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Politique

Fin de l’abondance ? Pas pour tout le monde.

Macron, il ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Mercredi 24 août, le taulier de l’Élysée, la mine grave, annonçait la « fin de l’abondance » et de « l’insouciance ». Forcément, en l’entendant, on était un peu tendus, prêts à sortir les fourches. Car à la seule question qui vaille – c’est pour qui, la soupe à la grimace ? – la réponse est saumâtre.
Pour qui, donc?
Pas pour les actionnaires : le même jour, Les Échos nous apprenaient que « les dividendes versés par les grandes entreprises ont atteint un niveau record de 44 milliards d’euros au deuxième trimestre en France ». Pas non plus pour les utilisateurs de jets privés : alors que le ministre délégué aux Transports Clément Beaune avait timidement émis l’idée d’une régulation de ces engins aussi inutiles que polluants, son n+1, le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu, lui a opposé une fin de non recevoir. Les amateurs de golf échappent également à la chasse au gaspillage : en pleine pénurie d’eau, les terrains ont gardé le droit d’arroser leurs greens.

L’abondance de la faim et la souciance des fins de mois, il y a en revanche belle lurette que des millions de pauvres les connaissent bien. Ceux à qui l’on menace de retirer le RSA avec lequel ils survivent péniblement. Ceux à qui l’on coupe l’allocation chômage pour un retard d’actualisation. Ceux qui sont contraints de s’écraser devant le patron qui les traite comme des merdes parce qu’il faut bien remplir le frigo… À tous ceux-là, Macron promet une aggravation de tout.

Tout l’été, on nous a bassinés avec la pénurie de saisonniers dans l’hôtellerie-restauration. Dans les médias mainstream, les patrons se lamentaient : salauds d’employés qui réclament des jours de congé et des rémunérations décentes. « Je ne vais pas non plus payer une femme de chambre 2 000 euros net! » s’emportait sur France 2 la responsable des ressources humaines d’un 4-étoiles de Fréjus (Var). On l’avoue sans mal, ces râles nous ont fait plaisir. Pour une fois, la loi de l’offre et de la demande semblait jouer du bon côté, et le reflux du chômage rééquilibrer un peu le rapport de force en faveur des salariés. Super, ça.

Mais c’est justement cette dynamique balbutiante que le gouvernement projette de tuer dans l’œuf. En conditionnant le RSA à des travaux forcés, en durcissant les règles de l’assurance chômage, il s’agit d’acculer le pauvre à accepter le premier emploi venu, aussi pénible soit-il, et payé à coups de lance-pierres. Ça doit être ça, la « valeur travail »…
Preuve de plus que le néolibéralisme, ce n’est clairement pas l’absence d’intervention de l’État dans l’économie; c’est la mise à disposition du capital de ses moyens réglementaires et coercitifs.

Certes, en France, des filets de sécurité sociaux existent encore. Et des efforts budgétaires ont été consentis par le gouvernement pour atténuer le choc de la hausse des prix.
C’est moins le cas au Royaume-Uni où, après des décennies d’atonie sociale, un grand mouvement de grèves salariales a éclaté en fanfare. Dockers, postiers, éboueurs, avocats, employés de l’opérateur télécom BT, manutentionnaires d’Amazon, etc. : débrayages et menaces de débrayage se succèdent gaiement. La grève générale guette.

Et chez nous ? « Ça fait des années qu’on nous annonce des conflits sociaux à chaque rentrée. Il n’y a jamais rien », plastronne une source anonyme du journal Le Monde au sein du ministère de l’Économie et des Finances. Rien, vraiment ? C’est à croire que dans les hautes sphères, on a déjà perdu le souvenir des Gilets jaunes et de ce joli slogan inter-luttes : « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Gageons qu’ils s’en souviendront bientôt.

Édito du journal CQFD de septembre 2022.

