleur, dans tous ces métiers, bien souvent, à cinquante ans, on a le dos brisé.

Et idem pour l’énergie : le marché, ou la volonté ? Pendant des décennies, et sans souci, le tarif de l’électricité était réglementé. Mais voilà que l’Europe, et Sarkozy, et Hollande, et Macron, y ont introduit le « marché », et ça donne quoi ? Des cours qui bondissent, des factures qui explosent, pour les ménages mais aussi les mairies.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2022.

Catégories
Politique

Chômeurs assistés

Cette réforme ravive un vieux fantasme qui sert de prétexte aux « réformes » sociales : celui des « assistés ». Si le taux de personnes sans emploi ne baisse pas, c’est que les indemnités seraient trop généreuses et décourageraient un retour sur le marché du travail. Pourtant, les chiffres fournis par l’Unédic et Pôle emploi permettent de douter de l’existence d’une masse importante de « chômeurs profiteurs ».

 

Parmi les plus de 5 millions de personnes inscrites à Pôle emploi, seulement 40 % sont réellement indemnisées et près de la moitié de ces dernières travaillent déjà en touchant, en complément, une allocation. Ainsi, comme le rappelle Christine Erhel, qui s’appuie sur une étude de Pôle emploi exploitant les données de contrôles des allocataires, « seulement 8 % des indemnisés ne cherchent pas activement un emploi ». Enfin, le montant moyen de cette indemnisation est de 960 euros par mois, soit bien moins que le Smic, et encore moins que le Smic accompagné de la prime d’activité. « Dans la réalité, cette figure du chômeur profiteur est tout simplement inexistante ou très marginale », conclut la sociologue du travail Claire Vives.

La Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), un organisme public qui produit des données sur le marché du travail, s’est par ailleurs penchée sur ces tensions de recrutement. Et les éléments apportés dans cette note sont éclairants. Les auteurs estiment que ces tensions sont liées, dans un tiers des cas, à « l’absence de main-d’œuvre formée », particulièrement dans des « métiers pointus de l’industríe et du bâtiment, et la quasi-totalité des métiers d’ingénieurs dans l’industrie, le bâtiment ou l’informatique ». Dans un quart des cas, elles « proviennent plutôt de conditions de travail révélant un problème d’attractivité », comme pour « les aides à domicile, les conducteurs routiers, les ouvriers non qualifiés de l’industrie ainsi que les serveurs ».

 

Ces deux critères, problème de formation et manque d’attractivité, se cumulent dans un cas sur cinq, notamment pour « la plupart des métiers de bouche mais également les aides-soignantes ». Pour le reste, « l’origine des tensions est plus diverse », assurent les auteurs, citant par exemple « l’inadéquation géographique » pour les assistantes maternelles.
Face à ces constats, les auteurs de l’enquête tirent une conclusion qui détonne clairement dans le discours ambiant. « Il semblerait que la forte poussée des tensions et l’apparition d’un désalignement inhabituel entre difficultés de recrutement et chômage en France sur ces cinq ans résultent moins d’un problème de formation, déjà existant, que d’un problème d’attractivité dans une trentaine de métiers. Si les actions d’amélioration de la formation (initiale comme continue) sont nécessaires pour résoudre les problèmes structurels de compétences, l’apaisement des difficultés de recrutement (et la baisse du chômage) pourrait donc aussi passer par l’amélioration des conditions de travail et/ou la revalorisation des salaires dans certains métiers. »

Malgré ces conclusions limpides, la hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail ne semblent pas être la direction prise par le gouvernement. En témoigne une interview du député Renaissance Marc Ferracci, rapporteur de la réforme, à Ouest France, le 21 septembre. « Tout indique que les règles de l’indemnisation ont un effet sur l’emploi et sur le retour à l’emploi. Quand vous jouez par exemple sur la durée d’indemnisation, les gens adaptent leur comportement de recherche d’emploi à la date de leur fin de droits », indique-t-il.
Économiquement parlant, cette affirmation n’est pas erronée, assure Christine Erhel : « Plusieurs travaux économiques montrent qu’empiriquement il semble exister un lien entre générosité de l’assurance-chômage et durée au chômage. » Mais l’économiste du travail nuance: « Une fois que l’on a dit ça, il faut interpréter ce résultat. Est-ce que c’est bien ou mal que l’assurance-chômage permette aux gens de prendre le temps pour trouver un emploi qui leur corresponde ? »
« Si l’assurance-chômage vous permet de refuser un emploi, c’est précisément qu’elle joue son rôle en vous permettant d’aller vers un emploi qui vous convient. Être au chômage ne vous oblige pas à prendre n’importe quel emploi », répond de son côté Claire Vivès. « En s’attaquant encore au portefeuille des allocataires, on ne modifie pas la législation en matière d’obligation faite aux chômeurs, mais on les oblige de fait à prendre des emplois qu ‘ils auraient aimé refuser. »

