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Médias

BFM et la liberté d’expression

Chez Télérama, Samuel Gontier a des collègues payés à « regarder des séries ». Son travail à lui est plus éprouvant. Chroniqueur télé, il s’inflige le pire du petit écran, du 20 heures de TF1 aux bavardages fascisants des plateaux de CNews. Reportages biaisés, déférence envers le pouvoir, propagande néolibérale, hostilité obsessionnelle aux grévistes, aux chômeurs, à l’islam et à l’immigration : dans la France de l’ère Macron, la désinformation télévisuelle bat son plein. Avec un style plein d’humour et d’ironie piquante, Samuel Gontier en rend compte dans ses articles, publiés depuis une quinzaine d’années par Télérama (et, occasionnellement, par CQFD).

Mais ce qui l’amène à comparaître ce 17 octobre devant la chambre des délits de presse du tribunal de Paris, c’est un simple tweet « Depuis l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa tête, la ligne éditoriale de BFM TV s’affermit : racisme, xénophobie et islamophobie à tous les étages. Et libre antenne à Luc Besson, accusé de viol. » Ni la chaîne ni l’animateur n’ont apprécié. Ils ont porté plainte en diffamation.

Le 9 octobre 2019, quand Samuel Gontier poste ce message sur le réseau social Twitter, c’est pour faire la réclame d’un de ses articles, tout juste mis en ligne sur le site de Télérama. Intitulé « Robert Ménard, Marine Le Pen et Jean-Pierre Chevènement en majesté sur BFMTV », le texte relate une journée ordinaire chez BFM, trois mois après l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa direction, en juillet 2019.
L’invité du matin ? Le politicien d’extrême droite Robert Ménard. Simplement présenté comme « maire sans étiquette de Béziers et fondateur de Reporters sans frontières », ledit Ménard est invité à parler… d’immigration.
Plus tard dans la journée, voici un débat entre éditorialistes. « La question n’est pas celle de l’immigration en général, elle est celle d’une immigration en particulier, qui a à voir avec la sphère arabo-musulmane et qui a à voir avec l’histoire de France », affirme Jean-Sébastien Ferjou, du site conservateur Atlantico. […]

Les chaînes d’infos en continu jouent un rôle primordial dans l’agenda et le cadrage médiatiques. Elles disent à quoi penser et comment y penser. […]

[…] le comptage du CSA n’a rien de fiable : si, comme Robert Ménard, ils ne sont pas clairement affiliés à un parti, les invités ne sont pas pris en compte. L’éditorialiste d’Atlantico qui prétend qu’il y a un problème avec l’immigration arabo-musulmane « n’est pas comptabilisé non plus ». Et puis, ce qui fait la ligne éditoriale d’une chaîne, c’est aussi le choix des sujets. « Passer des heures et des heures sur un fait divers impliquant un exilé afghan, c’est un choix, lance le journaliste […]

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le journal CQFD de novembre 2022.

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Environnement L'énergie en France

Le nucléaire pollue nos cours d’eau

L’eau est un bien commun, une ressource qui se partage et se protège collectivement. Pourtant, l’industrie nucléaire pille, gaspille et fragilise cette ressource de plus en plus rare et précieuse. Pollutions chimiques, contaminations radioactives, rejets non autorisés, forages en nappe phréatique… Lister les accidents sur l’année qui vient de s’écouler
souligne l’urgence à arrêter l’exploitation de centrales nucléaires […]