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Médias

La médiacratie en génuflexion

Quand la Terre cesse de tourner, et qu’il n’y a plus d’autre recours pour échapper à la valse des spécialistes que de couper le son et l’image. Pendant cinq jours, les médias audiovisuels se sont comportés en dévots. Un grand moment pour Stéphane Bern.
Nous avions connu ça chez nous avec Johnny Hallyday. Pardon pour la comparaison! Mais ce n”est pas tant cette inondation médiatique qui nous a choqués que le contenu du discours qui a accompagné chaque étape de ce long parcours de deuil, depuis Balmoral jusqu’à Westminster, où il n’a été question que de foules éplorées et recueillies, jusqu’à ce moment d’extase quand les deux couples princiers ont semblé se réconcilier aux abords de Buckingham. Nous étions invités à être les dupes de ce qui ressemblait pourtant à une mise en scène.
Le journal de 20 heures était devenu une sorte de tabloïd britannique. La directrice de Point de vue, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, était omniprésente sur les écrans de télévision.
Juste retour des choses, puisque cette héritière d’une grande famille de nobles est la descendante d’un certain Stanislas de Clermont-Tonnerre, qui défendit Louis XVI et la royauté jusqu’à la dernière extrémité. Ce qui donnait à nos « talk-shows » un petit côté « Ancien Régime » qui est peut-être plus d’actualité qu’on ne croit.
Enfin, tout ça manquait furieusement du plus élémentaire des pluralismes. Qu’étaient devenus tous les Britanniques qui ne se sentaient pas affligés par le deuil ? Qu’étaient devenus les républicains ? On dit qu’ils sont près de 20 % en Angleterre même, et plus parmi les jeunes.
Sans parler de l’Écosse et de l`Irlande, où des iconoclastes ont chanté « Lizzy’s in a box » à Dublin, et organisé un concert de klaxons à Londonderry, qui n’a pas oublié le massacre des républicains par l’armée en 1972. Sans aller jusqu’à ces marques cruelles d’irrévérence, on aurait pu aller voir du côté des Jamaïcains de Brixton ou des déshérités de Birmingham ou de Liverpool… On aurait pu s’interroger sur cette vague de grèves dans ce pays si merveilleux que l’on nous donnait à admirer ? Où étaient passés Ken Loach et Michael Leigh? Les pauvres ne manquent pourtant pas en Grande-Bretagne, qui a le pénible privilège d’être sans doute le pays le plus inégalitaire d’Europe. Où était la contestation grandissante des frais colossaux d’entretien de la famille, de ses terres, de ses
châteaux et de ses écuries ?
Un mot est revenu sans cesse dans les commentaires : stabilité. Que la monarchie britannique soit gage de stabilité ne fait évidemment aucun doute. Ce n’est pas le constat qui peut choquer, mais l’absence de distance avec des valeurs érigées en vertus cardinales. La continuité et le statu quo ne font pas forcément les affaires de ceux qui veulent changer la société dans le sens d’une plus grande justice sociale.
À son insu, la reine était un pieux mensonge. Elle incarnait une tempérance et une bienveillance en trompe-l’œil dans une société qui est impitoyable et violente. À cet égard, que le dernier geste d’Elizabeth ait été d’adouber Liz Truss, qui se présente comme l’héritière de Thatcher, a quelque chose de symbolique.

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans Politis du 15 septembre 2022.

