Souffrance au travail

D’où vient la souffrance au travail ?

Les enquêtes sur le travail montrent une hausse importante du travail répétitif au cours des vingt dernières années, ainsi qu’une baisse de l’autonomie dans le travail. Non seulement le travail industriel à la chaîne n’a pas reculé, mais l’organisation néo-taylorienne s’est généralisée dans les services (logistique, centres d’appels, banques, hôpitaux, soins à domicile, etc.).
En outre les changements organisationnels (restructurations, filialisations, privatisations, délocalisations, etc.) se succèdent à un rythme effréné qui insécurise les salarié-e-s.
La gouvernance par les nombres, dans le privé et le public, mutile le sens du travail travail, les salarié-e-s souffrant fréquemment de ne pas pouvoir faire un travail de qualité.

Face a la montée des « risques psychosociaux » et de la souffrance au travail, les dirigeant-e-s ont réagi non pas principalement en améliorant l’organisation au travail dans un sens plus collaboratif (ce qui serait de la prévention « primaire », à la racine), mais en multipliant les démarches de prévention « secondaire » visant les symptômes : formation à la gestion du stress, cellule de soutien psychologique, détection précoce des salarié-e-s en difficulté.

[…]

Le débat sur l’intensification du travail et la perte d’autonomie est quasi-universel, de nombreux travaux scientifiques existent sur ce sujet en Europe et dans le monde. Les concepts de souffrance éthique ou d’intensité émotionnelle du travail sont également présents dans la littérature internationale. Ce qui est plus spécifique à la France, c’est l’intensité du débat sur la souffrance éthique et les conflits de valeur : les travailleur-euse-s français-es, en particulier dans le secteur public mais pas seulement, sont particulièrement sensibles à l’amour du travail bien fait, et la souffrance infligée par la « qualité empêchée » (comme dit le psychologue du travail Yves Clot) semble plus intense dans notre pays. On le voit bien avec l’enquête sur les conditions de travail menée tous les cinq ans par la Commission européenne.

Extraits d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2018.

Travail et libertés

[…] Gorz reprend à Marx l’énoncé selon lequel la liberté et la « vraie vie » se situent en dehors du travail. À partir de là, il est évident que « le seul moyen de vivre mieux, c’est de travailler moins ».

D’où la constante revendication ouvrière de la RTT, mais qui correspond aussi à une tendance lourde du capitalisme : l’économie de travail obtenue par l’accroissement incessant de la productivité (en 1900, on travaillait 5000 heures par an ; en 2013, 1537). Si pour Gorz la RTT est aujourd’hui un outil de transformation sociale, c’est parce qu’elle libère les capacités productives que les individus ont développées grâce à l’émergence de ce que Marx appelait l’intelligence collective (general intellect), c’est-à-dire les savoir-faire aujourd’hui étayés sur la maîtrise des TIC.
En se les appropriant, le capitalisme, que l’on peut dès lors qualifier de « cognitif », en a fait le principal facteur de production. Il s’agit donc de se les ré-approprier. On s’acheminerait ainsi vers une « société de l’intelligence », axée sur une sorte de « communisme du savoir ».

Les Zindigné(e)s : J’aimerais revenir sur la question épineuse du revenu social garanti que Gorz défend. Y a-t-il un rapport avec ce que vous venez de dire?

Willy Gianinazzi : Oui, nous sommes dans la même perspective du temps libéré. Le revenu social garanti, ou revenu d’existence, aurait pour but d’assurer aux individus les moyens matériels d’une transition vers d’autres modes de produire hors marché la richesse.
On ne serait plus contraint de travailler pour avoir un revenu, mais on aurait un revenu pour œuvrer sans contrainte.

Les Zindigné(e)s : Mais la pensée de Gorz semble évoluer vers la défense de la gratuité…

Willy Gianinazzi : À la fin de sa vie, Gorz radicalise un peu plus sa réflexion, influencé par la nouvelle critique marxiste du capitalisme que mènent Robert Kurz, Moishe Postone ou Anselm Jappe. Il se convainc que le revenu d’existence, qu’il continue cependant de défendre comme principe, pose problème parce qu’il prend la forme d’un versement monétaire qui rive les bénéficiaires à la consommation de marchandises. Il faudrait donc que cette allocation puisse s’exprimer autrement. Par exemple, en monnaies locales. Ou même, finit-il par penser, sous la forme d’échanges et de services gratuits que permettrait le développement des « biens communs ».

