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Société

Oser bifurquer

À l`epoque, c’est déjà un buzz. Nous sommes le 30 novembre 2018. Futurs diplômés, parents, familles, anciens élèves, professeurs, institutionnels et industriels sont réunis pour la cérémonie de remise des diplômes de l’École centrale de Nantes. Parmi les tout juste diplômés, Clément Choisne, 24 ans. Lunettes rondes, nœud papillon et moustache chevron, le jeune ingénieur fait face à l’auditoire. « Comme bon nombre de mes camarades, alors que la situation climatique et les inégalités de notre société ne cessent de s’aggraver, que le Giec pleure et que les êtres se meurent, je suis perdu. Incapable de me reconnaître dans la promesse d’une vie de cadre supérieur en rouage essentiel d’un système capitaliste de surconsommation. »

[…]

Depuis, les discours de jeunes diplômés de grandes écoles appelant à un sursaut écologique face à l’urgence climatique se sont multipliés. À Polytechnique, cette fois dans l’Essonne, durant la cérémonie des 24 et 25 juin derniers, plusieurs diplômés ont invité étudiants et anciens à « amorcer un virage radical », à « sortir des sentiers battus » et à « construire un avenir différent de celui qui semble tout tracé aujourd’hui ». « Il est urgent de sortir des rails sur lesquels nous installent insidieusement notre diplôme et notre réseau […].

Car tenter de résoudre à la marge des problèmes sans jamais remettre en cause les postulats mêmes du système dans lequel nous vivons ne suffira pas. »

[…]

Coup d’accélérateur de ces prises de position en 2022 : le discours de huit étudiants d’AgroParisTech, le 30 avril, qui appellent à « déserter » des emplois « destructeurs » lors de leur cérémonie de remise de diplômes. « Nous refusons de servir ce système et nous avons décidé de chercher d’autres voies ».

[…]

Un contexte marqué par des catastrophes climatiques de plus en plus nombreuses, une crise sanitaire qui a pu remuer les consciences et une inaction gouvernementale criante.
« La jeunesse, en particulier la jeunesse diplômée, est porteuse d’une demande de radicalité, constate Monique Dagnaud. Ce qui se traduit par exemple dans la volonté de marquer son désaccord, sa révolte par rapport à l’enseignement reçu dans sa formation. »

[…]

Face à l’idée que le changement peut provenir de l’intérieur, qu’il faudrait travailler au sein même des entreprises qui contribuent le plus au dérèglement climatique pour les transformer en profondeur, de jeunes diplômés disent « non ». Non, ce n’est pas efficace ; non, rien ne change.

Extraits d’un article dans Politis du 21 juillet 2022.

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Politique

Pacte républicain

« Il y a toujours de la sueur de pauvre dans l’argent des riches » Eugène Cloutier
« La dernière ressource de la bourgeoisie est le fascisme » Léon Trotski

 

Darmanin n’est pas qu’un as de la fellation immobilière, il est aussi un faux cul de première.

Au soir du second tour des législatives, il commente : « … le RN a fait un très bon score. Entre Mélenchon et Mme Le Pen c’est malheureusement, je crois, on le constate, Mme Le Pen qui a plus… » blablabla. Le mot important dans cette phrase est « malheureusement », genre ça le consterne, la percée du Rassemblement national.
Évidemment, non seulement ça ne le consterne en rien, mais ça a tout pour le réjouir. Car c’était exactement le but des macronistes : faire le lit du RN.
Entre le premier et le second mandat, le nombre de députés fachos a été multiplié par dix. Leurs moues larmoyantes n’y changeront rien : ils ont refusé le pacte républicain auquel ils venaient de faire appel, quelques semaines auparavant, pour que Macron soit réélu contre Le Pen.
Au deuxième tour des législatives, on a 61 duels RN-Nupes. Dans 56 d’entre eux, les macronistes ont refusé d’appeler au barrage républicain. C’est un fait. Et c’est un fait que nous devons graver dans nos mémoires.
Nous, à gauche, avons joué le jeu du pacte républicain sans faillir. La gauche a voté Chirac en 2002. Macron en 2017. Macron en 2022. Pour barrer la route à l’extrême droite. On s’est fait violence, on y est allés à reculons, mais on l’a fait.
Macron favorise le RN, sa roue de secours. Parce qu’il défend sans faillir le grand capital, qui l’a financé. Quoi qu’il dise, quoi qu’il baratine sur le « ni droite ni gauche », il est du côté des ultrariches. S’il y a une chose que les possédants savent faire, c’est ne voter qu’en fonction de leurs intérêts. Avec le RN, leurs privilèges ne craignent rien. Comme ils n’ont rien eu à craindre pendant le nazisme, ni pendant le franquisme.
Et les pauvres qui persistent à voter contre leur camp sont encore assez nombreux pour laisser les riches les piller sans vergogne, leur pourrir la vie.