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Médias

Le quotidien de référence et la censure

Le Monde aime à se présenter comme « le quotidien de référence ». Ainsi, tout organe de presse pourra désormais se prévaloir du précédent accompli par le journal du soir quand il s’excusera auprès du chef de l’État pour un article qui aura déplu à celui-ci. En effet, après avoir dépublié (ou, en l’occurrence, censuré, selon le dictionnaire des synonymes) sur son site, le 1er septembre, la tribune du chercheur en science politique Paul Max Morin portant sur les propos tenus le 26 août par Emmanuel Macron lors de son voyage en Algérie, Le Monde s’est expliqué dans un premier et bref texte s’achevant en ces termes : « Le Monde présente ses excuses à ses lectrices et lecteurs, ainsi qu’au président de la République. »
On peut être à la fois poli et donner un signal inquiétant en faveur du recul de la liberté de la presse en France.
Intitulée « Réduire la colonisation en Algérie à une « histoire d’amour » parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle », cette tribune a pourtant été commandée, puis réceptionnée, lue, validée par la rédaction et publiée dans l’édition papier (datée du
2 septembre), mais tout cela… « trop rapidement » (sic), comme l’a affirmé le quotidien dans un second texte d’explication.
Dans cette autojustification sinueuse, on peut aussi relever ceci : « Les pages Débats du Monde ont vocation à accueillir des analyses et des points de vue, y compris très polémiques. Nous ne pouvons nous permettre d’y accueillir des textes comportant des erreurs factuelles. »
Écrivant dans sa tribune : « En cinq ans, la colonisation sera passée dans le verbe présidentiel d’un « crime contre l’humanité » (2017) à « une histoire d’amour qui a sa part de tragique » », Paul Max Morin aurait été fort malcomprenant. La parole présidentielle,
en réponse à un journaliste, avait été celle-ci : « Non mais, vous savez, c’est une histoire d’amour qui a sa part de tragique. Il faut pouvoir se fâcher pour se réconcilier. J’essaie, depuis que je suis président de la République et même avant, de regarder notre passé
en face, je le fais sans complaisance. »
« Regarder notre passé en face… » : le chef de l’État ne faisait en effet aucunement allusion aux 130 années de colonisation que la France a imposées au peuple algérien…
Depuis son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron développe une dangereuse conception de son rapport à la presse, confondant aisément journalisme et communication. Raison de plus pour ne pas céder un pouce de son indépendance quand on se prétend « le quotidien de référence ».

Article de Christophe Kantcheff dans Politis du 08 septembre 2022.

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Environnement Société

La vraie écologie politique

« Ils sont anti-viande, anti-traditions, anti-joie de vivre, anti-tout… » La menace écolo ne fait vraiment pas rire Valeurs actuelles. En mars 2021, l’hebdomadaire d’extrême droite affichait ainsi à sa Une son enquête sur cette « nébuleuse qui nous pourrit la vie ». À gauche, le ton n’est par guère plus amène. Fabien Roussel, récent candidat communiste à l’élection présidentielle, fait campagne en fustigeant l’écologie « qui veut tout interdire, du sapin de Noël au tour de France en passant par la viande » et a porté les indignations du parti de Karl Marx sur un terrain culinaire inattendu : « Fini la coppa ! Fini les panisses à Marseille ! Fini les frites dans le Nord ! Terminé ! Mais on va manger quoi ? Du tofu et du soja ? Mais enfin ! »