Les Zindigné(e)s :J’aime beaucoup chez Gorz l’idée que la sortie du capitalisme a déjà commencé. Il existerait donc un déjà-là, ce qui n’est pas sans conséquence sur la stratégie émancipatrice.

Willy Gianinazzi : Le capitalisme est fondé sur l’exploitation du travail. Or, les profits extraits de la production réelle de marchandises et de services sont beaucoup plus faibles que les rentes de monopole et les bénéfices provenant des produits financiers. C’est en ce sens que le dépassement du capitalisme a commencé. Mais de nouvelles façons de produire et de vivre sont encore très embryonnaires. Ce sont elles qu’il faut impulser à travers la RTT (qui devrait prendre à mon sens la forme du temps partiel choisi) et le revenu d’existence.

Extrait d’un entretien avec Willy Gianinazzi (qui vient de faire publier André Gorz, une vie) dans Les Zindigné(e)s de novembre 2016.

La valeur Travail

Prenons un ouvrier, par exemple ébéniste. Pour les besoins de la démonstration, prenons également un capitaliste – si dans la vraie vie on peut s’en passer c’est mieux. Le second emploie le premier pendant 8 heures avec de beaux outils d’artisan : scie, rabot, râpe à bois… Imaginons que l’ouvrier produise une table. Combien vaut- elle, en argent, sur le marché ? Elle vaut huit heures de travail ouvrier (l). La valeur capitaliste d’une marchandise est égale au temps de travail humain. Cela n’a rien de « naturel ». C’est une convention politique. Le temps est une abstraction sociale qui ne dit rien du travail concret réalisé. Huit heures d’ébénisterie valent huit heures de maintenance ouvrière dans une centrale nucléaire.

Imaginons que l’ouvrier soit dorénavant doté d’une machine à bois dernier cri : en huit heures, il produit huit tables. Combien vaut l’ensemble de ces huit tables ? La même chose : huit heures de travail ouvrier. Avec la même somme d’argent en poche, un consommateur peut maintenant acheter huit tables contre une seule précédemment.
Les machines aussi sophistiquées qu’on voudra n’ajoutent pas un centime à huit heures de travail direct. Mais elles coûtent très cher – elles ont elles-mêmes été produites avec beaucoup de travail – et elles réduisent donc la rentabilité de l’entreprise. Comment notre capitaliste peut-il conserver ses profits ? En augmentant les quantités de travail. En faisant travailler deux ou trois ouvriers sur la machine de façon à produire et vendre 16 ou 24 tables (ou des chaises, des armoires, etc.). Soit une obligation absolue à la croissance économique. […]

Pourquoi ces crétins de capitalistes s’équipent-ils de machines toujours plus puissantes si cela leur coûte cher et conduit ainsi à mettre en danger leur entreprise ? Parce que si ses concurrents produisent des tables industrielles, une entreprise qui voudrait rester artisanale n’arrivera plus à vendre ses tables. Le prix de chaque table sera huit fois plus élevé que celui d’une table industrielle. Faillite !

Quel est le rapport entre cette petite histoire et la réalité ? Elle en est l’expression même ! Sous les yeux ébahis de tous ceux qui n’y comprennent rien, nous voyons à la fois débarquer dans nos vies des « machines » incroyables (numérique, robotique, nano-technique, biotechnique, etc.) -, une obligation absolue pour le capitalisme – et étouffer ce régime économique dans sa propre graisse : le capital accumulé qui ne peut plus être rentabilisé.

En effet, ce qui intéresse les capitalistes c’est le rapport des profits à la somme du capital accumulé. Or, lorsque l’accumulation de « machines » a crû de façon formidable, les taux de profit s’effondrent. Et le régime se décompose: faillite, chute des investissements, etc. Comme à chaque fois dans l’histoire, l’agonie d’un ordre social dure longtemps puisque les classes dirigeantes ne manquent pas de mettre en œuvre des contre-feux qui limitent, un temps, la casse (baisse des salaires, mondialisation, spéculation…). Mais ne changent rien sur le fond.