JUIN 2021
À Paluel, Penly et Flamanville, les boues des stations d’épuration qui traitent les eaux usées classiques contenaient du cobalt 60. De quoi questionner le confinement de la radioactivité… Alors qu’elles auraient dû être traitées en déchets nucléaires, EDF les a envoyées vers des filières conventionnelles durant des années. Les faits, connus depuis 2019, ont été déclarés au public en juin 2021.
EN JUILLET
À Flamanville, des hydrocarbures ont été déversés dans le réseau d’eaux pluviales, directement relié à la nature. […]
EN SEPTEMBRE
Dans la Loire, là où la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux rejette son eau chaude, la prolifération d’agents pathogènes (amibes et légionelles) était telle qu’EDF a dû « traiter », en déversant des litres de produits biocides (javel et ammoniac), littéralement qui-tue-le-vivant. Avec quels impacts sur le reste de l’écosystème ?
Du côté de Civaux, des taux d’hydrocarbures six fois supérieurs au maximal autorisé ont été mesurés dans le réseau d’eaux pluviales. EDF s’en est rendu compte trop tard pour stopper la pollution avant qu’elle n’atteigne la Vienne.
EN OCTOBRE
À Cruas, EDF a jeté des déchets dans le Rhône avant de savoir ce qu’il y avait dedans. Une tradition locale peut-être, puisqu’on apprendra peu après que depuis 2013, acide sulfurique, javel et ammoniac sont envoyés là où ils ne sont pas censés aller, dans un ruisseau, parce que l’exploitant ne connaît pas ses circuits.
EN DECEMBRE
À Chinon, l’Autorité de sûreté nucléaire a stoppé les forages dans la nappe phréatique sous le site. Elle a autorisé le pompage de milliers de litres pour doter la centrale d’une nouvelle source de refroidissement, mais elle avait imposé des précautions pour éviter et détecter les pollutions des sols et des eaux que les travaux pouvaient générer. Précautions sur lesquelles EDF s’est en partie assis.
FIN 2021
Un réservoir d’effluents radioactifs a débordé à la centrale du Tricastin. Plus de 900 litres se sont infiltrés dans le sol et ont atteint la nappe phréatique. Des pics de tritium à près de 29 000 Bq/l y ont été mesurés. Une importante pollution radioactive, extrêmement
mobile dans l’environnement et qui contamine aisément les systèmes biologiques.
DÉBUT 2022
Le site du Bugey pollue le Rhône avec un cocktail chimique. Un circuit « inétanche » (pour ne pas dire percé) se déversait dans le réseau d’eaux pluviales qui s’écoule à son tour dans le fleuve.
À Cattenom, la centrale a mis des arcs-en-ciel dans la Moselle : des litres d’hydrocarbures ont irisé le fleuve suite à une erreur et une absence totale de questionnement sur ses conséquences.
EDF ne s’est aperçu de rien, c’est la police fluviale qui a repéré la pollution.
EN MARS
La centrale de Golfech a déversé dans la Garonne plus de 5 000 litres d’acide sulfurique, un des acides les plus puissants. Là encore la fuite était visible. La pollution aurait pu être évitée si EDF avait surveillé les injections chimiques dans les circuits de refroidissement.
EN AVRIL
La centrale de Cruas déverse à nouveau des doses massives d’ammoniac et de javel dans le Rhône en raison de la prolifération d’agents pathogènes.
EN MAI
À Flamanville, des hydrocarbures sont à nouveau présents dans le réseau d’eaux pluviales. Là encore, dans des taux supérieurs à ce qui est autorisé.
EN JUILLET
La centrale de Belleville déverse son « traitement » contre les amibes qui pullulent dans la Loire…

Extraits de la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2022.

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Société

Résilience, résilience…

La notion de résilience est effectivement très prisée par le président Macron et ses équipes, mais en réalité elle est sur toutes les lèvres et dans tous les esprits. C’est d’ailleurs pourquoi il est difficile de la critiquer, car cela revient pour certains à questionner l’idée de Dieu, ou pour d’autres à remiser toute forme d’espoir. Or, les raisons pour lesquelles je propose de mener une analyse critique de la résilience n’ont rien à voir avec une quelconque volonté de prêcher le malheur. Il s’agit au contraire de montrer en quoi nous devons nous défaire de la résilience, qu’elle soit individuelle ou collective, parce qu’elle est, dans les faits, l’art de faire du malheur un mérite.
Il nous faut sortir de la logique du sacrifice à laquelle elle nous invite à souscrire.
Dès les années 1940, la notion de résilience est sortie de son champ d’application originel – la physique des matériaux – pour devenir le couteau suisse thérapeutique de la société industrielle. Il n’existe désormais plus aucune catastrophe dont les promoteurs de la résilience ne se saisissent en exhortant chacun à faire de sa destruction une source de reconstruction, et de son malheur une source de bonheur.
Selon les artisans de l’accommodation, être résilient signifie non seulement être capable de vivre malgré l’adversité et la souffrance, mais surtout être capable de vivre grâce à elles, de grandir et de s’adapter par la perturbation et la rupture, et de faire acte de foi envers elles. En réalité, cette idée est inapplicable dans beaucoup de situations d’exposition toxique, pathogène ou radioactive. L’analyse critique de ces politiques de résilience appliquées à ce type de désastres montre comment elles construisent autour de cette notion une sorte de nouvelle religion d’État. Elle peut néanmoins être aussi utilisée pour détourner l’attention des causes des désastres vers leurs effets, car la résilience est une arme d’adaptation massive aux effets des catastrophes, à défaut de rechercher l’abolition de leurs causes.

