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Société

L’humain déshumanisé

« Sauver des vies, quoi qu’il en coûte ». On ne peut, à priori, trouver de principe plus louable, plus humaniste. Mais à l’épreuve des faits, cette fin (sauver des vies) justifie-t-elle tous les moyens ? Le « quoi qu’il en coûte » n’est-il pas problématique ? Lors du premier confinement, dictatures comme démocraties ont pris des mesures radicales pour « sauver des vies », tant en matière économique qu’en matière de libertés. Si l’on s’attarde sur les mesures restreignant les libertés, les dictatures ne se sont pas posées de questions éthiques, et ont utilisé tout leur arsenal répressif pour limiter la diffusion du virus. Le cas de la Chine est impressionnant à cet égard, ce qui a fait dire à feu Axel Khan ; « en contexte de pandémie, la démocratie est un inconvénient ». Ainsi, faire de la préservation de la vie une valeur supérieure à toute autre chose peut justifier la dictature. Elle peut également justifier, on l’a vu en France lors du premier confinement, des actes qui relèvent d’une forme de barbarie : comment qualifier autrement l’interdiction faite aux proches d’un mourant de rendre une « dernière visite », ou d’assister aux obsèques ? Comment expliquer ce paradoxe, d’une valeur démocratique par excellence, qui semble se retourner contre elle ?

Pour le philosophe Olivier Rey, notre époque a tendance à réduire la « vie » à sa dimension biologique. C’est seulement cette vie biologique que les États se sont employés à défendre, en la plaçant au-dessus de tout, quitte à nier la nécessité des autres dimensions de l’existence, à commencer par le sens qu’on peut lui donner. Or, « un homme qui n’est plus rien qu’un homme n’est plus un homme », disait Hannah Arendt. Mais encore ? « Un individu privé de sa capacité à exercer ses attributs spécifiquement humains – sa socialité, ses projets, sa liberté, son métier, son ouverture aux autres, ses aspirations – finit en général par s’étioler et par se déshumaniser », commente la philosophe Alexandra Laignel Lavastine (La Déraison Sanitaire).

Extrait d’un article de Fabien Ginisty dans l’âge de faire d’octobre 2021.

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Nicolas Demorand

Réputé pour ses vilenies épisodiques – comme lors du renvoi du chroniqueur Miguel Benasayag de France Culture ou celui de Didier Porte de France Inter (lire Benasayag viré : réactions contre la censure, Nicolas Demorand se positionne toujours du côté du manche.
Fervent militant politique (notamment en faveur du Traité constitutionnel européen en 2005), il est l’obligé des économistes libéraux qui se fourvoient (comme Daniel « la crise financière est terminée » Cohen) et des intellectuels mondains (comme Bernard-Henri Lévy ou Olivier Duhamel, avec qui il a codirigé une collection au Seuil et partagé de nombreux combats).
Il est aussi connu pour sa gestion calamiteuse de Libération – conspué par les journalistes, il avait dû démissionner et quitter les lieux en rasant les murs (lire Libération, mode d’emploi (2) : une dérive managériale et une déroute commerciale.
Mais le mercenaire Demorand (France Culture, France Inter, Europe 1, France 5, Libération…) est surtout célèbre pour son arrogance lorsqu’il interviewe des invités qu’il méprise : teigneux face à Dominique Voynet, qui tente de lui opposer des analyses de fond quand il l’interroge sur la tactique politique. Ses hoquets (faussement) impertinents sont également sa marque de fabrique, comme lorsqu’il coupe à cinq reprises Jean-Louis Debré par un ridicule « c’est dommage, non ? », ou bien lorsqu’il répète quatre fois « vous allez bloquer la France » à Philippe Martinez. Connu enfin pour sa nonchalance et sa morgue – il faut revoir en vidéo l’interview de Jean-Luc Mélenchon de janvier 2011 sur Europe 1 (lire Les Verts aux médias : « Il y en a ras-le-bol », Un sketch de Nicolas Demorand et voir la vidéo Jean-Luc Mélenchon, invité dans la salle d’interrogatoire de Nicolas Demorand), Nicolas Demorand a donc récidivé ce 15 avril en recevant Adrien Quatennens.

