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Société

Violences judiciaires

Dans le titre de votre dernier ouvrage, vous utilisez l’expression « violences judiciaires ». Comment les identifiez-vous?
Une violence qui s’articule autour de deux modalités imposées par le pouvoir judiciaire : les contraintes sur les corps et l’humiliation. Les contraintes sont les mesures de garde à vue, la prison, l’interdiction de manifester, de se rendre à tel endroit, l’obligation de pointer au commissariat, etc. Elles peuvent être ressenties par les personnes qui les subissent comme de la violence.
Celle-ci peut apparaître légitime et/ou légale, mais dans certaines situations elle est contestable et contestée.
L’humiliation résulte quant à elle des propos de magistrats, de leur mépris, par exemple quand ils critiquent les choix de gilets jaunes de venir manifester à Paris ou, comme j’ai pu l’entendre lors d’une audience, quand un procureur parle d’antisémitisme alors que les
prévenus n’étaient évidemment pas poursuivis pour cela. L’humiliation se trouve aussi dans le traitement des personnes : quand, dans l’attente d’un procès, on empêche un individu de manifester, on touche à un aspect constitutif de son identité, de sa volonté de
s’engager dans l’espace public, la société, la cité.

[…]

Vous évoquez un double mouvement de dépolitisation et de criminalisation des actions politiques. Quel est-il ? Cette idée m’a été soufflée par les analyses de Vanessa Codaccioni, sociologue spécialisée dans la justice d’exception. La dépolitisation de l’action politique s’exprime d’abord dans les propos tenus en audience. Des procureurs expliquent à des manifestants qu’ils ne sont que des délinquants, faisant le choix de ne pas voir les raisons politiques de l’action. Cette volonté de dépolitisation se voit aussi dans les motifs de poursuites, par exemple le choix entre « attroupement » et « groupement ». L’un étant politique, l’autre non.
L’attroupement est un rassemblement de personnes susceptible de troubler l’ordre public. Une infraction peut alors être commise si les policiers font des sommations et que les personnes ne les respectent pas. Ce délit est considéré comme politique depuis le XIXe siècle. Dans la tradition du droit français, la justice accorde un traitement de faveur aux personnes accusées de crimes ou de délits de nature politique et, notamment, l’impossibilité d’être jugé en comparution immédiate. Par conséquent, cette infraction était très peu utilisée par les procureurs jusqu’en 2019. La loi dite « anticasseurs » a supprimé le traitement de faveur accordé au délit d’attroupement, qui peut désormais être jugé en comparution immédiate. La mécanique de dépolitisation passe donc aussi parla loi.
Mais les procureurs poursuivent beaucoup les manifestants pour « groupement formé en vue de la préparation de violences ».
Avec un collectif d’avocats, nous avons tenté de démontrer que ce délit était politique, parce qu’il venait punir des manifestants dans un contexte de répression des mouvements sociaux.
Les juges nous ont donné tort, arguant de l’existence d’une liste d’infractions politiques reconnues par la jurisprudence dont le groupement ne fait pas partie.

[…]

Qu’en est-il de lu mécanique de criminalisation ?
C’est l’autre mouvement qui agit en parallèle : l’utilisation et parfois le détournement des outils de la loi et de la procédure pénale pour réprimer des personnes qui font le choix d’agir politiquement. Dans les manifestations, c’est massif : lorsque des milliers de gens sont placés en garde à vue et qu’une faible partie est effectivement condamnée, on peut en déduire que la garde à vue ne sert plus à caractériser les éléments d’une infraction pénale mais à maintenir l’ordre en écartant des gens de la manifestation.

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf dans Politis du 12 janvier 2023.