Extraits d’un article de Dominique Lachosme dans La Décroissance de novembre 2016.

Pour aller plus loin, lire par exemple : bernard-friot ou écouter : Après l’économie de marché.

1 – Dans l’emploi, le salarié sera nécessairement payé moins que la valeur de ce qu’il a produite. Sinon il ne serait pas embauché puisqu’il ne serait pas exploité – et que, en conséquence, il n’y aurait pas de profit !

Abrégé du Capital

La manufacture révolutionne de fond en comble le mode de travail individuel, et attaque à sa racine la force de travail. Elle déforme le travailleur en développant de façon monstrueuse sa dextérité de détail aux dépens de tout un monde d’aptitudes productives, […]

Ce n’est pas seulement le travail qui est divisé, subdivisé et réparti entre divers individus, c’est l’individu lui-même qui est morcelé et métamorphosé en ressort automatique d’une besogne partielle, de sorte que l’on voit réaliser la fable absurde de Ménénius d’Agrippa, qui représente un homme comme simple fragment de son propre corps. Dugald Stewart nomme les ouvriers de manufacture « automates vivants employés aux détails de l’ouvrage”. […]

Originairement l’ouvrier vend au capitaliste sa force de travail, parce que les moyens matériels de la production lui manquent. Maintenant sa force individuelle de travail n’existe plus qu’à la condition d’être vendue. Elle ne peut plus fonctionner que dans un ensemble qu’elle trouve seulement dans l’atelier du capitaliste, après s’être vendue. De même que le peuple portait écrit sur son front qu’il était la propriété de Jéhova, de même la division du travail imprime à l’ouvrier de manufacture un sceau qui le marque comme la propriété du capital.

Aliénation versus émancipation

Storch dit : « L’ouvrier qui porte dans ses mains tout un métier peut aller partout exercer son industrie et trouver les moyens de subsister; l’autre (celui des manufactures) n’est qu’un accessoire qui, séparé de ses confrères, n’a plus ni capacité ni indépendance, et qui se trouve forcé d’accepter la loi qu’on juge à propos de lui imposer. »

Les puissances intellectuelles de la production se développent d’un seul côté, parce qu’elles disparaissent sur tous les autres. Ce que les ouvriers parcellaires perdent se concentre en opposition à eux dans le capital. La division manufacturière du travail pose en face d’eux les puissances intellectuelles de la production comme une propriété d’autrui et une puissance qui les domine.
[…]
Aussi pourrait-on dire que la perfection, en ce qui concerne les manufactures, consiste à pouvoir se passer de l’esprit, de manière que l’atelier puisse être considéré comme une machine dont les parties sont les hommes.
Et quelques manufactures, en effet, au milieu d u XVIIIe siècle, pour certaines opérations simples, qui constituaient un secret de fabrique, employaient de préférence des ouvriers à moitié idiots.

Adam Smith dit : « l’esprit de la plupart des hommes se développe nécessairement en conformité de leurs occupations de chaque jour. Un homme dont toute la vie se passe à exécuter un petit nombre d’opérations simples n’a aucune occasion d’exercer son intelligence. Il devient en général aussi stupide et ignorant qu’il est possible à une créature humaine de l’être. »
Après avoir dépeint l’abêtissement de l’ouvrier parcellaire, Smith continue ainsi : « l’uniformité de sa vie stationnaire porte aussi atteinte, naturellement, à sa hardiesse d’esprit ; elle détruit même l’énergie de son corps et le rend incapable d’appliquer sa force avec vigueur et persévérance à autre chose qu’à l’opération accessoire qu’il a appris à exécuter. Sa dextérité dans l’occupation spéciale à laquelle il est voué paraît ainsi avoir été acquise aux dépens de ses vertus intellectuelles, sociales et guerrières. Et dans toute société industrielle et civilisée, c’est là l’état où doit tomber nécessairement le pauvre, c’est-à-dire la grande masse du peuple”.