Pour les opposants à la réforme, baisser les indemnités et rendre plus difficile l’accès aux droits permet au gouvernement (et, en creux, au patronat) d’éviter une pression à la hausse des salaires. « En poussant les demandeurs d’emploi à accepter des emplois qu’ils auraient refusés, on maintient une pression pour ne pas augmenter les salaires malgré une situation de l’emploi qui se tend », explique la sociologue du travail, qui a notamment travaillé sur les contrats courts. Bon nombre de nos interlocuteurs citent l’exemple allemand, avec les réformes Hartz, au début des années 2000, qui, en réduisant l’accès et le montant des allocations-chômage, ont baissé le salaire médian et augmenté le niveau de pauvreté dans le pays.

Extrait d’un article de Pierre Jequier-Zalc dans Politis du 29 septembre 2022.

Catégories
Économie

La France irréformable

Aujourd’hui, 87 % des nouvelles embauches se font en CDD, les salariés en CDD et intérimaires restent dans la précarité, ces types d’emplois sont rarement des tremplins vers une activité durable, de sorte que chaque génération occupe moins d’emplois stables que la précédente. Il n’y a d’ailleurs pas de consensus scientifique sur le lien entre flexibilité du marché du travail et création d’emplois, comme le rappelle une note du Conseil d’analyse économique (CAE) qui, dans une synthèse des travaux théoriques et empiriques sur le sujet, écrivait en 2015 « Il n’y a pas de corrélation démontrée entre le niveau de protection de l’emploi et le taux de chômage. »
Cette approche fait écho à une autre qui a fait grand bruit dans les milieux avisés en son temps. En 1994, l’OCDE avait livré une étude indiquant qu’un certain degré de protection de l’emploi se traduisait par des conséquences néfastes sur le chômage pour mieux se déjuger en 2004, indiquant qu,il n’y avait pas de corrélation entre le niveau de protection de l’emploi et la croissance du chômage.
Retirer des protections aux salariés n’a jamais créé d’emplois, cela permet juste de faire du travail une variable d’ajustement en donnant au patronat la possibilité de compresser plus facilement les coûts via les licenciements en cas de perte d’activité.

L’important dans l’affaire, c’est le récit qui en est fait. Avec un mélange de mauvaise foi et d’amnésie, beaucoup d’éditorialistes et d’économistes nous racontent l’histoire d’une France irréformable, ce qui est faux au regard des faits.
Adjectif souvent associé au mot France. La France irréformable est probablement le plus grand mensonge de ces trente dernières années.
En réalité, notre pays a effectué de nombreuses réformes sans qu’elles rencontrent les succès espérés. Les experts pro-réformes font chaque fois comme si la réforme d’avant n’avait pas eu lieu, afin d’en réclamer d’autres. Une réforme en balaie une autre, toujours accompagnée du même discours stigmatisant à l’égard des Français, lesquels refuseraient de faire des efforts. « Les Français détestent les réformes », a dit Emmanuel Macron lors d’un déplacement à Bucarest.
L’histoire montre qu’ils en ont pourtant accepté un certain nombre.
À partir de 1983, la France entame un virage économique qui la conduit à épouser les orientations du capitalisme dominant. C’est le fameux « tournant de la rigueur ». Ainsi, le gouvernement de l’époque met en place une austérité budgétaire qu’il justifie par la nécessité d’une monnaie forte, l’intégration européenne, la compétitivité, la mondialisation et la volonté de moderniser son appareil étatique. Il conduit une politique de « désinflation compétitive » reposant sur trois piliers : le franc fort, la réduction de la dépense publique  » et la modération salariale. L’objectif étant de gagner en compétitivité pour soulager notre économie du poids de la contrainte extérieure.
L’Allemagne est alors désignée comme le modèle à suivre, et le franc doit tenir tête au mark, devise de référence. Ainsi, la France renonce aux dévaluations de sa monnaie (la dernière sera réalisée en 1987) et s’applique à lutter contre l’inflation. Les salaires connaissent alors une modération sans précédent, puisque leur part dans la valeur ajoutée nationale subit un recul de dix points de pourcentage entre 1976 et 2008. D’autres facteurs concourent au contrôle des salaires, comme le recours à l’emploi précaire – notamment l’intérim, déjà légalisé depuis 1972.