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Économie Société

Sobriété collective et partageuse

Les limites physiques ont été trop longtemps ignorées : les ressources qui s’épuisent et les pollutions qui menacent la biodiversité et la survie de l’humanité imposent des remises en cause radicales de notre relation à l’environnement et de la primauté de la croissance économique.
Dans un monde où la rareté devient la règle, deux voies se présentent à nous : répartir équitablement les ressources de manière à, sauvegarder les usages essentiels, ou laisser un petit nombre les accaparer comme c’est le cas aujourd’hui. Les chiffres sont édifiants : les 10 % les plus riches consomment 20 fois plus d’énergie que les 10 % les plus pauvres, les 1% les plus riches émettent plus de CO2 que les 50 % les plus pauvres à l’échelle mondiale.
De plus en plus d’acteurs et d’actrices du monde associatif, académique, politique, économique appellent à une révolution copernicienne de l’organisation de notre société : les indicateurs financiers, comme le PIB, doivent laisser la préséance aux indicateurs environnementaux et sociaux, comme le bilan carbone, la consommation de ressources, la répartition des richesses. L’urgence d’un tel changement se fait plus pressant d’année en année.

La question de l’acceptation par la population d’une telle rupture et des mesures qu’elle suppose est souvent brandie pour justifier l’inaction. Or le Covid et le confinement ont contribué à faire évoluer nos attentes : ralentir, travailler moins, réfléchir au sens du
travail deviennent des exigences de plus en plus prégnantes. Et un mouvement indéniable est enclenché, en particulier dans la jeunesse, qui fait de la question environnementale une priorité absolue, au cœur de son choix de vie.
Il ne s’agit pas de minimiser les réticences, notamment d’une partie de la population prise dans « l’urgence de la fin du mois ». Mais l’exemple de la Convention Citoyenne pour le Climat, parmi d’autres, démontre que si l’on prend le temps du débat et de l’information,
les citoyennes sont prêt-es pour les nécessaires mesures de rupture.

[…]
Après avoir longtemps été caricaturé comme synonyme de régression, le concept de sobriété s’impose désormais dans le vocabulaire de ses plus farouches opposants d’hier. Il s’agit cependant le plus souvent d’un pur affichage visant à faire porter les efforts sur les plus pauvres en préservant les intérêts économiques des plus riches.

La sobriété doit être entendue dans une définition large : la préservation d’une planète habitable implique non seulement de réduire notre consommation d’énergie mais aussi celle de toutes les ressources – eau, métaux, biomasse, etc. L’impact délétère de nos modes de vie sur l’environnement ne se limite pas, en effet, au réchauffement climatique (pollution de l’air, de l’eau, des sols…).
Prise dans cette acception, la sobriété ne se résume pas à la « chasse au gaspi » et à l’injonction aux efforts individuels. Comme le relève une étude du cabinet Carbone 4, adopter un comportement « héroïque » ne suffirait pas : même si nous réalisions toutes et tous
les « petits gestes du quotidien » et les « changements de comportement plus ambitieux » (manger végétarien, ne plus prendre l’avion, faire systématiquement du covoiturage…), cela ne permettrait de réaliser que 25 % de l’effort nécessaire à l’atteinte de l’objectif de 2°C de l’Accord de Paris.
L’atteinte de ces objectifs multiples et complexes, tout comme l’adaptation aux conséquences déjà inéluctables de nos surconsommations, est avant tout un enjeu collectif qui impose de mobiliser tous les leviers : comportementaux, organisationnels et technologiques. Dans de nombreux secteurs, des leviers efficaces d’économies sont déjà à notre portée. Citons par exemple l’isolation des logements, la limitation de la vitesse sur routes et autoroutes, la diminution du poids des voitures, le développement des transports collectifs et du fret ferroviaire, le développement de l’alimentation végétale, bio et locale, notamment dans la restauration collective.

Extraits d’un article dans Lignes d’attac de janvier 2023.