Extrait d’un entretien de Thierry Ribault dans l’âge de faire de novembre 2022.

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Société

Le bonheur des fonctionnaires

La glissade se fait sentir depuis des décennies. Selon les données du Snes-FSU, nos chères têtes blondes et moins blondes auront moins de profs en 2022. Dans 62% des établissements scolaires, un instit manque à l’appel depuis septembre. Idem chez les soignants où, rien qu’à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), on continue de faire tourner la machine avec 1000 postes d’infirmiers vacants. La jeunesse, cette ingrate, ne se laisse plus séduire par la sécurité de l’emploi. Entre 1997 et 2018, le nombre de candidats aux concours de la fonction publique de l’État est passé de 650000 à 228000.

[…]

Dans les tribunaux, les magistrats se lèvent, se barrent, et le font savoir. C’est le cas de… […]

 

Le fossé entre l’idéal et la réalité est encore plus large dans la protection de l’enfance. Riley, assistante éducative en milieu ouvert, l’observe depuis des années et commence à craquer : « je viens d’être arrêtée pour surmenage. D’après mon médecin, je suis à la limite du burn-out. Je suis une passionnée et aujourd’hui mes valeurs ne sont plus en accord avec la réalité de mon métier. On me demande de protéger des enfants, d’accompagner des familles, et on ne me donne pas les moyens pour le faire. Les derniers placements d’enfants ordonnés par un juge, donc par une personne qui reconnaît que ces gamins sont en danger, n’ont débouché sur rien. Faute de place en centre ou en famille d’accueil, ces enfants sont laissés au domicile de leurs parents. » Un crève-cœur pour celle qui continue à maintenir le lien avec ces jeunes battus ou maltraités le temps qu’une place se libère des semaines, voire des mois plus tard. « Personne ne se soucie de la culpabilité que ça entraînerait chez nous si un drame se produisait. De l’impuissance que l’on ressent tous déjà », ajoute-t-elle. Les pansements collés à répétition sur la jambe de bois de la protection de l’enfance, elle n’en peut plus. « Les politiques s’en foutent, de tout ça. Je suis partagée entre la culpabilité de partir et celle de me protéger et d’arrêter le social pour toujours. »

 

Ce choix cornélien, Vanessa aussi a dû le faire. Infirmière en unité de soins continus en réanimation, elle a quitté en 2021 le CHU dans lequel elle bossait depuis une dizaine d`années, pour sauver sa peau et sa santé mentale […]

Extraits d’un article de Ludovic Clerima dans Siné mensuel de novembre 2022.

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Société

Assistanat et valeur travail

François Ruffin : Face au racisme, il faut combattre frontalement, par la boxe. Mais face au discours sur l’assistanat, il faut utiliser le judo. Faire basculer le regard vers le haut et questionner : quelle est l’injustice majeure ? Est-ce le voisin qui « ne se lève pas le matin », qui a telle marque de bagnole, tel nouveau téléphone ? Il faut aider les gens à relever le nez et leur montrer ce qui n’est plus dans leur champ de vision : les ultrariches. Cela a une vertu politique. En trois secondes, jeff Bezos a gagné autant que ma suppléante, AESH, en une année. Sur le terrain de la pollution, c’est la même chose : un mois de navigation du yacht de Bernard Arnault équivaut à 625 ans de pollution d’un citoyen. Ensuite, il ne faut plus donner prise aux « injustices de proximité », en défendant l’universalisation des prestations sociales. Pour qu’aucune famille de travailleurs ne puisse plus tomber dans la petite jalousie et dire : « Je travaille, donc j’ai le droit à rien ».
[…]
Politis : Un vif débat oppose Fabien Roussel, qui défend la « valeur travail », à Sandrine Rousseau, qui prône le droit à la paresse. Où vous situez-vous ?

