Catégories
Économie Environnement

Matières premières

Aujourd’hui, le secteur des métaux consomme plus de 12 % de la consommation mondiale d’énergie et chacune des étapes de la chaîne de valeur de l’industrie métallique (extraction, raffinage, etc.) consomme une quantité importante d’eau. Nous avons réalisé des travaux de modélisation de consommation de nombreux métaux dans des scénarios climatiques contraints à l’horizon 2050 et les résultats sont particulièrement instructifs. En effet, l’urgence climatique impose la décarbonation des secteurs électriques ou du
transport et la substitution des technologies traditionnelles (centrales à charbon, véhicules thermiques, etc.) par des technologies plus « soutenables » (éolien, solaire, véhicule électrique). Or, ces technologies contiennent plus de matériaux (rapportés au MW installé) que les technologies traditionnelles. Dans nos scénarios climatiques contraints à 2 °C de réchauffement, nous allons consommer près de 90 % des ressources existantes en cuivre, 87 % de celles de bauxite, 83 % du cobalt, 60 % du nickel et 30 % du lithium dans les trois prochaines décennies.

Ainsi, ce ne sont pas seulement les métaux dits technologiques ou stratégiques (lithium, cobalt et terres rares) qui seront affectés mais bien l’ensemble des métaux. Le XXIème siècle sera un nouvel âge d’or pour les métaux ! Une voiture électrique consomme en moyenne 80 kg de cuivre, contre seulement 20 kg pour un véhicule thermique. Le cuivre pourrait être le métal le plus contraint dans les décennies à venir car il est consommé dans de nombreux secteurs (construction, infrastructures, biens de consommation) et la transition énergétique ajoutera ainsi une couche supplémentaire sur la demande de cuivre. Si nous ne devrions pas observer de contraintes géologiques sur les terres rares, ce sont des problématiques environnementales qui pourraient à terme en limiter la production. Sur l’ensemble des marchés, des contraintes environnementales (pollution des sols, gestions des déchets), géopolitiques (concentration des réserves ou de la production) ou économiques (présence de monopoles ou d’oligopoles) rendent les perspectives incertaines.

[…]

Cet enfermement vient de l’image que véhicule l’automobile dans nos sociétés et des valeurs qui lui sont attachées : liberté et individualisation notamment. En outre, il vient d’une incompréhension globale du cycle de vie d’un véhicule électrique. Les émissions de gaz à effet de serre se concentrent beaucoup plus sur la phase de production de la batterie et du véhicule que sur son usage. En outre les batteries ou les véhicules sont composés de matériaux (lithium, cobalt, cuivre, etc.) dont la disponibilité risque d’être critique dans les décennies à venir. La fabrication de « tanks électriques » ne permettra absolument pas de faire face à l’urgence climatique. Ce type de véhicule donne l’impression de faire un geste pour l’environnement, alors que les questions climatiques requièrent à l’opposé de prendre en compte la sobriété dans nos comportements de consommation. La sobriété constituerait une réponse collective permettant de modérer la consommation d’énergie et de matériaux de la société : sobriété d’usage (utilisation optimale des équipements, modération de la vitesse des véhicules, etc.), sobriété conviviale (mutualisation, comme l’autopartage), sobriété dimensionnelle (adaptation des équipements aux usages) ou sobriété structurelle (organisation des espaces de vie et de travail pour réduire les distances parcourues).

Extraits d’un entretien d’Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), dans le journal La Décroissance de décembre 2021.

Catégories
Économie

Dépense publique et circuit du profit

La litanie est connue : la dépense publique représente plus de la moitié du PIB, « on travaille plus d’un jour sur deux pour l’État », sous-entendu pour rien. C’est vraiment prendre les gens pour des imbéciles. Car la majeure partie de ces dépenses finance
des consommations privées à travers de simples transferts (les prestations sociales versées aux ménages). L’autre partie finance des services publics (éducation, santé, justice, police…) qui représentent 18 % du PIB, un chiffre remarquablement stable depuis quarante ans malgré la croissance des besoins sociaux, ce qui explique la dégradation de ces services.