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2022.

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Économie

Division mondiale du travail

L’ ouvrage La Machine est ton seigneur et ton maître raconte, de l’intérieur, les conditions de travail proche de l’esclavage qui règnent dans les usines chinoises de Foxconn, où sont notamment fabriqués ordinateurs et smartphones vendus dans le monde
entier.
« La productivité était fixée à 5 120 pièces par jour. En juillet 2010, elle a été relevée de 25 %, soit 6 400 piètes par jour. je suis complètement épuisé. » Les éditions Agone rééditent La machine est ton seigneur et ton maître, une plongée dans l’univers des « villes-usines » de l’entreprise taïwanaise Foxconn. Le plus grand fabricant du monde dans le domaine de l’électronique emploie plus d’un million de personnes, notamment pour confectionner à moindre coût et à très grande vitesse les milliards de smartphones vendus aux quatre coins de la planète.

La plupart des employé-es sont des jeunes campagnards qui viennent tenter leur chance en ville. Chez Foxconn, ils découvrent les cadences infernales, les 12 heures de travail quotidiennes, les heures sup, non payées, les deux jours de repos par mois, les dortoirs dans lesquels ils s’entassent pour dormir… Et au réveil, la machine… « Nous avons perdu la valeur que nous devrions avoir en tant qu’êtres humains, et nous sommes devenus une prolongation des machines, leur appendice, oui, leur domestique. J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître, dont je devais peigner les cheveux, tel un esclave », estime Yang, qui a travaillé pour Foxconn.

Sur les murs des usines sont affichées certaines citations de Terry Gou, le multimilliardaire fondateur de Foxconn : « Un dirigeant doit avoir le courage d’être un dictateur pour le bien commun », « Si les objectifs ne sont pas atteints, le soleil cesse de se lever », ou
encore, « Croissanre, Ton nom est sauffrance ».

Yang raconte : « je me suis rendu compte que, pendant le travail, j’avais fréquemment des trous noirs. Comme j’avais déjà intériorisé tous les gestes du travail je me réveillais en sursaut, ne sachant plus si j’avais traité les dernières pièces ou pas. » En 2010, suite à une vague de suicides de ses employées, l’entreprise Foxconn s’était retrouvée sous les feux des projecteurs. Plus de 10 ans après, pourtant, rien n’a vraisemblablement changé. Pour la journaliste Célia Izoard, qui signe la postface, ces ouvriers et ouvrières
constituent « les ombres chinoises de la Silicon Walley ». Là où se regroupent les grands groupes états-uniens des nouvelles technologies, les employé-es sont (très) bien payés, ont gratuitement accès à des restaurants gastronomiques, des médecins, des diététiciens, bénéficient parfois de congés à volonté… Chacun se persuade qu’il travaille à la création d’un « monde meilleur » et que la smartcity rendra nos vies plus fluides, écologiques, et solidaires. En réalité, tout cela est rendu possible par une « division mondiale du travail qui fait disparaitre « les problèmes » en les laissant aux sous-traitant », et qui permet « la vente d’appareils numériques d’une complexité inouïe pour quelques centaines d’euros. Car le smartphone est intrinsèquement un objet de luxe, et s’il fallait débourser des milliers d’euros pour en posséder un, on n’en trouverait pas dans toutes les poches. » Un livre qu’il faudrait vendre dans tous les classieux AppleStore du pays. À défaut, vous le trouverez en librairie.