Extrait d’un article dans le numéro de juillet 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Le complotisme

6 janvier 2021 : QAnon explose à la face du monde. Ce jour-là, des hommes et femmes qanonistes, alliés à l’extrême droite des Proud Boys, attaquent le Capitole de Washington, porteurs d’un discours pour le moins confus. Une certitude : ils ne sortent pas de nulle part. Depuis quelque temps déjà, les observateurs du champ politique américain assistent, médusés, aux manifestations bizarres du mouvement QAnon, avec ses slogans passablement allumés : « Libérez les enfants ! », « Faites confiance au Plan ! », « Arrêtez l’adrénochrome ! ». Cerise sur l’absurde, avant même l’attaque du Capitole, une hypothèse étonnante commence à circuler dans les médias, jusque dans les colonnes du Monde qui titrait, le 26 novembre dernier : « Et si le mouvement complotiste américain QAnon était une fanfiction ? »
Selon cette thèse, QAnon serait le fruit d’un canular fondé sur le roman Q (titré en français, L’Oeil de Carafa), publié en 1999 par le collectif italien Luther Blissett. C’est à l’un de ses auteurs, Roberto Bui, alias Wu Ming, que nous donnons la parole dans ces pages.

Rebondissant sur cette vertigineuse théorie, Roberto Bui vient de consacrer un livre à QAnon. Intitulé La Q di Qomplotto (« Q comme Qomplot », dont la traduction française sortira chez Lux en avril 2022) […]

 

« Plusieurs chapitres de Q comme Qomplot sont consacrés à l’urgence épidémique, ou plutôt à une critique radicale de cette urgence, en exposant ses dynamiques et en montrant que sa gestion a été à la fois déresponsabilisante pour la classe dirigeante et culpabilisante pour les citoyens. Cette urgence était hypocrite lorsqu’elle interdisait et diabolisait des activités inoffensives en extérieur tout en encourageant la poursuite d’activités productives beaucoup plus dangereuses en milieu clos. En somme, il s’est agi d’une gestion capitaliste, tout simplement néolibérale (lire le libéralisme autoritaire), qui ne pouvait qu’alimenter le complotisme. Le complotisme est toujours la traduction d’un malaise réel. Ce malaise, il faut le prendre en compte.

 

Lorsqu’on s’attaque au complotisme, il convient de partir du noyau de vérité qui se trouve au cœur de tout fantasme de complot, aussi baroque et aberrant soit-il. Les complotismes nés de la pandémie ne font pas exception, bien au contraire : ils font même office de paradigmes. Sous les strates et les sédiments de choses fausses, avant toutes les distorsions, les fantasmes de complots se fondent sur des prémisses véridiques. Les identifier est un art ; le politique consiste à les intercepter afin d’empêcher qu’elles soient « capturées » par le complotisme.

 

Que le capitalisme global profite de la pandémie et ses conséquences pour mener à bien une restructuration colossale, cela me semble plus qu’évident. Quand un complotiste parle de « Great Reset« , il touche à une vérité profonde. Le problème est qu’il en tire la narration fallacieuse d’un grand programme, d’un complot ourdi depuis longtemps par les puissants de la Terre (les Juifs, les pédophiles satanistes, les reptiliens, voir tous à la fois). Au premier plan, l’idée que le virus a été créé volontairement voire que la pandémie elle-même est une invention, […]

Extraits d’un dossier sur le complotisme dans le d’octobre 2021.

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Technocrature

Le même Macron affirmait fin avril 2021 : « Le pass sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français. Il ne saurait être obligatoire pour accéder au lieux de la vie de tous les jours comme les restaurants, théâtres et cinémas, ou pour aller chez des amis. » Non seulement cette technocratie qui règne et son champion qui nous gouverne, au nom de leur expertise et compétence hautement revendiquées, ont misérablement failli depuis janvier 2020 à soigner et protéger leur cheptel humain, mais ils retournent leur faillite en réussite, en détournant « l’urgence » sanitaire à leurs propres fins fondamentales : « l’accélération numérique », la mutation vers une société de contrainte automatisée.