Ce qui irrite les libéraux, ce n’est pas que cette dépense soit publique (les masses de subventions déversées sur les entreprises le sont aussi), mais qu’elle finance des biens et des services non marchands, c’est-à-dire des activités qui échappent au circuit du profit. Avec le ralentissement durable de la croissance depuis quarante ans, c’est l’obsession du capitalisme : trouver de nouveaux débouchés. Marchandiser la santé, l’éducation, la protection sociale est un moyen de prolonger le système capitaliste à bout de souffle.

Pour cela, on agite le chiffon rouge du déficit et de la dette afin de délégitimer la dépense publique. Le déficit, comme on l’a déjà écrit ici, ne provient pas des comptes sociaux, qui ont toujours été peu ou prou équilibrés. Depuis soixante-dix ans, le solde cumulé à moyen terme (sur dix ans) des recettes et dépenses des administrations de sécurité sociale n’a été négatif qu’une seule fois, et encore pour un montant minime.
C’est essentiellement du côté de l’État qu’on observe un déficit. La dépense de l’État n’a pourtant pas augmenté, elle a même baissé depuis le milieu des années 1980. Mais les recettes ont été asséchées encore bien plus vite. En proportion du PIB, les recettes de l’État se sont effondrées depuis trente-cinq ans (- 25 %).
Sans cette baisse, ces recettes seraient aujourd’hui supérieures de plus de 100 milliards par an. Et les prélèvements seraient bien plus progressifs, car ce sont les catégories les plus aisées qui ont bénéficié de ces baisses d’impôt. Un redressement fiscal s’impose ici, par simple mesure d’équité.

Extrait d’un article de Pierre Concialdi dans Siné mensuel de janvier 2022.

Catégories
Politique Société

Droits et devoirs

Dans la logorrhée des vœux présidentiels adressés aux Français, une phrase aurait dû résonner comme une sirène d’alarme démocratique. « Aurait dû ». Car chacun conviendra qu’elle n’a pas été relevée comme il conviendrait s’agissant d’une hérésie dans « la patrie des droits de l’Homme », qui n’est plus depuis longtemps que « le pays de la proclamation des droits de l’Homme » (ainsi que l’a fort bien dit un jour Badinter, Robert pas Élisabeth), plus rarement encore critiquée. Sans doute faut-il y voir un signe supplémentaire de l’affaissement de la culture républicaine. « Les devoirs valent avant les droits », a donc cru bon de nous asséner Emmanuel Macron pour justifier, sans le nommer explicitement, le futur passe vaccinal.

Si cette pseudo-leçon de civisme s’adressait aux non-vaccinés dont le gouvernement entend un peu plus « pourrir la vie », selon le mot d’un ministre, en attentant à leur liberté d’aller et venir, on aurait tort de croire qu’elle ne s’applique qu’à eux. « Vous avez des devoirs avant d’avoir des droits », avait déjà déclaré le Président en réplique à l’interpellation d’un migrant sans-papiers, lors d’un déplacement à Nevers le 21 mai. Ce mantra liberticide, qui guide aussi la réforme de l’assurance chômage, s’oppose à l’héritage émancipateur de la Révolution française. Si nul n’a jamais prétendu que les citoyens n’avaient pas de devoirs, ce sont des droits qu’énonce la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, étant entendu pour ses rédacteurs que ceux-ci sont « naturels et imprescriptibles » et que leur seul énoncé permet à chacun de connaître ses devoirs. Et non l’inverse. Car, de même qu’un droit sans pouvoir n’est pas un droit mais un mirage, un droit qui dépendrait de la bonne exécution d’un devoir ne saurait être un droit puisque ce serait une récompense qui ne dépendrait que du bon vouloir d’un maître (monarque, empereur, président…) qui aurait décidé du devoir à accomplir. Il serait soumis à l’arbitraire.

Proclamer des droits en les assortissant de devoirs qui leur serviraient de correctifs est une vieille obsession d’Ancien Régime. Une bonne partie de la noblesse et la majorité du clergé, dont l’abbé Grégoire, en avaient défendu l’idée dans un amendement repoussé par l’assemblée constituante le 4 août 1789. Leurs descendants n’ont eu de cesse de revenir à la charge depuis, parfois avec succès, rappelait en 2008, Me Henri Leclerc dans un texte lumineux, republié par Mediapart. « Ce sont les sociétés totalitaires qui reposent d’abord sur l’obéissance à des impératifs non négociables », rappelait-il. Il serait bon de s’en souvenir au mois d’avril.