Article paru dans l’âge de faire de juillet-août 2022.

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Politique Société

J’ai très envie de les emmerder

« J’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire jusqu’au bout. C’est ça la stratégie. » Cette adresse inédite d’un président de la République à des millions de ses administrés peut très légitimement être comprise comme une menace de mort : le « jusqu’au bout » veut-il dire autre chose ? C’est du moins leur bannissement de la communauté nationale, si ce n’est leur mort sociale, qu’il a déclaré ce jour-là. Comment comprendre qu’après une déclaration aussi scandaleuse un tel personnage ait pu être réélu ?

 

Tout d’abord, le système électoral est ainsi fait qu’aujourd’hui, ce sont 18,7 millions de votes qui se sont exprimés pour ce président au second tour. Ce ne sont pas des votes d’adhésion, mais des votes pour « faire barrage à l’extrême droite », pour la moitié d’entre eux, car Emmanuel Macron avait comptabilisé 9,7 millions de voix au premier tour. Il y a 48,7 millions d’électeurs inscrits, et 67,4 millions de Français recensés : on constate donc que cela ne concerne vraiment pas toute la population française.

 

Ensuite, si l’on se demande ce qui crée l’adhésion à ce personnage, je pense que la réponse pour bon nombre d’individus est à chercher dans le syndrome de Stockholm : la victime d’une agression prend fait et cause pour son agresseur, par mécanisme de survie. Il s’agit surtout de « se mettre à la place » de son agresseur, pour anticiper ses faits et gestes, et se plier à ses quatre volontés, dans l’espoir de le calmer dans ses exigences. Cela entraîne de facto une communication très perméable entre la souffrance de l’agresseur et
celle la victime, jusqu`à ce que cette dernière finisse par exclusivement compatir avec son agresseur.

 

L’un des signes de la perversion est l’idéalisation dudit profil pervers. La victime, de peur de se confronter à l’horreur de la realité qu’elle a vécue, crée un portrait idéal de son agresseur, pour survivre dans un récit selon lequel elle n`aurait pas été maltraitée. Ou encore, si elle reconnaît avoir été maltraitée, c’était paradoxalement « pour son bien », et elle était « consentante ». Il existe enfin une fascination répandue pour la perversion, car elle se permet toutes les transgressions possibles, de façon très « décomplexée ».

 

Sur le plan politique, nos sociétés nous abreuvent d’éloges sur la « démocratie », en omettant qu’une démocratie signifie le pouvoir du peuple, et que le peuple n’est pas la masse. En philosophie politique, depuis Platon, Aristote et Polybe de Megalopolis, il est question de l’anacyclose, c’est-à-dire des cycles politiques ou d’un éternel retour des dégénérescences des régimes politiques. La démocratie dégénère en ochlocratie, c’est-à-dire en gouvernement, non plus du peuple, mais de la foule. Une foule ou une masse est une somme d’individus qui se laissent séduire par le pouvoir et les médias du pouvoir sans jamais être capables de recouvrer leur esprit critique singulier.
Je crois que quiconque est un peu sensé sait que suivre la foule n’est jamais un gage de vérité. Le philosophe Alain, dans ses Propos impertinents, rappelle ce qu’est la démocratie « pure » : « Les hommes, inégaux en fait, sont égaux en droit ; voilà le principe. La loi et les pouvoirs publics doivent lutter perpétuellement contre l’inégalité, qui, par l’effet des lois naturelles, renaît sans cesse, et sous mille formes. »