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Société

Développement personnel, régressions collectives

L’art de faire les choses jusqu’au bout ; De l’obscurité à la lumière ; Mon parcours, mes leçons de vie ; Réfléchissez et devenez riche ; Le best-seller qui a mené des millions de personnes vers le succès ; Trouver ma place : 22 protocoles pour accéder au bonheur (Par l’auteur du best-seller La clé de votre énergie)…
Nombreux sont les titres racoleurs qui garnissent l’étal du rayon « développement personnel » de cette librairie marseillaise.
[…]
En France, plus de 900 ouvrages de ce type ont été publiés pour la seule année 2021 – dont certains best-sellers se vendent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. De mai 2021 à avril 2022, six millions ont trouvé preneur, représentant 71 millions d’euros de chiffre d’affaires. Une augmentation de 17,5 % par rapport à la période précédente. Quoiqu’on en pense, le succès est là et il pose question. Est-ce que, comme disait l’autre, il n’y a pas de mal à se faire du bien ? Ou ces ouvrages ne sont-ils pas la tête de gondole d’une idéologie politique plus vaste qui imprègne nos vies quotidiennes ?

Si l’on suit les préceptes du développement personnel, chaque individu est appelé à trouver « en lui » les ressources nécessaires au dépassement des épreuves de la vie quotidienne. Le « bonheur » en devient un objectif accessible à tout le monde pour peu qu’on soit optimiste, volontaire et qu’on regarde la vie du bon côté – et ceux qui ne l’atteignent pas n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes ! Un phénomène qui semble être le dernier avatar de nos sociétés capitalistes et individualistes en crise.
Pour le documentariste Jean-Christophe Ribot, le développement personnel est avant tout une idéologie politique qui, en faisant du bonheur un choix individuel, légitime les inégalités sociales et économiques. Que ce soit en étouffant les souffrances au travail, en responsabilisant les pauvres ou en vantant le mythe de la réussite individuelle (la fameuse figure du self-made-man), elle mise sur nos peurs, nos peines, nos aspirations pour mieux nous isoler et devenir un outil de docilité.

Ce courant de pensée n’épargne pas certains milieux écologistes, où l’idée du « travail sur soi » prend parfois le pas sur la lutte collective. Un défaut de pensée systémique que critique notamment la militante écologiste et féministe Aude Vidal : « Se faire des illusions sur la capacité de ces petits gestes à remettre en question la course de notre monde, c’est une fabrique de l’impuissance ».

Autre pavé dans la mare du développement personnel, le culte du bien-être s’est par le passé révélé être un terreau fertile pour des idéologies de la pureté – raciale, ethnique, etc. C’est ce qu’illustre, sous des attraits bucoliques et champêtres, le courant de la
Lebensreform dans l’Allemagne du début du XXe siècle. Depuis plusieurs décennies, ce même culte a fait du corps physique une ressource à investir en faisant du « muscle » un des marqueurs visibles de cette volonté d’accomplissement individuel.

Tout n’est cependant pas à jeter dans les outils mobilisés par le développement personnel. Nous avons aussi besoin de prendre soin de nous pour faire exister nos combats et la lutte politique ne doit pas empêcher la recherche d’un mieux-être.
Méditation, espaces de paroles, communication non violente, questionnements spirituels… Autant de pratiques qui peuvent s’envisager en vue d’une transformation radicale de la société.
Contre le « bonheur » comme outil de contrôle et l’injonction à être « heureux », préférons la joie militante, le soin collectif et la lutte. Comme le rappellent la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas : « Ce sont la justice et le savoir, et non le bonheur, qui demeurent l’objectif moral révolutionnaire de nos vies. »

Introduction d’un dossier « Développement personnel » dans le journal CQFD de janvier 2023.

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Économie Politique

Retraites, un choix idéologique

Tout d’abord, maintenir le système actuel n’est pas forcément un objectif souhaitable. Il pourrait y avoir de sérieuses améliorations, comme l’égalité femmes-hommes par exemple. Mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a aujourd’hui aucune obligation à avoir une mesure d’âge ou de durée de cotisations à court ou moyen terme.
Ainsi, le gouvernement fait mine de s’inquiéter d’un déficit d’environ 12 milliards d’euros à l’horizon 2027, or non seulement ce n’est pas inquiétant (on pourrait finalement s’en accommoder), mais ce déficit pourrait même être comblé assez facilement, par exemple avec une très légère augmentation des cotisations des salariés de l’ordre de 0.8 %. Cela représenterait un peu moins de 15 euros par mois pour quelqu’un qui gagne le Smic, et un peu plus de 25 euros quand on est au salaire moyen. Cela, c’est la version la plus coûteuse pour les salariés. Mais il y a bien d’autres solutions : diminuer les exonérations de cotisations employeurs ou revenir sur la baisse des impôts de production. Les marges de manœuvre existent et on les connaît. Simplement, le gouvernement les exclut.

