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Appropriation privée hors débat

Depuis longtemps maintenant, il semblerait que le signe le plus universellement reconnu de la puissance, individuelle ou collective, ce soit la richesse monétaire, qui a cet avantage de transformer absolument n’importe quoi en propriété privée, dont on a le droit d’user et d’abuser dans le cadre économique établi. En transformant tout en marchandise échangeable contre son équivalent monétaire sur un marché, le capitalisme a porté a son comble ce qui fait à la fois la force et la faiblesse d’un tel système, la contradiction qui le mine, entre surabondance et gaspillage pour les minorités propriétaires, et précarité et pénurie pour les multitudes expropriées.

De cette contradiction structurelle, le système capitaliste n’a pu jusqu’ici se sauver que par la fuite en avant dans l’innovation technologique à outrance qui renouvelle la séduction du marché et élargit son offre. Mais celui-ci ayant aux trois quarts ruiné la planète, la contradiction n’en est devenue que plus aiguë, au point que pour la dépasser on ne voit plus d’autre moyen raisonnable que le renoncement aux critères traditionnels de l’appropriation des biens et des ressources et l’adoption de critères radicalement différents. Bref, ce qu’en histoire on appelle une révolution, à la fois économique, politique et sociale.

Hélas, tout se passe comme si l’imagination de nos « élites » (puisque c’est ainsi qu’il est convenu de nommer ceux qui sont chargés d’entraîner les masses) était restée bloquée sur les formes les plus « classiques » de la propriété, c’est-à-dire sur les critères traditionnels chers aux classes possédantes, d’un enrichissement, disons à la « Bill Gates », celui de nos nouveaux pharaons, nos nouveaux moghols, nos nouveaux maîtres, à la fois si différents et si semblables aux anciens, qui ne deviennent immensément riches que par l’appropriation privée du travail des autres.

Ça fait des siècles et des millénaires que ça dure, et que les petits en paient le prix, mais nos « élites », aujourd’hui comme hier, continuent obstinément à faire de la richesse et de la pauvreté (en argent) l’alpha et l’oméga de tous les régimes comme si les humains
étaient incapables de se donner d’autres règles pour la vie commune et le partage. Jamais autant que de nos jours on n’a rencontré, à chaque tournant de rue, à chaque tribune, à chaque micro, des « révolutionnaires » prêts à tout subvertir, à changer pour changer.
Absolument tout, même le sacré, même le tabou. Tout, sauf les règles de l’enrichissement personnel, plus ubiquitaires et inégalitaires que jamais, sous forme de dividendes, plus-values, profits, rentes, stock-options, bonus, primes, commissions, retraites-chapeaux et intéressements en tous genres. En dehors de quelques minorités de partageux, que les médias capitalistes essaient de faire passer pour des illuminés archaïques, des communistes primitifs ou de dangereux populistes, y a-t-il encore aujourd’hui des « élites » pour dénoncer le diktat de l’enrichissement financier ?

Combien parmi ces gens inconditionnellement épris de « progrès » (« sociétal » plutôt que social) ont préféré s’installer hédonistement dans le confort du statu quo capitaliste sous réserve, à la rigueur, d’y introduire quelques réformettes d’inspiration féministe, écologiste ou autres, concernant les salaires, les recrutements, l’environnement et accessoirement quelques règles de syntaxe, mais sans toucher aux règles fondamentales de l’appropriation privée de ces richesses censées déborder et ruisseler librement, de préférence sur les actionnaires ?

Extrait d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2021.

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