L’ostracisme et la condamnation à la mort sociale, dont vous parlez, voire pire, puisque certains soignants se retrouvent sans moyens de subsistance, et dans des situations très critiques, pour avoir refusé de céder à un chantage impliquant une transgression sur leur corps, sont une manifestation criante de résurgence de cette inégalité. Comment y remédier ? Alain parlait d’organiser « le gouvernement du peuple par lui-même. […] Un peuple instruit, qui délibère et discute ; un peuple éclairé par des spécialistes, éclairé par ses représentants, mais non pas gouverné par eux ; non, gouverné par lui-même : tel est l’idéal. […] Toutes les puissances, noblesse, religion, richesse, compétence, presque toujours unies, travaillent à tromper l’électeur, à tromper l’élu. »
Nous avons failli à « surveiller les pouvoirs publics, et les rappeler à l’obéissance », par un excès de naïveté et un défaut de vigilance. Alors, ce pouvoir, désormais sans limites ni contre-pouvoirs efficaces, déploie ses procédés totalitaires, et nous a réduits à des corps privés de nos droits fondamentaux, à des « cas » positifs ou négatifs, séquestrés à domicile, et tracés : « Des hommes réduits à leur pure existence biologique ne sont plus des hommes », nous dit Agamben dans Quand la maison brûle. Survivre n’est pas vivre.

Extrait d’un entretien d’Ariane Bilheran dans le journal La Décroissance de juin 2022.

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Économie Politique

Uber files

Le Monde a donc enquêté sur les liens entre le ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron, et la société américaine.
Conclusion du quotidien vespéral : un « deal secret » s’est noué entre Bercy et Uber, scellé via des réunions dans le bureau du ministre, des appels, des SMS extrêmement nombreux. Un des éléments centraux de ce « deal » étant la suggestion, de la part du cabinet du
ministre à Uber, de présenter des amendements « clés en main » à des députés, qui favorisaient évidemment l’implantation d’Uber en France, avec à l’époque une certaine forme de monopole. La loi « Macron 2 » serait celle qui a le plus favorisé la multinationale, avec
la suppression des 250 heures de formation obligatoires à l’époque pour devenir chauffeur, remplacées par une simple journée.

Les enquêtes des journalistes du Consortium international des journalistes d’investigation, publiées de manière concomitante, entre autres dans The Washington Post ou par la BBC, mettent au jour des pratiques de lobbying agressives, parfois à la limite de la légalité. France Info met en exergue un « kill switch » présent sur les ordinateurs de l’entreprise entre 2014 et 2015. Ce « bouton d’urgence » opérait un blocage des données en cas de perquisition, alors qu’Uber faisait l’objet de plusieurs enquêtes. Les données protégées regroupaient par exemple les listes de chauffeurs VTC de l’entreprise, qui auraient permis des suivis fiscaux, et prud’homaux.

Au moment de l’implantation d’Uber en France, un mouvement social s’amorce parmi les chauffeurs de taxi. Des messages envoyés par Travis Kalanick, patron de l’entreprise à l’époque, montre que celui-ci encourageait ses chauffeurs à se rendre aux manifestations des taxis, malgré les risques pour les conducteurs, que certains cadres craignaient. Réponse ? « La violence [contre les VTC, NDLR] garantit le succès. » Son but avoué était d’obtenir une forte couverture médiatique, négative pour les taxis, qui servirait de levier pour obtenir des concessions des autorités, et des dispositions légales plus favorables. Les révélations du Guardian prouvent la mise en place de tactiques similaires dans d’autres pays européens (Belgique, Pays-Bas, ltalie, Espagne…). L’agitation sociale étant apparemment acceptable pour l’entreprise lorsqu’elle cherchait à devenir un acteur dominant. Désormais leader du marché, Uber n’apprécie plus autant ce type de manifestations, particulièrement quand elles viennent de livreurs de sa filiale Uber Eats qui dénoncent une exploitation, et réclament une reconnaissance de leur dépendance à l’entreprise.

