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Médias

Pandora Papers

Oubliez David Copperfield, Harry Houdini ou David Blaine. Des cadors de la magie et de l’illusionnisme, certes, mais qui définitivement ne boxent pas dans la même catégorie que les vrais magiciens de ce monde : ceux qui, en France en tout cas, donnent le la du système médiatique, décident ce qui fait « info » durable ou pas. Tu leur donnes un gigantesque scandale planétaire d’évasion fiscale qui devrait faire la Une pendant des mois et, quelques jours plus tard, abracadabra, qu’en reste-t-il ? Rien, nada, peanuts, wallou. Circulez, y a plus rien à voir, le chapeau a blanchi le lapin et les vrais sujets, désormais, ce sont la petite forme de la reine d’Angleterre et les ravages du wokisme tout-puissant. Misère.

L’affaire des « Pandora Papers », c’est pourtant du béton. Rendues publiques le 3 octobre dernier par une armée de 600 journalistes ayant planché sur 12 millions de documents fuités, ces révélations montrent de quelle manière des sommes absolument démentes, se chiffrant en milliers de milliards de dollars, échappent aux législations fiscales de leurs pays respectifs pour prospérer dans des comptes situés aux îles Caïman, aux Seychelles ou au Delaware – offshore, comme on dit, mais pas offchoure. Parmi les truands en col blanc, le roi Abdallah II de Jordanie, Tony Blair ou Dominique Strauss-Kahn, mais aussi une ribambelle d’inconnus friqués : une interminable liste de cupides illustrant la banalisation de l’évasion fiscale par le biais d’intermédiaires sans scrupules – et l’insigne faiblesse des dispositifs de contrôle en la matière.

Une certitude : dans le contexte social actuel, où une réforme de l’assurance-chômage va encore appauvrir des centaines de milliers d’allocataires et où une prime de cent boules pour acheter de l’essence est agitée comme la preuve de la générosité du prince, il y avait là de quoi donner légèrement envie de titiller les puissants de ce monde et leurs pratiques pirates systématisées. Or cet énième scandale financier semble avoir fait pschiitt, un peu comme le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec) au cœur de l’été, éclipsé par l’arrivée de Lionel Messi au PSG. En 2021, le gros du système médiatique préfère largement le foot et les clashs réacs vendeurs aux forcément moins « sexy » luttes contre le réchauffement climatique ou les paradis fiscaux…

Début de l’édito du de novembre 2021.

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Environnement

Finance carbone

Voilà un montant qui en impose: 130 000 milliards de dollars. Et c’était bien l’objectif recherché par Mark Carney, lors de l’annonce des actifs représentés par les acteurs financiers qu’il a réussi à réunir dans la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ), soit l’alliance des acteurs financiers pour l’atteinte de la neutralité carbone. Derrière cet acronyme imprononçable se trouve le groupement le plus tendance de la finance durable, et au passage un haut lieu du greenwashing.

Six alliances rassemblent désormais plus de 450 banques, assureurs, détenteurs et gestionnaires d’actifs, mais aussi des conseillers en investissements et fournisseurs de données. À chaque métier son alliance. Toutes sont fédérées par la GFANZ, pilotée par Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, devenu le conseiller principal de la COP 26 sur la finance. […]

Pas une seule règle ne vise à empêcher d’investir dans l’expansion des énergies fossiles. D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), tenir l’objectif de neutralité carbone requiert de repenser profondément nos modes de production et de consommation énergétiques, afin de ne plus ouvrir de nouveaux projets charbonniers ni de nouveaux champs pétroliers et gaziers au-delà de 2021. Mais les acteurs financiers n’ont pas à montrer patte blanche et à faire valoir une quelconque ambition sur le charbon, le gaz ou le pétrole pour rejoindre une de ces alliances.