C’est vraiment un choix idéologique : le projet de l’exécutif est de diminuer les prélèvements obligatoires et de baisser les dépenses publiques. Son problème n’est pas d’équilibrer le système de retraite, c’est de parvenir à s’en servir pour faire des économies sur les dépenses publiques. Sans revenir sur les baisses d’impôts aux entreprises ! Et ce n’est pas une extrapolation ou une interprétation de ma part.
Cela apparaît à la page 9 du projet de loi de finances, ou a la page 3 du programme de stabilité transmis à la Commission européenne, où il est expliqué que le gouvernement français s’est engagé dans des baisses d’impôts (comme avec la fameuse TVAE ou la taxe d’habitation), et que, pour que cela ne creuse pas les déficits, il promeut des « réformes structurelles », par exemple « la réforme des retraites ». Je cite de mémoire, mais ce sont quasiment les mots employés. La réforme n’a pas pour cause principale un supposé problème
important de déficit. Le gouvernement a deux objectifs : mettre davantage de personnes sur le marché du travail, mais surtout une stratégie générale de baisse d’impôts, plutôt sur les entreprises, compensée par une baisse des dépenses publiques via sa réforme du système de retraite.
Celle-ci ne repose pas sur un diagnostic sérieux. C’est ce qui la lui rend difficile à justifier. Elle ne répond à aucun des enjeux réels de la période : l’emploi des seniors, les inégalités femmes-hommes, la question du vieillissement, l’aménagement du travail, etc.

Extrait d’un entretien de l’économiste Michaël Zemmour dans Politis du 05 janvier 2023.

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Environnement L'énergie en France

MaPrimeRénov, de la com, aucune efficacité

« Pouvez-vous citer une action réelle, forte, déterminante, qui ne soit pas juste de la com’, que vous menez pour l’écologie ? »
À cette question posée par un internaute, Emmanuel Macron répond fièrement dans une vidéo postée sur YouTube : « On a rénové plus d’un million de logements d’un point de vue thermique grâce à MaPrimeRénov. » Le chiffre n’est pas faux. Mais cette affirmation présidentielle résonne pourtant comme de la com’.
La suite des propos tenus parle président de la République est autrement plus intéressante : « Il y a des rénovations complètes et intégrales, elles sont beaucoup moins nombreuses. » Le diable se cache dans les détails. Parce que le million de rénovations annoncé se réduit comme peau de chagrin quand on s’intéresse aux rénovations dites « complètes et performantes ». MaPrimeRénov soutient essentiellement des rénovations « mono-gestes » : de janvier 2020 à juin 2021, 86 % des demandes de primes accordées sont constituées de mono-gestes, seulement 72 % correspondent à deux types de travaux simultanés, et 3 % à trois types de travaux simultanés ou plus », souligne un rapport de France Stratégie.
Ces gestes uniques ne sont que très peu efficaces. Une enquête sur la rénovation des maisons individuelles menée par l’Observatoire national de la rénovation énergétique l’illustre. Les travaux touchant à cinq gestes ou plus sont six fois plus efficaces que les mono-gestes. Mais ce n’est pas le seul défaut de cette politique du chiffre. « Les gens ne font pas des travaux de rénovation au compte-gouttes. Une fois qu’ils en ont fait, ils n’en font plus pendant plusieurs années. Donc les petites rénovations de MaPrimeRénov bloquent
la mise en place de travaux plus structurels parla suite. Et ça, c’est embêtant », souligne Michel Colombier, membre du Haut Conseil pour le climat (HCC).

