Relocalisation

Nos gouvernants ont dû se résoudre à stopper la croissance, suspendre les transports aériens et le commerce mondial, trouver des milliards par milliers, bouleverser temporairement les modes de vie. Dans les affaires humaines, quand on veut, on peut : cette leçon est apprise, nous ne l’oublierons pas. Le choc de la pandémie est un signal d’alarme qui indique à des millions d’habitant-e-s de la Terre la fin d’un monde, ce prétendu « nouveau monde » qui n’était que destruction sans limite de la planète pour assouvir une croissance infinie de la production, de la consommation et des profits.

Pourtant les projets des dirigeants sont clairs : par la stratégie du choc, il s’agit d’accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limites…

Les mouvements sociaux et l’altermondialisme travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les imposer par une mobilisation déterminée, des insurrections citoyennes et un nouveau rapport de forces. Une perspective pourrait les inspirer : la relocalisation solidaire et écologique. Tout le monde ou presque se dit maintenant favorable à une relocalisation de l’économie.

Mais la droite extrême veut un repli xénophobe derrière des frontières étanches. C’est oublier que les problèmes majeurs de notre époque – réchauffement climatique, inégalités, pandémies – nécessitent une coopération mondiale renforcée. Les néolibéraux, eux, disent vouloir relocaliser certains secteurs essentiels comme les masques ou les médicaments : mais ils en resteront à des mesures homéopathiques qui préserveront leur système mondialisé de domination.

Ni identitaire ni homéopathique, notre projet de relocalisation veut engager une transformation des rapports entre les humains et avec la nature pour passer d’une civilisation de la domination à une civilisation du soin. Il s’agit de répondre à la question cruciale de la période : comment couper le moteur de la machine infernale qui détruit la planète ?
Quelles activités voulons-nous délaisser, redémarrer, transformer ou inventer ? Quelles ressources pouvons-nous trouver pour que cette relocalisation soit la source d’un mieux-vivre pour toutes et tous ? Comment réorganiser nos activités productives et nos rapports politiques à l’échelle locale, nationale et internationale, pour faire prévaloir la solidarité et la vie ?

Extrait d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2020.

Souffrance au travail

D’où vient la souffrance au travail ?

Les enquêtes sur le travail montrent une hausse importante du travail répétitif au cours des vingt dernières années, ainsi qu’une baisse de l’autonomie dans le travail. Non seulement le travail industriel à la chaîne n’a pas reculé, mais l’organisation néo-taylorienne s’est généralisée dans les services (logistique, centres d’appels, banques, hôpitaux, soins à domicile, etc.).
En outre les changements organisationnels (restructurations, filialisations, privatisations, délocalisations, etc.) se succèdent à un rythme effréné qui insécurise les salarié-e-s.
La gouvernance par les nombres, dans le privé et le public, mutile le sens du travail travail, les salarié-e-s souffrant fréquemment de ne pas pouvoir faire un travail de qualité.

Face a la montée des « risques psychosociaux » et de la souffrance au travail, les dirigeant-e-s ont réagi non pas principalement en améliorant l’organisation au travail dans un sens plus collaboratif (ce qui serait de la prévention « primaire », à la racine), mais en multipliant les démarches de prévention « secondaire » visant les symptômes : formation à la gestion du stress, cellule de soutien psychologique, détection précoce des salarié-e-s en difficulté.

[…]

Le débat sur l’intensification du travail et la perte d’autonomie est quasi-universel, de nombreux travaux scientifiques existent sur ce sujet en Europe et dans le monde. Les concepts de souffrance éthique ou d’intensité émotionnelle du travail sont également présents dans la littérature internationale. Ce qui est plus spécifique à la France, c’est l’intensité du débat sur la souffrance éthique et les conflits de valeur : les travailleur-euse-s français-es, en particulier dans le secteur public mais pas seulement, sont particulièrement sensibles à l’amour du travail bien fait, et la souffrance infligée par la « qualité empêchée » (comme dit le psychologue du travail Yves Clot) semble plus intense dans notre pays. On le voit bien avec l’enquête sur les conditions de travail menée tous les cinq ans par la Commission européenne.

Extraits d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2018.