Cela pourrait très bien expliquer le succès de la GFANZ, qui a annoncé passer de 90 000 milliards de dollars d’actifs représentés à 130 000 milliards. Signer est tellement indolore que même les plus gros soutiens aux énergies fossiles -la banque JP Morgan Chase ou les gestionnaires d’actifs Vanguard et BlackRock – ont rejoint ces alliances. […]

Mais lorsqu’on regarde de plus près les critères précis, ils autorisent toujours les centrales à charbon à voir le jour. Et, surtout, la position de l’AOA (Net-Zero Asset Owner Alliance) sur le charbon n’engage absolument pas ses membres. À la mi-octobre 2021, encore 34 sur 58 de ses membres ne restreignaient pas leurs soutiens aux développeurs du secteur du charbon, et seulement 4 d’entre eux avaient une politique robuste sur le charbon. Non seulement rejoindre une de ces alliances n’implique pas de répondre à la première des urgences climatiques, c’est-à-dire d’arrêter d’aggraver la situation en refusant de soutenir l’expansion des énergies fossiles, mais même si un membre ne remplit pas les critères minimaux requis par l`alliance, il ne risque pas de s’en voir exclu. […]

Si, il y a six ans, la France s’imposait comme une référence dans la décarbonation des flux financiers, en étant notamment la première à arrêter ses soutiens publics au charbon, la tendance s’inverse. Elle a brillé par son absence de la plus importante des annonces faites la semaine dernière à Glasgow : l’engagement de vingt pays à ne plus soutenir le développement de nouveaux projets d’énergies fossiles à l’étranger, pétrole et gaz compris. Cet engagement historique a été pris par le Royaume-Uni, les États-Unis ou encore le Canada.

Extrait d’un article de Lucie Pinson dans Politis du 11 novembre 2021.

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Société

Tapie source d’inspiration

Un ange nous a quittés. Bernard Tapie s’est éteint dans la céleste musique des louanges unanimes : comparés à lui, nous ne sommes pas grand-chose, il est vrai. Le plus bel éloge est venu de notre président. De sa voix trémulante et doucereuse (je ne sais pourquoi, dès qu’il parle, Emmanuel me fait penser aux bons frères qui ont eu la lourde tâche de ma prime éducation à Bordeaux : une couche de miel sur une tartine moisie), il a loué « l’ambition, l’énergie et l’enthousiasme de l’homme d’affaires » destiné à devenir une « source d’inspiration pour des générations de Francais ».

Certains diront que c’est toujours un beau spectacle : la tartuferie rendant hommage à la crapulerie. Ne les écoutez pas, ce sont des langues de vipère. D’ailleurs, le chœur des pleureuses débordait les frontières partisanes, ça pleurait à droite (normal, Tapie a commencé sa carrière politique en proposant ses services au RPR, qui a prudemment décliné l’offre), ça pleurait à gauche (normal, Mitterrand, plus malin, a tout de suite vu le parti qu’il pouvait tirer de ce charmant voyou), ça pleurait au centre (normal, Bernard avait posé son rond de serviette à la cantine d’un parti mystérieusement qualifié de radical, d’où il pouvait commodément servir la soupe aux copains d’un côté comme de l’autre tout en réalisant ses ambitions personnelles, exemple suivi par Macron avec LREM).

Moi, je le verrais bien au Panthéon. Un repris de justice qui a passé sa vie à acheter et jeter des entreprises comme des mouchoirs en papier, à mettre des centaines d’ouvriers sur le carreau, à escroquer l’État et le fisc, à se pavaner sur un yacht à 10 millions ou dans un hôtel particulier financé par ses fraudes : bref, une source d’inspiration. Prenez-en de la graine, bande de garnements.

Article de Jean-Marie Laclavetine dans Siné mensuel de novembre 2021.