Les détracteurs de l’écologie politique ont beau jeu de l’attaquer sur ce poncif : les écolos seraient d’austères moralisateurs dont le projet de société ne serait fait que de restrictions et de morosité. De fait, ce courant politique est intrinsèquement lié à la notion de contraintes puisqu’il ambitionne de ramener nos activités productives sous le seuil des limites planétaires, pulvérisées par la civilisation industrielle.
Le plaisir serait-il donc devenu l’apanage des « réactionnaires bons vivants », ces hédonistes de droite qui n’aiment « que les plaisirs approuvés par le passé », tels que décrits avec malice par le philosophe Michaël Fœssel ?
Évidemment non. C’est même tout le contraire si l’on suit André Gorz, l’un des penseurs majeurs de l’écologie politique. Pour le philosophe, nous nous fourvoyons aujourd’hui en cédant à des désirs qui n’ont rien de naturels mais sont « produits en fonction des besoins de rentabilité capital ». Pour atteindre cet impératif de rentabilité, le capitalisme utilise sa puissante propagande commerciale sans tenir compte de nos besoins fondamentaux et organise une véritable « dictature monopoliste sur les besoins et les goûts des individus ». Ce mode d’organisation, explique Gorz, crée structurellement toujours « plus de besoins insatisfaits qu'[il] n’en comble » afin de justifier la production et le profit, dans une fuite en avant résumée par un autre penseur phare de l’écologie politique, Ivan Illich : « Le
taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production. »
Dès les années 1970, ces deux auteurs formalisaient ainsi un pari fondateur de l’écologie politique : on peut émanciper l’individu en le libérant des leurres et frustrations des besoins artificiels, et bâtir une société épanouissante pour tous, par les plaisirs et les joies authentiques.
[…]
Mais comment, pour l’écologie, proposer une alternative sans s’ériger en prescripteurs du bon goût et éviter une posture souvent suspectée d’être teintée de mépris de classe ? Une piste consisterait à « ne pas confondre le plaisir avec les captations publicitaires dont il fait l’objet », écrit Michaël Fœssel. « Avant d’être un acquiescement à une industrie automobile polluante, le goût pour la vitesse s’explique par le sentiment d’être souverain au moins dans un endroit de sa vie. » Le désir fondamental à assouvir serait ainsi celui de la quête d’autonomie. Laquelle est, précisément, une valeur phare de l’écologie politique.
Réduire l’usage automobile pourrait ainsi être perçu non plus comme une contrainte, mais comme la libération d’une frustration et l’accès à un plaisir nouveau dans l’autonomie retrouvée. Préférer le vélo, par exemple, pour gagner du temps, se libérer de toute dépendance au carburant et rendre le trajet plus agréable. Lorsque le vélo – ou une autre option – n’est pas possible, l’autonomie et le plaisir peuvent par exemple se trouver dans la réduction du nombre de trajets contraints.
Car c’est là un autre pilier du projet écologique : libérer le temps, en réduisant notamment le temps de travail. Pour André Gorz, les gains continus de productivité ont drastiquement réduit la quantité de travail nécessaire, mais le capitalisme a maintenu son emprise sur la société en créant des emplois vides de sens et en transformant en prestations salariées des activités auparavant domestiques, dans l’éducation ou la cuisine par exemple, afin que le temps de travail reste « le temps social dominant ». La réduction du temps de travail est aussi un enjeu écologique puisqu’il faut produire moins pour limiter la destruction en cours des écosystèmes terrestres.
Les deux programmes qui se revendiquaient le plus clairement de l’écologie lors de l’élection présidentielle de 2022 – celui de La France insoumise et celui d’Europe-Écologie-Les-Verts – prônaient ainsi tous deux le passage à la semaine de 32 heures. À terme, le travail contraint ne représenterait pour André Gorz qu’une part marginale de nos activités.

Extraits d’un article de Vincent Lucchese dans Socialter de juin 2022.

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Économie

Monopole naturel et idéologie libérale

Il fut un temps où les économistes estimaient que la fourniture d’électricité relevait d’un monopole naturel et devait être organisée par des opérateurs publics. À la suite de l’Acte unique de 1986, l’Union européenne a entrepris de créer un grand
marché européen régulé par la concurrence. Le secteur de la production électrique fut divisé en trois branches. La gestion du réseau restait un monopole, tandis que la production et la distribution d’électricité étaient ouverts à la concurrence. L’idée était de faire fonctionner le marché de l’électricité comme celui des fruits et légumes : un marché de gros accessible aux producteurs, un marché du détail au sein duquel les distributeurs vendent aux particuliers l’électricité achetée aux producteurs.
À terme, les autorités de Bruxelles espéraient que les distributeurs finiraient par se lancer dans la production en construisant des centrales électriques, notamment des éoliennes ou des centrales à gaz, dont le coût de construction est abordable.
Pour cela, il fallait assurer aux distributeurs privés une certaine rentabilité. C’est ce que la France organisa avec la loi de 2010 qui instaura un mécanisme (l’ARENH) qui impose à EDF de revendre aux distributeurs privés, à prix bradé, un quart de son électricité nucléaire.
Pendant plus de dix ans, l’ARENH a protégé les concurrents d’EDF des fluctuations du marché de gros. Mais au lieu d’en profiter pour investir dans la production, la plupart ont préféré rester de purs commerçants, se contentant de négocier des contrats sur le marché des producteurs et de revendre l’électricité ainsi acquise. Résultat, la France – comme le reste de l’Europe – a très peu construit de nouvelles centrales depuis que le marché a été libéralisé.
La guerre en Ukraine a complètement chamboulé le marché européen. Incapables de produire leur propre électricité, les fournisseurs privés étaient menacés de faillite du fait de l’explosion des prix. En France il fallut étendre le volume d’électricité nucléaire vendu
à prix bradé pour les sauver. Prise au moment où de nombreux réacteurs étaient à l’arrêt, cette décision devrait coûter au moins 8 milliards d’euros à EDF.
Ce sont ces pertes catastrophiques qui expliquent l’annonce de sa renationalisation totale, l’entreprise publique n’étant plus capable d’investir dans de nouvelles centrales.
En fin de compte, l’introduction forcée de la concurrence dans un monopole naturel aura nui à l’investissement et coûté très cher à tout le monde, sauf à quelques malins qui sont parvenus à spéculer sans prendre de risque et sans avoir jamais produit la moindre électricité.