Une réalité d’autant plus gênante que la France reste loin de ses objectifs sur la rénovation des logements. Une note de l’Institut du développement durable et des relations internationales (lddri), datée du printemps 2022, souligne ainsi que, « en dépit du fait que le secteur des bâtiments est celui pour lequel la stratégie nationale bas carbone prévoit la réduction des émissions la plus rapide à moyen terme, les politiques peinent à atteindre leurs objectifs.
Le secteur présente le plus grand écart par rapport à la trajectoire du premier budget carbone (+ 74,5 % par rapport à la trajectoire cible sur 2015 et 2018). Et de conclure : « L’ambition consensuelle d’accroître le nombre de rénovations énergétiques ne se traduit pas en résultats probants. »
Au 1er janvier 2022, 5,2 millions de résidences principales (soit 17 % du parc) étaient encore des passoires thermiques. À peine quelques milliers – 2 500 selon la Cour des comptes – sortent annuellement de ce statut grâce à MaPrimeRénov.
Pour atteindre ses objectifs, tous les acteurs le disent, la France doit « changer d’échelle » en axant les politiques publiques vers des rénovations performantes. Il faut ainsi passer « d’environ 70 000 rénovations globales effectuées » par an (la moyenne sur la période 2012-2018) « à 370 000 par an après 2022 et 700 000 par an à partir de 2030 », note France Stratégie.

Début d’un article de Pierre Jequier-Zalc dans Politis du 15 décembre 2022.

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Environnement L'énergie en France

La dématérialisation

L’impact spatial et énergétique des data centers sur les territoires (Rapport Ademe 2019).
En 2021, on recensait 8200 data centers dans le monde. Il en existerait davantage pour répondre à l’accroissement exponentiel des données. La France, huitième au palmarès, en possède 250 dont 150 en région parisienne. Le dernier a été implanté à Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), sur les 7 hectares de l’ancien site d’Eurocopter. Il est géré par Interxion, le premier groupe européen de data centers, qui réalise un chiffre d’affaires près de quatre fois supérieur à celui d’Air France.

Enfin, l’électricité. Non seulement toutes ces machines infernales coûtent un pognon de dingue, mais elles surconsomment. Pour elles, c’est ceinture et bretelles. « Ces cocons technologiques sont deux fois raccordés au réseau pour contrôler tout risque de panne que
provoquerait la moindre modification de la température ou une coupure de courant. D’immenses salles pleines de batteries ont été installées. Ces piles géantes sont changées tous les trois ans, sans avoir été utilisées. » Un gaspillage vertigineux pour éviter l’impensable dans ce monde de l’hyper profit : que des milliards soient empêchés de circuler chaque seconde. Globalement, le numérique est énergivore dans des proportions délirantes. Quelques chiffres : la consommation en électricité d’un data center moyen est équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants ; l’ensemble des data centers de l’Île-de-France consomme l’équivalent de deux réacteurs de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube ; aujourd’hui, le secteur du numérique avale 10 % de l’électricité mondiale. En 2025, il pourrait engloutir 25 % de la production (projection du think tank français The shift Project). Une démesure que rien ne semble pouvoir freiner. Et on nous parle de cols roulés…

Extrait d’un article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de janvier 2023.

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Société

L’Éducation nationale et la surexposition aux écrans

[…] Mais soyons honnêtes : la part « pédagogique » est souvent bien minoritaire dans l’usage qu’ils font effectivement de ces outils.