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Médias

Les télétravailleurs et les invisibles

Effet « nouveauté » oblige, le télétravail – auquel les journalistes ont aussi été contraints – a fait l’objet d’une forte couverture médiatique. Mais là encore, le sujet n’a pas échappé au biais du journalisme de classe, jusqu’à la caricature avec la floraison de reportages sur de jeunes cadres technophiles, partis télétravailler au bout du monde : « À Madère, la possibilité d’une île pour les télétravailleurs » (M le Mag, 26 mars 2021) ; « La Thaïlande, paradis tropical du travail à distance » (France 24, 5 fév. 2021) ; « L’essor des ‘digital nomads’ avec le Covid : « Quand je fais une pause, je vais sur la plage » (Europe 1, 13 nov. 2020) ; « Les îles Caïmans proposent un télétravail de rêve mais il faut gagner au moins 85 000 euros par an » (Le Progrès, 29 oct. 2020) ; « Télétravailler au bout du monde : Pourquoi pas vous ? » (Les Échos, 21 juil. 2021) ; « Courchevel, Maurice, la Barbade… Ces paradis qui tentent d’attirer les télétravailleurs » (Madame Figaro, 22 janv. 2021) ; « Vous êtes en télétravail et avez toujours rêvé de vivre sur une île paradisiaque ? La Barbade a pensé à vous. » (CNews, 22 juil. 2020) ; « Pratique. Quelques conseils pour travailler depuis un paradis sur terre » (Courrier international, rubrique « Expat », 3 sept. 2020) ; « Sur la plage abandonnée, coquillages et télétravail » (L’Express, 26 fév. 2021). Fort à parier que les « haut gradés » journalistiques comptent dans leur entourage plus de « digital nomads » que de téléopérateurs.

Parallèlement, les rédactions parisiennes ont semblé découvrir que les poubelles ne disparaissaient pas des trottoirs par magie, que leurs bureaux n’étaient pas nettoyés par de serviables lutins, ni leurs repas livrés par pigeons voyageurs. À cette catégorie de travailleurs, elles donnèrent alors un nom tout ajusté : les « invisibles ». Mais invisibles pour qui ? Mouloud Achour, animateur de Canal+ pourtant bien éloigné de la critique des médias, pointait là une expression de classe : « Y a un truc qui me fait rire, c’est que les gens disent ‘grâce à cette crise, on voit les invisibles’. Et ceux qu’eux appellent les invisibles, c’est les gens que nous, on voit tous les jours, dans le quotidien, dans la rue. Pourquoi on appelle les ‘invisibles’ les gens normaux ? Les gens qui sont caissiers, qui sont livreurs, les gens qui sont chauffeurs-livreurs, qui triment, qui font des métiers normaux, pourquoi on les appelle tout d ‘un coup les ‘invisibles’ ? Moi, je ne supporte pas cette expression. »

Cette révélation a toutefois donné lieu à quelques sujets et émissions hors norme, qui, par contraste, rendent saillante la norme : celle qui occulte en permanence des millions de travailleurs dans les médias. Ceux de l’hôpital public, notamment, ont fait l’objet de reportages écrits et audiovisuels, parfois de bonne facture. Les espaces plus en vue de l’information ont cependant continué à les exclure. Dans les matinales radiophoniques par exemple, et ce dès le début de la crise sanitaire, les médecins ont été surreprésentés au détriment d’autres catégories professionnelles, comme les aides-soignantes, les infirmières, ou les agents de nettoyage.
Un phénomène que certaines émissions ont poussé à l’extrême au cours de cette période : le 1er mai 2020, l’émission « Grand bien vous fasse » de France Inter réussissait l’exploit d’invisibiliser les travailleurs du nettoyage dans une émission consacrée à leur invisibilisation.

Extrait d’un dossier « Médias et travail » dans le numéro d’octobre 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Société

Libéralisme autoritaire

Sa présidence a révélé un autre visage, et deux crises m’ont bousculé, m’ont fait basculer.
Les Gilets jaunes, d’abord. Quand, d’un samedi au suivant, durant des mois, les estropiés, les mains arrachées, les crânes ouverts, les yeux crevés, sont enregistrés comme une banalité, quand des Français sont, pour le port de leur chasuble, frappés à terre, et avec le silence, avec l’approbation du Président, c’est pour moi un tournant.