Article de David Cayla, économiste atterré, dans l’âge de faire de septembre 2022.

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Économie

Diktat néolibéral : la leçon grecque

En 2015, les gouvernements européens, essentiellement l’allemand et le français, imposaient, sous la férule de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI (la « troïka »), un diktat financier effroyable, un véritable coup d’État pour mettre fin à une expérience démocratique hors des normes néolibérales. Après des années de gestion calamiteuse par les conservateurs et les socialistes, les Grecs avaient élu un gouvernement dirigé par Alexis Tsipras (du parti Syriza), s’engageant à rompre avec les anciennes pratiques.
Mal leur en prit. Afin de sauver les banques françaises et allemandes, l’UE obtint la capitulation de Syriza et l’abandon de toutes les mesures progressistes pour mettre en place un énième plan de restructuration. Après « sept années de vaches maigres » s’ajoutant aux
précédentes, le résultat est catastrophique. De 2008 à 2021, le PIB a reculé de près de 40 %. Le salaire moyen a baissé de moitié et les retraites de près d’un tiers. Les privatisations ont un peu plus gangrené la société, placée sous contrôle du capital international, à l’instar du port du Pirée, désormais contrôlé par une multinationale chinoise.
Et qu’apprend-on cette semaine ? Que la Grèce a fini de rembourser le FMI et que son économie est « enfin libérée » de la tutelle européenne (Les Échos du 22 août). Cet adverbe et ce verbe donnent à voir le cynisme des dominants.
La Commission se félicite que « la Grèce ait rempli l’essentiel de ses engagements » grâce à une « résilience […] améliorée » lui permettant de sortir du « cadre de surveillance » auquel elle était soumise.
Autrement dit, c’est un peuple mis à genoux par une politique néolibérale extrême qui a mis, avec d’autres, ses pompiers et ses équipements de lutte contre le feu au service de la France cet été. La France, qui n’en finit pas de rabougrir ses services publics, de les soumettre à des règles de rentabilité, de maltraiter ses travailleurs premiers de corvée, se trouva fort dépourvue quand le feu fut venu, en suivant ici la sécheresse ou là les inondations.
En Gironde comme ailleurs, ce sont les responsables locaux des services d’incendie eux-mêmes qui ont révélé l’ampleur de la disette à laquelle ils étaient contraints.
Sur les 251900 pompiers français, 17 % seulement sont professionnels, 5 % sont militaires et 78 % sont volontaires.
Le pompier volontaire de base étant payé 8 euros de l’heure, le professionnel moins de 2 000 euros net par mois en moyenne.
Le réchauffement du climat et la dégradation écologique dans son ensemble sont le fruit d’un mode de développement capitaliste insoutenable, tout comme la dégradation sociale est le résultat de politiques n’ayant comme boussole que celle qui enrichit les plus riches. Le fameux ruissellement macronien, qui devait abreuver les pauvres, s’est transformé en son inverse : ce sont les pauvres de Grèce qui ont envoyé leurs pompiers arroser notre lande dévastée.
Et quand on voyait au-dessus du bassin d’Arcachon les nuages de fumée noircir le ciel, on ne pouvait s’empêcher de les relier à la dévastation occasionnée par une fuite en avant antisociale et antiéconomique.