Extrait d’un article de Thomas Porcher dans Politis du 06 octobre 2022.

Catégories
Société

Open-Badges ou crédit social ?

Les Open-Badges se présentent sous la forme d’une plate-forme en ligne où des formateurs (parfois des collègues, parfois des supérieurs) enregistrent des catégories de « compétences informelles » à « valoriser tout au long de la vie » pour obtenir une reconnaissance par l’institution. Expérimentés dans quelques académies pilotes, comme l’Académie de Créteil, la plate-forme a vocation à être étendue à tout le territoire. […]

En quoi consistent ces compétences informelles ? Les noms desdits badges nous indiquent assez bien l’ampleur du contrôle que 1’on prétend exercer là : le badge « covid buster » récompensera celles et ceux qui ont appliqué les gestes-barrière sans faillir. Le badge « design thinking » pourra montrer à l’administration quels beaux dessins vous faites dans vos marges de cahier quand la conférence vous ennuie à mourir. Le badge « robotique » récompensera les adeptes de la programmation et les utilisateurs d’imprimantes 3D, le badge « neuroscience » qui étonne dans le cadre de l’enseignement secondaire.

Mais comment prouver que ces compétences informelles ont bien été « acquises » ? Le réseau Canopée et l’Académie de Versailles présentent un protocole en trois temps où on peut télécharger sur la plate-forme des « preuves » (photos) sous forme de fichiers dans la catégorie correspondante pour obtenir sa récompense. En quoi consiste cette récompense ? Il s’agira d’une note, ou d’une compétence ajoutée au bulletin scolaire pour reconnaître la participation active des adolescents. D’un dispositif qui prétend donc favoriser les apprentissages par la coopération plutôt que par la note, on en revient à une rétribution assez classique : le classement des élèves en fonction de l’accumulation des badges numériques.

Mais c’est en assistant à une présentation par la DANE (Délégation Académique au Numérique Éducatif) dans un établissement du secondaire que nous avons pu mesurer l’étendue d’une telle plateforme. […] Les détenteurs et les octroyeurs de sésames (à savoir profs, éducateurs et élèves) apparaissent sur une carte géographique nationale, où chacun peut savoir qui est le mieux noté, qui a reçu tel badge dans tel établissement.
Nous apprenions donc que les Open-badges n’étaient pas destinés à noter seulement les élèves, mais que les enseignants eux-mêmes pouvaient « valoriser » leur participation. On pourrait également imaginer à terme leur donner une récompense sous forme de primes et autres contreparties financières. […]

Notre animatrice-formatrice incitait donc ces jeunes profs présents à une réunion obligatoire à appliquer massivement une telle innovation, dans l’espoir de quelques points d’avancement de carrière ou d’un peu de beurre dans les épinards. À l’heure où tout le service public français est menacé de mort imminente, nous mesurions que notre Rectorat et notre Région n’avaient aucunement l’intention de remédier aux classes surchargées, à la souffrance d’un métier qui perd chaque jour plus de sens. La technologisation était présentée comme une réponse qui pallierait toutes ces questions matérielles. Une sorte de fuite en avant dans un monde éthéré, où les rapports sociaux, les contraintes matérielles ne seraient plus des questions.

Plus inquiétante encore nous a paru la volonté affichée par notre intervenante de « cartographier l’informel ». Que penser en effet d’un réseau social de mise en relation des personnels qui auront validé les mêmes compétences ? Que penser également de la connexion entre sciences du comportement et récompense pécuniaire ? Il nous semble que cet imaginaire qui croise la cybernétique et l’ingénierie sociale ressemble à ce qui est expérimenté dans d’autres contrées sous le nom de « crédit social ». Un capital de droits et de privilèges qui ne relèvent pas d’une situation administrative, mais d’un comportement adéquat. À partir de cet exemple des Open Badges, et de son extension à la société ouvertement assumée par le Ministère de l’Éducation Nationale, nous voyons se dessiner une vision de la communauté déshumanisante.

Extraits d’un article paru dans Le chiffon de l’automne 2022.