Pour empêcher la complète déchéance des masses populaires, résultat de la division du travail, Adam Smith recommande l’organisation par l’État de l’instruction pour le peuple, mais seulement à des doses prudemment homéopathiques. Son traducteur et commentateur français, Germain Garnier, plus conséquent, le contredit sur ce point : aussi bien ce traducteur devait-il devenir sénateur du premier Empire.
L’instruction du peuple, dit Garnier, heurte les lois primordiales de la division du travail, et en la donnant on proscrirait tout notre système social. « Comme toutes les autres divisions du travail, – dit-il – celle qui existe entre le travail mécanique et le travail intellectuel se prononce d’une manière plus forte et plus tranchante à mesure que la société (il emploie cette expression pour désigner le capital, la propriété foncière, et l’État qui les protège) avance vers un état plus opulent. Cette division, comme toutes les autres, est un effet des progrès passés et une cause des progrès à venir…
Le gouvernement doit-il donc travailler à contrarier cette division du travail, et à la retarder dans sa marche naturelle ? Doit-il employer une portion du revenu public pour tâcher de confondre et de mêler deux classes de travail qui tendent d’elles-mêmes à se diviser ? »

Extraits du livre « Abrégé du Capital de Karl Marx » de Carlo Cafiero.

Partage capital/travail

Dans la question du partage capital/travail, il y a une oubliée, c’est l’investissement, qui est aujourd’hui complètement écrasé par les dividendes. Regardez STMicroelectronics : en moins de quinze ans, entre 1999 et 2013, les dividendes ont été multipliés par douze ! Tandis que les investissements étaient divisés par trois !
Dans une entreprise où les États français et italiens sont, il me semble, actionnaires à hauteur de 30 %.
[…]
Ainsi, en 1979, les entreprises dépensaient 0,5 € en dividendes pour tout euro d’investissement, tandis qu’elles dépensent aujourd’hui 2 € en dividendes pour tout euro d’investissement. Le ratio a quadruplé !
Et en plus, s’y ajoute un autre biais : la destruction de capital. On appelle ça le « rachat d’actions », ça fait plus propre, sinon les gens vont finir par hurler. L’entreprise utilise son argent pour racheter ses propres actions et les détruire ! Ceci, afin de faire monter les cours de bourse, d’augmenter les plus-values (qui, selon les pays, sont parfois moins taxées que les dividendes).
[…]
On avait rendu un rapport, sur ce thème, à la CGT. Comme ça avait fait un peu de bruit, on nous avait reçus à Bercy. C’est une certaine Jeanne-Marie Prost qui nous avait accueillis. Moscovici, alors ministre de l’Économie, lui avait confié une mission sur « Le financement des entreprises industrielles ». Ça avait été très violent. Elle refusait presque de nous écouter.

Comme on pointait le rôle de l’euro dans la déflation salariale, elle nous a répliqué : « l’Euro, moi, j’y crois ! ». Et elle était dans la foi, toujours. Elle vantait le modèle allemand, même des mini-jobs. Surtout, sur l’envo1ée des dividendes, elle était dans la dénégation complète : « Ce ne sont pas les bons chiffres », elle contestait, et puis : « ]e vais demander à l’Insee… » C’est pour ça, quand sont sorties les nouvelles courbes de l’Insee, sans verser dans le complotisme, je me suis rappelé cette discussion. Enfin, pendant notre réunion, comme on mettait en cause les banques, madame Prost s’est insurgée, une régulation plus poussée, elle affirmait, ça aurait des effets néfastes, ça serait dangereux dans une économie ouverte : « Vous voulez que les banques aillent s’installer à Londres ? », elle demandait.

C’était étrange, comme comportement. Il s’agissait, en principe, de la « médiatrice nationale au crédit des entreprises », mais elle reprenait tous les arguments de la FBP, la Fédération bancaire française, le lobby des banques. Du coup, ça m’a donné envie de faire quelques recherches.
En un clic, j’ai découvert qu’elle était la femme le Jean Lemierre, aujourd’hui PDG de BNP-Paribas ! On a donc confié la « médiation » à une femme mariée à la haute finance !
[…]
Quelque temps après, on a rencontré Benoît Hamon. On lui a demandé où en était notre rapport: « Il a été coudé », il nous a répondu, en faisant le geste, le coude plié. Ça signifie : « On ne le lit pas ». Ensuite, le CNIS, le Conseil national de l’information statistique, a formé une mission sur le « coût du capital ». Mais il suffit de voir qui composait le « groupe de travail »… (Président : Olivier Garnier, Société générale.
[…]
Et il semble ainsi pleinement normal qu’un rapport public, d’une institution publique, soit confié au cadre dirigeant d’une banque. Une banque qui, en plus, s’était déjà illustrée dans la crise des subprimes, avec six milliards de déficit et l’affaire Kerviel. Une banque qui brillerait bientôt avec ses comptes au Panama. Le marqueur d’une finance qui règne à tous les étages… même dans les études supposées critiquer la finance !