Le terme de « technocrature » nous semble caractériser cette poussée de notre technocratie dirigeante vers cette « cyberpolice », cette « police des populations à l’ère technologique » que nous décrivons depuis Terreur et possession et dans nos enquêtes suivantes. Par « police », nous entendons comme le dictionnaire « l’organisation rationnelle de l’ordre public » (la polis), dont la « gestion » ne constitue que l’execution, de même que la digestion n’est qu’une fonction de l’organisme humain. Non seulement la technologie c’est politique, mais c’est la politique. La cyberpolice, ce n’est pas seulement le flicage numérique, mais l’organisation cybernétique de la société.

La véritable organisation d’une polis, cité/société, quelles que soient son régime de propriété, ses convictions politiques ou ses croyances religieuses, réside dans son appareillage technique et matériel. Simplement parce que les con»
traintes technologiques (c”est-à-dire les faits matériels et la rationalité technicienne ) l’emporte sur toute autre considération dans les sociétés humaines asservies au principe de réalité, au primat de l’efficacité, et in fine, à à leur propre volonté de puissance.
Toutes les sociétés, toutes les technocraties dirigeantes tendent vers cet objectif de toute-puissance. toutes cherchent « le seul meilleur chemin » d’y parvenir.

Tout au plus devons-nous conserver la distinction entre techno-despotisme « éclairé » (américain, occidental) et techno-despotisme « absolu » (chinois. oriental) même s’ils interagissent, que chacun présente certains traits de l’autre et gravite vers l’autre, en attendant leur fusion au sein d’un techno-totalitarisme mondialisé.

Cette conquête de la puissance a cependant un coût ravageur pour la nature et les hommes, notamment depuis la révolution thermo-industrielle qui a détruit en deux siècles la plus grande part de ce qui avait échappé aux destructions des sociétés paysannes, artisanales et primitives (chasseurs-cueilleurs).

Extrait d’un entretien de Pièces et main d’œuvre dans le journal La Décroissance de septembre 2021.

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Le culte Bernard Tapie

[…] Tel fut Bernard Tapie, qui croule sous les hommages les plus officiels, et même les plus présidentiels, au lendemain de sa mort. Ce multiple repris de justice occupait toutes les unes de la presse lundi, après avoir vampirisé les journaux télévisés du week-end. […] Tapie a été l’incarnation d’une époque. Il a été le verbe et la silhouette d’un moment politique. Celui de la brusque conversion du Parti socialiste au libéralisme, dans les années 1980. À son insu, il a été porteur d’une antimorale devenue morale officielle. Mieux que quiconque, il a illustré, dans son ivresse d’action, un discours de la « gagne » et du « tout est permis ». Et il a beaucoup gagné en effet : […] et surtout beaucoup d’argent en rachetant à vil prix des dizaines d’entreprises en difficulté, aussitôt revendues à prix d’or. Une spéculation qui a fait sa fortune.

Cela dans une France politique qui ne voulait rien savoir des moyens. Seul comptait le résultat. Et tant pis si les équipes de foot adverses étaient soudoyées, et les arbitres choyés ; si la dope gangrenait le cyclisme, si les sociétés passées entre ses mains laissaient sur le carreau des centaines de salariés. Après avoir vendu de l’espoir, la France socialiste voulait vendre du rêve. Tapie était son homme. Il exhibait les signes extérieurs de richesse les plus tape-à-l’œil, le yacht, l’hôtel particulier, l’avion. Autant d’avantages dont il faisait partager la jouissance éphémère à un microcosme d’affairistes, de politiques, et de journalistes.
C’était les années fric. À la télévision, Yves Montand et Laurent Joffrin animaient « Vive la crise », fameuse émission qui assurait la promotion du libéralisme et du tournant de la rigueur. On y annonçait, entre autres, que l’indemnité des chômeurs serait réduite de 20 % et que les retraites seraient amputées de 20 à 70 %. Déjà ! Un discours s’imposait, très « thatchérien », du chacun pour soi et de la réussite à portée de tous. « Entreprenez ! », lançait Tapie à une France frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Macron n’était pas encore là pour encourager le chômeur à traverser la rue pour trouver un boulot, mais le principe était posé. Qui mieux que « Nanard », le gouailleur populaire, fils d’un ouvrier fraiseur et d’une aide-soignante, pour démontrer que l’on pouvait devenir milliardaire et même ministre, en partant de peu ? À condition d’être animé d’une volonté de fer, et de ne pas être encombré de scrupules. Tapie payait d’exemple. Ne pas tout attendre de l’État, et même n’en plus rien espérer.
Ce discours évidemment était trompeur. Car Tapie n’a cessé de profiter d’appuis politiques et financiers […].

