Démondialisation ou dé-capitalisation

La mondialisation est un phénomène indissociablement à double face : une inter connexion croissante des activités à l’échelle planétaire, qui dessine une communauté mondiale de destin ; une manière particulière de bâtir et de « réguler » cette interconnexion, sous les auspices conjuguées de la « concurrence libre et non faussée » et de la « gouvernance » technocratique. Penser les deux dimensions séparément n’a pas de sens. Il n’y a pas d’autre « mondialisation » que celle du capital financier : le seul « monde » achevé est celui des marchés financiers interconnectés « en temps réel » et de cette « diplomatie de club », centrée sur une élite de quelques milliers de personnes, qui anime à la fois les rencontres du type G20 et les grandes institutions supranationales.
Il est donc un point sur lequel je m’accorde avec les « démondialisateurs » : cette mondialisation-là ne peut pas être aménagée ; elle doit donc être défaite, et radicalement. Sur quelques décennies, la mondialisation s’est construite sur un triple modèle : un modèle de développement (la croissance infinie du produit consommé, de la marchandise échangée et du produit financier), un modèle de lien social (la mise en concurrence généralisée des individus séparés et l’ordre sécuritaire évitant que la concurrence ne tourne à la jungle sociale) et un modèle de décision (l’oligarchie des experts, l’ainsi nommée « bonne gouvernance »).
Ce triple modèle s’est structuré autour du paradigme qui fait de l’inégalité une donnée constitutive de la société des hommes. Or les normes dudit modèle sont au cœur de la crise systémique qui nous enveloppe. Plutôt que d’en colmater vraiment et sans fin les brèches, mieux vaut s’attacher à en imaginer un autre.Le développement sobre des capacités humaines, le partage et le respect du bien commun, tout comme la démocratie d’implication, devraient constituer le trépied d’une conception nouvelle de l’équilibre social. La mondialisation actuelle s’y oppose ; il convient de s’en débarrasser. Mais je ne crois pas que l’alternative à la « mondialisation » soit la « démondialisation » : je tends à penser qu’elle est avant tout une « dé-capitalisation ».

Extrait d’un article de Roger Martelli dans Les Zindigné(e)s de novembre 2014.

La technocratie, nouvelle classe dominante

La classe montante depuis la fin du 19ème siècle, toujours plus éminente dans les années 30, triomphante après-guerre, à l’ère technologique du nouveau capitalisme, c’est la technocratie, dont l’ascension a été analysée par trop d’ouvrages pour les citer ici. La technocratie se définit comme la classe de l’expertise et de l’efficacité, de la rationalité maximale. L’État est technocratique. L’entreprise est technocratique. Pour accéder au pouvoir aujourd’hui, un homme d’État doit être un technocrate ou suivre l’avis de ses technocrates. Idem pour l’héritier ou le chef d’entreprise qui veut diriger sa société.
La technocratie est la classe des spécialistes – y compris les professions libérales : médecins, juristes, journalistes – qui se déploie du bas en haut de l’échelle, des techniciens, ingénieurs, cadres, chercheurs, administrateurs, directeurs, managers, bureaucrates, énarques, du public et du privé, du civil et du militaire, simples salariés ou gratifiés de toutes sortes d’avantages, de primes, jusqu’à de colossales parts d’actionnaires pour les plus opulents technarques du privé.
La technocratie, comme jadis l’aristocratie, est divisée. La haute technocratie n’hésite pas à sacrifier quand il le faut quelques milliers d’ingénieurs de HP ou d’Alcatel-Lucent au bien supérieur de l’entreprise ou de l’économie, c’est à dire au bien collectif de la classe technocratique, mais celle-ci, alliée à la vieille bourgeoisie capitaliste, présente un front uni vis-à-vis des autres classes (paysans, ouvriers, artisans, boutiquiers, employés etc.), qu’elle remplace d’ailleurs par des machines. Et les licenciés, adeptes de la même rationalité que leurs licencieurs, en feraient autant à leur place, quitte à reconnaître le bien-fondé de leur licenciement, moyennant de justes indemnités.
La rationalité technique, valeur suprême de l’idéologie technocratique, informe toute la société au point d’en chasser la délibération politique. Techniquement parlant, il n’y a jamais qu’une seule meilleure solution. Aussi voit-on dépérir le pouvoir des parlements et des gouvernements dans les sociétés technocratiques, au profit des experts et des technocratie. Idéalement, une société technocratique ne connait pas de partis. La technocratie dirige et se dirige directement, en pilotage automatique, sans la médiation d’un parti, derrière le décor – de plus en plus troué, ruiné, béant – des vieilles institutions démocratiques, maintenues provisoirement, pour la forme.

Extrait d’un long article intitulé « Homme-machine, monde-machine » du collectif pièces et main d’œuvre dans le journal La décroissance de mars 2014.