Extraits des réponses de Thomas Dallery questionné par la rédaction du journal Fakir (édition de juillet-août-septembre 2016).

Produire autrement et partager le travail pour en finir avec le chômage

Les causes du chômage tiennent à la conjugaison de trois éléments : un étouffement de l’activité par les politiques d’austérité et plus généralement par le détournement des financements vers l’économie spéculative, une compétition intra-européenne et internationale non régulée dont la principale variable d’ajustement est le travail, et une réduction du temps de travail non proportionnelle aux gains de productivité réalisés durant le dernier quart de siècle.

Les diagnostics qui mettent en avant les prétendues rigidités et le coût du travail français sont partiels car ils se focalisent sur un élément unique alors que l’on pourrait tout autant incriminer la faiblesse de la recherche française, les erreurs de management, les stratégies à courte vue, l’insuffisante qualité des produits français, etc.
(…)
Cela fait trente ans qu’on entend cette idée que le retour de la croissance va nous sauver. Or, non seulement la croissance ne revient pas, non seulement elle risque de ne pas revenir, mais surtout, il n’est pas souhaitable qu’elle revienne aux rythmes antérieurs.
Car il est désormais clair qu’elle s’accompagne de maux, de dégâts, de dégradations inestimables sur le patrimoine naturel et sur la cohésion sociale. L’écologie est donc porteuse de cette prise de conscience qu’il nous faut inventer autre chose, c’est-à-dire un modèle de développement capable de répondre à la diversité des besoins sociaux tout en respectant des normes strictes, sur les plans social et environnemental.
Ma thèse est que nous pouvons sortir par le haut de la grave crise écologique à laquelle nous sommes confrontés en mettant la résolution de celle-ci au service de l’emploi et du travail.
(…)
Produire autrement, enserrer la production dans des contraintes sociales et environnementales peut nous permettre à la fois de mieux partager l’emploi et de changer le travail. Jean Gadrey a montré dans ses travaux qu’une production plus propre, écologiquement et socialement, exige plus de travail. Cette plus grande quantité de travail, il nous faut la répartir autrement sur l’ensemble de la population active.
(…)
Ce partage devrait surtout selon moi s’accompagner d’une dés-intensification du travail, avec de nouveaux rythmes. Et ce d’autant plus qu’il nous faut désormais rechercher, dans un grand nombre de secteurs, des gains de qualité et de durabilité plutôt que des gains de productivité.
(…)
Cela fait plus de dix ans que nous prônons la prise en compte, à côté du PIB, d’autres indicateurs capables de mettre en évidence les évolutions des patrimoines et des collectifs qui nous importent : patrimoine naturel, santé sociale. C’est exactement cela que propose Eva Sas puisqu’il s’agit d’adopter quatre indicateurs, l’empreinte écologique, l’empreinte carbone, l’espérance de vie en bonne santé et l’indice de santé sociale, et de consacrer à l’analyse de leur évolution un temps déterminé de débat parlementaire.
(…)
Je préfère (au revenu inconditionnel d’existence) de loin une solution qui me paraît plus exigeante et qui conjuguerait le partage du travail, un revenu maximum empêchant un petit groupe d’accaparer et de privatiser des ressources collectives, et une protection sociale généreuse, qui serait largement déconnectée du travail et détachée du mythe de la productivité individuelle du travail.
(…)
Nos sociétés sont tellement tétanisées et désorientées qu’elles sont certainement prêtes à des changements. Pas nécessairement ceux que je propose, mais je crois que nos concitoyens sont désormais en attente de solutions radicales, tant on leur a raconté d’histoires.
(…)
Il faut en effet tout changer, engager une bifurcation radicale.
Cela nécessite de remettre en cause les situations établies, les intérêts des lobbies, sans savoir très bien ce qu’il y aura au bout du chemin et sans avoir réellement trouvé le bon argumentaire. Il faut réussir à montrer quels peuvent être les enchaînements vertueux, qui va y gagner, comment on va procéder, etc.
Et puis, il y a évidemment la question centrale de savoir qui va commencer et avec qui nous allons nous engager dans cette voie. Une telle révolution dans un seul pays est inenvisageable. Cela ne peut se faire qu’au niveau européen, et il faut donc parvenir à constituer des coalitions, des alliances susceptibles de promouvoir cette nouvelle configuration.