Catégories
Environnement

Pac, FNSEA versus Confédération paysanne

On y est, ou quasiment : les douze derniers États de l’Union européenne ont finalisé cet été la seconde version de leur plan stratégique national (PSN), déclinaison de la prochaine Pac (2023-2027) dans chacun d’eux.
La Commission européenne devrait définitivement valider tous les plans d’ici octobre.
Pour la France, cette toute dernière ligne droite n’a pas modifié en profondeur un PSN que la Confédération paysanne a toujours critiqué et dont elle estime qu’il « reste largement insuffisant au regard des urgences et des enjeux majeurs qu’affrontent l’agriculture et l’alimentation ».
Mais ça a quand même un petit peu bougé du bon côté. Dans les derniers arbitrages du nouveau ministre de l’Agriculture, Marc Fresneau, quelques avancées sont à noter.
Dans son avis sur la nouvelle mouture du PSN, présentée le 1er juillet, la Confédération paysanne « se félicite d’avoir obtenu l’introduction d’un troisième niveau dans les éco-régimes, destiné à l’agriculture biologique.
Son montant s’élèvera à 30 euros/hectare, ce qui n’est pas suffisant, mais nous revenons de loin car la FNSEA proposait une revalorisation à 2 euros ! »
De même, pour le syndicat paysan, d’autres avancées ont été obtenues sur la conditionnalité des aides de la Pac, notamment sur la couverture des sols en hiver, sur tout le territoire français, et le maintien des haies.
Sur l’aide additionnelle aux jeunes agriculteurs et agricultrices, la Confédération paysanne a aussi obtenu le maintien d’un paiement forfaitaire, avec transparence pour les Gaec, un paiement « plus juste qu’une aide à l’hectare », « seule façon que tou-tes les jeunes paysan-nes bénéficient de ce paiement, quelle que soit la taille de leur ferme ».
Sur le soutien à l’activité pastorale, l’action du syndicat, coordonnée avec tous les acteurs pastoraux, « a permis de maintenir le niveau de reconnaissance actuel des surfaces pastorales les plus difficiles, qui sont particulièrement résilientes face aux aléas climatiques ».
Ces petites avancées sont bien réelles, à tel point que la FNSEA s’en insurge, exprimant dans son communiqué son « désaccord avec les arbitrages annoncés par Marc Fresneau », estimant que « le ministère perd en ambition et en fermeté » par rapport à la première proposition
de PSN présentée par son prédécesseur, Julien Denormandie, mais revue après avoir été sévèrement critiquée par la Commission européenne.

Malgré ces petits acquis, pour la Confédération paysanne, le PSN français « maintient un déséquilibre institutionnalisé au profit d’une minorité, les plus grosses exploitations, et de l’agro-industrie ». De ce fait, « la France se prive pour cinq années supplémentaires des outils les plus puissants en faveur du revenu, de l’emploi paysan et de la transition agroécologique. » Et de rappeler que « ces outils peuvent être activés si la volonté politique est enfin présente : revalorisation du paiement redistributif sur les premiers hectares, plafonnement et dégressivité des aides, activation de l’aide « petit agriculteur », convergence immédiate et totale des aides et développement des mesures agro-environnementales et climatiques sur tout le territoire, pour encourager la transition de toutes les fermes. »
« Ces propositions, la Confédération paysanne continuera à les porter, tout comme celle de construire des aides à l’actif ou active, et non plus à l’hectare. »

Article extrait de Campagnes solidaires, le journal de la Confédération paysanne.

Catégories
Environnement

La sobriété, c’est nouveau ?

Cette incantation à la sobriété est-elle un « tournant » ? Ce serait croire que nos aïeux n’auraient jamais connu de difficultés d’approvisionnement énergétique. En vérité, contrairement à ce qu’affirme un livre d’universitaires qui fait figure de référence pour « gouverner la fin de l’abondance énergétique », la notion de sobriété n’émerge pas « péniblement dans le discours public depuis le milieu des années 20005 », mais est vieille d’au moins un demi-siècle.
Il suffit de lire les rapports des planificateurs de l’époque pour le constater : la « sobriété » y est omniprésente. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont servi de leçon.
Désormais, promis-juré, la croissance devra être « sobre en énergie », « mieux adaptée aux nouvelles conditions de notre approvisionnement énergétique », comme le stipule le commissariat général au Plan.