Article de Jean-Marie Harribey dans Politis du 01 septembre 2022.

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Société

La jeunesse manipulée par les influenceurs

Symboles de gloire et d’ascension sociale à vitesse grand V, les Influenceurs sont devenus les nouvelles idoles des jeunes […] ils sont souvent aussi les victimes de leur marketing douteux.
[…]
Des femmes et des hommes sandwich qui ont compris que leur seul talent musical ne suffirait pas à assurer leurs fins de mois… Mais pas sûr qu’ils fassent le poids si on les compare aux millions que brassent les influenceurs qui sont devenus en quelques années via Tik-Tok et Snapchat, les nouvelles idoles des jeunes. Nombre d’entre eux sont originaires du sud est de la France, le marketing d’influence étant la voie toute tracée des anciens candidats de téléréalité dont toutes celles et ceux issus de la série interminable Les Marseillais dans à peu près toutes les autres villes du monde et même « contre le reste du monde ».
Ils ont entre 20 et 35 ans. Ils vivent dans des villas de rêve à Dubaï, officiellement pour assurer leur sécurité – nombreux ont vu leurs villas marseillaises cambriolées – officieusement pour échapper aux impôts.
Leurs followers se comptent en millions sur les réseaux sociaux, un public jeune (entre 14 et 24 ans environ) et vulnérable, auquel ils vendent à peu près tout et souvent n’importe quoi. Ils ont tous un domaine de prédilection. Le commerce des filles tourne autour du maquillage, de la chirurgie esthétique. Pour les mecs, ce sont plutôt les jeux d’argent, les paris sportifs, le trading […].

Et cette vie de notoriété rapide et d’argent facile fait rêver pas mal la jeunesse, notamment celle des quartiers populaires !
Mais derrière la façade, beaucoup d’arnaques, celle du « dropshipping » qui consiste à vendre des produits Aly Express ou Wish peu chers à la base mais sur lesquels les revendeurs appliquent une marge importante, profitant de la crédulité des jeunes acheteurs. Les pièges sont nombreux : fausses promotions, produits contrefaits, ou commandes jamais livrées. De plus en plus d’influenceurs sont mêlés à ce type de commerce, qui reste légal en France. Quand il s’agit de faire la promotion de chirurgie esthétique, ça peut carrément tourner au drame. […]

Selon l’Autorité des jeux en ligne (ANJ), 34 % des joueurs misant sur le sport via les plateformes numériques ont moins de 25 ans. De nombreux influenceurs font l’apologie des jeux d’argent et les entreprises comme Winamax, leader sur le marché, adaptent leurs publicités – retoquées depuis par l’ANJ – avec des slogans comme : « Tout pour la daronne », « Grosse côte, gros gains, gros respect », « No bet no game ». Sous entendant que jouer, c’est gagner et gagner c’est se faire respecter et s’assurer une ascension sociale. Certains jeunes se font aussi alpaguer par le trading en ligne mettant encore plus à sec des parents qui le sont déjà… dont les influenceurs Milla Jasmine, Marc Blata, et Laurent Billionaire se sont fait les VRP depuis leurs villas dubaïotes.

Extraits d’un article de Samantha Bouchard dans le mensuel Le ravi de juillet 2022.