Le Covid, ensuite. Avec le chef de l’État qui apparaît, un soir, et déclare le confinement, les papiers à remplir pour sortir, les parcs et les jardins fermés, l’interdiction de se balader en forêt. Dans un premier temps, comme beaucoup, je l’ai accepté, au vu de l’urgence. Et en même temps, j’ai ressenti l’extrême violence du Pouvoir, sa formidable puissance, soudain autorisé à vider l’espace public, à pénétrer dans notre vie privée, dans notre intimité.
Quand ces manières sont revenues à l’automne, se sont prolongées en hiver, et encore au printemps, et durant plus d’un an, avec un Prince qui apparaît sur nos écrans à 20 h et gèle ou dégèle nos vies à sa guise, avec des re-confinements, re-déconfinements, re-re-confinements, avec des couvre-feux à 2O h, 19 h, 21 h, oui, je le crains : nos libertés sont malmenées, en danger. Le Pouvoir prend là de sales habitudes, qu’il ne perdra pas tout seul : il faut l’y contraindre…

Ce choix de gestion, par l’arbitraire du chef, ne relève pas du hasard, de l’improvisation. Ils étaient prêts à ça, à l’invasion du distanciel et des QR-codes, à la démocratie confinée. Il ne me reste plus tellement de place, et on y a déjà consacré un dossier ici, autour du livre de Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable, mais nous vivons l’avènement du « libéralisme autoritaire » : libéral avec les entreprises, autoritaire avec les citoyens.

Pourquoi ce resserrement ? Parce que, d’abord, les dominants se préparent à affronter des crises écologiques, d’une ampleur immense, le Covid n’étant qu’une amorce, et qu’ils ne sont pas prêts à lâcher le manche, à partager l’accès, demain, à l’énergie, à l’eau, à l’air.
Parce que, surtout, massivement, profondément, les Français désirent autre chose.
« Concurrence », « croissance », « mondialisation », ces mots de nos élites sont usés, presque morts, ils ne font plus envie. Chaque sondage en témoigne, que nos concitoyens préféreraient « ralentir » (58 %) plutôt qu’ « accélérer », avoir un « cocon pour leur famille » (63 %) plutôt qu’une « maison connectée » (15 %), affronter le péril environnemental en « changeant notre mode de vie » (55 %) plutôt qu’en misant sur la « technologie » (21 %),..
Pourtant, vers quoi nous conduisent nos dirigeants ? Vers l’inverse : il faut « accélérer », même droit dans le mur, avec de la « technologie » partout… C’est une tension immense qui apparaît, dès lors, entre les désirs, êtouffés, muets, des gens et la volonté d’acier d’une oligarchie, déterminée, organisée.

D’où le recours, désormais évident, patent, à la « force de coercition », pour nous pousser sur un chemin qui nous lasse, que nous refusons, auquel, au mieux, au pire, nous nous résignons. Eux combattent les deux, désormais, avec discrétion bien sûr, en le faisant sans le dire : l’Égalité et les Libertés. D’où l’impératif, pour nous, aujourd’hui, comme pour nos pères de 1789, de lier les deux, de défendre les deux – pour se choisir, ensemble, un autre chemin, plus humain.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2021.

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Société

QR code et surveillance généralisée

Ce qui était inimaginable il y a quelques mois est devenu une scène ordinaire. Pour monter dans un train, rendre visite à un proche en maison de retraite, entrer dans un hôpital, un cinéma, une salle de concert, prendre le moindre café, il faut désormais dévoiler son identité et ses données de santé. De simples citoyens en contrôlent d’autres, en permanence, et ceux qui n’ont pas le précieux sésame sont exclus. Des employés évincés. Des enfants privés d`activités de loisirs.

La fin du secret médical et l’exposition de données personnelles, l’extension inouïe de la surveillance de la population et la ségrégation mise en place transforment profondément la vie quotidienne : « conditionner l’accès à de nombreux lieux, établissements, événements ou moyens de transport à la justification de son état de santé », c’est « inédit », a alerté Marie-Laure Denis, présidente de la Commission nationale informatique et libertés. Et cela crée un précédent : « Il y a un risque certain d’accoutumance à de tels dispositifs de contrôle numérique, de banalisation de gestes attentatoires à la vie privée, de glissement, à l’avenir et potentiellement pour d’autres considérations que la seule protection de la santé publique […], vers une société où de tels contrôles seraient la norme et non l’exception.
[…]
Avec le QR code généralisé aux humains, le monde est bel et bien devenu une marchandise. Le modèle chinois, des sénateurs s’en réjouissent : « il s’agit d’un outil qui pourrait désormais être activé facilement à l’occasion d’une nouvelle crise sanitaire : c’est donc un grand progrès ». L’instauration de tels « outils contraignants » et discriminatoires, qui conditionnent « l’accès à certains lieux et à certaines activités », cela leur paraît « une bonne nouvelle ».
Ce sont les mots, sans ironie aucune, de Véronique Guillotin, Christine Lavarde et René-Paul Savary. Leur rapport de prospective Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés est une sorte de mode d’emploi pour l’instauration d’une parfaite tyrannie techno-sanitaire.