Mais Mitterrand-Tapie ? Comment le lecteur de Saint Augustin, esthète austère et introverti, a-t-il pu se laisser encanailler par « Nanard » ? Là aussi, la réponse est simple : Tapie s’est trouvé au bon endroit au bon moment. Les socialistes qui venaient « de ne pas rompre avec le capitalisme » étaient en recherche d’une idéologie de substitution. Ils voulaient pouvoir encore parler au peuple tout en le plumant. Tapie fut ce parfait illusionniste. Et, de surcroît, Nanard faisait rire Tonton. Les monarques aiment ces fous qui sont leur image inversée. […] Tapie a su se faire admirer du peuple avec lequel il n’avait plus rien de commun, sauf une gestuelle et un verbe haut. Il n’a pas beaucoup enrichi de salariés dans les entreprises qu’il a rachetées, mais il a su faire respirer, de loin, l’air
de la gagne à des populations qui en ont retiré plaisir et fierté. C’est l’histoire des supporters de l’OM. Faute de pain, du jeu !

Et ce mérite évanescent, on ne peut le retirer à Tapie. Pas plus qu’une sincérité apparemment indiscutable dans sa détestation de l’extrême droite, en dépit de quelques manœuvres douteuses quand il s’est agi, en 1993, de sauver son poste de député. Il n’a jamais rien cédé au racisme et à la xénophobie. Mais cela aussi collait bien à l’époque. Les socialistes étaient convertis au libéralisme, et il ne leur restait « de gauche » qu’une hostilité ostensible au Front national. Tapie n’a pas ménagé sa peine de ce côté-là, sans comprendre
que les coups de gueule sont contre-productifs quand le chômage et le déclassement se répandent dans le pays. […]

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 07 octobre 2021.

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Politique

Notre démocratie contre le peuple

Crisis of Democracy. Je cite souvent ce rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunissait, qui réunit toujours, les élites dirigeantes japonaises, américaines, européennes.
Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt « crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, plus tard inventeur du « choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Et le souci, donc, dans ces années 1960, 1970, c’est que les « individus » et les « groupes » s’engageaient, que le peuple prenait au sérieux la démocratie. Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule apathie politique.
Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité, un putsch légitime est nécessaire ». James Lovelock, scientifique influent, nous avise : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. » George Steiner, essayiste, esquisse : « ll est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore. Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »
Mieux vaut, pour l’instant, le faire sans le dire. Ou à demi-mot. Discrètement.

Avec une élite qui, depuis près de quatre décennies, au fond, dirige contre le peuple, contre ses intentions profondes. Une date clé cristallise ce divorce, profond, durable : le dimanche 29 mai 2005. À 55 %, les Français rejetaient le Traité constitutionnel européen : 80 % des ouvriers, 71 % des chômeurs, 67 % des employés répondaient « non ». « Non » à la « concurrence libre et non faussée », « non » à la « libre circulation des capitaux et des marchandises, y compris avec les pays tiers ». C’était un sondage grandeur nature sur la politique qui se menait en France depuis vingt ans déjà, et qui se mène encore depuis, inchangée. Les dirigeants européens se sont assis sur ce scrutin, n’en tirant qu’une seule leçon : nous n’irons plus aux urnes.