Entretien avec Dominique Méda le 2 mai 2014 par Barnabé Binctin sur le site reporterre.net

Le coût du capital

Vous connaissez le coût du capital ? Ou seulement le coût du travail ? Le capital coûte beaucoup plus cher qu’il y a vingt ans. Je ne parle pas de la personne qui possède trois actions mais de celle qui a acquis 3 % d’une multinationale et qui demande 12 ou 15 % de retour sur son investissement.
La sacro-sainte croissance, non seulement c’est idiot en termes de mesure, comme le PIB qui exclut le travail domestique ou la solidarité, mais les comptes des entreprises sont aussi des fictions. Elles sortent leurs bénéfices dans les paradis fiscaux, où, par exemple, la BNP a plus de 700 filiales.
Si d’un coté vous baissez les rentrées car vous ne récupérez pas les revenus d’impôts qui vous sont dus, que vous ne faites rien pour empêcher la fuite des capitaux, et si de l’autre coté vous payez les actionnaires entre 12 et 15 % au lieu des 2 à 4 % dont ils se contentaient autrefois, vous allez avoir des problèmes de dette.
Pendant la crise de 2008, il y a eu en Europe une chute moyenne de 5 % du PIB. Il a fallu payer pour remonter l’économie. Çà a été fait, mais comme le montre Paul Krugman, 95 % de toute la croissance depuis a été au bénéfice du premier 1 % de la population. Rien, ou presque, n’a été distribué.
Depuis plus de trente ans, la part de l’économie qui va au capital croît au détriment des travailleurs. Donc le salarié achète ce qui est le moins cher, le produit chinois… Et si l’État veut continuer à honorer ses obligations comme la sécurité sociale, etc., il doit emprunter.
À part la Grèce, tous les pays, y compris l’Espagne, avaient une dette convenable avant la crise.

Extraits d’un entretien de Susan George dans Siné mensuel de mai 2014.

La politique de l’offre aggravera la crise

C’est sans doute une des plus grandes arnaques idéologiques de ces vingt dernières années : pour créer des emplois, il suffirait de baisser le « coût du travail », c’est à dire en réalité les salaires directs ou indirects. Cette politique de « l’offre », Hollande l’approfondit avec son Pacte de responsabilité. Échec garanti.
Le raisonnement libéral est élémentaire : baisse des coûts =) baisse des prix, donc plus de part de marché et plus d’emploi. Mais ce raisonnement libéral est individualiste (microéconomique). Car si toutes les entreprises font la même chose, aucune n’y gagne et les effets s’annulent. Globalement (au niveau macroéconomique), il n’y a pas davantage d’emploi. On peut être certain, en réalité, qu’il y en aura moins. Car certaines entreprises se différentient bien plus par la qualité de leurs produits ou services et ne répercuteront pas intégralement la baisse des coûts dans leurs prix. D’où un effet garanti sur la hausse des profits et une baisse tout aussi garantie de l’emploi, faute de pouvoir d’achat. C’est vrai notamment pour les entreprises des secteurs abrités de la concurrence internationale qui représentent deux tiers des emplois. Mais la logique est la même pour les secteurs exposés à la concurrence internationale. Car dans les pays développés, la compétitivité ne repose pas principalement sur des avantages coût.
Conséquence : les effets sur l’emploi des mesures d’allégement des coûts salariaux ou de mesures similaires sont très faibles, avec un coût exorbitant pour les finaces publiques.
(…)
Aujourd’hui, les capacités de production sont sous-utilisées (avec un taux de 80 %, bien inférieur à son niveau moyen). La moitié des entreprises déclarent faire face à des problèmes de demande : leurs carnets de commandes ne sont pas assez remplis. La plupart des autres disent rencontrer à la fois des problèmes de demande et d’offre. À peine une sur dix n’évoque que des problèmes d’offre. Dans un tel contexte, abaisser les coûts salariaux, c’est surtout attiser les risques déflationnistes.