Extrait d’un article de Daphné Deschamps dans Politis du 14 juillet 2022.

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Société

Candidat au bac prometteur

Ce mois-ci, on vous le dit tout net : on n’avait aucune envie de se coltiner un édito sérieux qui aurait tiré à boulets rouges sur les flics ou la Macronie. Comme si une indigestion politique nous poussait à considérer les infos avec plus de morgue et de lassitude que d’habitude.
Heureusement, on a parmi nos connaissances un camarade talentueux qui a passé le 12 mai dernier l’épreuve de spécialité Sciences économiques et sociales du bac – dont les questions à la tonalité néolibérale décomplexée ont suscité quelques levées de bouclier (voir Reporterre. Ledit minot, à barbe fort marxienne, déplorait de n’avoir pu se lâcher lors de cette épreuve, sachant qu’il a déjà redoublé sept fois et professe une critique sociale certes rudimentaire, mais qui a le mérite d’être frontale (la valeur n’attend pas le nombre des années, bb). Alors, on lui a suggéré de refaire l’exercice en répondant aux trois mêmes questions, mais cette fois pour notre pomme.
Voici le fruit de son labeur.

1. « À l’aide de deux arguments, montrez que le travail est source d’intégration sociale. »
Deux arguments seulement ? Mais attendez, il y en a beaucoup plus. Le boulot, ça permet de passer du temps avec sa (ses) mo1tié(s), ses mômes, ses amis, un peu à n’importe quelle heure, et quand ça nous chante. Et puis le turbin, c’est aussi la possibilité de se lancer dans diverses activités à forte valeur sociale ajoutée comme : donner des cours de trombone ou de Français langue étrangère, participer à des cantines solidaires, organiser des concerts de soutien, manifester devant le comico ou le Centre de rétention administrative
pour libérer des camarades. Si, après tout ça, on a encore des forces à revendre, pourquoi ne pas s’impliquer dans un journal indépendant ? Généralement, il suffit d’y mettre le doigt pour s’y faire bouffer le bras – un peu comme un accident du travail, mais en plus folichon. Puis, de fil en aiguille, on peut se retrouver à tourner un film, écrire un livre, se lancer dans le maraîchage radical ou ouvrir un centre social autogéré. Et tout ça, le plus souvent, en compagnie de gens choucards, avec lesquels on partage de nombreux centres d’intérêt. Bref, socialement, c’est le top. Une intégration aux petits oignons. Quoi ? Pardon ? C’est le chômage qui permet tout cela, et pas le travail ? Ah zut. Hors-sujet, alors…

2. « À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance. »
Alors là, la question elle est vite répondue, vu comment elle est formulée chelou. Que signifie « reculer les limites écologiques de la croissance » ? Sans trop comprendre, on peut avancer que, petit un, « l’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage », comme disait le poète ; petit deux, qu’il serait avisé d’aller jeter un œil à l’excellent bouquin d’un certain Mickaël Correia, Criminels climatiques (La Découverte, 2022), puis on reparlera de « l’innovation » qui « peut aider » à rien du tout à part pourrir la planète pour tout le monde en faisant du gros pognon pour quelques-uns et des gadgets pour mieux nous abrutir. Hop, question suivante.

3. « À l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur de la justice sociale peut avoir des effets pervers. »
La main gauche des pouvoirs publics a effectivement un effet pervers, puisque certains croient que l’État est leur ami sous prétexte qu’il permet l’octroi d’allocations de misère. Non mais sans blague ! On nous force à bosser comme des damnés, et dès qu’on fait une petite pause bien méritée, il faudrait dire merci ? Cela dit, ça a parfois des aspects positifs. Par exemple, être contraint à balader un conseiller RSA pendant des mois avec de fausses lettres de refus d’embauche, ça développe l’esprit d’initiative. Et ça, c’est bon pour la société. Mais on n’a pas que ça à foutre non plus ! Y a des jours – nombreux – où on n’est pas dispo, avec des tas de trucs urgents à régler (voir réponse à la première question). Donc la justice sociale, c’est bien mais pas top non plus – ce qu’il faudrait, gros, c’est l’autogestion généralisée.