Après la « continuité pédagogique » grâce au « distanciel » lors du confinement, dont l’institution s’est gargarisée, le déploiement du « numérique éducatif » est à l’origine d’une explosion, incontrôlable pour les familles, de la surexposition aux écrans. Mais c’est nous
parents qui ne savons pas gérer nos jeunes !
Alors que nombre de médecins alertent sur les dangers de passer plusieurs heures par jour devant un écran, l’Éducation nationale met le numérique au cœur de l’instruction, valide la surexposition comme norme et appelle cela « modernisation de l’école » et « innovation
pédagogique ». Mutation qu’elle impose sans concerter ni enseignants ni parents et sans l’évaluer. En Grand Est, région pionnière du « lycée 4.0 » lancé en 2017 et généralisé en 2019, aucune évaluation pédagogique du dispositif n’a été faite.
Dans le jargon ministériel, la stratégie est de « développer un écosystème global de l’e-Education, depuis les contenus et services jusqu’au matériel ». Alléger les effectifs de classes pour donner aux enseignants les moyens de faire leur travail et réformer le métier pour susciter des vocations ne fait pas partie des priorités. Pour éduquer les citoyens de demain, le ministère n’investit pas dans l’humain mais dans la technologie. Et justifie cette débauche numérique en assurant que c’est en immergeant les enfants dans le numérique qu’on en fera des utilisateurs avisés. Mensonge ! Oui nous vivons dans un monde où le numérique est partout, et oui il serait nécessaire que les enfants puissent recevoir une véritable éducation au numérique.
Mais éduquer AU numérique n’est pas éduquer PAR le numérique. Or aujourd’hui c’est bien une éducation PAR le numérique qu’on développe ; l’éducation AU numérique est pour ainsi dire inexistante.

Dans ces conditions, l’Éducation nationale renforce surtout la dépendance au numérique, produisant davantage des consommateurs captifs que des utilisateurs avisés, avec des opinions qui se forgent plus par les algorithmes que par la réflexion. Ou comment fabriquer une pensée standardisée. C’est bon pour la santé de la Ed Tech, des Gafam et du commerce, pas pour celle de nos enfants. Et c’est surtout bien inquiétant pour notre avenir à tous : isolés devant des machines, comment apprendre à faire société ?
Il y a de quoi s’interroger sur les véritables objectifs que nos gouvernants poursuivent à travers l’imposition de l’école numérique. Car ce que nous constatons, c’est qu’elle démonte l’instruction et ne contribue certainement pas à former des citoyens éclairés.
Pour signer la pétition : framaforms.org/nous-sommes-parents-deleves-et-nous-refusons-lecole-numerique-1670436057

Extrait d’un article de l’âge de faire de janvier 2023.

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Économie Environnement Société

Consommer moins mais produire plus !!??

Le discours présidentiel sur l’ère de l’abondance fait aussi écran à des rationnements pas si lointains, […]
les événements, même prévisibles, ne sont jamais anticipés par les gouvernants ; et ces derniers préfèrent toujours « contraindre les particuliers pour ne pas toucher à l’activité économique ».
Éviter à tout prix la contrainte, c’est justement le choix du « plan de sobriété » que le gouvernement a présenté le 6 octobre. Au triptyque tragique du chef de l’État en a répondu un autre, anecdotique, promu depuis par un spot gouvernemental :
« Je baisse, j’éteins, je décale. » Baisse du chauffage, réduction de l’éclairage, incitation à prendre le vélo…
Le discours anxiogène se traduit – pour l’instant – par d’indolores écogestes. Mais le cadre est d’ores et déjà posé, et Élisabeth Borne ne se prive pas de le répéter. « La sobriété énergétique, ce n’est pas produire moins et faire le choix de la décroissance », expliquait la Première ministre dans son discours de présentation du plan de sobriété. « Certains, par idéologie ou par simplisme, veulent nous conduire vers la décroissance. Ce n’est pas la solution. […] La sobriété, c’est baisser un peu la température, décaler ses usages et éviter les consommations inutiles », reprenait-elle un mois plus tard à l’Assemblée nationale.
Produire plus, quoi qu’il en coûte: le dogme est posé, le reste devra s’y adapter. « Il y a un refus de mise en débat du modèle économique et des modes de vie, là où une vision écologiste réclame de l’équité climatique et de la justice sociale. Puisqu’il ne s’agit que d’adaptation ponctuelle, on répond à la crise avec les trois leviers disponibles : efficacité, sobriété, renouvelables », tranche Fabrice Flipo, professeur de philosophie à l’Institut Mines-Télécom et notamment auteur de Décroissance, ici et maintenant (Le Passager clandestin, 2017). Sans bifurcation profonde, ne reste donc qu’une logique de « grappillage » qui crée un « enfumage » en faisant passer de l’efficacité (gérer mieux la consommation) pour de la sobriété (réduire un usage). Bref: « On ne change pas le système, on optimise
seulement sa gestion. »
« Avec ces micro-stratégies seulement réactives, le gouvernement explique qu’il y a des limites mais n’en tire aucune implication en matière de partage », renchérit Timothée Parrique. Ce dernier identifie deux angles morts d’une telle ligne néolibérale : la volatilisation de la question des inégalités « alors que les pressions environnementales sont toutes corrélées à la richesse », et le refus de mettre en cause la logique de croissance et son architecture destinée à fabriquer du désir marchand. « Le citoyen doit être sobre tout en étant abreuvé de publicités. Il faudrait consommer moins mais produire plus : c’est absurde », s’afflige le chercheur. De ce fait, le périmètre des « efforts » demandés se contente de cibler des usages insignifiants, sans changer la dynamique des besoins.