Article de Michel Soudais dans Politis du 6 janvier 2022.

Catégories
Société

Téléthon

Le Téléthon. c’est une immense arnaque qui consiste à faire cracher cracher au bassinet la populace en mettant en scène des infirmes larmoyants. 73 millions d’euros collectés cette année, dont 66 % déduits des impôts : cela fait combien d’argent en moins
pour tout le monde ? Depuis 1987, le Téléthon a récolté environ 3 milliards d’euros. Trois milliards d’euros ! Vous imaginez ? Sous prétexte de soigner des maladies rarissimes ! C’est indécent ! Et à ma connaissance, personne n’a remarché grâce à cet argent. Par contre, la recherche génétique et les labos pharmaceutiques, eux, peuvent se frotter les mains. […]

Pourquoi aurait-on besoin, pour aider les handicapés, de mettre en scène de manière abjecte leur souffrance dans un grand spectacle ? N’est-ce pas, fondamentalement, prendre les gens pour des idiots ? Debord dit que tout ce qui relève du spectaculaire est « faux ». Le « faux » masque par définition « le vrai », en l’occurrence des milliards d’euros collectés pour la recherche sur le génome humain. Cette recherche intéresse bien sûr 2-3 estropiés de mon espèce, mais elle intéresse surtout le projet transhumaniste qui, lui, concerne tout le monde. Je ne veux pas, en tant qu’handicapé, être la caution de cette idéologie en marche. […]

Mais pourquoi les gens dans la norme veulent-ils à tout prix nous réparer ? J’ai l’impression que les handicapés acceptent davantage leur condition humaine que les valides ! Tout le monde a son fardeau. La plupart des gens sont des handicapés émotionnels, ont des troubles mentaux, des tares, mais ils ne l’acceptent pas ! Ils n’arrivent pas à s’accepter comme ils sont, c’est là le problème ! C’est là le terreau de l’idéologie transhumaniste, être toujours meilleur, toujours en meilleure santé, refuser la mort, grâce à la science. Or, l’autre face de la pièce, c’est une société eugéniste où les « handicapés », c’est-à-dire les moins compétitifs, sont relégués. Et demain, au train où l’on va, les handicapés seront ceux qui refuseront de se mettre des puces dans le cerveau. […]

Lisez la Critique du programme du Gotha, de Marx ! Oui, toute technologie est par essence déshumanisante ! Nous baignons tellement dans le « système technicien », comme le dit Ellul, que nous avons du mal à nous en apercevoir. Cela peut avoir des avantages, je ne dis pas, mais cela nous déshumanise, et nous rend dépendant du système global, alors qu’avant, nous étions tous dépendants d’humains. Et l’infirme avait son rôle dans le groupe. Il ne pouvait pas réaliser de travaux physiques, alors ou lui confiait souvent la charge de parler. Beaucoup des conteurs, de « sages », de guérisseurs étaient infirmes. Le handicap disparaissait, il devenait
une différence comme une autre. […]

Nous avons effectivement des problèmes spécifiques, il faut organiser la société pour que les handicapés soient correctement traités. Mais pas plus, pas moins que les autres ! Avant d’être handicapé, je suis Gilet jaune ! Ce que je veux dire, c’est que ces mesures spécifiques prises pour les handicapés ou les autres « minorités » ne doivent pas masquer le reste : on nous parcellise avec nos petits problèmes pour ne pas voir que tout le monde est dans une m. .. incroyable ! Encore une fois, je ne veux pas être la caution de ce processus. Ayant une famille et un toit, je me sens bien plus privilégié que beaucoup de valides.

Témoignage dans l’âge de faire de janvier 2022.

Catégories
Politique

Laïcité tordue, manipulée, instrumentalisée

La laïcité est tordue, manipulée, instrumentalisée, déformée, parfois par ignorance mais plus souvent par manipulation politique.
A l’association que nous avons crée, la vigie de la laïcité, nous avons comme maxime une phrase de Condorcet : nous ne voulons pas que les hommes pensent comme nous, nous voulons qu’ils apprennent à penser par eux-même.
Ceci est l’esprit même de la laïcité.
Ce n’est pas substituer un dogmatisme par un autre.