Au nom de « l’efficacité », mot d`ordre de toute société technicienne, nos parlementaires appellent à mettre en place les technologies les plus liberticides. Ils préconisent de « recourir bien plus fortement aux outils numériques dans le cadre de la gestion des crises sanitaires ou des crises comparables (catastrophe naturelle, industrielle etc.), notamment en vue de contrôler au niveau individuel le respect des mesures imposées par la situation, et y compris si cela implique d’exploiter des données de manière intrusive et dérogatoire ».
[…]
Pour ces apprentis despotes, la gestion de la pandémie n`est qu`un
« avant-goût ›› : « c’est à la fois la première fois que le numérique est autant mobilisé, et sans doute la dernière fois où il le sera aussi peu. » Le numérique doit permettre de contrôler l’application des assignations à résidence, des couvre-feux, des confinements, en recoupant « trois types de données : données d’identification, données médicales, et données de localisation ».
Suivi par GPS, géolocalisation des portables, utilisation des données des antennes GSM « pour repérer des attroupements ou des rassemblements trop importants, permettant le cas échéant d’intervenir », « contrôle des déplacements », « bracelet électronique pour contrôler le respect de la quarantaine », « détection automatique de la plaque d’immatriculation par les radars », applications de traçage des contacts, « contrôle des fréquentations », « contrôle des transactions, permettant par exemple d’imposer une amende automatique », « utilisation de drones ou de caméras thermiques », reconnaissance automatique d`images par la vidéosurveillance (par exemple pour détecter le port du masque), exploitation des données d’objets connectés (balances connectées, thermomètres connectés…), « exploitation automatisée du dossier médical de chaque individu » et même des « données génétiques »… Tout y passe.

Les sénateurs réclament l’interconnexion des fichiers et la constitution de gigantesques bases de données personnelles, traitées par l’intelligence artificielle. Pour eux, le numérique doit permettre « un ciblage précis, individuel et en temps réel des mesures ou des contrôles ». Avec les données collectées par des opérateurs de téléphonie, des fournisseurs d’accès à internet, des firmes comme Facebook ou Google, etc., on pourrait par exemple « déterminer si un individu se rend au travail ou plutôt chez des amis ou de la famille, s’il exerce une profession “essentielle” lui permettant de sortir de chez lui ou non, s’il a récemment eu des conversations privées au sujet de l’organisation d’une soirée rassemblant plus de dix personnes, ou s’il a effectué des achats en vue d’une telle soirée ».

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’octobre 2021.

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Politique Société

Menace fasciste

Dans leur ouvrage Face à la menace fasciste, Ludivine Bantigny et Ugo Palheta décryptent les conséquences des politiques macronistes sur l’état politique de la France, alertant sur les signes d’un processus fascisant en cours.

[…] Ugo Palheta et moi sommes très clairs : il faut souligner très fermement qu’il n’y a pas de fascisme. Le régime n’est pas fasciste, la politique menée n’est pas fasciste à proprement parler, mais, outre le fait qu’il y a des groupes fascistes organisés, il y a aussi dans le monde médiatique des éditorialistes qui le sont de plus en plus et qui tiennent un discours extrêmement racialiste.
Ils prônent ce qui pourrait correspondre à la définition du fascisme : une aspiration à un pouvoir autoritaire, qui déciderait d’éliminer systématiquement ses opposants pour imposer une communauté fondée sur la nation et homogène du point de vue à la fois social et ethno-racial, du point de vue du genre, des mœurs, etc.
On peut parler de menace fasciste, plus précisément de traits de fascisation, qui s’inscrivent plus généralement dans une sorte d’extrême droitisation du débat public et de la politique menée au sommet de l’État.