 

François Ruffin : C’est un faux débat. Dans cette union de la gauche, les leaders politiques ont le choix : s’adresser uniquement à leur segment électoral, donc produire de la division, ou chercher le chemin du dépassement des contradictions. Dans ce débat valeur travail / droit à la paresse, ce dépassement me paraît évident.
L’histoire du mouvement ouvrier, c’est la fierté au travail, son revenu et sa valeur émancipatrice, mais aussi la conquête du droit au repos, du dimanche chômé, des congés payés et, surtout, de la retraite.

 

Politis : De nombreuses entreprises ne trouvent pas de main-d’œuvre alors qu’un grand nombre de personnes sont toujours au chômage. Comment analysez-vous ce qui peut apparaître comme une contradiction ?

 

François Ruffin : L’option macroniste considère le travail comme une marchandise. Sa solution : flexibiliser pour que le cariste de Maubeuge devienne serveur sur la Côte d”Azur pendant l’été. J’ai un autre regard. Je considère que le marché du travail produit du chaos et engendre ses propres pénuries en ne construisant pas un statut et un revenu décents pour les salariés.
Cette situation produit un découragement et ne construit pas les métiers dont nous avons besoin. Pourquoi avons-nous une pénurie chez les soignants, par exemple ? Parce qu’ils ont été maltraités pendant quarante ans. Il faut sortir des secteurs entiers de la logique du marché.

 

Politis : Lesquels par exemple ?

 

François Ruffin : Dans le bâtiment – un secteur clé -, on devrait mettre des dizaines de milliards dans la rénovation des passoires thermiques. C’est gagnant pour tout le monde : les factures des habitants, la planète, l’emploi et l’indépendance du pays. Ça fait cinq ans que je le répète à la commission des affaires économiques, à l’Assemblée, qui n’en avait rien à faire. Maintenant, avec la guerre en Ukraine, nous sommes pris à la gorge avec le gaz et le pétrole. L’an dernier, il y a eu 2 500 passoires thermiques en moins. Mais la France en compte 5 millions. À ce rythme, ça nous prendra deux mille ans !
« On n’a pas la main-d’œuvre », nous dit-on. Mais si on la veut vraiment, on fait des publicités à la télé, comme pour l’armée. Au lieu de dire : « Allez au bout du monde pour aider votre pays et vivre la grande aventure », on dit : « Sauvez la planète et aidez votre pays : engagez-vous comme couvreur, zingueur, plaquiste, on a besoin de vous ! »
La valeur travail doit d’ailleurs s’accompagner de la valeur du travail : on ne paye pas moins de 2 000 euros, on donne une semaine de congé supplémentaire parce que le travail est dur, et à 50 ans, parce qu’il y a des problèmes de genoux, de dos, on garantit, comme
aux militaires, la possibilité d’une deuxième carrière. Si on continue comme aujourd’hui, on n’aura jamais les travailleurs dont on a besoin. Ou alors, on aura ceux, détachés, qui viendront de Roumanie et de Pologne.

Extraits d’un entretien de François Ruffin dans Politis du 27 octobre 2022.

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Médias

Concentration des médias

La voracité de Vincent Bolloré pour étendre son empire a occulté les autres mouvements de concentration qui ont touché le paysage médiatique (et le monde de l’édition) ces derniers mois, à commencer par le projet (avorté) de fusion TF1-M6 (p. 3). Face à la gourmandise des milliardaires, le Sénat a mis en place une commission d’enquête entendant « mettre en lumière les processus ayant permis ou pouvant aboutir à une concentration dans les médias en France, et évaluer l’impact de cette concentration sur la démocratie ». Las, cinq mois plus tard, malgré de nombreuses auditions – dont celles d’Acrimed (p. 21) et des propriétaires de médias (p. 18) -, le rapport de la commission sénatoriale est resté bien trop timide.