On avait un outil formidable : les travaux de l’observatoire de la laïcité qui donnait des réponses rigoureuses, indépendantes et pratiques aux questions rencontrées.
Avec la fin de cet observatoire, acté par le gouvernement, cette ressource n’existera plus. A partir du moment où le gouvernement dit qu’il faut propager la bonne parole, on va vers des catéchisme républicains, on va administrer la laïcité. Y ont-ils pensé ?
La laïcité, ça se vit, ça se pratique, ça se discute mais ça ne s’administre pas.

Rester fidèle à l’esprit historique, au miracle laïque, d’équilibre entre liberté de chacun et liberté des autres. La laïcité est une construction de l’histoire, et donc de combats, d’affrontements, qui ne sont pas finis aujourd’hui.

La loi de 1905 garantit aussi la liberté de culte, c’est à dire de pratiquer sa religion. Dans le système laïque français, on est libre de croire, de ne pas croire, d’avoir une religion ou pas, d’en changer, d’être athée, et cette liberté de culte conduit Jean Jaurès à dire : la loi protège la foi, aussi longtemps que la foi n’entend pas faire la loi. C’est le résumé parfait de notre système français qui sépare deux domaines qui sont de nature différente.

Extraits d’un discours de Jean-Louis Bianco, publiés dans le mensuel Le ravi de décembre 2021.

Catégories
Environnement

Le nucléaire vert

La centrale d’EDF, déjà très gourmande en eau (154 millions de m2 d’eau prélevés en 2020, de quoi remplir plus de 60 000 fois une piscine olympique), veut encore augmenter ses prélèvements dans le fleuve. Et ses rejets. Car c’est tout un cocktail que le site nucléaire déverse chaque année dans la Loire : 88,3 tonnes de produits chimiques (chiffres 2020 EDF), auxquels s’ajoutent les rejets radioactifs (dont 51 000 milliards de becquerels dus au tritium).

En 2020, la centrale nucléaire de Belleville a rejeté :

  • 42 tonnes de chlorures
  • 18 tonnes de sodium
  • 13,5 tonnes de cuivre
  • 6,1 tonnes d’acide borique
  • 5 tonnes de zinc
  • 2,6 tonnes d’AOX (organochlorés)
  • 392 kilos d’azote global (ammonium, nitrites, nitrates)
  • 268 kilos de morpholine
  • 190 kilos de phosphates
  • 164 kilos de détergents
  • 0,58 kilo d’hydrazine
  • 0,28 kilo de lithine

EDF a demandé à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) de modifier ses autorisations de rejets et de prélèvements dans l’environnement pour créer une station de déminéralisation avec l’eau du fleuve. Pourquoi ? Parce que légionelles et amibes, des micro-organismes vecteurs de maladies graves, adorent les ambiances chaudes et humides. Elles pullulent dans les tours aéro-réfrigérantes et les circuits de refroidissement.

Pour lutter contre la prolifération de ces agents pathogènes que l’industriel a créée, EDF a besoin d’importantes quantités de monochloramine, un mélange d’eau de javel, d’ammoniaque et d’eau déminéralisée. Et parfois aussi de chlore. Le tout sera rejeté dans la Loire. On imagine aisément l’effet de ces produits biocides sur les autres organismes vivants dans le fleuve et ses environs.

Extrait d’un article paru dans la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2021.

Catégories
Politique

Le tout-technologique et le scientisme macronien

Quelle est la solution privilégiée pour lutter contre le changement climatique ?
À cette question, les Français répondent à 53 % par: « une modification de nos modes de vie ». Et à 29 % par : « le progrès technique et les innovations ». Avec sa « stratégie France 2030 », Emmanuel Macron répond franchement, il fait un pari pour le pays : pour lui, c’est par « le progrès technique et les innovations », à 100%.