On observe un pouvoir exercé de manière de plus en plus autoritaire. Il nous semble intéressant de rappeler ce que disait Antonio Gramsci sur la crise d’hégémonie. La tendance à la fascisation prend place dans une crise d’hégémonie, quand le pouvoir en place peut de moins en moins obtenir le consentement de la population et doit s’exercer de plus en plus sous une forme répressive.
Les menées factieuses de certains corps de police sont très révélatrices, quand les agents viennent intimider le Parlement et la justice en manifestant devant l’Assemblée par exemple. Il y a des traits de fascisation dans les traques contre les migrant-es ou quand des petits groupes fascistes s’en prennent à des librairies antifascistes.
On voit croître une violence d’État qui non seulement n’hésite pas à réprimer les manifestations, les mobilisations sociales, mais en outre légifère d’un point de vue sécuritaire et autoritaire, avec par exemple la loi « séparatisme » et la loi « sécurité globale ». Cette perspective de plus en plus liberticide s’accompagne d’un racisme de plus en plus structurel qui prend notamment les traits de l’islamophobie. Qu’une association comme le CCIF puisse être dissoute de manière parfaitement arbitraire sans que cela suscite une levée de boucliers, c’est très inquiétant.

Le pouvoir macroniste, pour qui ce n’était pas un programme au départ, a adopté cette dimension islamophobe, cette politique du bouc-émissaire, en cherchant à aller sans cesse sur le terrain du Rassemblement national.

Le deuxième ensemble de traits de fascisation s’observe dans la montée implacable de l’extrême-droite, en particulier en termes électoraux. Comme si désormais, il était tenu pour une évidence que Marine Le Pen soit au second tour. L’hypothèse de son élection n’est plus absolument lunaire.
Emmanuel Macron s’installe délibérément, et légifère, sur ce terrain. […] Cela l’amène à cette extrême-droitisation et à la tactique du bouc émissaire, qui passent aussi par la voix de ses ministres. Quand on voit un Jean-Michel Blanquer ou une Frédérique Vidal mobiliser le registre infâme de l’islamogauchisme, y compris au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty, on est vraiment dans une surenchère terrible, qui n’a plus de freins.
Même chose avec la manière dont des opérations policières sont complètement validées, comme si le gouvernement ne tenait plus véritablement sa police.

Extrait d’un article dans Lignes d’attac d’octobre 2021.

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Environnement

France, que le gaspillage continue !

D’abord éradiquer le gaspillage : une orientation frappée au coin du bon sens. La politique énergétique de la Suède en fait la preuve dans le domaine de l’isolation thermique des bâtiments. Alors qu’en Europe la contribution de ce secteur aux émissions de gaz à effet de serre est en moyenne de 20 % (28 % en France), elle est tombée à 2 % dans ce pays pourtant soumis à de rudes températures hivernales. Les émissions dues au chauffage, poste majeur de la consommation domestique d’énergie (plus de 80 % en France), ont été divisées par dix en trente ans sous l’effet d’une politique très volontariste.

Les constructeurs ont obligation de barder murs et toitures d’importantes épaisseurs d’isolant, et le triple vitrage est généralisé. À titre de comparaison, le niveau actuel d’exigence pour l’isolation thermique des constructions neuves en France, en vigueur jusqu’à fin 2021 était déjà la norme en Suède dès les années 1970.

Par ailleurs, le pays a instauré dès 1991 une « taxe carbone » au montant dissuasif : depuis, elle est passée de 20 euros à 120 euros la tonne (la plus élevée au monde), contre moins de 10 euros actuellement au sein de l’inefficace système de permis d’émissions de l’Union européenne, auquel la Suède a refusé d’adhérer. Cette fiscalité pénalise lourdement le chauffage aux énergies fossiles (gaz, fioul, charbon). En parallèle, le recours aux renouvelables (biomasse, pompes à chaleur, géothermie) a été favorisé par des primes, aussi bien pour les équipements particuliers que pour les réseaux de chaleur, qui se sont généralisés et dont l’efficacité énergétique est établie. Enfin, la Suède s’est préoccupée d’atténuer l’impact de cette fiscalité radicale sur les personnes les plus défavorisées : le taux de précarité énergétique du pays est l’un des plus faibles de l’UE.