La « Constitution européenne » en a fait les frais. Mais qui croit, en toute franchise, que les Français auraient ratifié l’élargissement européen aux pays de l’Est et à leur main-d’œuvre à bas coût ? Ou qu’ils auraient approuvé les différents accords du Gatt, l’Uruguay Round, par exemple, qui fait entrer l’agriculture dans la grande lessiveuse de la mondialisation ? Ou, dernièrement, entre le Canada et l’Europe, le Comprehensive Economic and Trade Agreement, avec son bœuf nourri aux farines animales produites à partir d’os broyés, de sang d’animaux déshydraté, de poils hydrolysés ? Quel dirigeant peut nous regarder droit dans les yeux à la télé et affirmer : « Je suis convaincu que ces choix répondent aux aspirations des Français » ? Ils le savent. Ils le savent, que toutes ces décisions se sont prises malgré nous, contre nous, dans notre dos, ou, à la limite, avec notre acceptation fataliste, jamais par la volonté de notre peuple.

À chaque usine qui fuyait vers la Slovaquie ou la Chine, de jeans, de canapés, de lave-linge, de pneumatiques, qu’importe, le réflexe populaire, d’emblée, était le refus, voire la révolte : qu’on garde ça ici, les emplois, le savoir-faire, les impôts… Et de même
pour le gaz et l’électricité, pour les télécoms et les autoroutes, désormais pour la Française des jeux et les Aéroports de Paris : le réflexe, toujours, c’était de garder les biens de la Nation, pas seulement par socialisme, par conservatisme aussi, par patriotisme,
tout cela un peu mêlé. Et, là encore, les dirigeants le savaient : jamais ils ne se sont hasardés à un référendum… De même, enfin, pour l’hôpital. Qu’on les ait questionnés, les Français, et qui, quel ministre, parie, met sa main à couper, que ses concitoyens auraient approuvé ? « Oh oui, fermez des maternités ! Des services de proximité ! Des lits par milliers ! » Et que les électeurs auraient, comme nos décideurs, élevé la « réduction des déficits » et les « 3 % de Maastricht » au rang de vaches sacrées ?

Extrait du livre Leur folie, nos vies de François Ruffin.

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Médias

Léa Salamé et Nicolas Demorand

[…] Léa Salamé et Nicolas Demorand, qui ont la mémoire courte ou sélective, ne trouvent rien à redire. Le second l’interroge (Franz-Olivier Giesbert) au contraire sur une de ses lumineuses formules – la « médiapartisation des esprits » – sans la remettre en question. […]

La Liste de leurs malencontreux oublis est ainsi vertigineuse. Acrimed, qui a de la mémoire, aurait pu rappeler au « marginal » Giesbert, grand amoureux de la « contradiction »:

  • Sa bienveillance envers les « petits candidats » aux présidentielles. lui qui tançait une consœur de France 2 sur le plateau de « Des paroles et des actes » (avril 2012): « Tu ne vas pas nous faire une plombe sur Philippe Poutou là quand même ! C’est un type extrêmement sympathique, totalement babacool, j’ai plein de copains comme ça d’ailleurs, on passe de bonnes soirées, on bouffe des sardines à Marseille, on rigole bien, mais il connait absolument rien de ses dossiers ! »;
  • Sa subtilité, quand il met sur le même plan Daech et… la CGT, deux « menaces » contre « l’integrité » de la France (Le Point, juin 2016);
  • Son amour de la « diversité », qui éclate dans un portrait de Philippe Martinez et son « air de beauf qui aurait pu servir de modèle à la célèbre BD de Cabu » (Le Point, juin 2016) ou de Jean-Pierre Mercier (CGT, ex-représentant des salariés de PSA Aulnay): « Vous sentez la naphtaline mon pauvre ! » (BFM-TV, juin 2016);
  • Sa compassion, qui l’étreint devant l’arrestation de 148 lycéens de Mantes-la-Jolie, agenouillés en ligne contre un mur par des policiers, les mains derrière le dos ou derrière la tête, pendant trois heures : « Arrêtez, il y a pas de blessés là, il y a pas de blessés ! Ils auraient pu être massacrés ! C’est pas parce que c’est des lycéens qu’ils ont le droit de faire n’importe quoi ! » (LCI, déc. 2018);
  • Son professionnalisme, quand il légitime une théorie complotiste d’extrême droite selon laquelle l’Europe serait en proie à 1′ « islamisation », en titrant l’un de ses éditos : « Faut-il avoir peur d’Eurabia, l’Europe islamique ? » (Le Point, juin 2019).