« Le premier grand défi, énonce le Président, dans son long discours, c’est évidemment le défi climatique, environnemental, c’est-à-dire le problème à la fois des dérèglements climatiques et de la raréfaction de la biodiversité. »
Jusqu’alors, comme il le souligne, il y a « consensus ». On est tous d’accord.
Mais comment compte-t-il l’affronter, ce « grand défi » ? La « nature » n’est pas évoquée, absente de la prose présidentielle. À vrai dire, en toute honnêteté, le mot « nature » apparaît une fois : pour « la nature des dépenses publiques ».
L’ « eau », c’est à nouveau zéro, alors que c’est une immense angoisse, quand même, les rivières à sec. L’ « air », lui aussi, ne surgit qu’une fois pour : « armée de l’air ». Et évidemment, ni « poisson », ni « oiseau », ni « abeille ».

C’est un autre vocabulaire qu’on retrouve :
La « technologie » (23 occurrences).
Les « innovations » (84 occurrences).
Les « ruptures » (35 occurrences).
L’ « accélération » (36 occurrences).
Voilà les solutions au « grand défi » !

À partir de cette poignée de vocables, on peut composer des phrases macronistes : « Nous vivons une extraordinaire accélération du monde, de l’innovation et des ruptures. » « Innovations de rupture, innovation technologique et industrialisation sont beaucoup plus liées
qu’on ne lavait intuité jusqu’alors. » « Quand on se désindustrialise, on perd de la capacité’ à tirer de l’innovation dans l’industrie et donc de l’innovation, même incrémentale, et c’est celle-ci qui nourrit le dialogue avec les innovations de rupture. » « l’innovation de rupture a complètement comprimé son temps entre l’invention et son industrialisation. » « L’ensemble des acteurs partout dans le monde sont en compétition instantanée, pour en quelque sorte réduire le temps qu’il y a entre l’idée géniale et l’idée de rupture et la possibilité pour que celle-ci change les pratiques. »

C’est vrai, j’éprouve une forme de jouissance, d’ivrognerie, à copier-coller des passages de la prose présidentielle. Peut-être me trompe-je, mais il me semble qu’à isoler ses syntagmes ainsi, à les placer sur le papier, le ridicule éclate, l’arrogance avec, de cette
langue si vide, si creuse, si nulle, qui se veut savante. Je ne parviens plus à m’arrêter !
« Nos grands groupes industriels vont survivre, se transformer et gagner la partie grâce à l’innovation de rupture de start-up qu’ils auront incubées ou qu’ils auront rachetées ou avec lesquelles ils auront des partenariats. » « Dans ce temps d’accélération, il nous faut bâtir les termes d’une crédibilité qui nous permette justement d’accélérer l’investissement public dans l’innovation, l’innovation de rupture et la croissance industrielle parce que c’est le seul moyen dans le même temps, de construire la production et la croissance. »
« Nous devons réinvestir pour être à la pointe de l’innovation de rupture. » « Nous devons absolument nous préparer à des technologies de rupture. » « Des startup et des PME qui sont en train de proposer des innovations de rupture. »

C’est un homme, donc, qui produit ces phrases, et pas un logiciel d’écriture automatique.

Début d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de décembre 2021.

Catégories
Société

Liberté vs délivrance

Quand on se penche sur la pensée libérale, censée avoir triomphé depuis l’effondrement de l’URSS, on voit que ce qu’elle entendait par liberté n’était pas la démocratie, même pas « représentative » (qui ne représente, on le sait, que les intérêts d’une mince oligarchie). Mais plutôt l’inviolabilité de la sphère privée, entendue comme un espace dans lequel ni l’État ni la société ne sont censés intervenir. Depuis le XVIIIe siècle, cet espace s’est toutefois réduit comme peau de chagrin, pour se limiter aux relations personnelles et à la propriété privée.

Avec la surveillance de masse, rendue possible par les outils numériques, le principe de l’inviolabilité de la sphère privée est littéralement balayé : les grandes organisations, publiques ou privées, peuvent pénétrer incognito dans les aspects les plus « privés » de nos vies afin d’influencer nos comportements.

[…]

En relisant de près les philosophies de la liberté antiques et modernes, libérales ou socialistes, je me suis ensuite rendu compte que cette quête de délivrance, notamment sur le plan de la vie matérielle, les traversait presque toutes. Pour une raison simple : parce que ces philosophies ont été formulées par des membres des classes dominantes et que celles-ci ont toujours cherché à être délivrées des nécessités matérielles de la vie, pour se consacrer à des activités jugées plus « hautes ». Même Marx a identifié la liberté au dépassement du « règne de la nécessité ». La nouveauté, de nos jours, est que ce fantasme de délivrance exerce une telle hégémonie que l’on est prêts à sacrifier nos libertés publiques pour un gain de délivrance. D’où notre absence de réaction collective face aux révélations de Snowden.