Article de Patrick Piro dans Politis du 28 octobre 2021.

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Société

Agriculture : low-tech vs high-tech

Tracteurs autonomes, Big Data, drones et cartes satellites, la technologie peut-elle aujourd’hui répondre aux maux du monde agricole en quête d’une meilleure rémunération et d’un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ? La promesse est séduisante : gain de temps considérable, suppression des tâches pénibles et répétitives, rendements plus élevés pour l’agriculteur ou l’agricultrice… Mieux, si l’on en croit les centaines d’innovations présentées chaque année lors du Salon international du machinisme agricole (SIMA), cette agriculture dite « de précision » pourrait même permettre à terme de s’adapter au changement climatique et au développement de pratiques respectueuses du vivant.

Alors que les géants du numérique s’attaquent au monde agricole avec la perspective d’un marché florissant, nombre de questions sont soulevées en creux par cette course à l’innovation : les agriculteurs déjà lourdement endettés ont-ils les moyens d’intégrer ces technologies dans leurs cultures ? Faut-il se soumettre à la dépendance d’un géant industriel, d’un banquier, d’un informaticien ? Enfin, quel sens ces innovations donnent-elles au métier d’agriculteur à l’heure où les expressions comme « Entrepreneur du vivant », « foodTech » ou « AgTech » gagnent du terrain ?

À rebours de ces dynamiques high-tech, les mouvements de l’agriculture paysanne se sont emparés du terme de low-tech en opposition au modèle d’une agriculture toujours plus industrialisée. S’appuyer sur les innovations agricoles nées du terrain et dans la tête de paysannes et paysans ingénieux, miser sur l’appropriation des techniques de réparation à travers la formation et favoriser l’entraide mutuelle, c’est le sens du manifeste de l’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines. Plus qu’une remise en cause de la technologie en tant que telle, c’est l’idée d’un asservissement aux machines et in fine à un industriel qui est remise en question.

Article paru dans le numéro d’octobre 2021 de Chemins de terre la revue de l’association Terre de liens.

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Société

Nul, agressif et misogyne

Souvenirs, souvenirs…
Je vous raconte : je chronique chez Ruquier, et l’un des invités du jour a pondu un livre dont il vient faire la promo. Moi, vous me connaissez, j’ai la conscience professionnelle chevillée au corps. Je lis le bouquin de bout en bout, histoire de me sentir légitime pour en parler. Le bouquin est indigeste. Tellement taliban dans sa vision des femmes que j’en ai littéralement mal au bide. Vraiment.

Mais je ne suis pas inquiète : c’est tellement nul, agressif et misogyne que je me dis qu’il n’a aucune chance.
Je dis le mal que je pense du bidule. Tous les chroniqueurs sont d’accord, partagent une incrédulité navrée. Personne ne prend au sérieux les élucubrations du scribouillard, crispé et souriant, humble encore, qui se tortille sur son siège.
C’est un pamphlet, lui accorde-t-on.
Moi, je ne lui trouve aucune excuse mais je me dis que c’est un feu follet, il va s’éteindre de lui-même et on l’oubliera avant même d’avoir remarqué son existence. Il ne mérite même pas que je lève un sourcil indigné…
Ça se passait en 2006, sur France 2, dans On a tout essayé, animé par Laurent Ruquier.
L’auteur calamiteux s’appelait Éric Zemmour et je ne voyais pas comment il pourrait avoir du succès.
Je croyais savoir détecter un facho à distance. Je croyais connaître mes contemporains, je nous croyais à l’abri de l’extrême droite. Je ne voyais pas chez qui un tel discours pouvait trouver un écho.
Euh… C’est pas encore demain que je vais faire voyante extralucide…

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel d’octobre 2021.