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Environnement Santé

L’enfumage des milliards de la PAC

Ursula Von Der Leyen martèle à l’envi que l’Union européenne (UE) vise l’exemplarité climatique. Cette ambition s’incarne entre autres dans la stratégie « De la ferme à la table » (2020). Cette communication de la Commission fourmille de propositions intéressantes, dont l’augmentation de la part des surfaces bio de 25%, la diminution de l’utilisation des engrais de 20% et la réduction de 50% de des pesticides à l’horizon 2030, constituent des mesures phares.
Seulement voilà, par essence, une communication n’a aucune force juridique contraignante, à l’instar des résolutions (non législatives) du Parlement européen. Leur enjeu principal : fixer les grandes orientations politiques, sans engagements formels.
En clair, ce sont principalement des outils de « com » auprès du grand public. Car, dans la réalité, la PAC telle qu’adoptée en décembre 2021 est la seule qui compte sur le plan juridique. Les propos lénifiants des instances européennes, selon lesquels la PAC s’est définitivement mise au vert, ne résistent pas à l’épreuve des faits. La législation et les moyens financiers alloués pour répondre aux objectifs fixés suintent le statu quo.

Ancrer la nouvelle PAC dans la transition écologique suppose, au préalable, de tirer les leçons de ses échecs. C’est l’exercice auquel s’est adonné la Cour des comptes européenne, dont la mission est d’assurer la bonne utilisation des deniers publics. Or, il se fait que ses rapports spéciaux sur la PAC s’apparentent à de véritables réquisitoires. L’un des derniers, Politique agricole et climat 2021, ne fait pas exception. Le grand écart entre les engagements sur papier, de plus en plus ambitieux, et l’émission réelle du secteur agricole y est dénoncé sans ambages.
Côté pile : 100 milliards d’euros ont été affectés pour l’action climatique dans le cadre de la PAC 2014 – 2020, dont la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) était un objectif phare ; une manne financière qui équivaut à 26% des financements de la PAC. Côté face : l’UE et ses États membres n’ont étrangement jamais chiffré l’objectif de réduction à atteindre. Sans surprise, les émissions de GES n’ont pas diminué.
[…]
Cerise sur le gâteau : le contrôle des mesures d’ « éco-conditionnalité » constitue un autre scud lancé par la Cour des comptes. En pratique, elles lient les paiements relevant de la PAC au respect d’un ensemble de règles qui visent à garantir de « bonnes conditions agricoles et environnementales » ainsi qu’un corpus de règles en matière d’environnement, de changement climatique, de santé publique et de bien-être animal, appelées « exigences réglementaires en matière de gestion ». Concrètement, cela signifie qu’en cas de non-respect de celles-ci, les bénéficiaires de la PAC s’exposent à une réduction de la subvention annuelle qui leur est accordée par l’UE. Dans les faits, seul 1% des agriculteurs est contrôlé. Du reste, en cas d’infraction, la sanction est peu dissuasive : l à 5% des aides peuvent être confisquées.

Extraits d’un article d’Inès Trépant dans L’Écologiste de août–octobre 2022.