Extraits d’un article de Youness Bousenna dans Socialter de décembre 2022.

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Économie Société

La coolitude des start-up

Le Chiffon : Dans quels éléments concrets s’incarne la « coolitude » des start-up dont vous parlez ?

Mathilde Ramadier : La « coolitude » que je dénonçais dans mon ouvrage paru en 2017, Bienvenue dans le nouveau monde, et qui a toujours cours, malheureusement, s’exprime à différents niveaux le pense que cela commence avec le langage : le vocabulaire employé, les anglicismes du globish, le tutoiement.
Ensuite, ce mode d’être s’infiltre sur les lieux du travail et dans les relations humaines avec un processus de ludification appuyé : tout doit être rendu ludique ou fun, pour faire oublier qu’il s’agit de travail. On ne parle plus de « projets » mais de « challenges » ou « d’aventures »…
Bien sûr il y a l’exemple, désormais connu, de la table de ping-pong dans l’open space, mais cela peut-être plus subtil, quand on propose des activités de team bulding régressives, quand on utilise des smileys et la culture du LOL comme référence commune. Qu’y a-t-il de gênant à tout cela, me diriez-vous ? Le problème, c’est que c’est utilisé comme un voile de fumée pour faire passer la pilule – des contrats précaires, des bullshit jobs, de la perte de sens, du greenwashing évident dans certains cas… voire même d’une certaine forme d’esclavagisation, notamment dans l’économie des plateformes.

 

Selon vous, sur quels mythes narratifs repose le fonctionnement d’une start-up ?

 

Sur le mythe du/de la self-made wo-man, qui s’est construit-e seul-e, grâce à son talent mais aussi et surtout ses efforts, sa foi (en son projet, dans le système), et pas du tout grâce à sa formation, à l’État, aux autres ou à son milieu social (puisqu’on encourage les « drop outs » (électron libre) comme Steve Jobs, d’ailleurs). Il faut tout donner pour monter sa startup, mais aussi tout donner pour rejoindre la startup d’un-e autre. Gare à celui ou celle qui compte ses heures !
C’est un mythe très individuel et méritocratique, centré sur la performance, sur le « je », très égocentrique, avec une visée souvent démesurée (on livre des repas industriels mais en fait « on change le monde »). […]

Début d’un entretien de Mathilde Ramadier dans Le chiffon de novembre 2022.

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L'énergie en France

OMS, AIEA : le nucléaire n’est pas dangereux

Le premier directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 1948), Brock Chisholm – général de l’armée canadienne, psychiatre de formation, apologiste de la politique de la terreur atomique et fervent défenseur du développement de l’industrie nucléaire -, va engager l’organisation dans le déni des effets des rayons, dans une stratégie d’acceptation mondiale du nucléaire. Son premier grand rapport sur la question résume l’acceptation du nucléaire à un problème de « santé mentale » de la population et fournit une aide « scientifique » aux dirigeants pour gouverner l’ère atomique. Dans cette approche « psychiatrique » de la radioactivité, l’OMS négligera d’examiner les conséquences physiques des radiations (que ce soit à Hiroshima-Nagasaki, dans les retombées des essais atomiques ou dans ses usages médicaux).