La bouffonnerie de ce « grand entretien » matinal prêterait donc à rire si elle n’était pas symptomatique, enfin, de la banalisation des idées d’extrême droite que nous dénonçons à intervalles de plus en plus rapprochés. Il suffit pourtant de parcourir les éditos de FOG pour voir qu’il en partage la rhétorique et les obsessions. Semaine après semaine, il déplore le « déclin français »; fulmine contre « l’islamo-gauchisme », « maladie sénile » présente partout ; célèbre Michel Onfray qui « déconstruit sans pitié toutes les fausses idoles devant lesquelles la société française est priée de s’agenouiller : l’islamo-gauchisme, l’infantilisation, l’antifascisme, la déresponsabilisation, le néo-féminisme, etc. » ; se navre du sort des « élites décadentes » et de « La France blanche d’en haut » aujourdhui « avachie » ; disserte sur « le choc des civilisations » ; attaque la mairie de Strasbourg rebaptisée « Strasbourgistan » ; plaide pour un moratoire sur l’immigration « le temps de se poser et de repenser la France » ; fustige la gauche, « convertie à la cafardise » ; insulte « les petites frappes du syndicalisme étudiant » ou Europe Écologie Les Verts, des « branquignols » et « idiots utiles de l’islamisme », symboles de « la France rance » ; ou s’interroge, à propos de « la justice », après le verdict dans l’affaire Sarah Halimi : « Sous l’influence de l’islamo-gauchisme ambiant, ne délivrait-elle pas un permis de tuer tous les juifs ? »

Quand deux matinaliers du service public célèbrent en FOG un « journaliste au verbe haut », louent son talent littéraire, le laissent régler ses comptes et se contentent de l’interroger sur la mort, ils participent, au moins par omission, de cette banalisation.

Extraits d’un article dans le numéro de juillet 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Santé

Lutte de classe pour la santé

« L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne ». Écrite par Voltaire dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, cette phrase sur les puissants, les gens d’argent, les castes et les clans est toujours d’actualité. Les riches s’enrichissent pendant la crise du Covid-19 alors qu’un grand nombre de gens des classes moyenne et pauvre meurent ou s’appauvrissent.

[…] Ce qui est vrai sur l’ensemble du pays se décline à l’hôpital. Malgré l’épidémie, la concurrence n’a pas marqué de pause. Pire, elle s’est intensifiée. Les gros établissements hospitaliers ont avalé les petits. Les fermetures de lits se poursuivent, comme prévu, au mépris de la prise en charge des malades. À l’hôpital, c’est la lutte des classes à tous les étages entre médecins et personnels. Ce virus est social, économique culturel et sociétal, il tape et tue d’abord les plus faibles.
Prenons les Antilles et la Guyane. Le coronavirus et son variant Delta ont fondu sur les Caraïbes déjà en souffrance du fait de l’obésité, du diabète, de l’hypertension artérielle et de la pauvreté.

[…] L’hôpital de Guadeloupe, le centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre, détruit par un incendie au mois de novembre 2017, n’est toujours pas reconstruit. Manque de moyens. Pire, la demande des élus pour bénéficier de médecins et d’un système de santé digne de ce nom n’a jamais abouti.