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Politique Société

La démocratie représentative

Dans un contexte de crises récurrentes de toute nature, tel que l’époque où nous sommes, la réorchestration de l’inusable idéologie du « consensus républicain » sur le thème du « rassemblement des Français » ne saurait masquer totalement l’imposture qui est au cœur même de la société de classes, où tout l’art de légiférer et de gouverner se résume à trouver des moyens acceptables de plumer la volaille populaire sans la faire s’égosiller au point qu’on doive l’assommer pour qu’elle se taise.
C’est vrai de tous les régimes prétendument démocratiques qui organisent, en France comme ailleurs, la domination de la bourgeoisie possédante et exploiteuse sur l’ensemble de la société.
Pour assurer le bon accomplissement de cette mise en scène égalitariste, il faut du monde, avec des compétences ad hoc. D’où la sur-représentation statistique, parmi nos député-e-s, des « cadres et professions intellectuelles supérieures », catégorie socioprofessionnelle dont on rappelait opportunément ces jours-ci qu’elle fournit la moitié des candidat-e-s aux législatives alors qu’elle ne constitue que 19 % de la population globale.
Que les classes populaires et tout particulièrement les ouvriers et les employés soient massivement exclus des enceintes du pouvoir, et que cet éloignement soit le produit de divers mécanismes de sélection, de formation et de cooptation, en même temps que la manifestation d’une forme d’autocensure induite par les rapports mêmes de domination (« non, je ne m’en sens pas capable »), voilà une donnée bien attestée et depuis longtemps, ne serait-ce que depuis le temps où la bourgeoisie instruite des offices et le bas clergé des paroisses de l’Ancien Régime se chargeaient de rédiger les cahiers de doléances pour les laboureurs et autres illettrés du Tiers-État. L’exclusion, c’est là un des défauts de la délégation politique, mécanisme qui semble aller de soi dans notre pratique de la démocratie et qui contribue à accréditer la fiction que dans nos sociétés, c’est « le peuple » qui est le souverain à travers ses représentants élus, alors que ces élus ne sont qu’une petite fraction de la classe moyenne dûment façonnée par le jeu d’institutions aussi puissantes que l’École, l’Université, la Presse, les Partis, les Associations, etc. La tâche de ces institutions est de distinguer et d’endoctriner des « capacités », ou « cadres », c’est-à-dire des auxiliaires pour s’assurer que la vie sociale est le théâtre d’une concurrence incessante imposant à chacun, en tous domaines, d’entrer dans des compétitions, des classements et des hiérarchies où ce sont, paraît-il, « les meilleur-e-s qui gagnent ».
Pour durer, la démocratie doit se déguiser en « méritocratie » individualiste et enflée de vanité.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet 2022.

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Santé

Vaccination indispensable, mais pas pour tout le monde…

Dès octobre 2020, l’Afrique du Sud, l’Inde et une centaine de pays en développement, faisant face à de grandes difficultés pour s’armer face à la pandémie du Covid-19, ont porté au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) une demande de levée temporaire des barrières de propriété intellectuelle sur les produits médicaux nécessaires pour mettre fin à la pandémie de Covid-19, appelée « waiver ».
Depuis un an et demi les pays riches, Union européenne en tête, freinent les négociations pour protéger les intérêts des grands groupes pharmaceutiques. Le waiver est un moyen de lever les obstacles juridiques qui empêchent des producteurs de génériques de produire des vaccins. Ce qui aurait permis, entre autres, de casser leur prix artificiellement gonflés par Pfizer et Moderna, et in fine d’augmenter la production et la distribution de vaccins dans les pays en développement.
L’Union européenne a créé une diversion en proposant dans un premier temps une contre-proposition au waiver, un statu quo qui reformulait les dispositions sur les licences volontaires et obligatoires déjà précédemment prévues. Depuis, elle a soutenu un nouveau texte jugé par la société civile comme encore plus restrictif que la proposition initiale de l’Union européenne. Ce compromis est bien loin de la demande de waiver et ajoute des complexités aux dispositions déjà existantes sur les licences. Il se limite aux vaccins, exclut les autres produits médicaux tels que les traitements et les diagnostics, ne concerne pas l’ensemble des limites liées à la propriété intellectuelle tels que les droits d’auteurs, les dessins industriels et les données non divulguées liées aux technologies médicales. Le compromis introduit des clauses et des obligations supplémentaires pour les États qui souhaiteraient produire les vaccins, comme des limites d’exportation qui signifieraient qu’un vaccin produit en Afrique du Sud ne pourrait pas être exporté dans des pays voisins non-producteurs de vaccin, limitant ainsi la viabilité commerciale de potentiels producteurs africains.
Ces négociations sur le vaccin anti-Covid créent un triste précédent. Celui où, même après une pandémie ayant coûté la vie à plus de 20 millions de personnes et causé le plus fort regain d’extrême pauvreté depuis plus de 20 ans, les pays riches ont refusé d’entendre l’appel des pays en développement et ont fait primer les intérêts d’une poignée de milliardaires du vaccin, véritables profiteurs de la pandémie. Des régions entières sont toujours très peu vaccinées, exposant ainsi la planète à l’apparition de nouveaux variants potentiellement plus dangereux.

Article de Sandra Lhote Fernandes, responsable de plaidoyer santé chez Oxfam France, dans Lignes d’attac de juillet 2022.