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Assistanat et valeur travail

François Ruffin : Face au racisme, il faut combattre frontalement, par la boxe. Mais face au discours sur l’assistanat, il faut utiliser le judo. Faire basculer le regard vers le haut et questionner : quelle est l’injustice majeure ? Est-ce le voisin qui « ne se lève pas le matin », qui a telle marque de bagnole, tel nouveau téléphone ? Il faut aider les gens à relever le nez et leur montrer ce qui n’est plus dans leur champ de vision : les ultrariches. Cela a une vertu politique. En trois secondes, jeff Bezos a gagné autant que ma suppléante, AESH, en une année. Sur le terrain de la pollution, c’est la même chose : un mois de navigation du yacht de Bernard Arnault équivaut à 625 ans de pollution d’un citoyen. Ensuite, il ne faut plus donner prise aux « injustices de proximité », en défendant l’universalisation des prestations sociales. Pour qu’aucune famille de travailleurs ne puisse plus tomber dans la petite jalousie et dire : « Je travaille, donc j’ai le droit à rien ».
[…]
Politis : Un vif débat oppose Fabien Roussel, qui défend la « valeur travail », à Sandrine Rousseau, qui prône le droit à la paresse. Où vous situez-vous ?

 

François Ruffin : C’est un faux débat. Dans cette union de la gauche, les leaders politiques ont le choix : s’adresser uniquement à leur segment électoral, donc produire de la division, ou chercher le chemin du dépassement des contradictions. Dans ce débat valeur travail / droit à la paresse, ce dépassement me paraît évident.
L’histoire du mouvement ouvrier, c’est la fierté au travail, son revenu et sa valeur émancipatrice, mais aussi la conquête du droit au repos, du dimanche chômé, des congés payés et, surtout, de la retraite.

 

Politis : De nombreuses entreprises ne trouvent pas de main-d’œuvre alors qu’un grand nombre de personnes sont toujours au chômage. Comment analysez-vous ce qui peut apparaître comme une contradiction ?

 

François Ruffin : L’option macroniste considère le travail comme une marchandise. Sa solution : flexibiliser pour que le cariste de Maubeuge devienne serveur sur la Côte d”Azur pendant l’été. J’ai un autre regard. Je considère que le marché du travail produit du chaos et engendre ses propres pénuries en ne construisant pas un statut et un revenu décents pour les salariés.
Cette situation produit un découragement et ne construit pas les métiers dont nous avons besoin. Pourquoi avons-nous une pénurie chez les soignants, par exemple ? Parce qu’ils ont été maltraités pendant quarante ans. Il faut sortir des secteurs entiers de la logique du marché.

 

Politis : Lesquels par exemple ?

 

François Ruffin : Dans le bâtiment – un secteur clé -, on devrait mettre des dizaines de milliards dans la rénovation des passoires thermiques. C’est gagnant pour tout le monde : les factures des habitants, la planète, l’emploi et l’indépendance du pays. Ça fait cinq ans que je le répète à la commission des affaires économiques, à l’Assemblée, qui n’en avait rien à faire. Maintenant, avec la guerre en Ukraine, nous sommes pris à la gorge avec le gaz et le pétrole. L’an dernier, il y a eu 2 500 passoires thermiques en moins. Mais la France en compte 5 millions. À ce rythme, ça nous prendra deux mille ans !
« On n’a pas la main-d’œuvre », nous dit-on. Mais si on la veut vraiment, on fait des publicités à la télé, comme pour l’armée. Au lieu de dire : « Allez au bout du monde pour aider votre pays et vivre la grande aventure », on dit : « Sauvez la planète et aidez votre pays : engagez-vous comme couvreur, zingueur, plaquiste, on a besoin de vous ! »
La valeur travail doit d’ailleurs s’accompagner de la valeur du travail : on ne paye pas moins de 2 000 euros, on donne une semaine de congé supplémentaire parce que le travail est dur, et à 50 ans, parce qu’il y a des problèmes de genoux, de dos, on garantit, comme
aux militaires, la possibilité d’une deuxième carrière. Si on continue comme aujourd’hui, on n’aura jamais les travailleurs dont on a besoin. Ou alors, on aura ceux, détachés, qui viendront de Roumanie et de Pologne.

Extraits d’un entretien de François Ruffin dans Politis du 27 octobre 2022.

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