La politique de l’offre aggravera la crise

C’est sans doute une des plus grandes arnaques idéologiques de ces vingt dernières années : pour créer des emplois, il suffirait de baisser le « coût du travail », c’est à dire en réalité les salaires directs ou indirects. Cette politique de « l’offre », Hollande l’approfondit avec son Pacte de responsabilité. Échec garanti.
Le raisonnement libéral est élémentaire : baisse des coûts =) baisse des prix, donc plus de part de marché et plus d’emploi. Mais ce raisonnement libéral est individualiste (microéconomique). Car si toutes les entreprises font la même chose, aucune n’y gagne et les effets s’annulent. Globalement (au niveau macroéconomique), il n’y a pas davantage d’emploi. On peut être certain, en réalité, qu’il y en aura moins. Car certaines entreprises se différentient bien plus par la qualité de leurs produits ou services et ne répercuteront pas intégralement la baisse des coûts dans leurs prix. D’où un effet garanti sur la hausse des profits et une baisse tout aussi garantie de l’emploi, faute de pouvoir d’achat. C’est vrai notamment pour les entreprises des secteurs abrités de la concurrence internationale qui représentent deux tiers des emplois. Mais la logique est la même pour les secteurs exposés à la concurrence internationale. Car dans les pays développés, la compétitivité ne repose pas principalement sur des avantages coût.
Conséquence : les effets sur l’emploi des mesures d’allégement des coûts salariaux ou de mesures similaires sont très faibles, avec un coût exorbitant pour les finaces publiques.
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Aujourd’hui, les capacités de production sont sous-utilisées (avec un taux de 80 %, bien inférieur à son niveau moyen). La moitié des entreprises déclarent faire face à des problèmes de demande : leurs carnets de commandes ne sont pas assez remplis. La plupart des autres disent rencontrer à la fois des problèmes de demande et d’offre. À peine une sur dix n’évoque que des problèmes d’offre. Dans un tel contexte, abaisser les coûts salariaux, c’est surtout attiser les risques déflationnistes.

Extraits d’un article de Pierre Concialdi dans Siné mensuel d’avril 2014.

Remarque personnelle : pour les septiques qui pensent que Pierre Concialdi est un idéologue d’extrême gauche, je vous invite à découvrir l’avis de nombreux autres économistes : par exemple, la position du prix Nobel d’économie américain Joseph Stiglitz au sujet de l’austérité et de la baisse des coûts salariaux. Depuis 2008, ce dernier affirme que l’austérité aggravera la crise et recommande de lutter contre les inégalités (ce qui, d’après lui, est bon pour l’économie) et de procéder à des investissements publics forts.

Des mensonges habilement transformés en évidences…

La thèse du ruissellement a été attaquée par des économistes comme Joseph Stiglitz. Cette thèse soutient que si les riches s’enrichissent, il y aura des retombées sur les pauvres. Elle a été notamment avancée par les conservateurs américains, pour ne pas taxer les riches. John Kennedy disait en son temps que « la marée montante soulève tous les bateaux » : si le flot de richesses monte, même les petits rafiots s’élèvent… Mais les idées évoluent. Aujourd’hui, la thèse du ruissellement peut être considérée comme condamnée. Je ne connais aucun économiste sérieux qui la soutienne, ce qui est une avancée. En particulier le PNUD, le Programme des Nations Unies pour le Développement, reconnaît que la croissance ne suffit pas à supprimer la pauvreté, qu’elle n’est pas « inclusive ».
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Si on délocalise l’industrie et détruit de l’emploi dans nos pays, c’est bien parce qu’il y a des pays pauvres qui, avec des salariés exploités, produisent à un prix inférieur. Les inégalités entre pays se traduisent par des problèmes dans notre quotidien.
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Dès l’enfance, nous sommes drogués à la consommation. Une étude américaine montre que les premiers mots prononcés par un bébé sont des noms de marque… On nous inculque sans cesse que l’on est plus heureux avec plus d’objets. Il faudrait diffuser d’autres discours, qui mettent en doute ce genre d’évidence.
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La montée de l’individualisme contemporain et de la concurrence à tout crin a été soulevée par de nombreux travaux. Même dans l’éducation nationale, il y a une grande concurrence dans les écoles, chacun doit se débrouiller pour obtenir de bons diplômes, la notion de travail en commun a du plomb dans l’aile. Certes, il ne faut pas condamner en bloc l’individualisme, qui a aussi permis de libérer les individus de la pression de la communauté, du groupe, parfois très prégnante dans les société rurales. Mais on a besoin de recréer d’autres formes de solidarité. Quand les inégalités sont fortes, on en vient à considérer ceux qui sont dans la misère comme différents, habitués à leur condition : ainsi on légitime l’inégalité, et on peut dormir tranquille sans se remettre en question.

Interview de la sociologue Marie Duru-Bellat, dans le journal La décroissance de mai 2014.
Marie Duru-Bellat vient de publier « Pour une planète équitable. L’urgence d’une justice globale ».