Extraits d’un article de Pierre Concialdi dans Siné mensuel d’avril 2014.

Remarque personnelle : pour les septiques qui pensent que Pierre Concialdi est un idéologue d’extrême gauche, je vous invite à découvrir l’avis de nombreux autres économistes : par exemple, la position du prix Nobel d’économie américain Joseph Stiglitz au sujet de l’austérité et de la baisse des coûts salariaux. Depuis 2008, ce dernier affirme que l’austérité aggravera la crise et recommande de lutter contre les inégalités (ce qui, d’après lui, est bon pour l’économie) et de procéder à des investissements publics forts.

Libre-échange et conditions de travail

Le règne du libre-échange a ceci d’admirablement cohérent qu’il ne se contente pas d’orchestrer la guerre des pauvres à l’échelle des individus. La mise en concurrence de chacun contre tout le monde autour de l’os à ronger des emplois délocalisables ne s’acharne pas seulement sur les travailleurs du premier monde et les forçats d’Asie, d’Afrique du Nord ou d’Europe de l’Est : elle attise aussi les rivalités entre pays « low cost ». Depuis quelques mois, le gouvernement du Bangladesh scrute avec consternation les accords de libre-échange que l’union européenne est en train de négocier dans son dos avec l’Inde et le Vietnam. S’ils aboutissent, ces accords ouvriront les vannes aux exportations de textile indien et vietnamien à destination du marché européen. Pour le Bangladesh, qui écoule 65% de sa production de liquettes vers l’Europe, les conséquences seraient évidemmment calamiteuses. « Nous risquons de perdre une bonne partie de nos bénéfices à l’exportation », s’alarme le Daily Star, un quotidien bangladais proche du pouvoir. Lequel prédit, sur la foi d’un calcul d’une précision ésotérique, une « chute du produit intérieur brut de 0.27% »(05/03/14).

Les zombies de Bruxelles objecteront que ce n’est que justice : le Bangladesh bénéficie déjà d’un traité de libre-échange avec l’UE, qui l’autorise à ravitailler Carrefour, H&M ou Benetton sans payer un sou de taxes douanières. En vertu de quoi le pays des usines tueuses occupe la deuxième place – après la Chine – au rang des plus gros fournisseurs de fringues de la France. Pourquoi l’Inde et le Vietnam, deux de ses plus redoutables concurrents sur le marché mondial du textil, n’auraient-ils pas droit eux aussi à la munificence libérale du club européen ?

Les féticheurs bruxellois sont décidément d’impayables farceurs. En juillet 2013, trois mois après le massacre du Rana Plaza (plus de mille cent ouvrières bangladaises mortes écrabouillées dans l’effondrement de leur usine), le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht, lançait en grande pompe un « pacte sur la durabilité » visant à « soutenir le Bangladesh dans ses efforts pour éviter une autre tragédie comme celle du Rana Plaza ». Tu parles d’un soutien. En multipliant les accords de libre-échange qui dérégulent davantage encore le champs de bataille planétaire du prêt-à-porter, l’UE alourdit la pression sur le secteur textile au Bangladesh – la première ressource du pays – et contribue indirectement à rendre plus infernales les conditions de travail de ses quatre à cinq millions d’ouvrières.
Le gouvernement et le patronat bangladais peuvent bien claironner qu’ils ont recruté deux cents inspecteurs pour veiller à la sécurité dans les usines, histoire de faire joli dans les brochures des communicants, personne au Bangladesh n’est dupe. « Si nous n’améliorons pas notre compétitivité, nos clients risquent de se détourner du Bangladesh pour se reporter sur la concurrence indienne », résume un exportateur dans le Financial Express, le quotidien d’affaires de Dacca (04/03/14). En somme, l’UE se comporte comme les multinationales dont elle défend les actionnaires : on se gomine la langue de « chartes éthiques » et de « durabilité » tout en s’employant à écraser les prix. Et les ouvrières qui vont avec.

Article d’Olivier Cyran dans le numéro de mars 2014 du journal CQFD.