Pas sûr que notre camarade décroche son bac avec pareils arguments. Qu’importe, nul besoin de diplôme pour obtenir un poste de galérien à CQFD. Jeune, on t’embauche !

Édito du journal CQFD de juin 2022.

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Médias

La campagne 2022 des média

« Spectacularisée », la campagne présidentielle s’est déclinée dans les médias audiovisuels à travers plusieurs dizaines de créneaux politiques par semaine, dont le « bruit » fut amplifié dans et par la presse écrite. « Éditorialisée », elle fut commentée à outrance par le huis-clos des journalistes politiques, dans des dispositifs fac-similés de «C dans l,air››, de BFM-TV à France Inter en passant par France 2, qui réussit l’exploit de masser dix-sept éditorialistes autour d’un seul et même plateau (p. 32). « Feuilletonnée », elle fut traitée par le petit bout de la lorgnette : polémiques, transferts, communication, petites phrases, sondomanie, coulisses, indiscrétions et chuchotements. Journalisme hippique, journalisme de slogan, journalisme de commentaire : la campagne de l’élection présidentielle de 2022 fut, en un mot, dépolitisée (p. 46).

 

Hormis quelques formats ayant permis de traiter des questions de fond, les médias dominants ont mis en musique une campagne à leur image, pour les besoins de leur fonctionnement autophage. Jusqu’au néant au carré : en l’occurrence sur BFM-TV, où les têtes d’affiche commentent ce qu’elles ont commenté les jours passés (p. 8)! Englué dans ses routines, le journalisme politique prétend d’une chaîne à l’autre « se renouveler », « se distinguer »… en faisant toujours à l’identique, le mimétisme présidant tant à la fabrique de l’agenda qu’à la hiérarchisation de l’information, et, enfin, au mode de traitement de « l’actualité ».

 

Pas étonnant, dès lors, de constater partout les mêmes biais. Par exemple : la campagne médiatique en faveur de Yannick Jadot lors de la primaire écologiste, « choix de la raison » contre Sandrine Rousseau, clouée au pilori pour « wokisme » et « discours victimaire » (p. 4); la polarisation de l’agenda autour de l’extrême droite, la fabrique puis la surexposition d’Éric Zemmour, pour laquelle l’Arcom épinglait dix médias le 31 mars, dont France Inter et France 5 ; la surmédiatisation de la « primaire populaire » (p. 26) ; la marginalisation systématique des « petits candidats » et enfin, le journalisme de révérence dont a bénéficié Emmanuel Macron, d’opérations de communication (p. 14) en récits propagandistes (p. 22) portant au pinacle le « chef de guerre » et « protecteur de la Nation » (p. 20).

 

De quoi souligner combien les médias pèsent volontairement ou non – sur le champ politique d’une part, et altèrent la perception par le public des enjeux et des acteurs d’une campagne présidentielle d’autre part.
Car pendant ce temps, des enjeux aussi centraux que la santé ou le climat sont invisibles. À partir d’une étude du « Face au 7/9 » (France Inter) et de « Élysée 2022 » (France 2), des étudiantes en journalisme ont montré que seules 9 questions des journalistes sur 475 ont porté sur le système de santé (La Feuille, EPJT, mai 2022).
« L’Affaire du siècle » (regroupement d’ONG) a quant à elle révélé que les questions climatiques n’ont représenté que 3,6 % du « volume rédactionnel » de 120 médias de février à avril 2022 (Libération, 8 avr.).