[…]

La quête de délivrance se joue sur deux plans : on veut être libéré de la nécessité de faire avec les autres, avec tout ce que cela implique de conflictualité, de réunions chronophages, etc., et on veut être déchargé des activités liées à la subsistance matérielle, jugées pénibles et ennuyantes (le travail de la terre, les tâches domestiques, les soins aux personnes dépendantes, etc.). Ces deux aspirations, qui traversent le monde occidental, s’alimentent réciproquement, car on ne peut assurer sa subsistance tout seul. Voilà pourquoi l’avènement de la grande industrie et de la société de consommation a été accueilli comme une « libération » (non pas de la domination sociale, mais des « nécessités de la vie »).

C’est alors que l’histoire du sens de la liberté se noue avec celle du désastre écologique. Car la quête de délivrance suppose une exploitation croissante des êtres humains et de la nature.

 

Si la liberté suppose d’être délivré de la « nécessité » (au sens relatif de « choses à faire » dont on ne voit pas comment se passer), elle suppose de se délester des tâches qu’on ne veut pas assumer soi-même. La délivrance suppose donc de les « faire faire ». Or c’est là la formule même de la domination sociale, qui suppose toujours la séparation entre des exécutants (qui font) et des dirigeants (qui ordonnent). Et ce que les dominants ont toujours cherché à faire faire aux groupes qu’ils dominaient, qu’il s’agisse des femmes, des esclaves ou des ouvriers, ce sont les tâches liées à la subsistance. L’histoire montre qu’il y a plusieurs manières de s’y prendre, plus ou moins directes et violentes.
Cette histoire croisée des voies de délivrance matérielle et des formes de domination sociale constitue le cœur de Terre et liberté. Au terme de cette histoire, on arrive à la société de consommation basée sur la généralisation de la séparation consommateur / producteur.

Beaucoup d’écologistes pensent, à juste titre, que le désastre écologique dans lequel nous nous enfonçons est étroitement lié au gouffre qui s’est creusé entre la production et la consommation, jusqu’à prendre une dimension géopolitique mondiale – d’où la valorisation écologique des circuits courts, du « local », de l’autonomie, etc.

Extrait d’un entretien d’Aurélien Berlan du journal CQFD de décembre 2021.

Catégories
Politique

De la peur à la haine

Le ressort qui conduit chez l’extrémiste (Zemmour) porte un nom : la peur. Peur de l’autre. Peur d’un monde qui change plus vite que jamais. Peur de l’avenir. Ce sentiment obsessionnel et irrépressible suintait, dimanche, dans toutes les phrases de l’ex-petit journaliste du Figaro. Lui a trouvé l’unique cause de toutes nos peurs. Appelons-la « les Arabes ». Les mots codés sont répétés à satiété pour ne pas prononcer celui-là : « immigration », « musulman », « islamisme », « terrorisme », « délinquance »… comme symboles et boucs émissaires d’un « autre » venu d’ailleurs et fantasmé, et auquel il faut déclarer une guerre intérieure.

 

Zemmour n’est certainement pas l’héritier de la tradition juive, mais il est clairement l’héritier du passé colonial. Revanchard de la guerre d’Algérie, avatar retardataire de l’OAS. Il regrette un monde où chacun, à l’abri de ses frontières et de ses armes, contemplait l’image qu’il se fait d’une pureté originelle.  » L’origine, ça n’existe pas », disait pourtant le grand historien Marc Bloch. Il y a toujours un avant, fait de rencontres et de mélanges.

 

Ce que fait Zemmour, c’est convertir ce sentiment de peur en haine. Et pour cela, il crée un récit. Réinventer le monde d’avant serait possible. Il recrute parmi ceux qui ne veulent pas prendre acte de la réalité. Les guerres, les inégalités Nord-Sud – si honteusement perceptibles à propos du vaccin -, les virus et le réchauffement climatique sont balayés. Tout ce qui peut fonder nos vraies peurs, et devrait conduire chez Mélenchon, Jadot ou Fabien Roussel, est jugé trop complexe, pas assez incarné. Mais le pire serait de nier que les changements sont réels. Le métissage des cultures n’est pas une idéologie, c’est un fait irréversible.