[…]

« La société française sera plus sobre, plus économe », garantit le gouvernement. Dans un contexte international où « le marché pétrolier demeurera tendu », se défaire de la dépendance au pétrole est vu comme « un impératif de la survie de nos économies ». « Les pays industrialisés qui ont, pendant près de trente ans, fondé leur croissance sur une énergie et des matières premières abondantes et bon marché, ne connaîtront plus jamais pareille situation. […] Désormais l’énergie doit être considérée comme un bien rare, et comme tout bien rare, elle sera onéreuse. »

[…]

Les politiques de « maîtrise de l’énergie » se mettent en place des 1974 […] Le mode de vie, la course au confort et à la consommation ne sont pas remis en cause, ni les finalités de notre société : la croissance doit se poursuivre, tout comme la prolifération des voitures, l’équipement en électroménager, l’étalement des villes… La sobriété énergétique est promue comme un moyen de gagner en compétitivité et de développer des techniques innovantes, tout en rejetant la perspective de la décroissance. Il en va de même aujourd’hui, quand l’État fixe pour objectif « 10 % d’économies d’énergie en deux ans », et quand la sobriété est inscrite depuis des années dans notre loi, vue comme un moyen essentiel d’atteindre le Graal, la « croissance Verte ».
Cette politique est avant tout conjoncturelle, liée à la cherté de l’énergie : avec le contre-choc pétrolier et la baisse du prix du baril, les appels à la « sobriété » se font moins pressants, comme le constatent Jean Syrota lui-même (premier président de l’Agence pour les économies d’énergie, créée en 1974) ou encore Bernard Laponche (ancien directeur général de l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie). « Les effets du contre-choc pétrolier du milieu des armées 1980 durent encore. Il a eu pour conséquence la diminution des politiques de maîtrise de l’énergie à peu prés partout, dans les pays européens en particulier », déplore ce dernier.
Même si l’objectif d’une « croissance sobre » reste régulièrement réaffirmé, comme dans ce rapport du Plan de 1998 plaidant « pour une relance de la politique de maîtrise de l’énergie » : « la recherche d’une plus grande sobriété énergétique – en France, en Europe et dans le monde – doit être inscrite comme une priorité et faire l’objet d’efforts concertés ». […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de septembre 2022.

Catégories
Environnement

Les cancres en écologie

Que ce soit Élisabeth Borne (Première ministre, chargée de la planification écologique et énergétique), l’invisible Christophe Béchu (Transition écologique) ou l’inénarrable Agnès Pannier-Runacher (Transition énergétique), aucun ne s’est rendu à la formation express proposée par des scientifiques lors de la rentrée parlementaire du début de l’été. Or celle-ci était fort intéressante : ces experts prenaient le temps d’expliquer le cycle du carbone, et l’implication de celui-ci dans le réchauffement progressif de l’atmosphère. L’occasion de comprendre qu’affirmer, comme Élisabeth Borne, qu’on va réduire les émissions de carbone, et en même temps autoriser l’ouverture d’un terminal méthanier, importateur de gaz de schiste, est contre-productif. Voire idiot.

 

Prenons un postulat audacieux : Élisabeth, Christophe et Agnès ont à peu près compris l’équation de base : émissions carbone balancées dans l’atmosphère en surplus = réchauffement = incendies et emmerdes, etc. Mais leur crayon s’emmêle si on introduit le BTP. Ils sèchent quand on leur démontre que plus de béton et de routes = plus de CO2 = plus d’emmerdes, etc.

Il est temps de leur ouvrir 1’esprit et de réfléchir autrement. La pensée systémique propose d’envisager tout sujet en partant du principe qu’il fait partie d’un système. Une façon de voir conduisant à favoriser le choix d’une politique posant comme postulat que l’humain fait partie d’un écosystème qu’il s’agit de ne pas bousiller. Fini les projets « structurants » prenant uniquement en compte leur « potentiel » économique (qui se révèle souvent pur fantasme).

Désormais, transports et énergie sont vus comme des maillons d’une chaîne, impliquant la ressource alimentaire (agriculture), mais aussi l’eau, le sol, la biodiversité, la gestion du carbone. Le tout en interdépendance. […]

 

Mais former Élisabeth, Agnès et Christophe à la pensée systémique, même professée par de grands pontes de l’économie et de la philosophie politique, ne suffira pas à leur faire oublier le mythe tenace de la technologie-viendra-nous-sauver à la sauce start-up nation. Ainsi l’argent va-t-il prioritairement arroser les innovations technologiques en agriculture, là où un soutien des activités agrobiologiques, et des petites structures, nous garantirait à coût bien moindre une alimentation de qualité (et du boulot pour les gens).