 

Dans ce marasme, et alors que les conditions de travail des journalistes se dégradent toujours davantage (p. 3), les chefferies éditoriales oscillent entre autocélébration et déni. Pire : une fois tournée la page des appels rituels au barrage d’une extrême droite qu’elles ont contribué à normaliser (p. 40), elles se remettent en selle pour une cabale massive contre la gauche. « Fascisme à visage humain », « danger pour la France », « sixième pilier de l’islam »… La France insoumise, et derrière elle la « Nouvelle union populaire écologique et sociale » pour les élections législatives, déchaînent les chiens de garde. Bref, ne mâchons pas nos mots : les médias dominants posent un problème démocratique majeur.

Édito du numéro de mai-juin 2022 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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Environnement

Urbanisation et végétalisation

Les politiques et l’aménagement urbains ne sont pas à la hauteur des enjeux climatiques. Aujourd’hui, ils répondent encore à des logiques croissancistes et développementalistes.
Au réchauffement climatique et aux épisodes de canicule, les pouvoirs publics opposent des réponses souvent assez cosmétiques, gestionnaires et techniques. Les modèles d’architecture bioclimatique proposés par les chercheurs sont pourtant très clairs : il faut libérer les espaces aux sols, construire en biosourcé, stopper les concentrations et ainsi désurbaniser massivement pour freiner un tant soit peu la dévastation écologique en cours.

[…]

Les médias et la classe politique parlent davantage des pics de chaleur que connaissent les grandes métropoles. Mais, en ce qui concerne les solutions, on tourne en rond. Les raisons de cette stagnation sont simples : politiquement, il n’est pas très vendeur d`appeler à la désurbanisation et à la déminéralisation, y compris à gauche. De la même manière, un responsable politique qui souhaiterait imposer une limitation du peuplement des métropoles urbaines serait perçu comme usant d’une autorité dramatique au regard des enjeux économiques et marchands liés à la densification.

[…]

Les îlots de fraîcheur, ce n’est absolument pas suffisant. Il n’y a ni assez d’emplacement ni assez d’espace au sol pour inverser la courbe des températures et plus largement la dégradation de la qualité environnementale des cadres de vie urbains. Les grandes villes sont devenues des lieux de rente immobilière, de rendement du capital. Si l’on veut libérer de l’espace au sol, il faut les sortir des mécanismes du marché. Mais cela semble très compliqué puisque, a priori, un arbre génère un peu moins de profit qu’un investissement de Nexity ou de Bouygues.

Dans ce cadre, re-végétaliser sans intervenir sur le régime de propriété foncière et immobilière ne pourra se faire que sur des micro-parcelles, là où les municipalités ont encore quelques moyens d’intervention. Les pouvoirs publics ne sauraient être à la hauteur, car nous sommes soumis à une économie globalisée, qui s’appelle le capitalisme, dans son temps néolibéral, avec attractivité et compétition urbaines.

[…]

La ville est toujours considérée comme la solution, y compris dans les derniers écrits du Giec, alors même que c’est d’abord le problème.

Extraits d’un entretien de Guillaume Faburel dans Politis du 23 juin 2022.

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Société

Tik Tok Academy

Quand on parle d’ « académie », je pense d’abord à celle fondée par Platon en 360 avant JC.
Pendant trois siècles, elle a accueilli librement tous les esprits curieux. Platon souhaitait voir appliquer une rigueur au maniement des concepts. Dans Gorgias, un de ses dialogues, il expliquait qu’un orateur l’emporterait toujours devant un médecin en cas de débat. Il incitait à se méfier de la maîtrise de l’art oratoire.

 

Vingt-quatre siècles plus tard, nous voici donc avec la Tik Tok Academy. L’académie du vide. On y apprend à gesticuler, dans des poses sensuelles qui confinent au ridicule. Comme si la féminité, c’était ça : un tour de poitrine, des fesses rebondies… Alors que ce qui te signale comme femme, c’est un geste, une attitude. Enfin… À ce niveau de mise en valeur de ses atours, on en arrive au grotesque. Il y a une formule de Guy Debord dans la Société du spectacle qui explique qu’à un certain degré d’accumulation, le capital transforme les Hommes en image, en pure apparence. C’est ce que vivaient, d’une certaine façon et jusqu’au milieu du XXe siècle, les hommes sandwiches, dans un rôle infamant pour eux.