 

Mélenchon parle de « créolisation ». Concept qu’il emprunte à Édouard Glissant. Le poète martiniquais la définissait comme « un métissage qui produit de l’imprévisible ». Ce qui peut inquiéter, mais peut aussi exalter un sentiment de liberté et permettre de refonder une société démocratique et humaine qui organise le mélange sans demander aux nouveaux venus qu’ils abjurent leur culture.

 

Ce qui nous ramène à ces intermédiaires dont je parlais à l’instant. La défiance à l’égard de l’autre, qui va devenir la haine chez Zemmour ou Le Pen, commence à droite, chez Macron ou au sein de la vieille gauche. C’est là que les amalgames prennent corps après un attentat islamiste. C’est là que se font les lois dites anti-séparatistes, qui oublient que la séparation est d’abord sociale. C’est là que l’on détourne la laïcité pour en faire une arme antimusulmane.

Extrait de l’éditorial de Denis Sieffert dans Politis du 09 décembre 2021.

Catégories
Société

La langue du capitalisme néolibéral

Sur cette mécanisation du parler qui influe sur les mentalités, sur l’ « esprit de gramophone » dont parlait Orwell quand des mots composent une musique d’ambiance, Sandra Lucbert pose donc un concept : la LCN, la langue du capitalisme néolibéral, en référence à la lingua tertii imperii du IIIe Reich décrite par Victor Klemperer. Cette idée lui est venue au printemps 2019 tandis qu’elle enrageait dans un prétoire, assise parmi les familles lors du procès France Télécom dans « l’affaire des suicidés ». Les dirigeants se dérobaient. Chacun replié dans le déni, leur déni raccordé aux directives managériales et aux vocables de la restructuration d’entreprise telle une mauvaise plomberie cérébrale.

 

Son concept, Sandra Lucbert l’a encapsulé dans un livre intitulé Personne ne sort les fusils (Seuil, 2020), pas toujours accessible mais politiquement puissant car elle y racontait le procès d’une organisation du travail, et non pas le malheur des salariés – surtout pas. Elle dit que, pendant qu’on occupe le terrain avec les victimes et les témoignages, le capitalisme court toujours. Qu’on ne montre pas l’essentiel, à savoir l’effet des structures sur notre vie. C’est ça qui l’intéresse, Sandra : les causes invisibles des souffrances, à sortir d’urgence de l’angle mort de la pensée collective.

 

Avec François Bégaudeau et quelques autres, elle fait partie d’un groupe de tireurs d’élite qui ont lu l’économiste philosophe Frédéric Lordon et qui en font bon usage. « Tant que l’on n’identifie pas les convictions, les appétits, l’entre-soi des dominants tels que les structures les autorisent, on ne comprend pas, au sens de « prendre en soi », sentir dans son corps, qu’ils œuvrent logiquement à nous détruire, exposait-elle un soir d’octobre lors d’une assemblée à L’Atelier, librairie du 20e arrondissement de Paris. Pourquoi se priveraient-ils de ce qui est dans l’ordre des choses ? » Son nouvel ouvrage, Le Ministère des contes publics, déménage.

 

Dans ce petit livre jaune (la couverture des éditions Verdier), un refrain bien connu passe à la moulinette : la-dette-publique-c’est-mal. S’y déploie l’énergie féroce et drôle d’une Alice au pays du mensonge d’État, passée de l’autre côté du miroir économique, dessillée. Quelques gardiens de la doxa sont habillés pour l’hiver, comme Pierre Moscovici, contrôleur en chef de la dette sous Hollande.

 

Ce qui est réjouissant avec Sandra Lucbert, agrégée et tout le bazar, très bien dotée intellectuellement, on l’aura compris, c’est cette forme rare du communisme. Un communisme de l’intelligence non pas gardée pour soi au service de ses seuls intérêts mais mise dans le pot commun, en partage.

Extrait d’un article d’Anne Crignon dans Siné mensuel de décembre 2021.