 

En 1950, dénuée de moyens suffisants pour traiter la question, l’OMS se décharge de sa responsabilité scientifique et décide de sous-traiter la radioprotection à la CIPR. Elle signe par ailleurs en 1959 un accord de coopération avec le plus grand lobby mondial du nucléaire : l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) dont la feuille de route est d’ « encourager et faciliter, dans le monde entier, le développement et l’utilisation pratique de l’énergie atomique à des fins pacifiques ». L’OMS s’engage alors à ne publier aucun rapport en matière de conséquences sanitaires du nucléaire sans l’accord de l’AIEA.

Quant au Comité scientifique des Nations unies sur les effets des rayonnements ionisants (UNS-CEAR, 1955), il est lui aussi inextricablement lié à la CIPR. Les principaux acteurs de ces deux institutions cumulent en effet les fonctions de délégation à l’UNSCEAR et d’appartenance à la CIPR. La confusion hiérarchique est à son comble : le premier « dit la science », trie les publications scientifiques et a le pouvoir de dire ce qu’il y a à savoir ; le second calibre ses recommandations et leur principe d’application sur cette « science ». Ceux-ci sont ensuite retranscrits pieusement par les États dans leurs législations. L’utilisation arbitraire de seuils de toxicité par les industriels permet ainsi d’imposer des normes et de construire une image « positive » montrant qu’il est possible de vivre en territoire contaminé […]

 

[…] l’explosion des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki fut l’événement fondateur pour construire le modèle de référence – toujours d’actualité bien que produit avant la découverte de l’ADN en 1953 ! – de l`étude des radiations par la CIPR. C’est bien en septembre 1945, après l’explosion des deux bombes, que trois équipes américaines « étudièrent » les survivants aux bombardements pour identifier le nombre de cancers radio-induits, en fonction des niveaux d’exposition subis. Ne prenant en considération que les cancers issus d’irradiation externe, ces travaux sont parfaits pour imposer le concept de « dose tolérable ». Car la radioactivité émise par une bombe atomique – et ses effets sanitaires – n’a rien a voir avec celle d’une centrale nucléaire ou d’une catastrophe industrielle comme Tchernobyl.
Une bombe produit principalement des manifestations immédiates, en lien avec une irradiation externe intense mais limitée, les radioéléments produits se désintégrant rapidement. À l’inverse, les retombées radioactives consécutives a un accident nucléaire contaminent durablement les populations et les territoires du fait de l’absorption de radioéléments à vie longue. Cette contamination interne produit des effets diffus et pour beaucoup différés dans le temps, rendant difficile leur reconnaissance comme conséquence de l’irradiation.

 

Pas étonnant dès lors que le bilan « officiel » de l’ONU sur les conséquences sanitaires de la catastrophe de Tchernobyl dissimule la majeure partie du désastre. Ce bilan « définitif », établi par une commission sous la houlette de l’AIEA, de l’OMS, de l’UNSCEAR et de la CIPR dans le but de « tourner la page de la catastrophe » à l’occasion du vingtième anniversaire, retient : deux morts dans l’explosion, vingt-huit peu après du fait du syndrome d’irradiation aiguë, et dix-neuf entre 1986 et 2004. Soit, en tout et pour tout, 49 décès. Un calcul, issu des élucubrations théoriques du modèle Hiroshima-Nagasaki : celui de 4 O00 décès au maximum à long terme. Une arrogance hallucinante enfin : le rapport – position officielle de ces institutions – soutient que la séquelle sanitaire la plus lourde de la catastrophe est liée à la « peur des radiations » et ses conséquences psychosomatiques… alors même que les conséquences sanitaires touchent principalement des enfants en bas âge !

Extraits d’un article d’Arthur Guerber dans le journal La Décroissance de décembre 2022.