 

C’est pourtant ce qu’on met aujourd’hui en avant, à nouveau, avec les influenceurs : au prix d’une perte totale de dignité, ils deviennent les vitrines de marques. Et on les forme, donc, à la Tik Tok Academy. Cap à franchir : 100 000 followers. Les recrues sont « nourries et logées », en échange de quoi tous les bénéfices qu’ils génèrent vont à l’agence. On nage en pleine exploitation, avec des jeunes qui ne sont que des gamins, de la chair à Internet… ll y a un concept grec, le Kalos kagathos, qui enjoint d’ajouter à la quête de la beauté celles de la bonté et de l’intelligence. Ici, dans ce nouveau type d’académie, pour ces jeunes influencés qui veulent devenir influenceurs, on développe juste une capacité esthétique pour être un faire-valoir des marques.

Article de Darwin dans le journal Fakir de mai 2022.

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Société

La planification écologique, concrètement

Comme le montrent, année après année, les rapports du Giec, l’économie mondiale doit prendre rapidement un grand tournant : annuler les émissions nettes de gaz à effet de serre (GES), ce qui suppose de ne plus utiliser d’énergie fossile (charbon, pétrole, puis gaz), défendre et même reconstituer la nature et la biodiversité. Certes, la France n’est responsable que d’une faible partie des dégâts écologiques infligés à la Terre, mais, comme tous les pays avancés, elle doit montrer l’exemple : ses habitants sont parmi les plus grands pollueurs par personne ; sa croissance passée est responsable des dégâts accumulés depuis 170 ans.

Le tournant écologique suppose d’utiliser tous les instruments disponibles. Une taxe carbone d’un montant élevé et dont la hausse est annoncée doit pénaliser les productions émettrices de GES et rendre rentables les investissements écologiques. Une taxe carbone aux frontières doit pénaliser les exportations des pays qui n’en introduiraient pas une.
Une grande partie du produit de ces taxes doit être redistribuée aux ménages les plus pauvres. En même temps, cela ne suffit pas ; ce n’est pas le simple jeu des prix qui peut guider les transformations nécessaires ; le rationnement par les prix épargnerait les ménages les plus riches, les plus gaspilleurs.
Un vaste programme d’investissements publics est nécessaire (rénovation des logements, transports collectifs, énergies renouvelables).

L’écologie incompatible avec le capitalisme

Surtout, les rands choix en matière de production et de consommation ne peuvent être laissés aux grandes entreprises soucieuses de développer des besoins artificiels pour augmenter leur chiffre d’affaires, et le profit de leurs actionnaires. L’écologie n’est pas compatible avec le capitalisme.
Secteur par secteur, une réflexion collective doit s’engager, avec les travailleurs, les usagers et un ministère de la planification écologique. Comment satisfaire les besoins fondamentaux de tous avec le moins de dégâts écologiques possibles ? Certaines productions
devront être interdites (des SUV aux bitcoins) ; d’autres devront être repensées : ainsi, des voitures électriques légères en location devront remplacer les lourds véhicules actuels en possession individuelle.
La durée de vie, la robustesse, la simplicité, la réparabilité des biens durables devront être garanties. L’obsolescence programmée devra être interdite. Les gaspillages liés à la mode devront être limités.
La réduction des inégalités de revenu, au niveau des entreprises comme par la fiscalité, favorisera la lutte contre la consommation ostentatoire. Posséder une Rolex deviendra ridicule.
Organiser cette rupture posera des questions délicates. Chacun n’a pas la même conception des besoins fondamentaux. Ce sera le rôle de la planification écologique de les poser et d’essayer de les résoudre de façon démocratique.

Article d’Henri Sterdyniak, économiste atterré, paru dans l’âge de faire de juin 2022.