Pourtant, la situation est préoccupante. D’un côté, des propriétaires qui ne se privent pas de peser sur la ligne éditoriale de leur média, notamment en période d’élections (p. 4), et qui peuvent pour cela s’appuyer sur des chefferies à leur écoute (p. 12). De l’autre, une financiarisation qui fait primer des logiques de rentabilité et de profitabilité, plutôt que d’investir dans le reportage et l’enquête (p. 14). S’il est donc nécessaire de « refonder la propriété des médias » et de donner plus de pouvoir aux rédactions, encore faut-il en discuter les modalités et les principes (p. 24).

L’un des chantiers majeurs est sans conteste celui du financement. Le dépôt de bilan du Ravi, début septembre, rappelle qu’il est impératif de soutenir les médias indépendants, par exemple en réorientant les aides à la presse, qui bénéficient actuellement aux plus riches (p. 8). Il est aussi nécessaire d’octroyer des moyens suffisants au service public de l’information. La suppression de la redevance, finalement promulguée cet été malgré une mobilisation en juin (p. 31), n’est de ce point de vue pas une bonne nouvelle. Pire, elle fragilisera un peu plus un audiovisuel public déjà exsangue. C’est pourquoi la refondation de l’audiovisuel public reste un combat à poursuivre, et des états généraux pourraient constituer une première étape vers une réappropriation des médias (p. 37).

En cahier central de ce numéro, nous glissons la désormais fameuse carte du paysage médiatique « Médias français : qui possède quoi ? », fruit d’un partenariat entre Acrimed et Le Monde diplomatique depuis 2016. Il s’agit de la dix-septième version, éditée en décembre 2021… en attendant la prochaine : dans le monde des grands médias, les transactions, rachats et autres OPA ne connaissent pas de trêve.

Édito-sommaire du numéro d’octobre-décembre 2022 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Économie

Amazon détruit l’emploi et élude l’impôt

Pour justifier le développement d’Amazon, l’argument des créations d’emploi est fréquemment invoqué par ses dirigeants. Pourtant, une étude récente sur la situation dans plusieurs pays européens, citée par Les Amis de la Terre, prouve le contraire.
« Pour le commerce non-alimentaire au sens large, si l’on établit le solde des créations/destructions pour les commerces de détail et de gros, la France a perdu plus de 80 000 emplois entre 2009 et 2018 » du fait du développement du e-commerce. L’étude démontre
que ce sont les commerces de proximité qui sont les plus durement touchés : « Un emploi créé dans les entreprises de plus de 250 salariés via l’expansion du e-commerce entraîne la destruction de six emplois dans les entreprises de moins de 250 salariés ». Et de conclure : « Les scénarios prospectifs prévoient entre 46000 et 87000 emplois détruits en France d’ici 2028 en fonction de la progression du e-commerce sur l’ensemble des secteurs étudiés (commerce de détail, de gros et 4 branches de services) ».
Les pertes d’emplois les plus importantes ont eu lieu dans le secteur de l’habillement.
Ce n’est pas tout : de nombreux emplois d’Amazon pourraient disparaître avec la robotisation des centres. De plus, Amazon livre déjà un tiers des produits en France depuis l’étranger et a délocalisé en Pologne ses entrepôts d’Allemagne de l’Est pour livrer outre-Rhin en profitant du faible coût du travail dans le pays.

[…]

Ainsi, dans un rapport publié en 2019, nous avions estimé qu’Amazon dissimule 57 % de son chiffre d’affaires réalisé en France, ce qui lui permet de déplacer une grande partie de ses bénéfices vers l’étranger. Cette estimation n’a jamais été contestée par l’entreprise. Depuis, nous avons appris qu’Amazon a réussi l’exploit de payer zéro euro d’impôt sur les sociétés dans toute l’Union Européenne en 2020 et 2021 – malgré des ventes dopées par les confinements – et cela grâce notamment à sa filiale luxembourgeoise.
Cette évasion fiscale massive a bien sûr des impacts négatifs sur les recettes fiscales des États où est présente Amazon. Elle renforce également la position prédominante d’Amazon vis-à-vis de ses concurrents, comme les commerces de proximité, qui paient en proportion de leur activité davantage d’impôts.
De plus, comme nous l’avons montré dans une note en décembre 2020, Amazon et les autres acteurs du e-commerce (Cdiscount, eBay, Wish…) profitent d’une fraude massive à la taxe sur la valeur ajoutée.
Cela renforce la concurrence déloyale vis-à-vis des petits commerces qui acquittent la TVA et doivent donc la répercuter sur leurs prix de vente.