[…] Ce virus a montré que les pays d’extrême droite laissent mourir leur population, comme le Brésil de Bolsonaro et les États-Unis de Donald Trump. Quant aux vaccins, qui auraient dû être patrimoine de l’humanité, ils sont devenus objets de commerce et font exploser les actions des entreprises pharmaceutiques. Les riches s’enrichissent.
Les pays pauvres, et notamment ceux d’Afrique du Nord, voient s’effondrer leur population dans le silence des médias français et sans que les groupes pharmaceutiques donnent les vaccins. L’Italie s’est fendue d’un don de milliers de doses à la Tunisie, mais c’est bien dérisoire.
Vous croyez que c’est terminé ? Pas du tout… Les variants menacent. Le Delta remet en question une partie de l’efficacité du vaccin. C’est très inquiétant car si les vaccins se montrent inefficaces contre un prochain variant, il faudra en trouver d’autres et de nouveau vacciner tout le monde. Mais pendant ce temps, un petit nombre de patrons des industries pharmaceutiques se goinfrent de pognon en regardant les démocraties tomber vers l’extrême droite et les plus pauvres mourir. Plus que jamais, la lutte de classes est d’actualité.

Extraits d’un article de Patrick Pelloux dans Siné mensuel de septembre 2021.

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Économie Environnement

Le pillage du sud

Et si le frein au dérèglement climatique et à la destruction de la biodiversité venait des pays exploités ? Les politiques des banques et des gouvernements du Nord sont destinées à favoriser la mainmise sur les ressources naturelles nécessaires à sa « croissance (verte ou pas) et à l’enrichissement de ses multinationales et de leurs actionnaires. Ce « tapis rouge » déroulé aux multinationales d’extraction et à celles rachetant les services publics est un pillage, pérennisé par le maintien au pouvoir de dirigeants complices et par la dette, qui favorise le gaspillage des ressources et donc le ravage de la planète.
L’Afrique est victime de ce pillage qui détruit ses sols et spolie ses populations.

FMI et Banque mondiale, bras financiers du gaspillage et de la dette

Les pays d’Afrique offrent l’accès à leurs matières premières quasiment sans taxes ni cotisations sociales grâce aux accords de libre-échange (ou plutôt « accords de pauvreté économique », selon les militants locaux !), aux zones franches qu’on les oblige à installer au profit des multinationales délocalisées mais aussi aux « plans d’ajustement structurel » et autres « programmes d’assistance » du Fonds monétaire international (FMI) qui adaptent les législations aux besoins des pilleurs.

Ainsi, en Guinée, l’exploitation des terres riches en bauxite a pu être démultipliée, sans « ruissellement » pour le pays, à part celui des poussières dans les rivières et les sols, rendant l’eau impropre et les terres agricoles improductives. Bauxite transformée – ailleurs bien sûr – en aluminium, dont à Gardanne, près de Marseille, où le scandale des boues rouges n’est pas encore résolu.

Ces pays, manœuvrés par la Banque mondiale, consacrent ensuite les maigres revenus de leurs ressources à des barrages ou des routes utiles aux entreprises étrangères selon un processus bien rôdé. L’État africain contracte le prêt nécessaire au projet auprès d’une banque privée via les banques «de développement » puis Eiffage ou Bouygues fait le chantier, souvent aujourd’hui en sous-traitant à des entreprises chinoises la gestion de la main d’œuvre locale pour éviter d’assumer les conditions de travail, les accidents ou les émunérations. Ensuite, Bolloré vient tirer profit du terminal de porte-conteneurs ou de la voie ferrée transportant minerais ou produits agricoles, comme l’huile de palme au Cameroun. Selon une procédure similaire, Total parvient à se faire garantir par l’État français, via une filiale de l’Agence française de développement (AFD), un prêt pour exploiter le gaz du Mozambique.

Ces pays offrent enfin leur main d’œuvre sans contrôle des conditions de travail puisque l’Êtat, sur injonction du FMI, a réduit le nombre de ses fonctionnaires et a confié ses services publics à des partenariats public-privé. Partenariats contre le public et pour le privé, qui, selon la Cour des comptes européenne, ne sont pas « une option économiquement viable pour la fourniture d’infrastructures publiques » ; mais pour l’Afrique, pas de problème ! Une fois les services publics vendus, finis les contrôles, les visites sur sites… les multinationales sont libres de polluer et d’exploiter les populations. La corruption assure le reste des passe-droits.