Expliquer à nos trois lascars que financer l’accès à la terre est une priorité, quand les grands groupes accaparent les meilleures parcelles. Leur parler système alimentaire local en mettant en avant l’exemple de villes en transition comme Lyon. Leur faire suivre le parcours de l’eau à l’échelle d’un bassin versant, afin qu’ils comprennent que creuser des bassines ne sauvera pas l’agriculture, pas plus que recueillir de l’eau dans un seau n’a jamais réparé un toit. Leur soumettre le principe d’attribuer des subventions en fonction non du poids des groupes de pression, mais de projets de territoire impliquant tout le monde, validés par des instances scientifiques (qui existent, y a qu’à les écouter).
Interdire à la FNSEA d’entrer dans le bâtiment pendant la formation. Et éloigner les suppôts de l’agriculture hightech sans paysan fantasmée par Xavier Niel.

Extraits d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de septembre 2022.

Catégories
Politique

Fin de l’abondance ? Pas pour tout le monde.

Macron, il ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Mercredi 24 août, le taulier de l’Élysée, la mine grave, annonçait la « fin de l’abondance » et de « l’insouciance ». Forcément, en l’entendant, on était un peu tendus, prêts à sortir les fourches. Car à la seule question qui vaille – c’est pour qui, la soupe à la grimace ? – la réponse est saumâtre.
Pour qui, donc?
Pas pour les actionnaires : le même jour, Les Échos nous apprenaient que « les dividendes versés par les grandes entreprises ont atteint un niveau record de 44 milliards d’euros au deuxième trimestre en France ». Pas non plus pour les utilisateurs de jets privés : alors que le ministre délégué aux Transports Clément Beaune avait timidement émis l’idée d’une régulation de ces engins aussi inutiles que polluants, son n+1, le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu, lui a opposé une fin de non recevoir. Les amateurs de golf échappent également à la chasse au gaspillage : en pleine pénurie d’eau, les terrains ont gardé le droit d’arroser leurs greens.

L’abondance de la faim et la souciance des fins de mois, il y a en revanche belle lurette que des millions de pauvres les connaissent bien. Ceux à qui l’on menace de retirer le RSA avec lequel ils survivent péniblement. Ceux à qui l’on coupe l’allocation chômage pour un retard d’actualisation. Ceux qui sont contraints de s’écraser devant le patron qui les traite comme des merdes parce qu’il faut bien remplir le frigo… À tous ceux-là, Macron promet une aggravation de tout.

Tout l’été, on nous a bassinés avec la pénurie de saisonniers dans l’hôtellerie-restauration. Dans les médias mainstream, les patrons se lamentaient : salauds d’employés qui réclament des jours de congé et des rémunérations décentes. « Je ne vais pas non plus payer une femme de chambre 2 000 euros net! » s’emportait sur France 2 la responsable des ressources humaines d’un 4-étoiles de Fréjus (Var). On l’avoue sans mal, ces râles nous ont fait plaisir. Pour une fois, la loi de l’offre et de la demande semblait jouer du bon côté, et le reflux du chômage rééquilibrer un peu le rapport de force en faveur des salariés. Super, ça.

Mais c’est justement cette dynamique balbutiante que le gouvernement projette de tuer dans l’œuf. En conditionnant le RSA à des travaux forcés, en durcissant les règles de l’assurance chômage, il s’agit d’acculer le pauvre à accepter le premier emploi venu, aussi pénible soit-il, et payé à coups de lance-pierres. Ça doit être ça, la « valeur travail »…
Preuve de plus que le néolibéralisme, ce n’est clairement pas l’absence d’intervention de l’État dans l’économie; c’est la mise à disposition du capital de ses moyens réglementaires et coercitifs.

Certes, en France, des filets de sécurité sociaux existent encore. Et des efforts budgétaires ont été consentis par le gouvernement pour atténuer le choc de la hausse des prix.
C’est moins le cas au Royaume-Uni où, après des décennies d’atonie sociale, un grand mouvement de grèves salariales a éclaté en fanfare. Dockers, postiers, éboueurs, avocats, employés de l’opérateur télécom BT, manutentionnaires d’Amazon, etc. : débrayages et menaces de débrayage se succèdent gaiement. La grève générale guette.

Et chez nous ? « Ça fait des années qu’on nous annonce des conflits sociaux à chaque rentrée. Il n’y a jamais rien », plastronne une source anonyme du journal Le Monde au sein du ministère de l’Économie et des Finances. Rien, vraiment ? C’est à croire que dans les hautes sphères, on a déjà perdu le souvenir des Gilets jaunes et de ce joli slogan inter-luttes : « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Gageons qu’ils s’en souviendront bientôt.

Édito du journal CQFD de septembre 2022.