Extraits d’un dossier dans Lignes d’attac d’octobre 2022.

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Politique Société

Droit de manifester en démocratie française

« Je sais qu’ils n’avaient pas le droit de rentrer mais bon, c’est comme ça, sous Macron. »
Une petite phrase désabusée qui de prime abord n’a l’air de rien. Prononcée par une dame ayant vu six pandores débarquer chez elle pour avoir eu l’audace d’afficher deux petites pancartes à sa fenêtre lors du déplacement du président à Pau (Pyrénées-Atlantiques) le 30 septembre, elle a pourtant un effet glaçant, notamment dans son constat posé comme une évidence, presque blasé. C ‘est comme ça, sous Macron. Tu brandis un innocent « Je veux partir en retraite avant l’effondrement climatique (et c’est pas gagné) » ? La maréchaussée débarque armée d’un bélier et reste dans ton appart pour vous surveiller toi et ton compagnon le temps du passage du roi. Et cela rappelle bien des précédents.
Tu interpelles, plutôt courtoisement, le même président d’un « Vous mettez à la tête de l’État des hommes qui sont accusés de viol et de violences sur des femmes, pourquoi ? », ainsi que le fit une lycéenne de 18 ans à Gaillac (Tarn) le 9 juin dernier ? Les gendarmes viennent te chercher dans ton bahut le lendemain pour te soumettre à un interrogatoire. C’est comme ça.
Tu affiches une pancarte « Macronavirus, à quand la fin ? » devant ton portail, comme l’a fait une Toulousaine en avril 2020 ? Bim, quatre heures de garde à vue pour outrage. Comme ça, pour rien.
Au-delà de l’outrage à Maeron, roi tellement nu qu’il ne peut plus se déplacer sans qu’une garde prétorienne ne fasse le vide sur son passage ; chaque espace de contestation se voit de plus en plus rogné, menacé.
Tu vas manifester contre le régime assassin des mollahs devant l’ambassade d’Iran à Paris ? On te lacrymo-gaze dans les grandes largeurs.
D’ailleurs, à ce sujet, on peut raccourcir : tu vas manifester (tout court) ? Fortes chances que d’une manière ou d’une autre on t’en fasse passer le goût, bien violemment de préférence. C’est comme ça, sous Macron.
Le hic avec la Macronie, régime plusieurs fois mis en garde par Amnesty International pour ses glissades liberticides, notamment en matière de droit de manifester, c’est que la répression prend de telles proportions qu’on ne parvient plus à en isoler un exemple
pour le hisser en symbole à combattre. Sans doute pour ça qu’on ne réagit plus vraiment, hormis quelques tweets offusqués, quand une nouvelle « affaire » éclate. Après les Gilets jaunes éborgnés, les teufeurs défoncés, les banlieusards tués, les supporters du Stade de France molestés sous l’œil des caméras du monde entier, la police qui défouraille au moindre refus d’obtempérer, les tribunaux aux ordres, les rafales de lois sécuritaires ou les états d’urgence, on ne calcule plus vraiment le sort pas dramatique, mais tellement signifiant, du couple aux pancartes de Pau.
Le tournis, camarade, tellement puissant que la gerbe n’est pas loin. Et alors que les lendemains s’annoncent passablement sombres, avec serrage de ceinture possiblement explosif et pouvoir pas loin d’être aux abois, il faudra bien un jour renverser ce grand empilement qui menace d’écraser toute expression de contestation. Sous peine de n’avoir plus qu’un exutoire, murmurer d’une voix faible et hors de portée des caméras le message inscrit sur la deuxième pancarte du couple de Pau : « Tout va bien dans Le Meilleur des mondes (ou 1984, je ne sais plus). »

Édito du journal CQFD d’octobre 2022.