Extrait d’un article d’Isabelle Marcos Likouka dans Lignes d’attac de juillet 2021.

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L'énergie en France Société

Nucléaire et démocratie

Entre le 13 février 1960 et le 27 janvier 1996, l’État français a effectué 210 explosions nucléaires, dont 17 au Sahara algérien et 193 en Polynésie française ; 50 dans l’atmosphère et 160 dans des galeries ou des puits. Toutes ces explosions ont libéré dans l’atmosphère ou emprisonné dans des puits, des quantités énormes d’éléments radioactifs, dont pour certains la durée de vie se compte en plusieurs dizaines de milliers d’années.

Le terme d’ « essais nucléaires » peut prêter à confusion, laissant à penser qu’il s’agit d’expériences utilisant de faibles quantités de matière radioactive, or ce n’est pas le cas ! Une bombe sur deux que la France a fait exploser était d’une puissance supérieure à celle qui est tombée sur Hiroshima (pour prendre une unité de mesure « plus parlante » que les kilotonnes). La plus puissante larguée au-dessus de la Polynésie, équivalait à 173 fois « Little Boy » qui a détruit la ville japonaise !

Les populations des zones environnantes des sites d’essais non seulement n’ont pas été consultées ni informées sur les dangers des retombées radioactives, mais n’ont pas été suivies sur un plan sanitaire de manière spécifique. Le personnel affecté au programme d’essais n’était pas mieux loti. Estimé pour la France à environ 150 000 personnes, il était composé d’une grande majorité d’appelés du contingent qui, une fois terminé leurs temps de service militaire, ont été renvoyés chez eux sans aucune consigne particulière ni suivi médical spécifique. Et c’est souvent trente ou quarante ans après que les problèmes sont survenus, rendant difficile pour les victimes de faire le lien entre leur exposition à la radiation et les maladies auxquelles elles étaient confrontées.

Pendant plusieurs décennies le discours officiel sur les conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires, a reposé sur le déni affirmant que la France avait pris toutes les précautions et donc qu’ils avaient été « particulièrement propres ». Il aura fallu toute la ténacité, à partir des années 1990, de quelques organismes et lanceurs d’alerte, comme l’Observatoire des armements avec Bruno Barrillot pour que la question émerge dans l’espace public. En 2001, les premières associations de victimes se sont constituées (Moruroa e tatou en Polynésie et Association des vétérans des essais nucléaires en métropole) et neuf ans plus tard, le Parlement adopte une « loi relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français », dite « loi Morin ». Mais du principe de présomption du lien de causalité entre les maladies radio-induites et la présence sur les zones impactées par les essais contenu dans le texte, à son application au bénéfice des victimes et de leurs ayants droit, le chemin est pavé de chausse-trappes.

En dix ans d’existence de la loi, sur un total de 1 747 dossiers enregistrés par le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), seulement 485 indemnisations ont été accordées, principalement au bénéfice des anciens membres du personnel militaire ou civil. Une seule personne résidant en Algérie a été reconnue victimes et 197 résidant en Polynésie française. Certes, depuis 2018, l’application de la loi s’est améliorée suite aux actions menées par les associations, mais les recours devant les tribunaux sont encore nombreux pour obtenir droit à réparations.

En effet, la radioactivité est invisible, inodore, bref insaisissable. Cette particularité rend son identification encore plus complexe comme facteur de risque pour la santé et favorise l’éclosion de controverses scientifiques, comme, par exemple, celles concernant les effets des faibles doses de radioactivité qui ne seraient pas démontrés, ou encore sur les conséquences trans-générationnelles. Même si la météo se charge occasionnellement de faire des piqûres de rappel de la nocivité de la radioactivité disséminée par la France au Sahara.

Extrait d’un article de Patrice Bouveret dans la revue Sortir du nucléaire de juillet 2021.