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Santé Société

Opioïdes, capitalisme et philanthropie

La « crise des opioïdes », qui perdure aujourd’hui, a provoqué des centaines de milliers de morts par overdose depuis la mise sur le marché de l’OxyContin, puissant opiacé antidouleur qui a rendu dépendants des millions de patients aux États-Unis. Journaliste au prestigieux New Yorker, déjà auteur d’une longue enquête sur le conflit en Irlande du Nord entre les communautés catholiques et protestantes-unionistes depuis la fin des années 1960, Patrick Radden Keefe a travaillé des années durant sur l’ascension sociale fulgurante de la très riche et très discrète famille Sackler, propriétaire du laboratoire Purdue, qui a commercialisé l’OxyContin au mitan des années 1990. Il reconstitue la success story de ce clan qui, présent dans la liste du magazine Forbes des vingt familles les plus riches des États-Unis – avec une fortune estimée à quelque 14 milliards de dollars -, n’apparaît jamais comme partie prenante de l’industrie du « Big Pharma ». Ses membres se présentent plutôt comme de simples mécènes de laboratoires de recherche biomédicale, de
prestigieuses universités et d’hôpitaux, et surtout de centres d’art, qui mettent leur prospérité au service des plus grands musées du monde…

Ces « philanthropes », aujourd’hui poursuivis en justice par des milliers de victimes, se sont enrichis avec ce médicament en dissimulant son caractère addictif, le présentant comme un véritable miracle contre la douleur. Les Sackler ont une attitude typique de tant d’ultra-riches aujourd’hui : dissimuler une activité hyper rémunératrice (et ses conséquences néfastes pour l’humanité) par des fondations, des dons, des financements dans des domaines comme l’art contemporain ou la recherche médicale.
[…]

On estime entre 50 000 et 75 000 par an, durant les années 1990, 2000 et 2010 aux États-Unis, les morts par surdose d’opioïdes de personnes devenues dépendantes après des prescriptions régulières.
La difficulté juridique qu’affrontent les défenseurs des victimes est qu’aujourd’hui la plupart de celles-ci ne décèdent pas ou plus par overdose d’OxyContin, mais d’autres opiacés, légaux ou non – notamment le Fentanyl. Elles sont pourtant devenues dépendantes avec l’OxyContin, un opiacé de synthèse que le laboratoire Purdue a commercialisé en dissimulant qu’il provoquait une dépendance. Il est prescrit à des patients souffrant de douleurs chroniques, comme des tendinites ou des maux de dos. Devenus dépendants, ceux-ci augmentent alors les doses et, souvent, passent à des substances comme l’héroïne, la codéine et surtout le Fentanyl. Cet autre opiacé de synthèse, très puissant et très addictif, est parfois prescrit, mais il fait surtout l’objet aux États-Unis d’un important trafic depuis le Mexique ou l’Asie.

Extraits d’un article d’Olivier Doubre dans Politis du 13 octobre 2022.

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Économie

Le coût de l’électricité expliqué aux enfants

Dans un lointain passé, en 1946, la France sortait à peine de la seconde guerre mondiale et les enfants français manquaient cruellement de sucreries. Alors, les gens se sont dit : « Allez, on construit tous ensemble une grande usine qui va produire des tonnes de bonbons ! » La grande usine s’appelait BDF, ce qui signifiait Bonbons de France.
En quelques années, il y avait des bonbecs pour tout le monde, et ils n’étaient pas chers, car BDF était un « service public » : son but n’était pas de gagner de l’argent. Pour fixer le prix, il suffisait de prendre en compte le coût de fabrication des sucreries – 1 -, le salaire des hommes et des femmes qui les confectionnaient – 1 -, et les frais divers (entretien de l’usine, achats de nouvelles machines…) – 1. Ce qui amenait le paquet de sucreries à 3 (car 1 + 1 + 1 = 3). Tout le monde pouvait se goinfrer, ce qui posait de sérieux problèmes de caries, mais les gens étaient contents.

Dans les années 90, les choses se sont compliquées. Des messieurs très intelligents et très bien habillés, dont des ministres et des présidents, ont pensé que ce système clochait. Alors que la population s’empiffrait de bonbecs, aucun de leurs gentils amis n’avait fait fortune dans ce secteur. Ils ont donc expliqué à la population qu’il fallait de la « concurrence », autrement dit non pas un, mais plusieurs marchands de bonbons. Pourquoi ? Parce qu’un seul vendeur, ce n’est pas assez. Même si chacun trouve toutes les sucreries qu’il souhaite ? Oui, même ! Pourquoi ? Parce que plus il y a de concurrence, mieux c’est. Pourquoi ? Parce que, s’agacèrent les distingués messieurs, c’est comme ça, arrêtez un peu avec vos « pourquoi » ! Le problème, c’est qu’il n’y avait qu’une usine centrale. Comment allaient faire leurs admirables amis pour vendre quelque chose qu’ils ne pouvaient pas fabriquer ? Les ravissants messieurs ont trouvé la solution : BDF serait obligé de vendre à leurs aimables amis un quart de ses bonbons.
Mais il restait encore un problème : si BDF vendait ses bonbons à ses nouveaux concurrents au juste prix, à savoir 3, ça ne fonctionnerait pas. Car les concurrents, qui doivent rajouter leur « marge » (les sous qu’ils vont se mettre dans la popoche), seraient obligés de vendre à leurs clients 3 (coût d’achat) + 1 (marge) = 4. Et dans ce cas, tous les mioches du pays continueraient à dépenser leur argent de poche chez BDF.
Alors, les sublimes messieurs ont réfléchi très fort et ont encore trouvé la solution : ils ont obligé BDF à vendre à leurs doux amis le sachet à 2. Ils ont appelé ce mécanisme l’Arbuc, comme « accès réglementé aux bonbons de l’usine centrale ».

La population n’était pas contente : « Vous êtes tarés ?! Si on vend à perte, et en plus à nos concurrents, on va foutre notre usine centrale en l’air ! » « Mais non, puisqu’on vous dit que ça crée de la concurrence et que la concurrence, c’est bien », les envoyaient bouler les messieurs. Grâce à l’Arbuc, les concurrents ont pu attirer les marmots dans leurs boutiques avec des sachets à 3, comme à BDF, ou même à 2, juste le temps de lui piquer des clients (et avant de passer éventuellement à 8, après avoir enfermé les clients dans leur boutique. Parfois, avec l’argent qu’ils gagnaient, ils envisageaient vaguement de créer leur usine. Mais ça aurait été fatiguant, et il était tellement simple de s’approvisionner chez BDF… Alors, ils se contentaient d’acheter et revendre, sans jamais produire – ou juste quelques guimauves, à l’occasion.
Mais plus ils achetaient de bonbons à BDF, plus BDF perdait de l’argent. Alors qu’il lui fallait au moins 5 par sachet pour vivre, Bonbons de France ne récoltait que 2. Si bien qu’une fois qu’il avait déboursé de quoi produire les bonbons du mois et versé les salaires, il ne lui restait plus assez pour entretenir l’usine et acheter de nouvelles machines… Alors, il s’endettait, n’achetait plus de nouvelles machines, et son usine s’abîmait.

Vint le jour où ses machines furent trop vieilles et l’usine trop sale. Il ne parvenait plus à produire suffisamment de bonbons pour tout le monde. Pour ne rien arranger, une guerre éclata en Ukraine, ce qui fit grimper le cours du bâton de réglisse. Or, grâce à une savante gymnastique financière que tu serais incapable de comprendre à ton âge, l’augmentation du prix du bâton de réglisse entraînait mécaniquement l’augmentation du prix du bonbon. Alors, les messieurs en costume s’écrièrent : « C’est horrible ! Il n’y a plus assez de bonbons ! Et leur prix explose ! Mais que fait BDF ?! »
Les gens murmurèrent : « Pourtant il y a de la concurrence… » Les géniaux messieurs réclamèrent : « Allez, tout le monde met la main à la poche pour rembourser la dette de ces idiots de BDF et retaper l’usine : il faudrait pas que nos amis n’aient plus de bonbons à vendre ! » Et devant le peuple incrédule, qui n’avait plus les moyens de se mettre la moindre friandise sous la dent, le plus délicieux de ces messieurs exigea : « En attendant de trouver une nouvelle bonne solution, je demande que chacun baisse sa consommation de bonbons de 10 % ! » Il remplit le réservoir de sa voiture avec un grand paquet de bonbons et partit.

Article de Nicolas Bérard dans l’âge de faire d’octobre 2022.